par Thomas Fowler | 15 juin 2015

Mani­­pur occupé

C’est à cela que ressemble une occu­­pa­­tion. Mon arri­­vée en avion au Mani­­pur me rappelle mon voyage à Srina­­gar, dans un autre État sous contrôle indien qui relève de la Loi de 1958 rela­­tive aux pouvoirs spéciaux des forces armées (AF(SP)A). Une autre de ces régions où les habi­­tants affirment qu’ils n’y a aucune raison pour qu’ils fassent partie du Domi­­nion de l’Inde. Mais ces deux endroits ne me rappellent rien autant que mon premier voyage en Israël, et notam­­ment mon après-midi sur le plateau du Golan – un terri­­toire syrien occupé par Israël. À la fron­­tière, les agents du gouver­­ne­­ment vous posent mille ques­­tions. On fouille vos sacs, puis on refouille vos sacs. Une fois arrivé à Imphal, la capi­­tale du Mani­­pur, ces même agents gardent un œil sur vous. Ils ont même appelé mon contact local – que j’ai dû mettre au parfum au préa­­lable – pour s’enqué­­rir de mes dépla­­ce­­ments et de mes inten­­tions. J’ai menti aux agents quant aux raisons de ma présence ici. Sinon, ils ne m’au­­raient jamais auto­­risé à entrer sur le terri­­toire.

La ville d'Imphal, dans l'état de Manipur, au nord-est de l'IndeCrédits
La ville d’Im­­phal, dans l’État de Mani­­pur, au nord-est de l’Inde
Crédits

Mais surtout, il y a toutes ces armes à feu. Les nouvelles et les vieilles. Noires, marrons, grises, camou­­fla­­ge… elles ont toutes en commun d’être impo­­santes. C’est peut-être même là une des tactiques déci­­sives d’une puis­­sance occu­­pante. Un régime tota­­li­­taire opère avec des agents en civil, des pisto­­lets, beau­­coup de secrets et du chan­­tage. Les occu­­pants, eux, opèrent au grand jour. Des uniformes, des point de contrôle et des fusils d’as­­saut : personne ne doit oublier qui fait la loi. Il y a mille et une façons de connaître l’his­­toire de l’AF(SP)A sur Inter­­net. Mon but sera ici de retra­­cer les histoires de trois personnes dont les vies ont été ébran­­lées par les viola­­tions perpé­­trés en toute impu­­nité par des repré­­sen­­tants de l’État indien. Pour comprendre ces histoires, voici ce qu’il convient de savoir au préa­­lable : L’AF(SP)A a été adop­­tée en 1958 pour accor­­der aux forces armées des pouvoirs spéciaux leur permet­­tant de gérer les insur­­gés sépa­­ra­­tistes. Même si elle a été appliquée ailleurs par la suite, elle a d’abord été mise en place au Cache­­mire et au nord-est de l’Inde. Elle a, sans aucun doute, été adop­­tée pour combattre légi­­ti­­me­­ment l’in­­sur­­rec­­tion, bien que ses mérites consti­­tu­­tion­­nels soient discu­­tables, même dans ces cas-là. Mais en ce qui concerne le Mani­­pur, on en a disposé entiè­­re­­ment, avec caprice et malveillance, en s’at­­taquant à des indi­­vi­­dus non violents dont l’idéo­­lo­­gie était simi­­laire à celle d’autres groupes d’in­­sur­­gés, à ceux qui se trou­­vaient au mauvais endroit au mauvais moment, ou qui avaient simple­­ment le malheur de porter le mauvais nom. ulyces-manipur-01bis Grâce à cette loi, qui a été élar­­gie pour s’ap­­pliquer à presque chaque personne en uniforme, les forces de sécu­­rité d’État sont proté­­gées de toute pour­­suite s’il commettent un acte de violence contre une personne qu’ils suspectent de faire partie d’un groupe d’in­­sur­­gés. Il n’est pas néces­­saire de dispo­­ser de preuves, il suffit d’un soupçon. Sans comp­­ter que les tribu­­naux infé­­rieurs ont déclaré la loi exempte de contrôle judi­­ciaire.

Depuis 1979, les mili­­tants des droits de l’homme ont recensé les meurtres de 1 528 personnes au Mani­­pur sous couvert de cette loi. Un nombre incal­­cu­­lable d’autres victimes ont été tortu­­rées, battues, violées et humi­­liées. En 2010, la Cour suprême de l’Inde a accepté d’en­­tendre une affaire signa­­lée par Human Rights Alert (HRA), un groupe de défense local, et EEVFAM, L’As­­so­­cia­­tion des familles de victimes d’exé­­cu­­tions extra­­ju­­di­­ciaires au Mani­­pur. Selon l’af­­faire, les 1 528 exécu­­tions effec­­tuées par les forces de sécu­­rité du Mani­­pur étaient illé­­gales et rele­­vaient d’un cas de meurtres de civils sanc­­tionné par l’État. L’af­­faire n’a pas tenté de remettre en jeu l’as­­pect consti­­tu­­tion­­nel de la loi en ce qui concer­­nait les cibles « légi­­times ». Elle a simple­­ment tenté de mettre fin aux meurtres d’in­­no­­cents non armés perpé­­trés par les forces de sécu­­rité indiennes. La Cour a établi un jury afin d’enquê­­ter sur six des 1 528 cas soumis. Dans chacune de ces affaires, choi­­sies au hasard, la Commis­­sion a conclu que les forces de sécu­­rité avaient fourni de fausses preuves qui suggé­­raient que les victimes étaient liées à des groupes d’in­­sur­­gés, à cause d’un soit-disant pisto­­let trouvé ici, ou d’une grenade jetée là. Il s’est avéré que pas une seule des victimes n’avait pris part à des actes crimi­­nels diri­­gés contre l’État. Cepen­­dant, aucun membre des forces de sécu­­rité n’a été sanc­­tionné, jugé ou reconnu coupable de crime. Certains ont même été déco­­rés.

L’Association des familles de victimes d’exécutions extrajudiciaires au Manipur (EEVFAM)Crédits
L’As­­so­­cia­­tion des familles de victimes d’exé­­cu­­tions extra­­ju­­di­­ciaires au Mani­­pur (EEVFAM)
Crédits : Remu Takhel­­lam­­bam/Face­­book

Depuis que la Cour suprême a reçu l’af­­faire, les meurtres ont rapi­­de­­ment baissé de 294 en 2009 à 18 en 2012. Même si ces résul­­tats sont encou­­ra­­geants, ils n’en restent pas moins effrayants. Il est peu probable qu’un membre des diverses forces de sécu­­rité du Mani­­pur – certains ne sont payés que 4 000 roupies par mois, soit à peine 60 euros – suivent scru­­pu­­leu­­se­­ment l’ordre de la Cour. L’ex­­pli­­ca­­tion la plus plau­­sible est que tout ce temps, quelqu’un a eu le courage de dire « non ». Les mili­­tants qui œuvrent dans la région pensent qu’il s’agit du minis­­tère des Affaires inté­­rieures et du ministre en chef du Mani­­pur, mais nous ne pouvons pas en être sûr. Aujourd’­­hui, même si les assas­­si­­nats sont moins fréquents, le senti­­ment d’oc­­cu­­pa­­tion est toujours bien présent. J’ai été inter­­­rogé à la fron­­tière, dans la rue par des comman­­dos, j’ai dû mentir sur les raisons de ma présence dans l’État et, surtout, les armes à feux sont toujours omni­­pré­­sentes. On trouve des fusils AK-47, des fusils INSAS et, au bas de l’échelle, il y a même des reliques de la Seconde Guerre mondiale. Cette collec­­tion d’armes à feu fait écho aux diffé­­rents soldats, polices et groupes para­­mi­­li­­taires. Car à Imphal, nous sommes constam­­ment sous la « protec­­tion » – comme on me l’a souvent rappelé – de diverses unités mili­­taires : la police d’État du Mani­­pur, le commando de la police d’État du Mani­­pur, la police muni­­ci­­pale d’Im­­phal, les membre du Village Defense Force, semi-profes­­sion­­nels et sous-payés, ainsi que plusieurs  groupes para­­mi­­li­­taires.

Depuis 1979, 1 528 meurtres ont étés relevés au ManipurCrédits : Thomas Fowler
Depuis 1979, 1 528 meurtres ont étés recen­­sés au Mani­­pur
Crédits : Thomas Fowler

L’ex­­pres­­sion abstraite « forces de sécu­­rité » est née de cette abon­­dance de mili­­ta­­ri­­sa­­tion. La plupart des membres de ces forces de sécu­­rité diverses n’ar­­borent pas d’in­­signe visible, de nom ou de grade. Bien que certains portent du kaki et d’autres des uniformes aux motifs camou­­flage, le seul moyen de les distin­­guer avec certi­­tude les unes des autres, selon les mili­­tants de la ville, c’est le genre de couvre-chef qu’ils portent et le type d’arme d’as­­saut dont ils se servent. Il semble que les armes feront encore partie du paysage pendant un moment, et les Mani­­pu­­ris attendent dans un calme nerveux. Il se pour­­rait que les mesures que va prendre la Cour suprême déter­­minent le cours de leur vie quand les yeux des juges ne seront plus posés sur ce coin reculé de l’Inde, coincé contre la fron­­tière birmane. Mais pas d’inquié­­tude : on m’a assuré que tout cela était pour ma protec­­tion.

En toute impu­­nité

Pour les non initiés, le plus choquant n’est pas la violence des pires jours du Mani­­pur. On peut lire des articles sur le sujet dans la presse. Le plus choquant, c’est que cette violence est perpé­­trée en tout impu­­nité.

Des membres des Fusiliers de l'Assam, ue unité paramilitaire indienneCrédits : AssamRiffles/Facebook
Des membres des fusi­­liers de l’As­­sam, une unité para­­mi­­li­­taire indienne
Crédits : AssamRiffles/Face­­book

En regar­­dant AFSPA 1958, un docu­­men­­taire de Bachas­­pa­­ti­­mayum Sanzu, le spec­­ta­­teur est bruta­­le­­ment secoué quand, alors qu’il est témoin d’une scène où les forces de sécu­­rité frappent violem­­ment des mani­­fes­­tants paci­­fiques, deux autres camé­­ras appa­­raissent dans le champ. On a tendance à oublier que les images qui sont diffu­­sées sur l’écran ont été captu­­rées par une caméra, tout aussi indis­­crète. Ces deux camé­­ras, donc, qui appar­­tiennent aux médias locaux, nous rappellent que ces forces de sécu­­rité, indif­­fé­­rentes aux objec­­tifs, sont en train d’ac­­com­­plir leur campagne de répres­­sion impi­­toyable sans craindre de devoir assu­­mer d’éven­­tuelles consé­quences. Il y a une raison à cela : à quelques excep­­tions près, les forces de sécu­­rité du Mani­­pur ne sont tout simple­­ment pas pour­­sui­­vies pour violence, et peu importe si les preuves contre eux sont acca­­blantes. Et elles le sont souvent. Prenons l’exemple de Moham­­med Azad Khan, un garçon de 14 ans tué de quatre coups de feu parmi les 65 cartouches tirées par des armes lourdes, notam­­ment deux AK-47, par une ving­­taine d’agents des forces de sécu­­rité le 4 mars 2009.

« Certains Mani­­pu­­ris soute­­naient qu’ils avaient plus de droits sous le Raj britan­­nique que sous la fédé­­ra­­tion actuelle. » — Wiki­­leaks

Azad était un enfant calme et studieux, qui voulait deve­­nir méde­­cin. Il était moins enclin à faire du sport ou à regar­­der des films qu’à lire des jour­­naux. C’est préci­­sé­­ment ce qu’il faisait – assis sur un banc devant la maison fami­­liale dans le village de Phabok­­chau, à envi­­ron de 30 kilo­­mètres d’Im­­phal – quand une ving­­taine d’agents des forces de sécu­­rité (des comman­­dos de la police d’État du Mani­­pur et des membres des fusi­­liers de l’As­­sam) l’ont traîné loin de sa maison. Il n’est pas rare que les comman­­dos de Mani­­pur mènent des opéra­­tions conjointes avec les fusi­­liers de l’As­­sam. Cette asso­­cia­­tion leur permet d’opé­­rer sous la bannière de l’AF(SP)A, une distinc­­tion que la police ne leur permet pas d’avoir. L’im­­por­­tance des fusi­­liers de l’As­­sam au Mani­­pur – comme celle d’autres groupes para­­mi­­li­­taires indiens – est parlante. Les fusi­­liers, qui agissent sous la respon­­sa­­bi­­lité du minis­­tère de l’In­­té­­rieur et existent en dehors du simple comman­­de­­ment du minis­­tère de la Défense, sont les descen­­dants d’une force de police para­­mi­­li­­taire formée par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion colo­­niale britan­­nique au début des années 1800. Le rôle de cette force était de proté­­ger les colo­­nies britan­­niques contre les attaques de tribus qui n’ap­­pré­­ciaient guère la présence colo­­niale. D’une certaine façon, peu de choses ont changé. Un câble publié par Wiki­­leaks a révélé que l’an­­cien gouver­­neur du Mani­­pur, Shivin­­der Singh Sidhu, avait avoué à des diplo­­mates améri­­cains que les fusi­­liers de l’As­­sam étaient respon­­sables de terribles viola­­tions des droits de l’homme. Le câble conti­­nue et affirme que « la présence écra­­sante de mili­­taires, de para­­mi­­li­­taires et de poli­­ciers contri­­buait à donner cette impres­­sion qu’Im­­phal était en proie à une occu­­pa­­tion mili­­taire. Certains Mani­­pu­­ris soute­­naient qu’ils avaient plus de droits sous le Raj britan­­nique que sous la fédé­­ra­­tion actuelle. »

Les fusiliers agissent sous la responsabilité du ministère de l’intérieur Crédits : AssamRiffles/Facebook
Les fusi­­liers sont sous la respon­­sa­­bi­­lité du minis­­tère de l’In­­té­­rieur
Crédits : AssamRiffles/Face­­book

Cette impres­­sion semble perti­­nente, alors que je suis assis devant la maison fami­­liale d’Azad. Son père, Moham­­med Wahid Ali, reste calme et réflé­­chi alors qu’il me raconte l’his­­toire. Il est assis sur une chaise et fait face à la maison. Je suis assis sur le banc sur lequel son fils se trou­­vait lorsqu’il a été traîné vers sa mort, il y a cinq ans. M. Ali a raconté l’his­­toire telle­­ment de fois qu’il s’agit main­­te­­nant d’un exer­­cice méca­­nique. Il semble espé­­rer que plus il la raconte, plus il y a d’es­­poir que justice soit faite. « Les fusi­­liers de l’As­­sam et les comman­­dos de Mani­­pur sont venus… Ils ont demandé : “C’est toi Azad ?” » M. Ali raconte que quand son fils leur a confirmé son iden­­tité, ils ont énuméré les crimes dont on le soupçon­­nait. Le père du garçon a essayé d’ar­­rê­­ter les forces de sécu­­rité. « Vous pouvez me dire ce que vous avez à lui repro­­cher. Je suis son père. » Les agents des forces de sécu­­rité ont répondu en assé­­nant un coup de crosse de pisto­­let dans le visage de M. Ali, lui cassant une dent au passage. Puis ils ont enfermé la famille dans la maison et ont verrouillé la porte de l’ex­­té­­rieur. Les comman­­dos ont ensuite traîné Azad à envi­­ron vingt mètres derrière la maison dans une rizière. Ils n’ont posé aucune ques­­tion et, selon sa famille et les voisins qui ont assisté à la scène, Azad n’a opposé aucune résis­­tance. Il a reçu quatre balles, pendant que d’autres offi­­ciers mettaient le feu à la zone pour renvoyer les témoins chez eux. Sa famille a regardé la scène à travers une petite fenêtre carrée à l’ar­­rière de la maison. Même quand les forces de sécu­­rité tuent de véri­­tables insur­­gés – et il ne fait aucun doute que plusieurs victimes de violence étatique parti­­cipent d’une façon ou d’une autre à des acti­­vi­­tés anti-étatiques – l’AF(SP)A supprime la respon­­sa­­bi­­lité des forces de sécu­­rité et prive les insur­­gés de toute procé­­dure régu­­lière. Mais dans le cas d’Azad, son inno­­cence ne fait aucun doute. L’af­­faire de cet enfant est l’une des six sur lesquelles la Cour suprême a enquêté, par une commis­­sion nommée. Cette commis­­sion indique que les forces de sécu­­rité ont dévié du proto­­cole à de très nombreuses reprises et souligne qu’elle  nour­­rit « de sérieux doutes quant à la version avan­­cée par les agents de sécu­­rité », qui suggère qu’A­­zad s’est enfui de chez lui à leur approche et qu’il a tiré dans leur direc­­tion, concluant que l’in­­ci­dent n’était « pas une confron­­ta­­tion ».

Les parents de Mohammed Azad Khan devant leur maisonCrédits : Thomas Fowler
Les parents de Moham­­med Azad Khan devant leur maison
Crédits : Thomas Fowler

En réalité, il semble­­rait qu’A­­zad ait été tué parce qu’il portait le mauvais nom. Un homme de 35 ans, le prin­­ci­­pal leader d’un groupe d’in­­sur­­gés, People’s United Libe­­ra­­tion Front (le Front uni de libé­­ra­­tion du peuple), s’ap­­pe­­lait égale­­ment Moham­­med Azad Khan. Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner que vingt agents des forces de sécu­­rité aient pu légi­­ti­­me­­ment croire qu’un garçon de 14 ans pouvait être le chef d’un groupe d’in­­sur­­gés révo­­lu­­tion­­naires armés. Il est bien plus facile d’ima­­gi­­ner que ce détail n’im­­por­­tait pas aux agents des forces de sécu­­rité, moti­­vés par la prime qui accom­­pagne les déco­­ra­­tions pour bravoure attri­­buées pour le meurtre d’in­­sur­­gés. En effet, les mili­­tants des droits de l’homme suggèrent que les familles empruntent de l’argent pour assu­­rer des postes de police pour leurs fils au moyen de corrup­­tion. Les médailles de bravoure sont l’une de leurs seules options pour rembour­­ser ces emprunts. M. Ali, lui, n’était pas préoc­­cupé par l’argent quand je lui ai demandé s’il avait reçu une compen­­sa­­tion de la part de l’État. « Même si le gouver­­ne­­ment nous donne 50 millions ou 500 millions de roupies, ça ne me ramè­­nera pas mon fils. On veut seule­­ment que justice soit faite. » « Ce n’est pas une erreur », dit M. Ali. « Là, les erreurs sont monnaie courante. Une erreur ne peut arri­­ver qu’une fois. Mais dans le cas du Mani­­pur, ces erreurs sont deve­­nues récur­­rentes et habi­­tuelles. Il faut que cela cesse. Un verdict doit être prononcé contre ceux qui commettent un crime… Au Mani­­pur, aucun verdict n’a été prononcé contre aucune de ces forces de sécu­­rité. Dès qu’on commen­­cera à juger les respon­­sa­­bles… ils compren­­dront qu’ils ne pour­­ront plus s’en tirer si faci­­le­­ment. »

North Block à New Dehli, renferme notamment le ministère de l'intérieur
North Block à New Dehli, abrite le minis­­tère de l’In­­té­­rieur
Crédits

Alors que je les quitte, je remarque qu’un t-shirt camou­­flage est accro­­ché à une corde à linge, et je demande ce qu’il fait là. Il appar­­tient à un cousin, qui reste dans la famille d’Azad Khan. Il est membre du Village Defense Force, le groupe le moins influent sur l’échelle des groupes para­­mi­­li­­taires du Mani­­pur. Qu’il fasse partie de ce groupe ne leur plaît pas, mais il est quasi­­ment impos­­sible de trou­­ver du travail à Mani­­pur… Que peut-on y faire ?

Exécu­­tions sommaires

Le matin du Vendredi saint, le 6 avril 2007, Renu Takhel­­lam­­bam a entendu des coups de feu au loin. C’était aussi le matin de son deuxième anni­­ver­­saire de mariage. Elle ne pouvait pas se douter que cette déto­­na­­tion était le fait d’un commando de la police d’État du Mani­­pur qui venait d’exé­­cu­­ter son mari, Thang­­khen­­mung Hangzo, que ses amis appe­­laient Mung. Renu était chez elle lorsque les balles ont quitté le char­­geur, elle s’oc­­cu­­pait de son fils de onze mois et se prépa­­rait pour se rendre à l’église. Née hindoue, Renu a été bannie par sa famille après son mariage avec Mung, un chré­­tien tribal. Mung reve­­nait à moto du marché, où il était allé acheté une pelli­­cule photo accom­­pa­­gné de deux amis, afin qu’ils puissent immor­­ta­­li­­ser cette jour­­née. Tandis qu’il s’éloi­­gnait du marché à plein gaz, les comman­­dos de la police l’ont sommé de s’ar­­rê­­ter.

Renu Takhellambam a créé l'association EEVFAMCrédits : Renu Takhellambam/Facebook
Renu Takhel­­lam­­bam a créé l’as­­so­­cia­­tion EEVFAM
Crédits : Renu Takhel­­lam­­bam/Face­­book

Ce qui s’est passé ensuite n’est pas clair. Le rapport de la police indique que la moto est partie en trombe, jetant des grenades dans un fossé sur le côté de la route. Mais l’his­­toire que m’a rapporté Renu – corro­­bo­­rée par des témoins oculaires dans des rapports indé­­pen­­dants – est très diffé­­rente. Renu affirme que l’un des amis de Mung trans­­por­­tait des compri­­més de Spasmo-Proxy­­von (une marque de la dicy­­clo­­mine), un médi­­ca­­ment anti­s­pas­­mo­­dique qui a long­­temps été très prisé au Mani­­pur, même si sa popu­­la­­rité est aujourd’­­hui sur le déclin. C’étaient ces compri­­més, enve­­lop­­pés dans un mouchoir, et non une grenade, qu’il a jetés dans le fossé – peut-être par peur des fouilles au corps, trop fréquentes en ville. Personne ne sait si Mung ne s’est pas arrêté à cause des cachets, parce qu’il n’avait tout simple­­ment pas entendu la police dans le marché surpeu­­plé, ou pour une autre raison connue seule­­ment des trois hommes. Mais la police a répliqué par la force, bles­­sant mortel­­le­­ment le passa­­ger de la moto, qui a dérapé. Mung et son ami sont immé­­dia­­te­­ment allés trou­­ver la police qui, au beau milieu d’une rue bondée du marché, et sous les yeux de plusieurs témoins, a battu et humi­­lié les hommes avant de les exécu­­ter tous deux d’une balle dans la tête. Dans la version offi­­cielle de la police, les hommes sont de dange­­reux terro­­ristes qui ont pris la fuite en semant des grenades sur leur chemin. Certains se deman­­de­­ront peut-être comment la police, qui a appa­­rem­­ment eu besoin de 65 cartouches pour maîtri­­ser un adoles­cent de 14 ans non armé dans le cas d’Azad Khan, a cette fois-ci fait montre d’une grande habi­­leté pour faire mouche dans la tête de deux fugi­­tifs sans gaspiller de muni­­tions. Il se peut que d’autres se demandent pourquoi, selon les rapports des témoins, ces même grenades ont été ramas­­sées par la police, qui les a mani­­pu­­lées avec désin­­vol­­ture sur la scène du crime. Si la police avait une quel­­conque raison de se méfier des grenades soi-disant lancées par Mung, la procé­­dure stan­­dard aurait néces­­sité que des experts en explo­­sifs mani­­pulent les engins non explo­­sés. Ils pour­­raient aussi se deman­­der pourquoi les terro­­ristes présu­­més du Vendredi saint, qui étaient si dange­­reux, ont décidé de jeter sur les poli­­ciers des grenades enve­­lop­­pées dans un mouchoir. On peut suppo­­ser que de tels hommes sont au courant du fait que les grenades sont plus effi­­caces quand on les dégou­­pille avant de les lancer.

Renu Takhellambam assises derrière un bureau de Human Right Alert, qui travaille étroitement avec EEVFAMCrédits : Thomas Fowler
Renu Takhel­­lam­­bam dans le bureau de Human Right Alert
Crédits : Thomas Fowler

Même si une telle affi­­lia­­tion semble peu probable, nous ne pouvons cepen­­dant affir­­mer avec certi­­tude que Mung n’était lié à aucun groupe d’in­­sur­­gés. Ce qu’on peut décla­­rer sans ambi­­guïté, en revanche, en se basant sur les nombreux témoi­­gnages, c’est que Mung et son compa­­gnon ne portaient pas d’armes et ont coopéré plei­­ne­­ment avec les poli­­ciers avant d’être abat­­tus. Krishna Das, le commando de la police du Mani­­pur qui a tiré le coup qui aurait été fatal à Thang­­khen­­mung Hangzo, a reçu plus tard une médaille de bravoure pour avoir tué des insur­­gés. Il n’a reçu aucune sanc­­tion disci­­pli­­naire pour le meurtre qu’il a commis. À la suite de la mort de Mung, Renu s’est réunie avec d’autres veuves et mères de Mani­­pu­­ris tués pour créer EEVFAM, l’As­­so­­cia­­tion des familles de victimes d’exé­­cu­­tions extra­­ju­­di­­ciaires au Mani­­pur. Elle a intro­­duit, en coopé­­ra­­tion avec Human Rights Alert et le Human Rights Law Network, le conten­­tieux d’in­­té­­rêt public qui a enfin permis de frei­­ner ces meurtres au Mani­­pur. Elle est main­­te­­nant prési­­dente de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. « J’ai réalisé que je n’étais pas la seule veuve à prendre part à ce combat, m’a-t-elle dit. Il y en a beau­­coup d’autres, et toutes sont jeunes. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion compte cinquante membres et presque tous sont de jeunes veuves. »

«  Nous devons nous battre ensemble pour obte­­nir justice. » — Renu Takhel­­lam­­bam

Mais tout comme dans la partie conti­­nen­­tale de l’Inde, la vie d’une veuve n’est pas simple. Du fait de de son mariage œcumé­­nique, Renu a été reje­­tée par sa famille et n’est plus la bien­­ve­­nue chez eux. La situa­­tion est égale­­ment tendue chez sa belle-famille, qui doit déjà s’oc­­cu­­per d’une fratrie de dix enfants. Il n’a pas non plus été aisé de trou­­ver un arran­­ge­­ment pour réali­­ser l’in­­ter­­view, d’un point de vue logis­­tique. Imphal est une petite ville, où les gens parlent beau­­coup. En Inde, une veuve doit affron­­ter à de nombreux obstacles lorsqu’elle est jeune et jolie. Il était hors de ques­­tion de nous rencon­­trer au café de mon hôtel, car on aurait pu nous y voir ensemble. Il n’était pas non plus possible de nous voir chez elle. Le bureau de Human Rights Alert (HRA), où nous devions nous entre­­te­­nir, était fermé pour la jour­­née, mais nous avons fina­­le­­ment trouvé un moyen d’y rentrer. À cause de son acti­­vité avec EEVFAM, Renu se retrouve sur la scène publique, et sa belle-famille s’inquiète de son compor­­te­­ment, s’inquié­­tant qu’elle soit vue « en train de flir­­ter avec des hommes au grand jour ». Renu s’est donc dévouée à l’église et à EEVFAM, qui agit comme orga­­nisme de défense hybride :   asso­­cia­­tion d’épargne de groupe et groupe de soutien pour les veuves et les femmes qui ont perdu leurs maris et leurs fils à cause des violences poli­­cières. « On rigole tout le temps, on plai­­sante beau­­coup », me raconte Renu avec un sourire avec de conti­­nuer, « mais parfois, on n’a plus envie de vivre ». « Je pense que être deve­­nue très forte aujourd’­­hui », conclut-elle. « Je suis très heureuse que nous sortions enfin de l’ombre. Nous devons nous battre ensemble pour que justice soit faite… Par la grâce de Dieu, je saurai être patiente. »

Renu Takhellambam lors d'une action en 2011Crédits : Renu Takhellambam/Facebook
Renu Takhel­­lam­­bam lors d’une action en 2011
Crédits : Renu Takhel­­lam­­bam/Face­­book

Aux sources du problème

Si vous êtes un mili­­tant des droits de l’homme au Mani­­pur, il y a fort à parier que quelqu’un écoute vos conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques. Le mot clé ici est « quelqu’un ». Étant donné le réseau d’ar­­mées, de polices et d’agences de rensei­­gne­­ments que l’on compte dans l’État, les poten­­tiels indis­­crets sont nombreux. Le direc­­teur de HRA, Babloo Loitong­­bam – l’homme à l’ori­­gine du combat contre les viola­­tions des droits de l’homme – a simple­­ment ri quand je lui ai demandé s’il était sur écoute. « Bien sûr », a-t-il fina­­le­­ment répondu. Puis il a dévié la conver­­sa­­tion vers des sujets plus impor­­tants. Les mili­­tants des droits de l’homme qui vivent au Mani­­pur n’ont aucun moyen de prou­­ver ces allé­­ga­­tions. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est consta­­ter que les visites et les inter­­­ro­­ga­­toires de la police suivent leurs conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques avec beau­­coup plus de régu­­la­­rité et sont beau­­coup plus en lien avec l’ac­­tua­­lité que ne le voudrait le hasard. De nombreux mili­­tants qui travaillent sur la réso­­lu­­tion de conflits sont souvent amenés à commu­­niquer avec les repré­­sen­­tants des insur­­gés. Cela fait partie de leur travail. Mais ces conver­­sa­­tions font d’eux la cible de ques­­tions de la part des forces de sécu­­rité.

Babloo Loitongbam (à droite), directeur de Human Right Alert
Babloo Loitong­­bam (à droite), direc­­teur de Human Right Alert
Crédits : Babloo Loitong­­bam/Face­­book

Et bien souvent, ils ne les posent pas de façon sympa­­thique. Bien que beau­­coup d’actes de torture sont illé­­gaux d’après la loi indienne, elle n’est pas expli­­ci­­te­­ment inter­­­dite par la Répu­­blique. L’Inde a signé la Conven­­tion contre la torture et autres peines ou trai­­te­­ments cruels, inhu­­mains ou dégra­­dants il y a presque vingt ans, mais ne l’a toujours pas rati­­fiée. Cela est dû au retar­­de­­ment causé par de nombreux projets de loi contre la torture. Le plus récent, qui a passé la Lok Sabha, chambre basse du parle­­ment indien, a reçu le surnom effronté de « projet de loi de faci­­li­­ta­­tion de la torture ». Ce surnom lui a été donné par plusieurs acteurs de la société civile, mais il est devenu moins courant après que le Rajya Sabha (le Conseil des États), ait recom­­mandé de renfor­­cer le projet de loi. Mais toute discus­­sion sur la léga­­lité de la torture n’a aucun inté­­rêt pour la collecte de rensei­­gne­­ments au Mani­­pur, où l’im­­mu­­nité totale confé­­rée par l’AF(SP)A a rendu théo­­riques jusqu’aux moindres détails de la juris­­pru­­dence. Voilà la réalité : si les forces de sécu­­rité au Mani­­pur pensent qu’il y a des chances pour que vous sachiez quoi que ce soit sur un groupe d’in­­sur­­gés, il est très probable qu’ils vous placent en déten­­tion, et il se peut égale­­ment qu’ils vous torturent. Oppo­­ser les arres­­ta­­tions arbi­­traires et la torture ne signi­­fie pas suggé­­rer que tous ceux qui sont arrê­­tés puis tortu­­rés sont inno­­cents. Un mili­­tant des droits de l’homme, que j’ap­­pel­­le­­rai Suhrid pour le proté­­ger, m’a rapporté qu’il ne compte plus les fois où il a été arrêté et torturé. Bien que  non violent, son asso­­cia­­tion est liée à un groupe d’in­­sur­­gés plus impor­­tant, et il partage leur idéo­­lo­­gie sur l’au­­to­­no­­mie mani­­puri. Cela fait de lui une cible. Au cours de notre conver­­sa­­tion, je pousse Suhrid à me dire s’il a déjà porté des armes, ou s’il a déjà été impliqué dans le trafic d’armes. Sa réponse était ferme et sans équi­­voque : « Je n’ai jamais mani­­pulé d’armes de ma vie. »

Un check point gardé par l'Industrial Security ForceCrédits
Un check­­point gardé par l’In­­dus­­trial Secu­­rity Force
Crédits

Cepen­­dant, il a laissé échap­­per quelque chose peu avant que je parte : au cours des dernières années, il a mis le feu à cinq bâti­­ments offi­­ciels. « Toujours de nuit », m’a-t-il assuré. Les bâti­­ments étaient vide. Mais en dépit des nombreuses fois où il a été torturé, il n’a jamais fait part de ce fait à ses inter­­­ro­­ga­­teurs. Jiten Yumnam, qui travaille aujourd’­­hui prin­­ci­­pa­­le­­ment en tant que mili­­tant de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment avec le Centre for Research Advo­­cacy du Mani­­pur, a été détenu par la police d’État du Mani­­pur en 2009. Il partait à Delhi pour accom­­plir une série d’ac­­tions en rela­­tion avec une affaire de fausse confron­­ta­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment flagrant, dont avait parlé le jour­­nal Tehelka. « Ils m’ont arrêté à l’aé­­ro­­port », raconte Jiten. « On m’a amené au QG du commando et je n’avais aucun contact avec l’ex­­té­­rieur. Mes amis et ma famille deman­­daient où je me trou­­vais, mais… le premier jour, ils n’ont fait que me tortu­­rer. J’ai reçu des décharges élec­­triques, des coups, ils ont braqué leurs pisto­­lets sur ma tête. Ils ont menacé de me tuer. »

Jiten Yumnam (à droite) est militant de l'association écologiste Centre for Research AdvocacyCrédits : Jiten Yumnam/Facebook
Jiten Yumnam (à droite) est mili­­tant de l’as­­so­­cia­­tion écolo­­giste Centre for Research Advo­­cacy
Crédits : Jiten Yumnam/Face­­book

Jiten me raconte son histoire à la lueur d’une bougie. Le Mani­­pur alterne constam­­ment entre déve­­lop­­pe­­ment et sous-déve­­lop­­pe­­ment, et il n’a pas d’élec­­tri­­cité depuis plusieurs semaines à cause de la construc­­tion d’une Banque asia­­tique de déve­­lop­­pe­­ment, ainsi que d’un projet d’élar­­gis­­se­­ment de la route. Ce dernier fera partie du projet de Réseau routier asia­­tique qui reliera Singa­­pour à Istan­­bul, en passant par le centre d’Im­­phal. Les bougies vacillantes et la ruelle paisible d’Im­­phal contre­­disent l’in­­ten­­sité des paroles de Jiten : « Ils m’ont gardé prison­­nier pendant quatre mois. Le deuxième jour, ils ont révélé à ma famille et aux médias que j’avais été arrê­­té… Ils m’ont jugé, ils ont dit que j’étais un membre du Revo­­lu­­tio­­nary People’s Front (RPF), un groupe clan­­des­­tin du coin. » Le RPF est la branche poli­­tique du People’s Libe­­ra­­tion Army, un groupe terro­­riste, selon le gouver­­ne­­ment indien. « Le Natio­­nal Secu­­rity Act (la loi sur la sécu­­rité natio­­nale), auto­­rise à vous déte­­nir pendant un an sans accu­­sa­­tion. » « Pendant qu’ils me tortu­­raient, ils m’ont dit : “Tu dois nous dire que tu es un membre du RPF.” J’ai répondu : “C’est faux.” Après ça, ils ont été beau­­coup plus violents… Je pense que de nombreuses personnes ont été forcées de passer aux aveux. Ceux qui refu­­saient d’avouer subis­­saient des actes de torture extrêmes, et je crois que plusieurs d’entre eux ont perdu la vie. »

«  La sécu­­rité est la plus grande inquié­­tude de ceux qui travaillent pour les droits de l’homme. » — Jiten Yumnam

Même si Jiten a fina­­le­­ment été relâ­­ché une fois les charges aban­­don­­nées, la déten­­tion et la torture ont laissé leurs traces, physique­­ment mais aussi émotion­­nel­­le­­ment : « Depuis cet inci­dent, j’ai beau­­coup de mal à me souve­­nir des noms et à me rappe­­ler certaines choses. Je ne dis pas que j’avais une excel­­lente mémoire », plai­­sante Jiten, « mais main­­te­­nant il faut un certain temps avant que tout cela me revienne à l’es­­prit. Je pense que c’est l’une des plus grandes consé­quences des neuf ou dix séries d’élec­­tro­­cu­­tion. » Mais Jiten admet que ce qui l’ef­­fraie le plus, c’est que les forces de sécu­­rité le tiennent main­­te­­nant à l’œil. « Même si nous avons été relâ­­chés et que les charges ont été aban­­don­­nées, l’une des plus grandes craintes que nous gardons est que nos dossiers sont partout. Chez l’ar­­mée, la police, les rensei­­gne­­ments… Cela signi­­fie que s’il se passe quoi que ce soit, ils n’hé­­si­­te­­ront pas à venir nous voir. » Et c’est ce qui c’est passé : « C’est arrivé l’an dernier, encore. J’ai été convoqué dans les bureaux de la police. Sans raison. Il n’y avait aucune procé­­dure léga­­le… L’un des comman­­dos de la police est venu chez moi. J’y suis allé avec un avocat. Mais si je n’y étais pas allé, ils auraient pu venir me cher­­cher à nouveau et me mena­­cer. Ma vie est peut-être encore en danger aujourd’­­hui. La sécu­­rité est la plus grande inquié­­tude de ceux qui travaillent pour la défense des droits de l’homme. Chacun d’entre nous est menacé. »

Des membres du People's Revolutionary Party, un groupe armé séparatisteCrédits
Des membres du People’s Revo­­lu­­tio­­nary Party, un groupe armé sépa­­ra­­tiste
Crédits

Le problème de la violence au Mani­­pur est incroya­­ble­­ment complexe. Nous n’avons pas essayé ici d’en trou­­ver les racines et les causes, mais seule­­ment d’ex­­po­­ser les expé­­riences de plusieurs personnes ayant souf­­fert entre les mains de l’État du Mani­­pur, des forces armées indiennes et des groupes para­­mi­­li­­taires qui agissent sous la respon­­sa­­bi­­lité du minis­­tère des Affaires inté­­rieures. Afin d’ex­­plo­­rer en profon­­deur les causes de la violence, il faudrait exami­­ner les termes de l’adhé­­sion du Mani­­pur au Domi­­nion de l’Inde et comprendre les décen­­nies de senti­­ment sépa­­ra­­tistes qui n’ont fait qu’em­­bra­­ser la région dans les années 1970. Cela deman­­de­­rait d’ap­­pré­­hen­­der la danse géopo­­li­­tique infi­­ni­­ment déli­­cate qui a cours entre l’Inde et la Chine, et d’étu­­dier le rôle essen­­tiel du Mani­­pur comme une porte entre l’Inde, la Chine et l’Asie du Sud-Est – ce que ne manque pas de rappe­­ler le Réseau routier asia­­tique, qui redonne de l’im­­por­­tance à cette région ancien­­ne­­ment isolée. Enfin, l’at­­ten­­tion portée aux abus de l’État ne prétend pas servir à discul­­per les groupes d’in­­sur­­gés. Certains renoncent à la violence, d’autres la prônent avec ferveur. Plusieurs d’entre eux extorquent des fonds à des direc­­teurs d’en­­tre­­prises locaux. Et parce que les diri­­geants poli­­tiques sont souvent égale­­ment des direc­­teurs d’en­­tre­­prises, la rela­­tion entre les groupes d’in­­sur­­gés et ceux qui tentent de les contrô­­ler n’est pas toujours claire. Sans comp­­ter que des groupes d’in­­sur­­gés ont réalisé des campagnes choquantes pour la surveillance morale, s’en prenant à de jeunes couples d’amou­­reux, à des écolières qui ne portaient pas la robe mani­­puri tradi­­tion­­nelle, ou même en tirant des balles dans les jambes de toxi­­co­­manes pour les décou­­ra­­ger de se droguer. Deux membres des fusi­­liers de l’As­­sam ont été tués et six autres bles­­sés dans une explo­­sion le 29 août 2014, le lende­­main de mon départ d’Im­­phal. L’acte a été reven­­diqué par la Mani­­pur People’s Army, un groupe d’in­­sur­­gés.

Les parents ont étés rejoints par le reste de la familleCrédits : Tomas Fowler
La famille d’Azad au complet
Crédits : Tomas Fowler

Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « A State Torn in Conflict », paru dans Mother­­land Maga­­zine. Couver­­ture : La ville de Imphal, dans l’Etat du Mani­­pur. Crédits. Créa­­tion graphique par Ulyces.

Down­load WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
online free course
Download Premium WordPress Themes Free
Download WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Download WordPress Themes Free
free online course

Plus de monde