Le héros émerge des flammes et une nuée de colombes s’envolent au ralenti. Une image profondément inscrite dans notre imaginaire aux origines insoupçonnées.

Deux flics descendent d’une limousine au ralenti. Ces oiseaux rares en costumes blancs ourlés de noir ont le regard fier. Ils peuvent être satisfaits. Avant même que 21 Jump Street ne sorte dans les salles françaises, en mai 2012, leur prestation amusait déjà YouTube. Dans ce film américain inspiré d’une série des années 1980, Jonah Hill et Channing Tatum incarnent une paire d’agents maladroits dont les différences confinent à la complémentarité. La comédie policière typique. Mais si ce passage a eu un succès particulier, c’est qu’il empile les figures imposées. À l’ouverture de la portière, une volée de colombes s’échappe d’une boîte portée par Tatum, donnant au duo un élan puissamment épique. Les grosses ficelles du cinéma sont élimées, à l’os, pour le plus grand plaisir du spectateur. « La meilleure scène du film », commente un internaute. Un autre assure que les « les colombes sont cool ». Et comment lui donner tort ? Les colombes donnent des ailes.

Ne sont-elles pas, pourtant, de la même famille que le pigeon, une bête bien moins valorisée ? Il n’empêche, « il n’y aura jamais trop de colombes pour vous donner un air cool à la John Woo », écrit un fan de 21 Jump Street sous le fameux extrait de la limousine. Car le réalisateur hongkongais a beaucoup fait pour leur prestige, en les disséminant un peu partout dans ses œuvres des années 1980 et 1990. D’abord références religieuses et symboles de paix, elles ont été reprises à l’envi, devenant un motif accompagnant les héros, leur donnent une prestance, voire remplaçant les explosions en arrière-plan. The Killer et Volte/Face ont inspiré par la suite toute une génération de cinéastes. Et le volatile s’est niché jusque dans la culture hip-hop par l’intermédiaire du rappeur de la Nouvelle-Orléans Birdman. Il peuple avec majesté ses clips d’oiseaux blancs, en parfait contraste avec la nébuleuse menaçante d’Hitchcock.

Mais qu’est-ce qui confère tant d’attrait à ce pigeon immaculé ? La réponse vient de beaucoup plus loin que ne le laisse penser John Woo.

Sauvée des eaux

D’après les historiens, la colombe se niche dans l’imaginaire collectif à partir du Déluge. Non pas celui décrit dans l’Ancien Testament, mais dans l’épopée plus ancienne de Gilgamesh. En effet, un scénario similaire a été découvert sur des tablettes datant du XIIIe siècle avant Jésus-Christ. Autour de -2600, Gilgamesh règne sur la cité d’Uruk, en Mésopotamie (aujourd’hui Warka, dans le sud de l’Irak). Non content de combattre les envoyés des dieux, il éconduit la fille de l’un d’eux. Averti de leur colère, l’un de ses sujets se voit confier une mission. « Démolis ta maison pour te faire un bateau », ordonne le dieu de la Sagesse à Utanapishtim. « Renonce à tes richesses pour sauver ta vie ! Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf ! Mais embarque avec toi des spécimens de tous les animaux. Six jours et sept nuits durant, bourrasques, pluies battantes, ouragans et déluge continuèrent de saccager la terre. »

Un bas-relief représentant Gilgamesh

Le mythe se termine de la même manière que dans sa version chrétienne : une colombe opère un repérage pour retrouver la terre ferme. L’animal est donc aussi vénéré à l’est de Jérusalem. « De tous les oiseaux la colombe est celui qui leur paraît la chose la plus sainte », écrit l’historien Lucien de Samosate en évoquant les Syriens de l’époque. « Défense est faite d’y toucher et ceux qui les touchent involontairement sont impurs durant la journée. Aussi cet oiseau demeure-t-il avec les hommes, entre dans les maisons et mange presque toujours à terre. »

Dans le Déluge de l’Ancien Testament, Dieu choisit un homme à qui il donne une chance d’échapper aux flots purificateurs dont il inonde la Terre, Noé. Cet homme vertueux échappera au déluge en construisant une arche dans laquelle se réfugieront avec lui ses fils, sa femme et deux animaux de chaque espèce. Notamment « des oiseaux ». Après 40 jours de tempête, Noé lâche un corbeau et une colombe en éclaireurs. Seule la seconde revient à l’arche, un rameau d’olivier dans son bec, ce qui vaut au premier le surnom d’ « infect oiseau de la corruption », dixit le traducteur de la Bible Jérôme de Stridon.

Dès l’Antiquité, dans la ville syrienne de Hierapolis, l’oiseau blanc était associé à la déesse Dercéto, une rivale d’Aphrodite sur le terrain de l’Amour. Cette dernière appelait ses prêtresses « colombes », d’après la mythologie grecque. C’est aussi vrai de sa version romaine, Vénus. Quant à Éros, autre divinité de l’Amour, il n’est pas rare que ses représentations ailées soient accompagnées d’oiseaux. Résultats, tant à Ascalon, en Palestine, qu’à Aphrodisias, en Asie mineure, l’animal vivait en paix, vénéré.

« Historiquement, les pigeons sont les oiseaux de l’aristocratie », remarque le journaliste californien Nathanael Johnson dans son livre Unseen City. « Les chercheurs pensent qu’ils étaient domestiqués au Moyen-Orient et que cela s’est propagé en Europe grâce aux Romains. Leurs habitats étaient même intégrés à l’architecture des maisons romaines. […] En devenant de plus communs et sauvages, ils ont perdu leur attrait exotique au profit de leurs cousins blancs. Mais pendant longtemps, pigeon et colombe étaient synonymes. »

Plus chanceuse, la seconde n’est pas seulement liée aux dieux, à Noé et Gilgamesh. Elle fait le lien entre le ciel et Jésus lors de son baptême. À en croire l’Évangile selon Saint-Marc, c’est d’elle qu’est venue l’onction : « Les cieux s’ouvrirent… et sous l’aspect d’une colombe douce et pure, l’Esprit descendit sur Jésus… Ce n’est pas la pureté de Jean Baptiste, mais la puissance du Christ qui fut la cause de cette merveille. » Aux côtés du Père et du Fils, la colombe incarne le Saint-Esprit. « Elle est spirituelle », confie John Woo au magazine Première. « C’est le messager entre l’homme et Dieu. » Mais si le cinéaste la ressent comme chrétienne, elle est plus largement ancrée dans l’imaginaire collectif comme un symbole universel de paix, d’amour et de pureté.

La Colombe du Saint-Esprit
Gian Lorenzo Bernini (vers 1660)
Basilique Saint-Pierre du Vatican

Les oiseaux

Sous des habits religieux, la colombe a traversé les siècles. Présente dans le « Cantique des cantiques », un livre de la Bible, elle a inspiré le pape Grégoire Ier (VIe siècle) pour l’écriture du chant grégorien. Ce membre à part entière de la Trinité s’est ensuite retrouvé sur les vitraux des églises et les vases liturgique au Moyen-Âge. Au XIe siècle, Noé est représenté en train d’envoyer son missionnaire par une fenêtre de l’arche sur une mosaïque de la basilique Saint Marc, à Venise.

Quant à John Woo, il a failli devenir prêtre. À Hong Kong, où sa famille s’est réfugiée alors qu’il n’avait que cinq ans pour fuir la guerre civile, le jeune garçon reçoit une éducation catholique, financée par des religieux américains. S’ouvre à lui un imaginaire peuplé de prophètes et de colombes. Étrangement, le cinéaste ne semble pas être si attaché à ce qu’elle dégage à ses débuts. Il manifeste plutôt une attraction pour l’espèce en général. Dans les années 1960, « il s’inspire du Prisonnier d’Alcatraz, un film dans lequel un gangster retrouve son humanité au contact des oiseaux », d’après le réalisateur Laurent Duroche, spécialiste de cinéma asiatique.

Chow Yun-fat et une colombe dans The Killer

À la fin de la décennie, Woo réalise un court-métrage expérimental avec des pigeons, Dead Knot. « Il n’a pas de problème pour parler des réalisateurs qui lui ont donné des idées », ajoute l’écrivain américain Kenneth Hall, auteur de plusieurs ouvrages sur ses films. Et de citer le Chinois Chang Cheh, le Japonais Ken Takakura ou le Français Jean-Pierre Melville. « Son style éclectique est influencé par des cinéastes asiatiques, par Hollywood et des Européens. Il mélange le tout pour créer quelque chose d’unique, avec un gros travail de montage, très concentré sur le visuel. »

Les symboles prennent vite une grande importance. Le réalisateur emprunte aux comédies musicales qu’il adore et se réfère à un cinéma hongkongais emphatique, souvent avec « des personnages à la limite de la naïveté », selon Laurent Duroche. Il faut cependant attendre 1989 et laisser passer 16 longs-métrages pour voir apparaître la colombe dans The Killer. Elle est immergée dans une atmosphère américaine et religieuse. « Il y a une scène dans une église pleine de flingues, de sang, de croix et de colombes », se rappelle Kenneth Hall. Ces éléments, qui feront sa marque de fabrique, se coulent eux-mêmes dans une histoire où la morale est très présente. Les meurtres perpétrés par le héros doivent lui permettre de se racheter de la blessure qu’il a accidentellement infligée.

« Je suis chrétien », dit le cinéaste sans ambages. « Les colombes représentent la pureté de l’amour, toutes les formes de beauté. Elles sont spirituelles. Quand j’étais au lycée, je dessinais des posters pour l’église, il y avait des thèmes comme Jésus mourant. Moi, je dessinais des colombes. » Ce qu’il dit moins, c’est qu’à l’école catholique, « il n’arrêtait pas de sécher les cours pour fréquenter des endroits interlopes », remarque Laurent Duroche. Comme si, déjà, le pêché et la pureté étaient indissociables.

The Killer est un film « de transition », observe Kenneth Hall. On y voit les deux héros contempler la baie en regrettant qu’un style de vie disparaisse. John Woo déménage à Los Angeles en 1992, notamment pour ne pas avoir à vivre la rétrocession de Hong Kong à la Chine, prévue pour 1997. Il met à l’écran Jean-Claude Van Damme dans Chasse à l’homme. L’acteur belge y apparaît avec une colombe sur l’épaule, « ce qui signifie que le sort est avec lui », selon l’écrivain. Mais dans Volte/Face, en 1997, tout se trouble. John Travolta et Nicolas Cage échangent leurs visages, brouillant la distinction habituellement claire entre bien et mal. Alors que les deux hommes s’opposent dans une église, des colombes se mettent entre eux. « Leur présence symbolise la libération pour le personnage de Nicolas Cage, celui du bien », conclue Kenneth Hall.

L’œuvre de John Woo est hautement volatile. Malgré sa simplicité de surface et les oppositions schématiques qu’on y trouve, elle se laisse difficilement cerner. « J’adore John Woo, mais ce n’est pas le cinéaste de la subtilité, dans le sens où il est entier », note Laurent Duroche. Dans À toute épreuve (1992), un client amène des cages à oiseaux dans un bar comme pour y instaurer un ambiance chaleureuse. Mais leurs double-fonds dissimulent des armes. Un signe ? « J’ai demandé à Woo ce que ça voulait dire. Il m’a juste répondu que les cages étaient là et qu’elles n’avaient rien de symbolique ! » sourit Kenneth Hall. Le thème des colombes est devenu un motif mais son sens s’est en partie envolé. Pour Mission Impossible 2, c’est Tom Cruise qui a demandé à John Woo d’inclure des oiseaux dans la scène finale, alors que ce dernier ne les avaient pas prévus.

L’oiseau est repris par d’autres cinéastes, américains. En libérant ses pigeons de leurs cages, Forest Whitaker libère aussi son énergie de samouraï dans Ghost Dog, le film de Jim Jarmusch sorti en 1999. Ils sont l’allégorie de la paix intérieure du personnage : lorsque ses ennemis les utilisent pour se venger de lui, l’équilibre est rompu et le tueur à gages se lance dans une spirale de violence.

Mars Attacks!

Cinq ans plus tard, Tony Scott place l’oiseau gris sur la trajectoire de Denzel Washington dans Man on Fire. Alors qu’il arme son lance-roquettes, un vieillard le prévient que « l’Église dit de pardonner ». Imperturbable, il le pointe vers la fenêtre à côté de laquelle murmurent des oiseaux puis fait feu sur sa cible. Mais dans chacun de ces cas, les réalisateurs « n’arrivent pas à reproduire la pureté de John Woo », juge Laurent Duroche. « Ils retiennent des gimmicks visuels qui ont du style mais chez John Woo, il y a plus. L’action est signifiante dans ce qui arrive au héros. Les scènes d’action montrent le dilemme interne du personnage. Hollywood a eu du mal à l’assimiler. » Ce qui ne l’a pas empêché de s’approprier l’icône.

Si les tirs aux ralentis effectués avec deux flingues en sautant ont été directement repris parfois jusqu’à la caricature, les colombes ont un peu louvoyé au sein de la pop culture. Leur symbole de paix et d’amour maintes fois repris est tourné en dérision dans les comédies américaines. Dans Mary à tout prix (1998), les colombes jouent un rôle classique d’allégorie de l’amour, perchées sur un arbre tandis que Ben Stiller accumule les maladresses. Lors de l’arrivée des Martiens sur Terre dans Mars Attacks!, de Tim Burton (1996), l’envol lyrique de l’oiseau de Cythère est stoppé net par l’arme des envahisseurs. Autant dire que la paix entre les peuples de la galaxie bat de l’aile.

Birdman

Mais dès les années 1980, les oiseaux immaculés trouvent une place de premier plan dans la musique, sans l’influence de John Woo. Elles sont notamment mises en avant dans le single de Prince When Doves Cry (« Quand les colombes pleurent »). Dernière chanson a avoir été composée pour l’album Purple Rain (1984), le titre a été commandé par le réalisateur du film éponyme pour rehausser une scène de liaison amoureuse. Il deviendra le single incontournable de l’album. Au cours des années 1990, la colombe se niche dans l’imagerie de la scène RnB américaine. Irradiée de lumière blanche, elle bat ainsi des ailes sur les vocalises langoureuses de R Kelly, qui a lâché une volée de ballons-colombes sur scène en 2003, lors de son interprétation d’ « I Believe I Can Fly » (1996).

La colombe passe un bec dans le rap par l’intermédiaire des Fugees, du Wu-Tang Clan et d’EPMD, qui ont tous samplé le classique du funk « Dove », de Cymande. Le nom du groupe signifie colombe en calypso. Mais c’est avec le bien nommé Birdman que le pigeon blanc prend toute son ampleur.

Nouvelle-Orléans, 1991. Bryan Williams a 22 ans quand il fonde le label Cash Money Records. À l’époque, ses amis l’appellent Baby. « J’espérais que ça nous sortirait des quartiers et que ce serait l’occasion d’accéder à un meilleur train de vie », a-t-il révélé dans une interview en 2012. Futur label de Drake, Nikki Minaj et Young Thug, Cash Money Records avait pour mission de sortir Birdman et ses proches de la pauvreté dans laquelle ils avaient grandis en Louisiane. Six ans plus tard, le producteur prend le mic et monte le duo Big Tymers avec Mannie Fresh. Ce n’est qu’après la dissolution du groupe qu’il change son blaze en Birdman.

Il tire son nom des bird calls, les bruits d’oiseaux qu’utilisent les dealers pour se prévenir entre eux de l’arrivée des condés. Birdman clarifie cette signification et fait de la colombe son emblème avec le clip de « What Happened To That Boy », sorti en 2002. Des oiseaux blancs virevoltent autour de lui et le morceau est ponctué des bird calls caractéristiques des colombes. À partir de ce moment-là, elles l’accompagnent partout. En témoigne son apparition dans « Sun Comes Up », aux côtés de G. Malone, T-Pain et Rick Ross, en 2009, ponctuée par un vol de colombes. Et quand il n’a pas de volatiles à portée, il en mime le vol avec ses mains comme dans « Hit The Lights », deux ans plus tard.

Son gimmick est entré dans la légende du hip-hop américain. Si on devait n’en retenir qu’une image, ce serait évidemment celle du clip où il sort d’une explosion entouré par deux colombes. Une image baroque que le réalisateur de la vidéo tenait sans nul doute d’un certain John Woo.


Couverture : Une explosion, des icônes pop et des colombes. (Ulyces.co)