par Tara Isabella Burton | 17 novembre 2015

La fontaine est à sec

Il n’y a pas de chacha dans la fontaine à chacha. La fontaine devait pour­­tant être réap­­pro­­vi­­sion­­née en eau-de-vie géor­­gienne toutes les semaines, m’ex­­plique Corrie Noe. Son mari, Aleko Kiki­­la­­ch­­vili, a été missionné par le président géor­­gien Mikhaïl Saaka­­ch­­vili afin de conce­­voir l’éclai­­rage de la fontaine. « Vous auriez dû voir Micha », pour­­suit Noe, employant un dimi­­nu­­tif que les Géor­­giens donnent volon­­tiers à leur ex-président. Assis sous une forêt de para­­sols à la terrasse du Holland Hoek Hotel, la créa­­tion person­­nelle de Noe et Kiki­­la­­ch­­vili, nous buvons du vin de Khareba en quan­­tité. « Quand Aleko lui a montré les lumières, il était comme un gosse. Il est resté assis à regar­­der des heures durant, le sourire aux lèvres. »

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Batoumi attire des touristes fortu­­nés
Crédits : Mikhail Kryshen

Il est vrai que Micha Saaka­­ch­­vili, qui fut le premier homme à diri­­ger le pays après la révo­­lu­­tion des Roses, était réputé pour son ambi­­tion exubé­­rante. Président d’une ex-répu­­blique sovié­­tique à peine sortie de l’anar­­chie des années 1990, il s’est attaqué au défi des réformes struc­­tu­­relles avec toute la subti­­lité d’un rouleau-compres­­seur. Des maisons déla­­brées à Tbilissi ? Démo­­lies, pour construire un pont de verre qui s’illu­­mine au passage des piétons. Un repaire de bandits au sommet d’une montagne isolée ? Trans­­formé en station de ski ! Jusqu’en 2004, Batoumi a été le terrain de jeu poli­­tique et privé d’As­­lan Abachidzé, le satrape local. À sa chute, sans surprise, Saaka­­ch­­vili a pris les choses en main avec pour projet de méta­­mor­­pho­­ser la ville en « Las Vegas de la mer Noire », célé­­bra­­tion extra­­­va­­gante et orgiaque de l’argent frais et des valeurs modernes. Il s’est appliqué à ponc­­tuer le litto­­ral de Batoumi de monu­­ments à sa gloire : la tour Trump, du nom du magnat améri­­cain de l’im­­mo­­bi­­lier et des médias ; le bâti­­ment de l’uni­­ver­­sité de tech­­no­­lo­­gie, profilé comme une fusée et surmonté d’une roue à nacelles en guise de cadran ; la Tour Alpha­­bé­­tique, dont la double hélice ornée des lettres de l’al­­pha­­bet géor­­gien s’élève en spirale jusqu’à un globe pano­­ra­­mique, seul volume « utile » de l’édi­­fice. Le projet de fontaine à chacha était dans la même veine. Dans l’es­­prit fantasque de Saaka­­ch­­vili, la fontaine aurait dû déver­­ser des litres de gnôle géor­­gienne devant des hordes d’Eu­­ro­­péens en extase. « — Elle marchait, avant, m’ex­­plique Noe. — Avant mon arri­­vée ? — Non. Long­­temps avant. »

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Le tram­­way aérien de la ville
Crédits : Mikhail Kryshen

Quand le gouver­­ne­­ment a changé, explique Noe, tout a changé avec lui. En 2012, le parti « Rêve géor­­gien », conduit par l’aus­­tère et énig­­ma­­tique milliar­­daire Bidzina Ivani­­ch­­vili, a renversé le Mouve­­ment natio­­nal uni du président Mikhaïl Saaka­­ch­­vili. Il mettait ainsi fin à dix ans d’un pouvoir réfor­­miste et pro-occi­­den­­tal en place depuis la révo­­lu­­tion des Roses. Ivani­­ch­­vili a large­­ment financé les grands projets immo­­bi­­liers de Tbilissi : la nouvelle cathé­­drale, le télé­­phé­­rique, des musées d’art. La soudaine popu­­la­­rité de l’oli­­garque, propul­­sée par ce mécé­­nat tous azimuts, a signé la fin des ambi­­tions de Saaka­­ch­­vili. Devenu Premier ministre en 2012, Ivani­­ch­­vili est resté un an à la tête du gouver­­ne­­ment avant de quit­­ter ses fonc­­tions. Offi­­ciel­­le­­ment retiré de la vie poli­­tique, il a pris soin de choi­­sir le Président et le Premier ministre qu’il lais­­sait derrière lui. C’est ainsi que la fontaine à chacha s’est retrou­­vée à sec. La Tour Alpha­­bé­­tique, struc­­tu­­rel­­le­­ment instable, est louée 30 centimes par an à une société espa­­gnole qui prend l’en­­tre­­tien à sa charge. Personne ne sait vrai­­ment ce qui s’est passé pour la tour Trump, mais toujours est-il que les fonda­­tions n’ont jamais été coulées.

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La plage de l’hô­­tel Radis­­son et la Tour Alpha­­bé­­tique
Crédits : Casino Iveria Batumi

C’est tous les jours l’éclate

En ce samedi minuit de la fin de l’été, je suis sur la « Piazza », une nouvelle espla­­nade construite sur le modèle de la Plaza Mayor de Madrid. Les serveurs des cafés de la place commencent déjà à ranger les tables. Comme Kiki­­la­­ch­­vili me l’ap­­pren­­dra, un concert en plein air était prévu, mais la muni­­ci­­pa­­lité qui a fait venir les musi­­ciens de Tbilissi a oublié d’en infor­­mer les régis­­seurs. Les musi­­ciens ont reçu leur cachet avant d’être promp­­te­­ment renvoyés chez eux. « Typique », laisse tomber Noe. Dans l’ombre de l’hô­­tel Radis­­son, le Kempinski sept étoiles est toujours à l’état de simple ossa­­ture, presque dix ans après la signa­­ture du permis de construire. (D’après les rumeurs, la fran­­chise voudrait se débar­­ras­­ser du site aussi vite que possible.) Pour chaque hôtel construit, on trouve un chan­­tier à l’aban­­don, ou un projet archi­­tec­­tu­­ral dont les plans changent à l’im­­pro­­viste tous les quatre matins. Il y a encore quelques semaines, l’af­­fi­­chage de l’hô­­tel « Crowne Plaza » indiquait la construc­­tion d’un Holi­­day Inn. Mais rien de tout cela n’est suscep­­tible de frei­­ner Batoumi. À l’ins­­tar de son ancien cham­­pion, la ville semble possé­­der une éner­­gie inépui­­sable.

Batoumi est la Kim Karda­­shian des cités portuaires : si éprise de son image qu’on ne peut  s’em­­pê­­cher de l’ai­­mer.

Le long de la prome­­nade en bord de mer, une fontaine à néons fait danser son jet d’eau au rythme d’une musique préen­­re­­gis­­trée – ce soir, une reprise techno de « Ah ! si j’étais riche »… Des stations de batum­­vé­­los couleur citron vert côtoient les statues mobiles des amants fictifs Ali et Nino, en style mini­­mal chic. Batoumi a son Hilton et son Shera­­ton. La silhouette du Radis­­son hisse ses courbes de verre et sa piscine en toit terrasse au-dessus de la prome­­nade réno­­vée. Sur la place de l’Eu­­rope – ainsi nommée par anti­­ci­­pa­­tion –, la silhouette de Médée se dresse sur une colonne dorée face aux vitraux d’une façade flam­­bant neuve. (Le café et le restau­­rant du Radis­­son se réclament aussi de Médée, la magi­­cienne infan­­ti­­cide de la mytho­­lo­­gie grecque.) On trouve à Batoumi une taverne alle­­mande dont les fresques de plafond, vieilles de plus d’un siècle, ont été repeintes pour paraître plus fraiches. Il y a des bars en roof­­tops, des cock­­tails au limon­­cello, des casi­­nos Golden Palace, des publi­­ci­­tés pour des projets immo­­bi­­liers de luxe proje­­tées sur le bâti­­ment en fusée de l’uni­­ver­­sité. Des verres à cham­­pagne ornés des cour­­ti­­sanes de Toulouse-Lautrec partent au prix éton­­nant de 60 laris pièce, soit 23 euros. Sur l’ave­­nue Rous­­ta­­véli, une maison arbore une façade en forme de visage stupé­­fait. Un restau­­rant a été construit, litté­­ra­­le­­ment, sens dessus dessous. Une fausse pagode chinoise fait face à la mer. N’y cher­­chez aucune ironie. La plupart de ces édifices sont des rémi­­nis­­cences des ambi­­tions archi­­tec­­tu­­rales de Saaka­­ch­­vili. Des rumeurs font état d’un projet de construc­­tion d’un hôtel Marriott Cour­­tyard sur la prome­­nade. Sur le site de la tour Porta, un des rares chan­­tier encore actifs, le cri des mouettes se réper­­cute à la surface de la mer. En surface, Batoumi n’a ni queue ni tête. La ville conti­­nue pour­­tant à exis­­ter. « Fun Goes Down All Day Round », « c’est tous les jours l’éclate », proclament des affiches placar­­dées partout dans la ville.

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Des enfants se baignent dans le port
Crédits : Lovro Rumiha

La piste de danse vide

En quête d’in­­for­­ma­­tions sur le déve­­lop­­pe­­ment de la ville, je fais la connais­­sance de Volker Riedl, un expa­­trié alle­­mand attiré à Batoumi par les pers­­pec­­tives de soleil (bien qu’il pleuve la moitié du temps) et de profits immo­­bi­­liers. Nous nous rencon­­trons dans un café de la Piazza du nom de Brioche, sous une fausse arcade véni­­tienne. Riedel prévoit d’ou­­vrir une société de gestion immo­­bi­­lière à Batoumi. Je lui demande si un tel projet peut s’avé­­rer rentable, étant donné le ralen­­tis­­se­­ment du marché immo­­bi­­lier. Bien sûr, répond-il, les gens ne construisent pas à Batoumi, mais ils conti­­nuent d’ache­­ter. « Les Russes, les Ukrai­­niens », ajoute-t-il en haus­­sant les épaules. « Depuis la crise de Crimée, ils veulent sortir leur argent du pays. » Et Batoumi est l’en­­droit parfait : dans un pays stable, à moins de trois heures d’avion, idéale pour un week-end au bord de la mer Noire. Riedl a entendu parler d’oli­­garques qui achètent cinquante ou cent appar­­te­­ments en une seule fois. « Un Ukrai­­nien », précise-t-il, faisant écho à une révé­­la­­tion, toujours vague et invé­­ri­­fiable, que j’ai enten­­due à plusieurs reprises depuis que je suis à Batoumi. « On m’a dit qu’il en avait acheté soixante-dix d’un coup. » Les appar­­te­­ments du complexe Palm, tout juste construit à côté de l’hô­­tel Kempinski (« des appar­­te­­ments élitistes au bord de la mer », dit la publi­­cité) peuvent partir pour un million de dollars pièce, m’ap­­prend-il, ce qui n’a rien d’ex­­cep­­tion­­nel dans ce pays où le salaire moyen tourne pour­­tant autour de 270 euros par mois. Si le gouver­­ne­­ment actuel fait peu pour cour­­ti­­ser les inves­­tis­­seurs – les Géor­­giens ont le senti­­ment récur­rent que leur gouver­­ne­­ment, pour le meilleur ou pour le pire, ne fait rien du tout –, les inves­­tis­­seurs privés affluent toujours depuis l’autre rive de la mer Noire.

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Une rue de Batoumi
Crédits : Lovro Rumiha

Bien sûr, recon­­naît Riedl, il y a des risques. Il a souvent entendu parler d’hommes d’af­­faires ayant tout perdu après avoir investi dans des projets immo­­bi­­liers qui n’abou­­tissent jamais. « Il y a encore quelques jours, Babillon a fait faillite », explique-t-il à propos d’une tour au nom provi­­den­­tiel. Mais cela fait partie du jeu. « En Alle­­magne, tout est sur-régle­­menté, sur-contrôlé », raille-t-il. « Ici à Batoumi, on est libre. » Cette liberté, c’est l’éco­­no­­mie souter­­raine, tolé­­rée par les auto­­ri­­tés locales parce qu’elle porte la ville à bout de bras. Pour les milliers de Turcs qui traversent la ville-fron­­tière de Sarpi, à 20 minutes de là, Batoumi offre l’op­­por­­tu­­nité d’un week-end de débauche. Ils flambent dans les innom­­brables casi­­nos de la ville – Saaka­­ch­­vili a mis en place d’éton­­nantes niches fiscales pour inci­­ter les hôtels à offrir ce genre de services –, ramènent une ou deux femme rencon­­trées dans l’un des « bars turcs » de la rue Koutaïssi ou, pour les plus fortu­­nés, dans la fameuse disco­­thèque de l’hô­­tel Intou­­rist. Sur la route prin­­ci­­pale entre Sarpi et Batoumi, la pros­­ti­­tu­­tion s’af­­fiche si ouver­­te­­ment que les rive­­rains sont descen­­dus dans la rue en signe de protes­­ta­­tion. Quand on traverse la fron­­tière depuis la Turquie, l’At­­lan­­tic City Casino est le premier édifice qui s’offre au regard. Là, des hommes fument et jouent aux machines à sous d’un air sinistre, dans des pièces sans fenêtre tendues de noir. Le montant du mythique « Grand Prix » est de 2 800 laris, soit 1 000 euros, et les derniers gains enre­­gis­­trés plafonnent autour de 15 euros. « Mais c’est ce qu’on attend », insiste Riedl. « Les gens viennent ici pour ça. Ils veulent aller au casino, jouer à des jeux d’argent, rame­­ner une fille… » Offi­­ciel­­le­­ment inter­­­dite, la pros­­ti­­tu­­tion fait l’objet d’une auto­­ri­­sa­­tion tacite du gouver­­ne­­ment, explique-t-il. Les auto­­ri­­tés ont bien conscience que ce sont les promesses d’ex­­cès en tous genres qui main­­tiennent Batoumi à flot.

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Sur les bords de la mer Noire
Crédits : Gytis Liut­­kus

La plupart des clients du Casino Iveria viennent de Turquie. Toutes les affiches sont en turc. Les clients sont habillés simple­­ment : jean, t-shirt rayé, rare­­ment de marque. L’al­­cool est gratuit pour les joueurs, mais plusieurs tablées s’en tiennent au thé. La plupart des gens jouent aux machines à sous, mais quelques-uns sont massés autour des tables de blackjack. Ici comme partout, les grosses parties se déroulent à l’abri des regards. L’air est saturé de fumée de ciga­­rette. Personne ne parle. Toute la ville baigne dans cette atmo­­sphère de silence et de sourde mélan­­co­­lie : le restau­­rant Fan Fan, sorte de quar­­tier géné­­ral des artistes de la capi­­tale ; la vieille ville réno­­vée et ses façades art nouveau aux teintes roses, rehaus­­sées par le vert intense des montagnes d’Adja­­rie ; la plage de Sarpi, répu­­tée la plus belle de Géor­­gie, sise dans l’ombre d’un poste-fron­­tière turc… Il serait facile de détes­­ter Batoumi. De détes­­ter les fontaines aux néons, les bars turcs, la prome­­nade bling-bling en bord de mer, la statue d’Ali et Nino aux méca­­nismes grip­­pés. Mais je ne déteste pas Batoumi. À la fin de mon séjour, je réalise que je me suis éprise de la ville, de son étran­­geté, de son obses­­sion idéa­­liste du plai­­sir à tout prix, et à tous prix. Si le but ultime d’une villé­­gia­­ture est d’être trans­­porté dans une forme d’es­­pace inter­­­mé­­diaire, hors des contin­­gences du monde réel, alors Batoumi est un lieu de villé­­gia­­ture d’une perfec­­tion surréa­­liste. La ville est une créa­­tion sauvage et auto­­ré­­fé­­ren­­tielle, dans laquelle chaque rue, chaque panneau, chaque piscine renvoie à quelque autre hôtel, cité ou para­­dis imagi­­naire. On dirait Trieste, conju­­guée à Atlan­­tic City, mâti­­née de Doha. Batoumi est la Kim Karda­­shian des cités portuaires : si éprise de son image que je ne peux m’em­­pê­­cher de l’ai­­mer, moi aussi.

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En perpé­­tuelle construc­­tion
Crédits

Ce samedi, à une heure du matin, Natali est le seul bar ouvert de la rue Koutaïssi. C’est un des fameux « bars turcs » omni­­pré­­sents dans la ville, voués à satis­­faire une clien­­tèle trans­­fron­­ta­­lière en goguette. Les barmaids ne lèvent pas la tête quand je fais mon entrée, réfu­­giée au bras d’un ami. Elles jouent aux cartes et refusent de produire un menu avec les prix, nous servent nos bois­­sons et retournent à leur table. Sur l’ad­­di­­tion, le Jack Daniel’s de mon ami sera facturé 30 laris, le double ou le triple du prix habi­­tuel en Géor­­gie. Une demi-heure plus tard, une femme en courte robe à sequins entre d’un pas hési­­tant. Elle se dispute avec la proprié­­taire, la repousse pour titu­­ber jusqu’à la piste de danse vide. Elle s’ob­­serve furti­­ve­­ment dans le miroir, tout en fard et paillettes, sourit, cambre légè­­re­­ment les hanches. Il me semble qu’elle ne fait qu’ad­­mi­­rer son reflet, mais elle commence alors à danser, avec de plus en plus de fougue, puis s’in­­cline et embrasse son image sur la bouche, longue­­ment. Elle conti­­nue à danser jusqu’à ce que la proprié­­taire la jette dehors.


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « Vegas on the Black Sea », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Vue de Batoumi, par Greg McMul­­len.

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