par W. E. B. Du Bois | 15 octobre 2015

La colline bleue

Je fus maître d’école, autre­­fois, dans les collines du Tennes­­see, là où la vallée du Missis­­sippi, large et profonde, vallonne et s’élève pour saluer les monts Alle­­gheny. J’étu­­diais alors à l’uni­­ver­­sité Fisk, et tous les étudiants de Fisk pensent que le Tennes­­see – par-delà le Voile1 – n’ap­­par­­tient qu’à eux. Pendant les vacances, ils s’égaillent en bandes avides, et partent à la rencontre des respon­­sables des écoles rurales. Moi aussi je partis, jeune et heureux, et je n’ou­­blie­­rai pas de sitôt cet été-là, c’était il y a dix ans.

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Tout d’abord, il y eut l’Ins­­ti­­tut de forma­­tion des insti­­tu­­teurs, dans la capi­­tale du comté. Là, de distin­­gués profes­­seurs, invi­­tés par le direc­­teur, ensei­­gnaient aux futurs maîtres les frac­­tions, l’or­­tho­­graphe et bien d’autres mystères – aux insti­­tu­­teurs blancs le matins, aux Noirs le soir. De temps à autre un pique-nique, un souper, et ce monde si dur se retrou­­vait adouci par les rires et les chan­­sons. Je me souviens comme… mais je m’égare.

Venait le jour où tous les insti­­tu­­teurs quit­­taient l’Ins­­ti­­tut et se mettaient en quête d’une école. J’ai ouï dire (car ma mère avait une peur viscé­­rale des armes à feu) que la chasse au canard, la chasse à l’ours, la chasse à l’homme, sont des acti­­vi­­tés prodi­­gieu­­se­­ment inté­­res­­santes, mais je parie que celui qui n’a jamais cher­­ché une école a encore quelque chose à apprendre sur les plai­­sirs de la traque. Je vois encore les routes blanches et brûlantes monter pares­­seu­­se­­ment, puis redes­­cendre et tour­­ner devant moi sous le soleil ardent de juillet. Je sens encore la profonde lassi­­tude de mon cœur et de mes jambes, quand devant moi s’éti­­raient encore impla­­ca­­ble­­ment quinze, douze, dix kilo­­mètres de route. Je sens encore le décou­­ra­­ge­­ment me prendre alors qu’on me faisait inva­­ria­­ble­­ment la même réponse : « Vous avez un maître d’école ? », « Oui ». Alors, je me remet­­tais en route, et je marchais encore et encore – les chevaux était trop coûteux – jusqu’à ce que j’at­­tei­­gnis une région où le chemin de fer ne passait pas, ni la dili­­gence, une terre de « vermines » et de serpents à sonnettes, où l’ar­­ri­­vée d’un étran­­ger était un événe­­ment, et où les hommes vivaient et mouraient à l’ombre d’une unique colline bleue.

Les cabanes et les fermes étaient épar­­pillées sur la colline et la vallée, coupées du monde par les forêts et les collines à l’est. C’est là que je trou­­vai enfin une petite école. C’est Josie qui m’en avait parlé. Josie était une fille de vingt ans, maigre, au physique ingrat, le visage foncé et les cheveux épais et rêches. J’avais traversé la rivière à Water­­town et m’étais reposé sous les grands saules ; puis je m’étais dirigé vers la petite cabane sur le bout de terrain où Josie se repo­­sait, avant de reprendre la route vers la ville. Le fermier décharné m’ac­­cueillit bien et Josie, ayant entendu ma ques­­tion, me répon­­dit fébri­­le­­ment qu’il n’y avait pas d’école de l’autre côté de la colline ; que, depuis la guerre, il n’y avait eu de maître qu’une seule fois ; qu’elle-même brûlait d’ap­­prendre – elle pour­­sui­­vit sur ce thème, en parlant vite et fort, avec beau­­coup de sérieux et d’éner­­gie.

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Portrait de W. E. B. Du Bois

Le lende­­main matin, je traver­­sai la haute colline ronde, et m’at­­tar­­dai pour obser­­ver les montagnes bleues et jaunes qui s’étendent en direc­­tion des Caro­­lines. Puis je plon­­geai dans le bois ; j’en sortis devant la maison de Josie. C’était une banale chau­­mière de bois qui comp­­tait quatre pièces, perchée juste au-dessous du sommet de la colline, au milieu des pêchers. Le père était un homme simple et calme, d’une igno­­rance tranquille, sans un soupçon de vulga­­rité. La mère était diffé­­rente – forte, active, éner­­gique, la parole vive et nerveuse, elle avait l’am­­bi­­tion de vivre « comme des gens décents ». Il y avait une ribam­­belle d’en­­fants. Deux garçons étaient partis. Restaient deux fillettes déjà grandes ; un timide mouche­­ron de huit ans ; John, dix-huit ans, grand et empoté ; Jim, plus jeune, plus dégourdi et plus beau ; et deux bébés d’âge indé­­ter­­miné. Et il y avait Josie.

Il me semblait qu’elle était l’âme de la famille. Toujours active, au travail comme à la maison, ou à cueillir des baies ; un peu nerveuse, sujette aux empor­­te­­ments, comme sa mère, mais constante aussi, comme son père. Il y avait en elle une certaine distinc­­tion, l’ombre d’un héroïsme moral incons­­cient, dispo­­sée à donner tout de la vie pour la rendre plus large, plus profonde et plus pleine, pour elle-même et pour les siens. Je vis beau­­coup cette famille par la suite, et j’ap­­pris à les aimer pour leurs efforts honnêtes vers la décence et le confort, et parce qu’ils savaient qu’ils étaient igno­­rants. Il n’y avait en eux aucune affec­­ta­­tion. La mère querel­­lait le père pour sa « désin­­vol­­ture » et Josie tançait verte­­ment les garçons pour leur négli­­gence, et tous savaient qu’il était diffi­­cile de tirer sa subsis­­tance des flancs d’une colline rocailleuse.

J’ob­­tins le poste. Je me souviens du jour où j’al­­lai à cheval trou­­ver le respon­­sable des écoles, en compa­­gnie d’un jeune homme blanc agréable, qui voulait ensei­­gner à l’école desti­­née aux Blancs. La route suivait un ruis­­seau ; le soleil riait et l’eau carillon­­nait, tandis que nous pour­­sui­­vions notre route. « Entrez », dit le respon­­sable.  « Entrez, asseyez-vous. Oui, ce certi­­fi­­cat ira très bien. Restez dîner. Combien voulez-vous par mois ? » Oh, pensai-je, quelle chance ; mais même là, l’ombre affreuse du Voile tomba, car ils mangèrent d’abord, puis moi – seul.

Le petit monde

L’école était une cabane de rondins, dans laquelle le colo­­nel Whee­­ler stockait aupa­­ra­­vant son maïs. Elle se trou­­vait sur un terrain derrière une clôture et des buis­­sons épineux, près de la plus mélo­­dieuse des sources. Il y avait eu jadis une porte à l’en­­trée, et à l’in­­té­­rieur siégeait une énorme chemi­­née vétuste ; de larges espaces entre les rondins faisaient office de fenêtres. Peu de meubles. Un tableau noir blan­­chi était posé dans un coin. Trois planches, renfor­­cées aux points critiques, consti­­tuaient mon bureau, et ma chaise, emprun­­tée à la proprié­­taire, devait lui être rendue tous les soirs. Les sièges des enfants – ils me lais­­saient perplexe. J’étais hanté par l’image, rappor­­tée de la Nouvelle-Angle­­terre, d’élé­­gants petits pupitres et de jolies chaises, mais, hélas, la réalité présen­­tait des bancs en bois brut sans dossiers, parfois même sans pieds. Leur seule vertu était de rendre l’en­­dor­­mis­­se­­ment périlleux – peut-être même mortel, car le plan­­cher était peu sûr.

J’ai­­mais mon école, et la belle confiance des enfants en la sagesse de leur maître était réel­­le­­ment merveilleuse.

L’école ouvrit ses portes par une chaude mati­­née de la fin juillet. Je trem­­blais en enten­­dant le bruit des petits pas qui descen­­daient la route pous­­sié­­reuse, et quand je vis devant moi la rangée gros­­sis­­sante de visages noirs et solen­­nels et d’yeux qui brillaient. Josie, ses frères et ses sœurs vinrent les premiers. La soif d’ap­­prendre, d’al­­ler étudier à la grande école de Nash­­ville, planait comme une étoile au-dessus de cette femme encore enfant, au milieu de son travail et de ses soucis, et elle étudiait avec achar­­ne­­ment.

Il y avait les Dowell, venus de leur ferme sur la route d’Alexan­­dria ; Fanny, son visage noir lisse et ses yeux éton­­nés ; Martha, brune et stupide ; la toute jeune et jolie femme de l’un des frères, et puis les petits. Il y avait les Burke, deux gars à la peau brune et jaunâtre, et une jeune enfant au regard hautain. La petite fille gras­­souillette du gros Reuben vint aussi, le visage doré et les cheveux couleur d’or ancien, fidèle et solen­­nelle. ‘The­­nie était debout et affai­­rée très tôt – une fille gaie, laide, au bon cœur, qui chiquait du tabac en douce et prenait soin de son petit frère aux jambes arquées. Quand sa mère pouvait de passer d’elle, ‘Tildy venait – une beauté lunaire, les yeux remplis d’étoiles, les bras et les jambes graciles ; et son frère, aussi laid qu’elle était belle. Et puis venaient les grands gaillards : les Lawrence, au physique impres­­sion­­nant ; les Neill, pares­­seux, fils sans pères d’une mère et de sa fille ; Hick­­man, voûté ; et puis les autres.

Il étaient assis, presque trente élèves, sur les bancs de bois brut. Leurs visages s’éta­­laient en nuances qui allaient d’un crème pâle à un noir profond. Les petits pieds nus se balançaient, les yeux étaient remplis d’es­­poir, avec ici et là une lueur mali­­cieuse, et ils serraient dans leurs mains le livre d’or­­tho­­graphe de Webs­­ter, à la couver­­ture bleue. J’ai­­mais mon école, et la belle confiance des enfants en la sagesse de leur maître était réel­­le­­ment merveilleuse. Nous lisions et épelions ensemble. Nous écri­­vions un peu, nous cueil­­lions des fleurs, chan­­tions et écou­­tions les histoire du monde, derrière la colline. Parfois les effec­­tifs s’ame­­nui­­saient, et je me mettais en route. Je rendais visite à Mun Eddings, qui vivait dans deux pièces très sales, et lui deman­­dais pourquoi le petit Lugene, dont le visage ardent semblait perpé­­tuel­­le­­ment en feu, avec ses cheveux roux foncés et hirsutes, avait été absent toute la semaine précé­­dente, ou pourquoi je n’avais pas vu les guenilles inimi­­tables de Mack et Ed. Alors, le père, un métayer du colo­­nel Whee­­ler, me disait qu’il avait besoin des garçons pour les récoltes. Et la mère, maigre et négli­­gée, dont le visage était joli quand il était propre, m’as­­su­­rait que Lugene devait s’oc­­cu­­per du bébé. « Mais nous les enver­­rons à nouveau la semaine prochaine. » Quand les Lawrence arrê­­taient de venir, je savais que les doutes des parents concer­­nant le savoir trans­­mis par les livres avaient encore pris le dessus. Aussi, montant péni­­ble­­ment la colline et péné­­trant aussi loin que je le pouvais dans la cabane, je tradui­­sais le Pro Archia Poeta de Cicé­­ron dans un anglais aussi simple que possible, en montrant en quoi il s’ap­­pliquait à leur vie ; et d’or­­di­­naire, je parve­­nais à les convaincre – pour à peu près une semaine.

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Une école noire en 1902
Crédits : Frances Benja­­min Johns­­ton / Library of Congress

Le vendredi soir, j’ac­­com­­pa­­gnais souvent certains des enfants chez eux ; quelque­­fois, j’al­­lais à la ferme de Doc Burke. C’était un grand Noir, mince, à la voix forte, qui travaillait toujours, et voulait ache­­ter les trente hectares de la colline et de la vallée qu’il habi­­tait ; mais on disait qu’il échoue­­rait sûre­­ment, et que « les Blancs pren­­draient tout ». Son épouse était une magni­­fique amazone, le visage safran et les cheveux brillants, qui ne portait pas de corset et allait pieds nus, et les enfants étaient beaux et forts. Ils vivaient dans une cabine d’une pièce et demi, dans un vallon de la ferme, près de la source. La pièce prin­­ci­­pale était encom­­brée de grands lits blancs rebon­­dis, d’une propreté scru­­pu­­leuse ; il y avait de mauvais chro­­mos accro­­chés aux murs, et au centre, une table usée. Dans la minus­­cule cuisine à l’ar­­rière, j’ai souvent été invité à me servir et à empor­­ter du poulet rôti et des biscuits, de la viande et des galettes de maïs, des hari­­cots verts et des baies. Au début, j’étais un peu alarmé quand appro­­chait l’heure de se coucher dans l’unique pièce, mais tout embar­­ras était habi­­le­­ment évité. D’abord, les enfants piquaient du nez et s’en­­dor­­maient, et on les portait sur une grande pile d’édre­­dons en plumes d’oies ; puis, le père et la mère s’éclip­­saient discrè­­te­­ment dans la cuisine, pendant que j’al­­lais au lit. Après avoir éteint toutes les faibles lumières, ils se couchaient dans le noir. Au matin, ils étaient tous debout et vaquant à leurs occu­­pa­­tions bien avant que je ne m’éveille. De l’autre côté de la route, chez le gros Reuben, ils sortaient tous de la maison quand l’ins­­ti­­tu­­teur se couchait, car celle-ci n’of­­frait pas le luxe d’une cuisine.

J’ai­­mais rester chez les Dowell, parce qu’ils avaient quatre pièces et profu­­sion de bonne chère campa­­gnarde. Oncle Bird avait une petite ferme sauvage, toute de bois et de vallons, à des kilo­­mètres de la grand’­­route ; mais il savait quan­­tité d’his­­toires (il prêchait de temps en temps), et avec ses enfants, ses baies, ses chevaux et son blé, il était heureux et pros­­père. Souvent, afin de préser­­ver la paix, il me fallait demeu­­rer dans un endroit moins agréable ; par exemple, la mère de ‘Tildy était incor­­ri­­gi­­ble­­ment sale, le garde-manger de Reuben sérieu­­se­­ment limité, et des hordes sauvages de punaises se prome­­naient sur les lits des Edding. Plus que tout, j’ai­­mais aller chez Josie et m’as­­seoir sous le porche, en mangeant des pêches, pendant que la mère s’af­­fai­­rait et bavar­­dait : comment Josie avait acheté la machine à coudre, comment Josie travaillait comme domes­­tique l’hi­­ver, mais que quatre dollars par mois, ce n’était vrai­­ment pas grand’­­chose pour un salaire ; comme Josie dési­­rait ardem­­ment partir pour aller à l’école, mais qu’ils n’ar­­ri­­ve­­raient jamais à écono­­mi­­ser assez pour le lui permettre ; comme la récolte était mauvaise et le puits toujours pas terminé et enfin, à quel point certains des Blancs étaient méchants.

Pendant deux été, j’ai vécu dans ce petit monde ; il était mono­­tone. Les filles regar­­daient la colline, pleines d’un désir mélan­­co­­lique. Les garçons s’agi­­taient et fréquen­­taient Alexan­­dria, qui était « la ville », un village étendu, pares­­seux, consti­­tué de maisons, d’églises, de maga­­sins, et dont les aris­­to­­crates s’ap­­pe­­laient Tom, Dick et « Capi­­taine ». Niché sur la colline, au nord, se trou­­vait le village des gens noirs, qui vivaient dans de petites maisons non peintes de trois ou quatre pièces, certaines coquettes et chaleu­­reuses, d’autres sales. Les habi­­ta­­tions étaient disper­­sées sans ordre parti­­cu­­lier, mais au centre se trou­­vaient les temples jumeaux du hameau, l’église métho­­diste et l’église baptiste primi­­tive. Ces dernières s’ap­­puyaient précau­­tion­­neu­­se­­ment sur une école à la couleur triste. C’est là que mon petit monde diri­­geait ses pas tortueux le dimanche, à la rencontre d’autres mondes, pour canca­­ner, douter, et faire le sacri­­fice hebdo­­ma­­daire auprès de prêtres exal­­tés devant l’au­­tel de « l’an­­cienne reli­­gion ». Alors la douce mélo­­die et le rythme puis­­sant des negro spiri­­tuals s’éle­­vait et reten­­tis­­sait.

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À l’école en 1899, date de la paru­­tion de l’ar­­ticle
Crédits : Frances Benja­­min Johns­­ton / Library of Congress

J’ai appelé ma petite commu­­nauté un monde, et son isole­­ment le faisait tel. Et pour­­tant, il y avait entre nous une conscience commune à peine éveillée, née des joies et des peines que nous parta­­gions aux enter­­re­­ments, aux nais­­sances, aux mariages ; des épreuves communes de la pauvreté, de la terre misé­­rable, et des bas salaires ; et par-dessus tout de la présence visible de ce Voile, tendu entre nous et les possi­­bi­­li­­tés de la vie. Tout cela inspi­­rait en nous des pensées iden­­tiques ; mais quand celles-ci étaient mûres pour se trans­­for­­mer en paroles, elles s’ex­­pri­­maient dans des langues diffé­­rentes. Ceux dont les yeux, trente ans aupa­­ra­­vant, et davan­­tage, avaient contem­­plé « la gloire de l’avè­­ne­­ment du Seigneur »2 voyaient dans chaque obstacle et chaque progrès une fata­­lité sombre qui amène­­rait inéluc­­ta­­ble­­ment la justice au moment qu’Il aurait choisi. La masse de ceux pour qui l’es­­cla­­vage était un vague souve­­nir d’en­­fance trou­­vait le monde dérou­­tant : il leur deman­­dait très peu et ils lui donnaient peu, et pour­­tant, il les tour­­nait en ridi­­cule pour leur offrande. Ils étaient inca­­pables de comprendre ce para­­doxe, c’est pourquoi ils sombraient dans une indif­­fé­­rence apathique, ou la fainéan­­tise, ou une témé­­rité fanfa­­ronne. Il y avait ceux qui, comme Josie, Jim et Ben, ceux pour qui la guerre, l’en­­fer et l’es­­cla­­vage n’étaient que des contes enten­­dus dans leur enfance, dont le jeune appé­­tit avait été aiguisé à l’ex­­trême par l’école et les récits et la rêve­­rie à demi-éveillée. Nés hors le monde, ils ne pouvaient guère être satis­­faits. Et leurs pauvres ailes se heur­­tait contre les barrières – les barrières des castes, de la jeunesse, de la vie ; et enfin, dans les moment dange­­reux, contre tout ce qui offrait une résis­­tance, même à un simple caprice.

La vie des humbles

Les dix années qui suivent la jeunesse, ces années où pour la première fois on prend conscience que la vie mène quelque part, ce sont celles qui sont passées après que j’eus quitté ma petite école. Quand elles eurent pris fin, je me trou­­vai par hasard, une nouvelle fois devant les murs de l’uni­­ver­­sité Fisk dans les salles de la chapelle de la mélo­­die. Alors que je m’y attar­­dai, tout à la joie et à la peine des retrou­­vailles avec d’an­­ciens cama­­rades, je fus soudain submergé du désir de traver­­ser encore une fois la colline bleue et de voir les maisons et l’école des jours anciens, et d’ap­­prendre comment la vie avait traité mes élèves ; je partis.

Josie était morte ; la mère aux cheveux gris me dit simple­­ment : « Nous avons eu beau­­coup de soucis depuis votre départ. » J’avais craint pour Jim. Avec une famille culti­­vée et une caste pour le soute­­nir, il aurait pu deve­­nir un marchand entre­­pre­­nant ou un cadet de West Point. Mais il se retrou­­vais enragé contre la vie et impru­dent ; quand Durham, le fermier, l’ac­­cusa de voler du grain, le vieil homme dut courir pour échap­­per aux pierres que lui lançait le fou furieux. On conseilla à Jim de fuir ; mais il ne voulut pas et la police vint ce même après-midi. Cela causa beau­­coup de chagrin à Josie, et John, le grand godiche, marcha quinze kilo­­mètres, tous les jours, pour voir son petit frère à travers les barreaux de la prison de Leba­­non. Fina­­le­­ment, ils revinrent ensemble par une nuit noire. La mère prépara le dîner, Josie vida sa bourse et les garçons partirent. Josie était toujours plus maigre et silen­­cieuse, et pour­­tant n’en travaillait que davan­­tage. La colline deve­­nait plus dure à monter pour le vieux père si calme et comme les garçons n’étaient plus là, il n’y avait pas grand chose à faire dans la vallée. Josie les aida à vendre la vieille ferme, et ils se rappro­­chèrent de la ville. Le frère, Dennis, qui était char­­pen­­tier, construi­­sit une nouvelle maison de six pièces ; Josie trima pendant un an à Nash­­ville, et rapporta quatre-vingt-dix dollars pour meubler la maison et en faire un vrai foyer.

Josie fris­­sonna, puis se remit au travail, le visage blafard et fati­­gué, l’image de l’école s’était évanouie.

Quand le prin­­temps revint et que les oiseaux se remirent à chan­­ter, et que le ruis­­seau coulait fière­­ment dans sa pléni­­tude, Lizzie, la petite sœur, empor­­tée par la passion de la jeunesse, s’of­­frit au tenta­­teur, et ramena à la maison un enfant sans nom. Josie fris­­sonna, puis se remit au travail, le visage blafard et fati­­gué, l’image de l’école s’était évanouie – elle travailla jusqu’à ce qu’un jour d’été, un certain en épousa une autre. Alors Josie se traîna jusqu’à sa mère comme un enfant blessé et s’en­­dor­­mit. Elle dort.

Je m’ar­­rê­­tai à l’en­­trée de la vallée pour sentir la brise. Les Lawrence ne sont plus là ; le père et le fils, partis pour toujours, et l’autre fils travaille pares­­seu­­se­­ment la terre pour vivre. Une jeune veuve loue leur cabane au gros Reuben, qui est un prêcheur baptiste, à présent, mais je le crains, toujours aussi pares­­seux, quoique sa cabane ait trois pièces. La petite Ella est deve­­nue une femme resplen­­dis­­sante de santé, et elle cultive le maïs sur le flanc de la colline le plus exposé au soleil. Il y a abon­­dance de bébés, et aussi une fille faible d’es­­prit. De l’autre côté de la vallée se trouve une maison que je ne connais­­sais pas, et c’est là que j’ai trouvé, berçant un bébé et en atten­­dant un autre, une de mes élèves, une fille d’Oncle Bird Dowell. Ses devoirs tout nouveaux parais­­saient lui causer quelque souci, mais elle rayonna bien­­tôt de fierté de sa maison si propre et en racon­­tant l’his­­toire de son mari, si économe, du cheval, de la vache et de la ferme qu’ils allaient ache­­ter.

Mon école de rondins avait disparu. À sa place, s’éle­­vait le Progrès, et le Progrès, paraît-il, se doit d’être laid. Les fonda­­tions de pierre irra­­tion­­nelles marquaient encore le lieu où se trou­­vait ma pauvre petite cabane, et pas très loin, perchée sur six rochers usés, une maison gaie en planches de bois, de vingt pieds sur trente peut-être, avec trois fenêtres et une porte qui fermait à clef. Certaines des vitres étaient brisées, et les restes d’un vieux poêle de fer étaient tris­­te­­ment aban­­don­­nés sous la maison. Je jetai un œil à l’in­­té­­rieur, presque pieu­­se­­ment, et retrou­­vai des choses fami­­lières. Le tableau noir avait grandi d’en­­vi­­ron deux pieds, et les sièges n’avaient toujours pas de dossiers. Le terrain appar­­tient main­­te­­nant au comté, d’après ce que j’ai pu apprendre, et tous les ans, il y a école. Assis près de la source, contem­­plant l’an­­cien et le nouveau, je me réjouis­­sais, je me réjouis­­sais vrai­­ment, et pour­­tant…

Après avoir bu longue­­ment, je repar­­tis. La grande maison double était toujours sur le côté. Je me rappe­­lai la famille brisée, acca­­blée par le malheur qui y habi­­tait autre­­fois. Le visage dur, inflexible de la mère, avec ses cheveux hirsutes, se leva devant moi. Elle avait poussé son mari à partir, et, quand j’étais à l’école, un étran­­ger y habi­­tait, jovial et impo­­sant, et les gens jasaient. J’étais sûr que, venant d’un tel foyer, Ben et ‘Tildy n’ar­­ri­­ve­­raient à rien. Mais ce monde est éton­­nant ; car Ben est un fermier indus­­trieux dans le comté de Smith, « et qui pros­­père », d’après ce qu’on dit, et il s’est occupé de la petite ‘Tildy jusqu’au prin­­temps dernier, quand elle a épousé un amou­­reux. Ben était passé par de pénibles épreuves, travaillant dur pour se payer de la viande et moqué pour sa laideur et son infir­­mité. Sam Carlon, un vieil avare impu­dent, avait des idées bien arrê­­tées sur les Noirs ; il embau­­cha Ben un été, et refusa de le payer. Alors le garçon affamé prit des sacs, et, en plein jour, alla se servir dans le maïs de Carlon ; et quand les poings du fermier s’abat­­tirent, le garçon furieux se jeta sur lui comme une bête. Doc Burke empê­­cha un meurtre et un lynchage, ce jour-là.

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Du Bois, pion­­nier des droits civiques

Cette histoire me remit en mémoire les Burke, et je fus saisi d’im­­pa­­tience de savoir qui, de Doc ou des trente hectares, avait gagné. Car il est bien diffi­­cile de bâtir une ferme à partir de rien, même en quinze ans. Alors, je me hâtai, en pensant aux Burke. Il y avait en eux comme une barba­­rie magni­­fique qui me plai­­sait. Ils n’étaient jamais vulgaires, jamais immo­­raux, mais assez rudes et primi­­tifs, leur non-confor­­misme s’ex­­pri­­mait par des rires sonores, des tapes dans le dos et des siestes dans le coin. Je passai rapi­­de­­ment devant la petite maison des Neill, ces garçons à la nais­­sance infor­­tu­­née. Elle était vide, ils étaient deve­­nus des ouvriers agri­­coles gras et pares­­seux. Je vis la maison des Hick­­man, mais Albert et son dos voûté avaient quitté ce monde. Puis j’ar­­ri­­vai au portail des Burke et je scru­­tai l’in­­té­­rieur : il parais­­sait sauvage et aban­­donné, et pour­­tant, c’étaient les mêmes clôtures autour de la vieille ferme, excepté à gauche où il y avait dix hectares supplé­­men­­taires. Et, quelle surprise !, la cabane du vallon avait grimpé sur la colline et s’était agran­­die pour deve­­nir une maison de six pièces à moitié ache­­vée.

Les Burke possé­­daient quarante hectares, mais ils étaient toujours endet­­tés. De fait, le père si maigre, qui beso­­gnait jour et nuit n’au­­rait guère été content de ne plus avoir de dettes, tant il y était habi­­tué. Un jour, il lui faudrait s’ar­­rê­­ter, car sa char­­pente massive montrait des signes de déclin. La mère portait des chaus­­sures, mais le physique de lion des jours anciens était brisé. Les enfants avaient grandi. Rob, l’image même de son père, était plein d’un rire fort et rude. Birdie, qui, à six ans, était la benja­­mine de mon école, était deve­­nue en gran­­dis­­sant l’in­­car­­na­­tion de la beauté juvé­­nile, grande et bistrée. « Edgar est parti », me dit la mère, la tête un peu bais­­sée, « parti travailler à Nash­­ville ; lui et son père ne s’en­­ten­­daient pas. »

P’tit Doc, le garçon né depuis l’époque où je faisais la classe, me mena à cheval le lende­­main matin vers la ferme de Dowell en contre­­bas du ruis­­seau. La route et le cours d’eau livraient bataille et c’était l’eau qui avait le dessus. Nous étions écla­­bous­­sés, nous patau­­gions, et le garçon joyeux, perché derrière moi, bavar­­dait et riait. Il me montra l’en­­droit où Simon Thomp­­son avait acheté un bout de terre et une maison ; mais sa fille, Lana, bien en chair, à la peau sombre, à l’es­­prit lent, n’était pas là. Elle s’était mariée et vivait dans une ferme à trente kilo­­mètres de là. Nous conti­­nuâmes de suivre les méandres du ruis­­seau jusqu’à ce que nous arri­­vions à un portail que je ne recon­­nus pas, mais le garçon affir­­mait avec insis­­tance qu’il s’agis­­sait de la maison « d’Oncle Bird ».

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Du Bois et le Niagara Move­­ment

La ferme crou­­lait sous la récolte qui pous­­sait. Il y avait un étrange silence dans cette petite vallée, tandis que je chemi­­nai. Car la mort et le mariage avait volé la jeunesse, et ne demeu­­raient ici que la vieillesse et l’en­­fance. Nous avons discuté, cette nuit-là, après les corvées. Oncle Bird grison­­nait, et ses yeux n’y voyaient plus si bien, mais il était toujours jovial. Nous avons parlé des hectares ache­­tés (cinquante en tout), de la nouvelle chambre d’amis du mariage de Martha. Puis nous avons parlé de la mort : Fanny et Fred avaient disparu ; une ombre planait sur l’autre fille, et quand elle se serait dissi­­pée, elle irait à l’école, à Nash­­ville. Fina­­le­­ment, nous avons parlé des voisins, et tandis que la nuit tombait, Oncle Bird me raconta comment, par une nuit semblable à celle-ci, ‘The­­nie était reve­­nue chez elle, afin d’échap­­per aux coups de son mari. Et le lende­­main, elle était morte dans la maison que son petit frère aux jambes arquées, à force de travail et d’éco­­no­­mie, avait acheté pour leur mère deve­­nue veuve.

Mon voyage était achevé, et derrière moi, je lais­­sai colline et vallée, la Vie et la Mort. Comment pourra-t-on mesu­­rer le Progrès, là où repose le visage sombre de Josie ? Combien de cœurs pleins de chagrin contre un bois­­seau de blé ? Comme la vie est dure pour les humbles, et pour­­tant comme elle est humaine et vraie ! Et toute cette vie et cet amour et cette lutte et cette défaite, est-ce le crépus­­cule à la tombée de la nuit ou le pourpre d’une aurore fragile ?

Médi­­tant ainsi tris­­te­­ment, je retour­­nai à Nash­­ville dans un wagon ségré­­gué, selon les lois Jim Crow.

NOTES

1 Du Bois utilise la méta­­phore du Voile, récur­­rente dans son œuvre, pour symbo­­li­­ser l’ex­­pé­­rience des Afro-Améri­­cains, radi­­ca­­le­­ment coupée de celle des Blancs.

2 Allu­­sion à « The Battle hymn of the Repu­­blic » (Hymne de la bataille de la Répu­­blique), chant opposé à l’es­­cla­­vage, composé au début de la Guerre civile.


Traduit de l’an­­glais par Karine Laguerre d’après l’ar­­ticle « A Negro School­­mas­­ter in the South », paru dans The Atlan­­tic.

Couver­­ture : La commu­­nauté noire d’Alexan­­dria, Tennes­­see, à la fin du XIXe siècle.

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