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par Yusha Kozakiewicz | 18 juin 2014

La Rome Antique avait son Coli­sée, Cons­tan­ti­nople son hippo­drome. Et Moscou, surnom­mée la « Troi­sième Rome » pendant cinq siècles, son stade Louj­niki. Pour les citoyens de ces civi­li­sa­tions dispa­rues, ces arènes étaient le cœur même de la société, un endroit où ils pouvaient commu­nier avec leurs empe­reurs. Dans les années 1950, les Mosco­vites profi­taient des matchs de foot­ball qui se dérou­laient dans le stade Lénine pour faire face à l’élite de l’Union sovié­tique et mani­fes­ter leur oppo­si­tion. La rébel­lion des esclaves gladia­teurs diri­gée par Spar­ta­cus dans la Rome antique au Ier siècle av. J.C – les frères Staros­tin ont baptisé leur club en 1935 en hommage à cet événe­ment – et les courses de char sous l’em­pire byzan­tin, avec le soulè­ve­ment popu­laire de Cons­tan­ti­nople en 532, sont consi­dé­rées par les histo­riens comme des tour­nants majeurs dans l’his­toire du monde occi­den­tal. Malgré la recon­nais­sance des exploits des athlètes sovié­tiques sur la scène inter­na­tio­nale, la portée de la résis­tance popu­laire incar­née par le Spar­tak Moscou pendant plusieurs décen­nies, véri­table cœur social de la capi­tale sovié­tique dont les tribunes du stade ont été bapti­sées en l’hon­neur du père du socia­lisme russe, reste trop souvent igno­rée.

L’hos­ti­lité à l’en­droit des insti­tu­tions et de la commer­cia­li­sa­tion à outrance de ce sport popu­laire avait trouvé son écho dans les stades russes.

Suppor­ter le Spar­tak Moscou était une forme de protes­ta­tion collec­tive contre la partia­lité bureau­cra­tique et l’éli­tisme qui rongeaient l’État sovié­tique. Ce grand amphi­théâtre, portant le nom de Vladi­mir Lénine, a été inau­guré en 1956. Au cours de cette saison, Nikita Simo­nyan a marqué 16 buts. Suffi­sant pour faire chavi­rer le cœur du peuple sovié­tique et offrir au Spar­tak son sixième titre de Cham­pion d’Union Sovié­tique. À l’époque, le Spar­tak atti­rait souvent plus de 60 000 spec­ta­teurs, dépas­sant même parfois la capa­cité du stade pour les matchs oppo­sant « l’Équipe du Peuple » à son adver­saire le Dynamo Moscou, l’équipe dite de la police. Les couleurs du club et les bannières bran­dies par les suppor­ters n’étaient pas spécia­le­ment sédi­tieuses envers les auto­ri­tés et les élites. C’était davan­tage les slogans et les hymnes qui allaient deve­nir une partie inhé­rente de la culture du Spar­tak. L’hos­ti­lité à l’en­droit des insti­tu­tions et de la commer­cia­li­sa­tion à outrance de ce sport popu­laire avait trouvé son écho dans les stades russes, à ceci près que la plupart des spec­ta­teurs ont entre-temps quitté ses virages. Si le Louj­niki a souvent été l’un des plus remplis du pays, déjà à l’époque, une grande partie de ses 80 000 sièges restaient inoc­cu­pés.

Louj­niki

C’est en 2012 que j’ai appris que le stade Louj­niki allait être rénové dans le cadre d’un projet de moder­ni­sa­tion pour héber­ger la Coupe du Monde en 2018 – la première orga­ni­sée sur le sol russe. En Russie, réno­va­tion est presque toujours syno­nyme de démo­li­tion. En tant que fervent suppor­ter de ce club respecté et de ses tradi­tions, et persuadé qu’il méri­tait sa place dans l’his­toire de la Russie, j’ai réalisé que je devrai être présent dans ce sanc­tuaire du sport pour son chant du cygne. J’étais en vacances à Kazan en juin 2012 quand le calen­drier des rencontres pour la saison 2012–2013 de la Premier League russe a été publié. J’ai alors envi­sagé la possi­bi­lité d’as­sis­ter, enfin, à un match de mon équipe de cœur. Je me suis foca­lisé sur le mois de mai, soit la dernière semaine de la saison. Il y avait une rencontre à domi­cile contre Le FK Alania Vladi­kav­kaz. Le dernier match à domi­cile au stade Louj­niki ne se joue­rait toute­fois que lors de la 28e jour­née contre Krylia Sove­tov.

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Moscou
Crédits : Fran­cisco Anzola

1er mai 2013 – soit plusieurs semaines et envi­ron 70 000 roubles dépen­sés plus tard –, je prépa­rais mon vesh­me­shok (sac à dos sovié­tique façon Seconde Guerre mondiale) orné de la silhouette du célèbre Thrace Spar­ta­cus, le coura­geux révo­lu­tion­naire et héros de la révo­lu­tion socia­liste (d’après les dires du capi­taine du Spar­tak Igor Netto). J’ai veillé à ne rien oublier pour cette grande occa­sion. En amont du paque­tage, un modèle dernier cri du célèbre maillot rouge du Spar­tak frappé de sa tradi­tion­nelle bande blanche de 8,5 cm d’épais­seur. Sans oublier l’écharpe rouge et blanche, surnom­mée roza depuis les années 1970, élément essen­tiel de la tenue de tout suppor­ter qui se respecte. Ma femme et moi avons embarqué à New York à bord d’un un Airbus affrété par Aero­flot. Desti­na­tion : Moscou. Temps de vol : 9 heures. Je me suis enfoncé dans mon siège, situé au niveau de l’aile, et me suis laissé porter par de la musique jazz. Suspendu à plusieurs milliers de mètres du sol, j’ai remonté le temps et repensé à mon premier voyage à Moscou en 2012. C’était l’été, mais pour la première fois dans l’his­toire russe, il n’y avait pas de match de foot­ball pendant cette saison. J’ai effec­tué une sorte de pèle­ri­nage autour du stade Louj­niki, déam­bu­lant dans ses allées ombra­gées parcou­rues de statues de bronze à l’ef­fi­gie des légendes du Spar­tak. Profi­tant du calme d’une fontaine, assis sur un banc sous le regard de Lénine, j’ai sorti mon lecteur mp3 pour lui faire enton­ner l’hymne sovié­tique à la mémoire de ces légendes passées. L’es­pace d’un instant, j’ai essayé d’ima­gi­ner ce que je pour­rais ressen­tir dans les tribunes un jour de match. Le 9 mai 2013, une rame de métro brinque­ba­lante tein­tée de vert m’ame­nait au stade pour la seconde fois. Sortant du wagon, nous avons traversé des couloirs revê­tus de marbre et de ferraille, puis grimpé des esca­liers en béton pour quit­ter ce vaste monde souter­rain qu’est le métro mosco­vite. Nous avons gagné la rue Tvers­kaïa en début d’après-midi sous une chaleur maïa­kovs­kiesque. L’ar­tère prin­ci­pale s’éti­rait, inon­dée par la brume, tels les « cent quarante soleils roulant vers l’été ». Nous nous nous sommes frayés un chemin à travers une foule rassem­blée pour assis­ter au défilé du Jour de la victoire. Repo­si­tion­nant nos sacs sur nos épaules trans­pi­rantes, nous descen­dions péni­ble­ment vers Pres­nenski. Retour dans les années 1930. Selon les Rouges et Blancs, c’est dans le quar­tier de Pres­nya que serait née la légende du Spar­tak Moscou. Pause déjeu­ner dans un restau­rant local, réputé pour son chebu­rek, plat natio­nal des Tatars de Crimée. Revi­go­rés par cette spécia­lité tradi­tion­nelle sautée à la poêle et par une bière Zhiguli bien fraîche, nous avons rega­gné l’hu­mi­dité des rues mosco­vites, beau­coup trop moites pour cette période de l’an­née. C’était la veille de la dernière nuit au Louj­niki, et malgré une incroyable chaleur, c’est dans cette ville que je voulais être ce jour-là, et nulle part ailleurs.

Krasno-Beliy navsegda !

Je n’ai pas pu trou­ver le sommeil la nuit précé­dant la fameuse rencontre contre Krylia Sove­tov. C’était peut-être à cause du déca­lage horaire ou parce que je m’étais endormi trop tôt dans la soirée. J’ai même raté les feux d’ar­ti­fice du 9 mai sur la place Rouge. À l’ori­gine, l’équipe visi­teur incar­nait le prolon­ge­ment foot­bal­lis­tique de l’ar­mée de l’air sovié­tique. Un adver­saire a priori idéal pour le match d’adieu du Spar­tak au stade Louj­niki – c’est comme si les vieilles riva­li­tés de l’ère sovié­tique étaient ravi­vées le temps d’un match contre le Dynamo et le CSKA. Par-delà la sensa­tion d’as­sis­ter à un match d’un autre temps, cette rencontre revê­tait une conno­ta­tion plus inti­miste : Samara est la terre natale de la famille de mon père et c’est dans cette ville que le légen­daire joueur du Spar­tak Galim­zian Khous­saï­nov a commencé sa carrière. L’enjeu de ce 10 mai n’était pas de savoir le clas­se­ment final, mais si le nouveau Spar­tak Moscou allait se montrer digne de ses anciennes gloires. Le vendredi matin, le soleil s’est levé tôt sur la rue Tvers­kaïa, et moi avec. À 35 km au Nord du centre-ville, à Tara­sovka, les futures légendes du Spar­tak se prépa­raient pour leur échauf­fe­ment d’avant match. À 7 km au Sud, dans le quar­tier de Khamov­niki, les suppor­ters du Spar­tak fina­li­saient les bannières qu’ils bran­di­raient le soir même. Pour ma part, j’ai traversé la ville en métro jusqu’à la station Sokol­niki. Quelques heures plus tard, je revê­tais fière­ment mon maillot du Spar­tak floqué du nom et du numéro du « petit géant » Khous­saï­nov11, comme l’avait un jour surnommé Staros­tin. S’il y a une chose que personne ne pourra jamais repro­cher aux suppor­ters du Spar­tak, c’est bien d’ou­blier leur passé légen­daire. Le coup d’en­voi était prévu pour 20h. Nous avons gagné Tvers­kaïa vers 18h15 et embarqué sur la ligne Zamosk­vo­rets­kaïa. Chan­ge­ment à l’ar­rêt suivant pour la ligne Sokol­ni­ches­kaïa. En 20 minutes à peine, nous arri­vions à la station Spor­tiv­naïa. Nous aurions pu litté­ra­le­ment ingur­gi­ter l’at­mo­sphère, tant il était rempli des effluves d’al­cool. Nous avons été alpa­gués par une femme étrange, déjà un peu alcoo­li­sée, et fan de foot­ball. Appre­nant que nous avions parcouru 7 500 km pour assis­ter au dernier match dans le stade Louj­niki, cette dernière s’est fendue d’un sourire qui signi­fiait « respect ». La plupart des rames étaient bondées de rouge et blanc. Le groupe qui nous précé­dait dans l’es­ca­la­tor chan­tait « Krasno-Beliy navsegda ! » (« Rouge et Blanc pour toujours »). Émer­geant dans la lumière du soir, je n’ai pas pu m’em­pê­cher de penser que c’était la dernière fois que nous ferions cette marche mythique d’un kilo­mètre. Dans la rue, nous ne faisions qu’un avec la foule rouge et blanche : des familles nombreuses, des couples en pleine fleur de l’âge, des hommes d’âge mûr légè­re­ment alcoo­li­sés, des pères avec leurs fils, et des personnes âgées à qui le club avait offert des billets.

L’am­biance géné­rée par 20 000 suppor­ters du Spar­tak riva­lise large­ment avec celle de 50 000 suppor­ters dans les autres villes.

Des vendeurs se répar­tis­saient de chaque côté de la rue pour vendre toutes sortes de souve­nirs rouges et blancs. À l’oc­ca­sion de cette nuit histo­rique, nous avons acheté un programme du match et une écharpe réunis­sant tous les titres – sovié­tiques et russes – rempor­tés par l’équipe. J’ai pris une dernière photo avant de fran­chir, plus déter­miné que jamais, les portes en fer de l’en­ceinte de Lénine qui baignait dans le soleil couchant. Comme chaque weekend de mars à novembre, tous les regards conver­geaient vers Moscou et son spec­tacle incan­des­cent comme nul autre pareil. Le stade n’était pas rempli, mais il n’a jamais eu besoin de l’être : l’am­biance géné­rée par 20 000 suppor­ters du Spar­tak riva­lise large­ment avec celle de 50 000 suppor­ters dans les autres villes. L’hymne sovié­tique réson­nait pour la dernière fois alors que les 22 joueurs entraient sur le terrain. Les joueurs du Spar­tak, maillot rouge et short blanc, chan­taient l’hymne russe en chœur avec leurs adver­saires de Samara, qui portaient leur tradi­tion­nel maillot bleu ciel. L’ar­bitre siffla le coup d’en­voi. Le niveau de cette partie lais­sait clai­re­ment à dési­rer, même si deux buts furent inscrits en première mi-temps. En marquant le dernier but au Louj­niki, le défen­seur du Spar­tak Marek Suchy est entré dans les livres d’his­toire. L’hymne du Spar­tak reten­tit, des milliers d’écharpes rouges et blanches éclai­rées par les projec­teurs furent bran­dies à l’unis­son dans la nuit – un élan de soli­da­rité que je n’ou­blie­rai jamais. Le résul­tat final du match, comme l’en­semble de la saison, fut déce­vant. Oui, il y a eu pléthore d’oc­ca­sions de but, les fumi­gènes indis­so­ciables du foot­ball russe, les hurle­ments des suppor­ters du début à la fin. Mais peu impor­tait, car ma seule et unique présence dans ce panthéon du sport russe, hanté par des fantômes qu’on pouvait presque distin­guer sur le terrain, suffit pour réali­ser ce rêve tapi en moi depuis long­temps. Chaque homme présent dans ce stade histo­rique pour ses 90 dernières minutes a eu l’im­pres­sion d’en­trer dans l’his­toire du Spar­tak. Deux semaines plus tard, le Spar­tak s’as­su­rait une place en coupe d’Eu­rope. Une nouvelle ère s’ou­vrait avec de nouveaux visages et de nombreuses inter­ro­ga­tions, lais­sant derrière elle des visages buri­nés et des ques­tions sans réponse.

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Rivière au couchant
Crédits : Sergei Norin

Spar­ta­kovtsi

Après une colo­ca­tion avec le Torpedo et le CSKA par le passé, le Spar­tak devait cette année encore faire chambre commune avec l’un de ses adver­saires. Cette fois, c’était le Loko­mo­tiv, dont le stade, à Cher­ki­zovo, accueillera le Spar­tak avant que celui-ci n’em­mé­nage à Tushino, au Nord de Moscou. Là-bas, une arène de 42 000 places rouges et blanches est en cours de construc­tion pour les futures géné­ra­tions de Spar­ta­kovtsi. Le Louj­niki a accueilli les 14e cham­pion­nats du monde d’ath­lé­tisme en août 2013, dernier chapitre d’un passé mythique, avant de se trans­for­mer en la pièce maîtresse de la Coupe du Monde 2018 en Russie. Dans la scène finale du chef d’œuvre ciné­ma­to­gra­phique de Wolf­gang Becker, Good Bye Lenin! (2003), la mère du prota­go­niste prin­ci­pal aperçoit le buste en bronze du Père de l’État sovié­tique se soule­ver dans le ciel. Tran­sporté par un héli­co­ptère, il se tourne vers elle, la main droite tendue, comme pour dire adieu aux citoyens du socia­lisme en Europe, et vice versa. Devant le stade Louj­niki se dresse aujourd’­hui une statue de ce même révo­lu­tion­naire. Vêtu d’une chemise, d’un panta­lon, d’une cravate et portant son manteau sur son épaule, il regarde en direc­tion du Sud-Est, vers le lit de la Moskova, rivière qui a donné son nom à Moscou. En Russie, tour­ner la page du passé a toujours été problé­ma­tique. Se déso­li­da­ri­ser des statues de Lénine s’est toujours révélé plus compliqué que dans les États péri­phé­riques. Bien­tôt, ce sera le Lénine du Louj­niki, gardien du Spar­tak depuis cinq décen­nies, qui s’en­vo­lera dans le ciel azuré. Le passé du Spar­tak et les histoires qu’il a écrites dans ce stade s’étein­dront avec lui, rappe­lant ainsi aux suppor­ters que si le monde qui nous entoure doit chan­ger en perma­nence, la loyauté envers un club de foot­ball demeure intacte, quels que soient sa couleur poli­tique, ses héros et ses prin­cipes. Le célèbre losange rouge et blanc du Spar­tak a conservé sa forme d’ori­gine depuis sa créa­tion en 1935, telle une silhouette symbo­li­sant le cœur du Peuple et parta­geant les mêmes couleurs. L’his­toire du Spar­tak Moscou reflète, à bien des égards, l’his­toire de l’Union Sovié­tique, de Moscou et de la Russie. Le club réus­sit et échoue, gran­dit et rétré­cit, unit et divise, comme il l’a toujours fait. Sur le terrain, les projec­teurs s’étei­gnaient pour la dernière fois.

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Dernier rayon
Crédits : John Leach

Traduit de l’an­glais par Laura Orsal d’après l’ar­ticle « Good­bye, Lenin! – Spar­tak’s Fare­well to the Luzh­niki stadium », paru dans Futbol­grad. Couver­ture : Moscou au crépus­cule.

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