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par Thomas Bass | 19 juillet 2016

La blogueuse et le ministre

La plus célèbre jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion de Tuni­sie est une blogueuse de 34 ans : Olfa Riahi. Elle a révélé la plus grosse affaire de l’ère post-révo­lu­tion, le Shera­ton­gate, et acti­ve­ment protégé les acquis libé­raux de la révo­lu­tion des visées isla­mistes. Quand le premier ministre tuni­sien Mehdi Jomaa a rencon­tré le président Barack Obama, il s’est vu promettre une garan­tie de prêt de 500 millions de dollars et confir­mer l’en­ga­ge­ment des États-Unis à soute­nir la tran­si­tion démo­cra­tique du pays. Mais sans Riahi, cette tran­si­tion aurait sans doute été tuée dans l’œuf. Le Shera­ton­gate, du nom de l’hô­tel où le scan­dale sexuel et finan­cier a éclaté, a été révé­lée le 26 décembre 2012. Deux ans plus tôt, le premier soulè­ve­ment du Prin­temps arabe avait chassé du pouvoir le dicta­teur tuni­sien Zine el-Abidine Ben Ali. Mais la troïka qui lui a succédé, dominé par le parti isla­miste Ennahdha, a tenté d’im­po­ser la loi isla­mique en Tuni­sie. Le Shera­ton­gate a mis en évidence l’hy­po­cri­sie de ses nouveaux diri­geants et renversé le ministre des Affaires étran­gères Rakik Abdes­sa­lem – le gendre du leader d’En­nahda, Rached Ghan­nou­chi.

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Rafik Abdes­sa­lem
Crédits : Alexan­der Zemlia­ni­chenko

Cette affaire, mais aussi l’im­mense mobi­li­sa­tion popu­laire qui a suivi l’as­sas­si­nat de deux leaders libé­raux et le rejet gran­dis­sant de l’hé­gé­mo­nie d’En­nahdha, a fini par faire tomber le gouver­ne­ment tout entier. Il a été remplacé par le gouver­ne­ment tech­no­crate du Premier ministre Jomaa. La nouvelle consti­tu­tion tuni­sienne a été saluée par John Kerry et beau­coup d’autres comme un « modèle pour le monde entier ». En récom­pense des services rendus à son pays, Olfa Riahi est deve­nue la cible privi­lé­giée des extré­mistes sala­fistes tuni­siens… Elle a été privée de sortie du terri­toire pendant huit mois et traî­née devant la justice pour des chefs d’ac­cu­sa­tion qui auraient pu lui valoir jusqu’à cent ans de prison. La blogueuse a raconté son histoire sur son site, to be good again : Riahi est deve­nue une star dans les médias tuni­siens et s’at­tire féli­ci­ta­tions et conseils jour­na­lis­tiques partout où elle va. « J’af­fiche toujours un grand sourire en public », confie-t-elle.  « Je ne veux pas que les hommes poli­tiques pensent qu’ils m’in­ti­mident. Je suis une démo­crate. Je crois en la trans­pa­rence et la bonne gouver­nance. C’est le visage que la Tuni­sie doit montrer au monde entier. »

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Olfa Riahi au Québec en juin dernier
Crédits : Olfa Riahi

Beau­coup de confrères de Riahi la renvoient à son statut de blogueuse et son travail sur le scan­dale du Shera­ton est souvent mini­misé – une simple « fuite » orches­trée par un parti poli­tique d’op­po­si­tion. Riahi, qui a étudié les mathé­ma­tiques et la finance, refuse la carte de presse car c’était ce qu’u­ti­li­saient les membres de la famille du dicta­teur pour voya­ger à l’étran­ger. À l’ins­tar de Riahi, nombre des meilleurs jour­na­listes de Tuni­sie n’ont pas suivi de forma­tion en jour­na­lisme. Sûrs d’eux, ils apprennent leur métier sur le tard, pendant que la Tuni­sie invente la presse libre qu’elle n’a jamais eu en 50 ans de dicta­ture.

Shera­ton­gate

J’ai rencon­tré Riahi un jour de février. Elle m’a emmené dans un parc construit à l’en­droit où se dres­sait le palais de Ben Ali. Les beaux jardins pano­ra­miques qui surplombent la baie de Carthage sont désor­mais ouverts au public. Au volant d’une Volks­wa­gen pous­sié­reuse aux sièges recou­verts de plas­tique, Riahi portait un jean, des baskets et un manteau blanc. Son sourire rayon­nait sous ses cheveux noirs bouclés, coupés courts. Elle fumait et parlait vite. Alors que nous roulions vers le portail du palais, le garde a abaissé sa mitrailleuse, fait un geste de la main et lui a rendu son sourire. Riahi a fait demi-tour dans l’al­lée et s’est garée au bord de la route. Elle a laissé ses deux chiots, Dex et Didi courir dans le parc. Ses « enfants », comme elle les appelle, sont un curieux mélange de bull­dog français et de Jack Russell. Ils effrayaient les enfants, qui couraient vers leurs parents en pleu­rant.

En Tuni­sie, les chiens de compa­gnie, aussi mignons soient-ils, sont aussi rares que craints. La vue impre­nable sur la baie et les ruines de Carthage permet­tait de voir jusqu’à Tunis et la Cita­delle. Les diri­geants tuni­siens ont toujours su vivre. Née d’un père colo­nel et d’une mère traduc­trice, Riahi est l’aî­née de sa fratrie. Elle a vécu en France pendant quatre ans à partir de l’âge de deux ans, alors que son père suivait une forma­tion d’hy­dro­logue à Brest. « J’étais toujours la première de ma classe », se souvient-elle. Lorsqu’elle a passé son bac S, elle était même la meilleure élève de toute la Tuni­sie. Elle a été récom­pen­sée par la prise en charge de son cursus univer­si­taire. Elle a commencé par étudier les maths, puis bifurqué vers l’éco­no­mie à l’Ins­ti­tut des hautes études commer­ciales de Carthage. Un de ses profes­seurs, Naou­fel Ben Rayana, sachant l’étu­diante excep­tion­nelle qu’elle était, a même demandé à toucher 5 % du capi­tal de l’en­tre­prise que fonde­rait Riahi. « Ça m’a donné l’idée de créer ma boîte », m’a-t-elle expliqué. Avec un ami, elle a lancé RHO Services Multi­lingues, une entre­prise spécia­li­sée dans la traduc­tion, l’in­ter­pré­ta­tion et les sous-titrages. Aujourd’­hui, RHO a une flopée de clients à l’in­ter­na­tio­nal et emploie cinquante personnes.

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Pied de nez
Crédits : Olfa Riahi/Face­book

Ben Rayana a joué un rôle essen­tiel dans la vie de Riahi. En fondant sa propre entre­prise, Express FM – l’équi­valent tuni­sien de BFM Busi­ness –, Ben Rayana voulait éviter d’en­ga­ger des jour­na­listes de la vieille garde ayant travaillé sous Ben Ali. Il a donc embau­ché des gens avec une expé­rience busi­ness et les a formés au jour­na­lisme. Puis il a mis Riahi aux commandes du prime time, de midi à quatorze heures, alors qu’elle commençait à peine à couvrir l’ac­tua­lité et alimen­ter le site web de la radio. Les jour­na­listes de l’an­cien régime, qui la renvoient encore à son statut de blogueuse, n’ont aucune idée l’as­si­duité avec laquelle Riahi s’est formée au métier de jour­na­liste. En plus de ses autres jobs, elle travaille comme profes­seure adjointe à l’École supé­rieure de jour­na­lisme de Paris (la plus vieille école de jour­na­lisme du monde, qui a ouvert une branche à Tunis en 2011). Alors que Riahi se frayait un chemin vers la noto­riété grâce à son blog et ses tweets, elle a inté­gré une équipe de quatre personnes, aux côtés d’un socio­logue, d’un psycho­logue et d’un avocat, pour se pencher sur la ques­tion de la peine de mort en Tuni­sie. Elle a passé trois semaines dans les prisons du pays à inter­vie­wer les déte­nus dans le couloir de la mort. Elle a décou­vert que les gens défa­vo­ri­sés étaient arbi­trai­re­ment condam­nés à la peine capi­tale et qu’au moins une personne était encore derrière les barreaux alors que son inno­cence avait été prou­vée.

L’équipe a publié un livre excellent, Le Syndrome de Siliana, une réfé­rence en matière de lutte contre la peine de mort. Riahi a terminé ses entre­tiens en prison le 24 décembre 2012. Sachant que son accès aux déte­nus pren­drait fin dès qu’elle dévoi­le­rait l’af­faire du Shera­ton­gate, elle a attendu le 26 décembre pour publier les docu­ments compro­met­tants sur son blog. Les factures de l’hô­tel ont révélé que le ministre des Affaires étran­gères Abdes­sa­lem avait détourné des fonds publics – ainsi que des fonds secrets d’un million de dollars four­nis par le ministre du Commerce chinois – pour louer des suites à l’hô­tel Shera­ton et diver­tir ses amis sans comp­ter – dont une femme qui n’était pas son épouse. L’hô­tel Shera­ton est situé juste en face du minis­tère des Affaires étran­gères, de l’autre côté de la rue. Le minis­tère possède des chambres réser­vées à l’usage du ministre. Mais appa­rem­ment, elles n’étaient pas assez discrètes pour l’oc­ca­sion. « Il a démon­tré à quel point le nouveau gouver­ne­ment était aussi corrompu que l’an­cien », raconte Riahi. « Ce n’est pas ce pour quoi nous avons fait la révo­lu­tion. Ce n’est pas ce pour quoi nous nous sommes battus et que certains ont perdu la vie… Tout ça pour voir de nouveaux escrocs succé­der aux anciens. Dégage ! », s’ex­clame-t-elle en repre­nant le cri qui réson­nait dans toutes les protes­ta­tions révo­lu­tion­naires en Tuni­sie. « Dégage de là et va en prison. C’est là qu’est ta place. »

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Une des preuves récol­tées par Olfa Riahi
Crédits : Olfa Riahi

Pas d’ex­cuses, que des sources

Riahi ne s’ex­cuse pas de la façon dont les docu­ments du Shera­ton lui sont parve­nus. Elle ne s’ex­cuse pas non plus du fait qu’elle est une ancienne suppor­trice du CPR, le Congrès pour la Répu­blique dirigé par Moncef Marzouki. Le CPR devait incar­ner un contre­poids progres­siste au milieu de la troïka de partis qui gouver­naient la Tuni­sie avant le Shera­ton­gate. « J’ai donné au parti de Marzouki tous mes contacts. J’ai travaillé dur, rassem­blé des soutiens, et main­te­nant je le regrette », admet-elle. « Marzouki a fait trop de compro­mis pour rester au pouvoir et sa base de soutiens a foutu le camp. Aucun d’entre nous ne votera à nouveau pour lui. » Pour Riahi, la façon dont un jour­na­liste obtient ses infor­ma­tions importe peu. Ce qui compte, c’est de les véri­fier et de proté­ger ses sources, ainsi que les témoins inno­cents. En utili­sant ses compé­tences en busi­ness, elle a passé deux mois et demi à cher­cher les comptes du ministre en Chine et il n’a jamais pu nier l’exac­ti­tude de son rapport finan­cier. Elle a effacé le nom de la femme qui a passé la nuit au Shera­ton – elle n’avait aucun inté­rêt à ruiner la répu­ta­tion de quelqu’un. Elle se préoc­cu­pait unique­ment de l’usage qui était fait de l’argent public et de l’hy­po­cri­sie des hauts respon­sables d’En­nahdha qui, à cette époque, pous­saient la Tuni­sie a adop­ter la charia, la loi isla­mique. Dégage !

« Aujourd’­hui, la Tuni­sie compte plus de gens riches qu’a­vant la révo­lu­tion. »

Riahi n’a jamais révélé le nom de la mysté­rieuse femme. Elle n’a pas non plus véri­fié son iden­tité. Et fina­le­ment, une cousine du ministre a avoué être la personne qui lui avait rendu visite au Shera­ton, pour discu­ter de problèmes fami­liaux. Quand l’info est sortie, Riahi a fondu en larmes en public en imagi­nant la pres­sion qui avait dû peser sur les épaules de cette femme pour qu’elle se dénonce et raconte cette histoire à laquelle personne n’a cru. Une fois les articles de Riahi publiés, une armée de poli­ti­ciens et d’avo­cats se sont donnés pour mission de défendre le Premier ministre. Riahi a été traî­née devant la justice pour huit chefs d’ac­cu­sa­tion, parmi lesquels « falsi­fi­ca­tion de docu­ments » et « usur­pa­tion de fonc­tion ». Autre­ment dit, on lui repro­chait de travailler comme jour­na­liste sans avoir de carte de presse. Il a fallu attendre long­temps avant de voir Abdes­sa­lem compa­raître pour abus de biens publics. Il persiste à clamer son inno­cence et fait traî­ner son procès le plus long­temps possible. Désor­mais auto­ri­sée à voya­ger, Riahi vit aux États-Unis, où elle passe un docto­rat en poli­tiques publiques à l’uni­ver­sité de Duke. Elle garde un œil sur la mise en œuvre de la nouvelle consti­tu­tion tuni­sienne,  mais elle admet être encore « obsé­dée » par le Shera­ton­gate. « Je ne peux pas me repo­ser tant que l’af­faire ne sera pas jugée. Je veux voir Abdes­sa­lem en prison, c’est là qu’est sa place. »

Après que ses chiens ont eu fini de s’ébattre dans les herbes folles du jardin, Riahi m’a invité à déjeu­ner. Sur la route, nous nous sommes retrou­vés coin­cés entre deux Mercedes Benz et une Jaguar toute neuve. « Qui est assez riche pour conduire ça ? » ai-je demandé. Elle m’a répondu « qu’aujourd’­hui, la Tuni­sie compte plus de gens riches qu’a­vant la révo­lu­tion… Voilà un truc dont on n’a pas parlé, d’ailleurs. » Le terro­risme a effrayé les touristes mais étran­ge­ment, l’éco­no­mie tuni­sienne en a para­doxa­le­ment béné­fi­cié. L’ef­fon­dre­ment du régime de Kadhafi en Libye a conduit des milliers de personnes – dont beau­coup d’entre elles étaient très riches – à passer la fron­tière tuni­sienne. ulyces-olfariahi-02 Après avoir enfermé ses chiens dans la cour d’une amie, nous nous sommes arrê­tés dans une pizze­ria non loin de la rue où nous avons déjeuné. Riahi a été accueillie comme une rock star. Des gens qui ne la connais­saient pas s’ar­rê­taient à notre table pour la remer­cier pour son action. Riahi conti­nuait de sourire et fumer à la chaîne ses Cris­tal, la marque de ciga­rettes tuni­sienne bon marché. Elle les achète pour être soli­daire des travailleurs pauvres du pays, me dit-elle. Une femme s’est appro­ché pour lui parler d’une affaire de corrup­tion en chucho­tant. Riahi m’a demandé un bout de papier pour écrire son numéro de télé­phone. La femme lui a confié qu’elle avait des docu­ments et qu’elle souhai­tait les lui trans­mettre. « Je cherche toujours de bonnes sources », dit Riahi. « Le problème, c’est que main­te­nant, j’en ai trop. »


Traduit de l’an­glais par Laura Diacono et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « A Woman Blog­ger’s Scoop Helped Save Tuni­sia From Isla­mists », paru dans le Daily Beast. Couver­ture : Olfa Riahi. (Zoubeir Souissi)


 

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