par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 29 août 2014

Pouvez-vous nous racon­­ter comment le Nieman Lab a été créé ?

Nous sommes à Harvard et Harvard n’a pas d’école de jour­­na­­lisme. Il y a 75 ans à peu près, l’homme qui avait créé le Milwau­­kee Jour­­nal, dans le Wiscon­­sin, est décédé et sa femme l’a suivi peu de temps après. Dans son testa­­ment, elle a offert à Harvard une somme d’argent pour fonder un programme de bourse de recherche et d’étude pour les jour­­na­­listes des États-Unis et du monde entier. Ils vien­­draient à Harvard pour étudier pendant une année ce qu’ils souhai­­te­­raient. Voilà l’idée derrière le Nieman Fellow­­ship Program. J’étais un des Nieman Fellows de 2007 à 2008 et à la fin de mon année de recherche, la Nieman Foun­­da­­tion m’a demandé de créer le Nieman Lab. Pour résu­­mer, nous étions conscients que le monde du jour­­na­­lisme était en train de chan­­ger — et il chan­­geait très rapi­­de­­ment grâce aux nouvelles tech­­no­­lo­­gies et à inter­­­net. Nous voulions mieux comprendre ces chan­­ge­­ments. Quand je dois nous décrire, je dis souvent que nous sommes à 85 % une salle de presse, à 15 % un think tank. Nos sujets de réflexion tournent autour du jour­­na­­lisme et de la manière dont l’ac­­tua­­lité est écrite, décou­­verte, parta­­gée, distri­­buée, rému­­né­­rée… et bien entendu, comment tout cela est en train de chan­­ger.

Comment le labo­­ra­­toire influence-t-il la recherche et l’en­­sei­­gne­­ment de la Nieman Foun­­da­­tion ?

Il est assez diffi­­cile de parler d’en­­sei­­gne­­ment ici car nous n’avons pas d’étu­­diant ou de faculté, puisque Harvard n’a pas d’école de jour­­na­­lisme. Notre audience prin­­ci­­pale ne vient pas tant des étudiants ou des stagiaires : nos lecteurs sont ceux qui viennent sur notre site.

Travaillez-vous alors avec des médias ?

Bien sûr ! Comme nous sommes un labo­­ra­­toire public, nous écri­­vons des choses que tout le monde peut lire, jour­­na­­listes ou médias. Nous espé­­rons toujours que nos lecteurs apprennent des choses avec ce que nous écri­­vons. Cela dit, nous rece­­vons aussi des coups de fil de la part de médias qui nous demandent de les aider à trou­­ver la meilleure manière de gérer telle ou telle ques­­tion et nous essayons de les aider du mieux que nous le pouvons. Nous conser­­vons néan­­moins l’ADN d’une agence de presse : nous essayons de rendre publique la grande majo­­rité de ce que nous faisons.

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Campus
Harvard Univer­­sity
Crédits : Samir Luther

Est-ce que votre champ de recherche ne concerne que la presse améri­­caine ?

Je dirais que 90 % de ce que nous faisons concerne le jour­­na­­lisme anglo­­saxon et même, le jour­­na­­lisme améri­­cain. Nous regar­­dons quelque fois ce qui se passe au Canada ou au Royaume-Uni. Nous avons publié la semaine passée notre 4300e article et sur ces 4300 articles, seule­­ment quelques centaines concernent la presse en-dehors des États-unis. Nous avons parlé hier par exemple d’un repor­­ter en Alle­­magne, d’un corres­­pon­­dant aux Pays-Bas, nous avons fait quelques recherches sur les modèles fondés sur le crowd-funding qui se sont déve­­lop­­pés en Europe — en Scan­­di­­na­­vie, en Alle­­magne ou en Espagne, par exemple. Le reste de notre produc­­tion se consacre à ce qui se passe aux États-Unis… et la première raison est assez simple à comprendre : nous parlons anglais ! Mais il y a autre chose : la presse améri­­caine a été boule­­ver­­sée en premier et de manière très radi­­cale et c’est assez inté­­res­­sant d’ailleurs de voir comment d’autres pays rencontrent les mêmes problèmes en différé.

Pensez-vous que la presse améri­­caine est désor­­mais en avance sur la manière de faire vivre un média ?

Je dirais que l’éco­­sys­­tème des médias améri­­cains est le plus avancé parce que le marché est énorme. Le pays est telle­­ment vaste que l’on trouve toujours de bonnes raisons pour appor­­ter de l’in­­for­­ma­­tion à des audiences de niche. Comme je l’ai dit, le vieux busi­­ness-model des jour­­naux papiers a été détruit par Inter­­net : cela a permis de faire émer­­ger de nouvelles idées. Ce n’est peut-être pas vrai sur tous les aspects du jour­­na­­lisme, mais je pense que ces diffé­­rents éléments font que nous sommes un peu plus loin dans le proces­­sus de réin­­ven­­tion aux États-Unis que dans les autres pays.

J’ai­­me­­rais vous poser quelques ques­­tions sur le fameux rapport du New York Times que vous avez longue­­ment commenté. Pourquoi peut-on dire qu’il s’agit d’un docu­­ment essen­­tiel pour le jour­­na­­lisme ?

Je pense que c’est impor­­tant parce que les problèmes du New York Times sont les problèmes de toutes les agences de presse tradi­­tion­­nelles dès le moment où elles ont été confron­­tées à Inter­­net. Bien sûr, il y a des nuances, des équipes diri­­geantes diffé­­rentes, de meilleures ou de moins bonnes déci­­sions prises à tel ou tel moment, mais le problème fonda­­men­­tal est souvent le même : prendre une agence de presse qui ne vit que du papier, de la radio ou de la télé­­vi­­sion et faire en sorte que le nouvel objec­­tif soit le numé­­rique. C’est un problème cultu­­rel que le rapport du New York Times décrit et que l’on voit repro­­duit dans tous les médias tradi­­tion­­nels.

Forcer ces conver­­sa­­tions à avoir lieu, confron­­ter les jour­­na­­listes web et les jour­­na­­listes papier, je pense que cela a été une grande chance.

C’était impor­­tant que l’on voit aussi que tout ce qui est décrit dans ce rapport se produit un peu partout, et parti­­cu­­liè­­re­­ment au New York Times. Cette agence de presse est l’une des plus recon­­nues au monde et il était inté­­res­­sant de voir qu’elle avait les mêmes problèmes que tous les autres médias. C’est un docu­­ment interne passion­­nant et je pense qu’il fallait que ces soucis, ces ques­­tions et ces réponses soient rendues publiques. Et pour­­tant, ce n’était même pas un rapport qui aurait dû être distri­­bué à tous les jour­­na­­listes du New York Times : au contraire, il était réservé aux diri­­geants. C’est un peu du consul­­ting gratuit pour toute la presse parce qu’elle peut voir les résul­­tats de la recherche et commen­­cer à discu­­ter des problè­­mes… et des solu­­tions.

Pensez-vous qu’il peut donner des clefs aux médias pour qu’ils réus­­sissent leur conver­­sion numé­­rique ?

Il y a deux problèmes dans les médias aujourd’­­hui : les premiers sont de l’ordre de la stra­­té­­gie, les seconds sont cultu­­rels. Certaines agences de presse sont nées dans une autre ère, pour utili­­ser un média diffé­rent. Le bascu­­le­­ment cultu­­rel est souvent plus diffi­­cile à opérer que des déci­­sions qui n’ont trait qu’au busi­­ness ou à la tech­­nique. Quand vous avez un groupe de personnes qui a sa manière de faire les choses, sa manière d’être remarqué ou d’être récom­­pensé, les choses qui doivent chan­­ger son diffi­­ciles à verba­­li­­ser. Et je pense que ce rapport a permis d’ou­­vrir la conver­­sa­­tion. J’ai entendu beau­­coup de rédac­­teurs en chef affir­­mer qu’ils avaient fait de ce rapport une lecture obli­­ga­­toire pour tous leurs jour­­na­­listes. D’autres ont lu le docu­­ment et ont clai­­re­­ment vu qu’ils avaient les mêmes problèmes que le New York Times. Forcer ces conver­­sa­­tions à avoir lieu, confron­­ter les jour­­na­­listes web et les jour­­na­­listes papier, je pense que cela a été une grande chance.

Il est écrit dans le rapport que l’im­­por­­tance de la page d’ac­­cueil d’un site web a baissé ces dernières années, mais il est aussi écrit que seule­­ment 10 % du trafic du New York Times vient des réseaux sociaux. Comment expliquez-vous cela ?

C’est inté­­res­­sant. Si l’on remarque cela, on peut dire que le Times est en retard… Ils ont toujours plus d’un tiers de leur trafic venant de gens qui arrivent sur la page d’ac­­cueil. Ils n’ont pas réussi à atti­­rer le trafic venant des réseaux sociaux. Si vous regar­­dez un site comme celui de The Atlan­­tic, où à peu près 12 % des visites viennent de la page d’ac­­cueil, vous pouvez commen­­cer à réflé­­chir à d’autres modèles. Une partie de l’ex­­pli­­ca­­tion vient du fait que le New York Times est une marque excep­­tion­­nel­­le­­ment forte et qu’en plus, ce n’est pas mauvais d’avoir une page d’ac­­cueil qui génère du trafic. C’est simple­­ment que les lecteurs plus jeunes ne sont pas habi­­tués à cela, ils consultent l’ac­­tua­­lité depuis les réseaux sociaux. Je pense que le Times verra aussi son audience sur la page d’ac­­cueil bais­­ser, et c’est déjà en train de se produire : la ques­­tion est de savoir comment ils parvien­­dront à équi­­li­­brer cette baisse en captant l’au­­dience des réseaux sociaux.

D’ailleurs, les rédac­­teurs du rapport emploient souvent le terme « trafic ». Est-ce encore perti­nent à une époque où la publi­­cité sur inter­­­net chute ?

Eh bien cela a toujours de l’im­­por­­tance, dans la mesure où même les nouvelles formes de publi­­cité en ligne ont besoin d’une masse d’uti­­li­­sa­­teurs. C’est donc une donnée valable. Si l’on parle de contenu spon­­so­­risé, qu’on oppo­­se­­rait à la publi­­cité affi­­chée rému­­né­­rée sur la base des CPM, nous avons toujours besoin de savoir combien de personne la lise. Et le Times a été l’un des médias les plus perfor­­mants en termes de reve­­nus géné­­rés unique­­ment par les lecteurs, grâce à l’ins­­crip­­tion au format numé­­rique. Cela a été un déve­­lop­­pe­­ment très posi­­tif pour le jour­­nal : le lecto­­rat est toujours une donnée impor­­tante, même quand nous ne parlons pas de publi­­cité.

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Law School Library
Harvard Univer­­sity
Crédits : Samir Luther

Dans un autre registre, pensez-vous que ce soit bon que le jour­­na­­liste soit au centre de la diffu­­sion de ses articles ?

Je pense que c’est de plus en plus néces­­saire, qu’im­­porte que ce soit bon au mauvais. Beau­­coup de jour­­na­­listes n’aiment pas le faire et conti­­nue­­ront à ne pas aimer le faire. D’autres vont faire ça natu­­rel­­le­­ment. Quand vous êtes dans un maga­­zine comme le New York Times, le Guar­­dian ou Le Monde, géné­­ra­­le­­ment, c’est parce que vous appré­­ciez l’image de marque de l’une de ces insti­­tu­­tions et non parce que vous souhai­­tez construire votre propre marque, votre propre stra­­té­­gie sur les réseaux sociaux. Vous voulez être un rouage dans cette magni­­fique machine. Certaines personnes qui écrivent pour le New York Times vont donc détes­­ter faire autre chose que cela. D’autres, notam­­ment ceux qui ont déve­­loppé leur poten­­tiel person­­nel pour diffu­­ser leur contenu, vont prendre de petites déci­­sions qui, l’une après l’autre, vont amener à de grandes avan­­cées. Bien sûr, ce n’est pas vrai­­ment quelque chose que l’on fait pour avoir un retour sur inves­­tis­­se­­ment, c’est plus une manière de faire comprendre aux jour­­na­­listes que les réseaux sociaux sont l’un des prin­­ci­­paux accès à l’in­­for­­ma­­tion aujourd’­­hui et une manière de promou­­voir une histoire.

Est-ce encore possible aujourd’­­hui d’être jour­­na­­liste sans rien connaître au busi­­ness des médias ?

C’est sûre­­ment possible, en tout cas j’en connais beau­­coup ! (rires) Je ne pense pas que ce soit dési­­rable en revanche. Ou que cela l’a déjà été. Il y a eu une époque où l’on tirait une certaine fierté de ne pas savoir comment les autres roues d’un jour­­nal tour­­naient… Evidem­­ment, il n’est pas ques­­tion de connaître le busi­­ness du jour­­na­­lisme dans le sens où l’on saurait combien d’argent a rapporté telle ou telle campagne de publi­­cité ou s’il est bon d’avoir plus de publi­­ci­­tés pour des voitures, moins pour des emplois etc. Ce ne sont pas les éléments impor­­tants. Ce qui est impor­­tant, c’est que lorsque les jour­­na­­listes pensent busi­­ness, ils ont tendance à inclure derrière ce terme tout le proces­­sus de distri­­bu­­tion de leur travail. Avant, nous ne savions pas où les jour­­naux seraient livrés ni comment une histoire avait atteint son lecto­­rat. Et cela, c’est préci­­sé­­ment une partie du busi­­ness que les jour­­na­­listes devraient consi­­dé­­rer avec la plus grande atten­­tion. Vous pouvez être un jour­­na­­liste et igno­­rer tout cela, oui, mais vous ne serez pas aussi bon que vous pour­­riez l’être : vous voulez savoir comment toucher votre lecto­­rat et comment vous pour­­rez le toucher de manière encore plus effi­­cace. Cela influe sur le travail que vous faites et sur la manière dont vous le faites.

Pensez-vous qu’un média peut se déve­­lop­­per dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec les médias ?

C’est ce que tout le monde recherche, oui. Des reve­­nus qui ne se fondent ni sur les abon­­ne­­ments, ni sur la publi­­cité. Les événe­­ments sont de bonnes portes d’en­­trée. Je me demande simple­­ment quel est le poten­­tiel, en termes de béné­­fices. Vien­­dra bien un moment où il y aura trop d’évé­­ne­­ments ! Cela dit, je suis content de voir de l’éner­­gie inves­­tie là-dedans, parce que tradi­­tion­­nel­­le­­ment, les médias sont disper­­sés géogra­­phique­­ment. Chaque ville améri­­caine a son jour­­nal, sa chaîne de télé­­vi­­sion et quelque chose qui fonc­­tionne pour un jour­­nal au Kansas pour­­rait fonc­­tion­­ner pour un autre jour­­nal dans l’Ore­­gon ou au Texas. C’est ce qui est bon dans l’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion : si quelqu’un réus­­sit, cela pourra être utilisé par d’autres publi­­ca­­tions. Il y a déjà quelques réus­­sites ponc­­tuelles d’ailleurs, quand les médias proposent à des busi­­ness locaux de faire des opéra­­tions de commu­­ni­­ca­­tion lors d’évé­­ne­­ments : c’est un secteur en augmen­­ta­­tion. C’est encore peu répandu et je pense que c’est bien plus simple d’im­­po­­ser ce type d’évé­­ne­­ment si vous avez une audience d’élite, comme on l’ap­­pelle ici, des hommes d’af­­faire par exemple. Le New York Times a cette audience et a donc plus d’op­­por­­tu­­ni­­tés qu’un quoti­­dien local.

Pensez-vous que les médias sont toujours effrayés à l’idée d’ex­­pé­­ri­­men­­ter, d’al­­ler vers l’in­­connu ?

Ils sont moins effrayés qu’il y a quelques années… (il soupire) Nous consta­­tons qu’ils cherchent à essayer de nouvelles choses… mais que dans le même temps, malheu­­reu­­se­­ment, ils ont de moins en moins d’argent pour expé­­ri­­men­­ter. L’ac­­cès à un capi­­tal pour inves­­tir est quelque chose de très diffi­­cile à conqué­­rir pour ces entre­­prises. Ils n’ont pas le cash­­flow pour déci­­der de faire quelque chose de nouveau et d’at­­tri­­buer au projet suffi­­sam­­ment de ressource pour le mener à bien.

Renfor­­cer la connexion entre le lecteur et le média, voilà ce que les agences de presse cherchent à faire aujourd’­­hui.

Cela dit, comme le modèle sur lequel ils se reposent décline, ils sont obli­­gés de faire quelque chose : il y a eu trop de jour­­na­­listes mis au chômage et trop de reve­­nus perdus. Ce n’est donc plus une option de conti­­nuer à faire ce qu’ils ont toujours fait en espé­­rant que les choses se mettent à fonc­­tion­­ner de nouveau d’elles-mêmes.

Il semble que l’on voit deux tendances s’op­­po­­ser aujourd’­­hui : d’une part les médias qui cherchent à impliquer toujours plus leurs lecteurs ; d’autre part, ceux qui reviennent sur le système de commen­­taire, comme Popu­­lar Science qui les a coupés…

Je pense que tout le monde souhaite aujourd’­­hui avoir plus d’in­­te­­rac­­tions avec son audience. Cela dit, le terme inter­­ac­­tion n’est peut-être pas le mieux adapté : ce que l’on souhaite, c’est de l’en­­ga­­ge­­ment. Le problème, c’est que nous outils pour mesu­­rer cela sont aujourd’­­hui très rudi­­men­­taires et peu pensés. Les premiers médias numé­­riques avaient une section de commen­­taires à la fin des articles, ce qui n’a pas conduit aux meilleurs résul­­tats. Puis nous avons essayé de construire des envi­­ron­­ne­­ments plus adap­­tés, pour que les lecteurs puissent de plus en plus parti­­ci­­per aux discus­­sions sur tel ou tel média. C’est une ques­­tion complexe, mais tout le monde constate que comme la publi­­cité est sur le déclin, le lecteur va reve­­nir au centre des préoc­­cu­­pa­­tions : un lecteur très fidèle à une marque de média sera le lecteur idéal, presque néces­­saire. Renfor­­cer la connexion entre le lecteur et le média, voilà ce que les agences de presse cherchent à faire aujourd’­­hui.

Le rapport du New York Times souligne qu’il y a beau­­coup de problèmes de commu­­ni­­ca­­tion au sein des équipes. Pensez-vous que des struc­­tures aussi colos­­sales sont adap­­tées à la presse numé­­rique ?

C’est un des grands défis pour les agences de presse qui sont nées avant Inter­­net. Les compa­­gnies qui se sont formées sur Inter­­net ont beau­­coup plus de faci­­lité avec tout cela : elles n’ont pas une struc­­ture déjà établie qui a besoin de chan­­ger. Elles ont pu partir de rien et créer quelque chose de nouveau… et c’est souvent plus diffi­­cile de s’adap­­ter à un nouvel envi­­ron­­ne­­ment que de commen­­cer quelque chose.

Que penser de l’idée qu’il existe un temps pour chaque contenu sur inter­­­net ?

Je pense qu’il est facile de sures­­ti­­mer l’im­­por­­tance de l’ho­­raire de publi­­ca­­tion. Et puis un article long aura une durée de vie bien plus impor­­tante qu’une actua­­lité. Si vous publiez un long format, vous espé­­rez que des gens conti­­nue­­ront à le lire dans une semaine ou dans un mois. Il y a pour­­tant des fron­­tières tempo­­relles qui déli­­mitent les moments lors desquels les gens lisent : quand ils lisent sur leur télé­­phone, pour aller au travail, ils ne lisent pas la même chose qu’un dimanche après-midi dans leur jardin. Pour les grandes agences de presse, c’est un détail qui mérite de l’at­­ten­­tion, bien sûr. The Atlan­­tic s’est bien ajusté à ces compor­­te­­ments, sans trop de diffi­­culté. Après, si l’on parle de cela comme d’une manière radi­­cale d’aug­­men­­ter son audien­­ce… je pense qu’on survend la chose !

Comment une salle de presse pour­­rait-elle mieux s’or­­ga­­ni­­ser pour répondre aux exigences du numé­­rique ?

Eh bien, soyons francs et disons les choses qui fâchent d’em­­blée : la plupart des rédac­­tions devraient commen­­cer plus tôt leur jour­­née de travail. Le pic de trafic pour la consul­­ta­­tion des news est juste après que les lecteurs soient arri­­vés au boulot le matin, entre 9 et 10 heures. Le deuxième vient lors du déjeu­­ner.

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Nieman Foun­­da­­tion
Harvard Univer­­sity
Crédits

Quand je travaillais pour un jour­­nal papier, je pouvais venir le matin vers 10 heures et partir vers 18h30 à peu près, quand mon travail était terminé : mon emploi du temps était toujours subor­­donné à l’im­­pres­­sion du jour­­nal qui devait être diffusé le lende­­main matin. Tout cela est de moins en moins vrai : nous voyons des médias qui ont avancé l’heure de leur réunion édito­­riale pour avoir du contenu plus actuel à l’heure où les gens consultent le plus l’ac­­tua­­lité. Alors oui, c’est dommage pour ceux qui aiment bien dormir, mais c’est vers cela que nous nous diri­­geons…

Le rapport cite égale­­ment Kevin Dela­­ney, fonda­­teur de Quartz, qui affirme qu’il préfé­­re­­rait « avoir un outil pour faire des Snow Fall qu’un Snow Fall ». Croyez-vous que ce genre de format, augmenté et enri­­chi va tendre à deve­­nir commun ?

Je pense qu’ils sont déjà deve­­nus beau­­coup plus fréquents depuis Snow Fall : le New York Times publie quelque chose de ce genre à peu près toutes les semaines. Certains sont incroyables, d’autres plus discrets. C’est impor­­tant, parce que cela amène les agences de presse à sortir de leurs CMS. Cela conduit à faire tomber des barrières tech­­niques : il faut adap­­ter les CMS pour que ces articles fonc­­tionnent ou travailler en-dehors des CMS. Que ce soit l’une ou l’autre des consé­quences, c’est une bonne chose.

Certains affirment que la lecture enri­­chie décon­­centre le lecteur.

Cela dépend. Je pense que si l’on mettait un texte de 8 000 mots sans mise en page sur une page blanche, personne n’irait le lire. Et si l’on pense aux maga­­zines, cette critique ne tient pas : est-ce que les lecteurs sont décon­­cen­­trés par ces magni­­fiques photos en pleine page ou ces cita­­tions pour aérer le texte ? Je ne crois pas. Après, évidem­­ment, on peut aller trop loin et détruire l’ex­­pé­­rience de lecture mais je ne pense pas que ce soit un véri­­table problème aujourd’­­hui – ou bien moins que ce que les critiques de ce type de contenu affirment.

Vous avez récem­­ment écrit un article sur l’im­­por­­tance du smart­­phone dans la diffu­­sion de l’in­­for­­ma­­tion. Pensez-vous qu’il est agréable de lire du long format sur un petit écran ?

Il y a des argu­­ments pour et des argu­­ments contre. Vous pouvez affir­­mer par exemple qu’un smart­­phone est un envi­­ron­­ne­­ment bien plus agréable pour lire un texte qu’un navi­­ga­­teur sur votre ordi­­na­­teur avec ses dizaines d’on­­glets ouverts, des emails qui arrivent et Twit­­ter qui se mani­­feste toutes les secondes. Après, je ne pense pas que le jour­­na­­lisme long format soit le but ultime du jour­­na­­lisme, le sommet de la profes­­sion. Les smart­­phones sont peut-être un bon moyen de déve­­lop­­per le jour­­na­­lisme long format oui, mais cela me préoc­­cupe moins que de savoir comment déve­­lop­­per le jour­­na­­lisme pour les smart­­phones. Pour les longs articles, oui, cela peut-être une pers­­pec­­tive, mais si c’est une nouvelle manière d’écrire et de lire des brèves, c’est bien aussi.

Et quel serait l’im­­pact des tablettes sur la presse, d’après vous ?

Le poids des tablettes est sures­­timé par les médias. Si je diri­­geais une entre­­prise de presse aujourd’­­hui, je ferais à peu près dix fois plus d’ef­­forts pour que mon contenu soit parfai­­te­­ment lisible sur smart­­phone que ce que je ferais pour qu’il s’af­­fiche correc­­te­­ment sur tablette. Les smart­­phones sont au coeur de l’ac­­tion et leur pour­­cen­­tage dans la consul­­ta­­tion des médias conti­­nue de croître. Beau­­coup d’en­­tre­­prises de presse ont été séduites par les tablettes, croyant que c’était un moyen de reprendre le contrôle de la chaîne de distri­­bu­­tion, de créer une expé­­rience compa­­rable à celle de la télé­­vi­­sion. Ces médias ont cru que la tablette leur permet­­trait de conti­­nuer à faire ce qu’ils faisaient en chan­­geant simple­­ment la plate­­forme de diffu­­sion. L’ex­­pé­­rience a montré que cela avait été gran­­de­­ment sures­­timé.


Couver­­ture : portes de Harvard.

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