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Face à l'incendie, la résistance s'organise, aux confins de la forêt amazonienne, pour sauver un monde irremplaçable.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 28 août 2019

La colère des Muras

Campé derrière un pupitre blanc, Emma­nuel Macron fait une annonce atten­due. Lors d’une confé­rence de presse commune avec le président chilien Sebas­tian Piñera, ce lundi 26 août, il promet, au nom du G7 réuni à Biar­ritz, de débloquer 20 millions de dollars d’aide pour les pays touchés par les incen­dies en Amazo­nie. « L’Ama­zo­nie, c’est le poumon de la planète et les consé­quences sont abso­lu­ment drama­tiques », martèle-t-il, les mains calées de part et d’autre de son pupitre. Sa posi­tion stoïque répond à celle de son homo­logue sud-améri­cain, dont la mine grave est enca­drée par une gerbe de drapeaux. Hélas, pour leur homo­logue boli­vien Evo Morales, l’en­ve­loppe est « toute petite ».

Les deux hommes n’en ont toute­fois pas terminé. « Dans le cadre de la prochaine assem­blée géné­rale des Nations Unies », pour­suit Sebas­tian Piñera, « nous allons colla­bo­rer avec les pays amazo­niens, tout en respec­tant leur souve­rai­neté, pour […] proté­ger ces forêts, proté­ger la biodi­ver­sité qu’elles contiennent et reboi­ser cette région du monde. »

Dans un premier temps, cette aide a été reje­tée verte­ment par Jair Bolso­naro. Par une série de tweets ahuris­sants, le président brési­lien a reçu les éloges de Donald Trump pour sa gestion du dossier. Il a par la même occa­sion conseillé au président français de s’oc­cu­per « de sa maison et de ses colo­nies », inten­si­fiant un peu plus le bras de fer engagé entre les deux chefs d’État. Au dernier jour du sommet, Emma­nuel Macron a évoqué l’idée de confé­rer un statut inter­na­tio­nal à la forêt amazo­nienne, située à 60 % en terri­toire brési­lien, ce qui n’a fait qu’at­ti­ser l’ire de celui qu’on surnomme parfois « le Trump des tropiques ». Le lende­main, Bolso­naro a fina­le­ment annoncé accep­ter l’aide inter­na­tio­nale, à condi­tion « que la gestion des fonds soit sous notre respon­sa­bi­lité ».

Un chef Mura
Crédits : Fabio Rodrigues Pozze­bom/ABr

Au Brésil et en Boli­vie, la progres­sion de l’in­cen­die semble plus infa­ti­gable que jamais. Depuis le début du mois de juillet, les flammes dévastent la plus grande forêt du monde et les hash­­tags « #pray­­fo­­ra­­ma­­zo­­nia » ont fleuri par milliers sur les réseaux sociaux. Selon l’Ins­ti­tut natio­nal de recherche spatiale (INPE), 1 659 nouveaux départs de feu ont été enre­gis­trés au Brésil en début de semaine. Sur les images satel­lites parta­gées par la NASA, la couche de fumée est telle qu’elle est désor­mais visible depuis l’es­pace. On peut aussi remarquer des concen­tra­tions inquié­tantes de monoxyde de carbone au-dessus des zones concer­nées.

Depuis janvier 2019, les feux de forêt ont augmenté de de 83 % au Brésil par rapport à l’an­­née dernière. Ils sont alimen­tés par la séche­resse et le défo­res­ta­tion. Cette défo­res­ta­tion (souvent illé­gale, par le feu ou au bull­do­zer selon l’ONG Mighty Earth) étant elle-même la consé­quence de l’éle­vage et de la culture du soja, la respon­sa­bi­lité d’autres États a été mise sur la table. Le Brésil est le deuxième produc­teur de soja au monde et, dans un rapport publié en février 2019, l’as­so­cia­tion Green­peace souligne que la France importe chaque année « entre 3,5 et 4,2 millions de tonnes de soja », d’ori­gine majo­ri­tai­re­ment brési­lienne.

Ces incen­­dies sont « une tragé­­die, un crime contre la planète et l’hu­­ma­­nité », résume l’éco­­lo­­giste Adriane Muel­­bert. Outre les trois millions d’es­­pèces animales et végé­­tales sur la sellette, ils menacent à présent plus d’un million de personnes appar­­te­­nant à quelque 500 tribus. Face aux flammes, celles-ci se mobi­­lisent. La semaine dernière, dans l’État d’Ama­­zo­­nas, les membres de la tribu Mura se sont empa­rés de leurs arcs et de leurs massues. Leurs corps peints, ils se sont en­fon­­cés dans la forêt afin de lutter contre la défo­­res­­ta­­tion qui entraîne la dispa­­ri­­tion de leur habi­­tat. Ce n’est pas une première. Depuis des décen­nies, la résis­tance des tribus s’or­ga­nise pour sauver l’Ama­zo­nie des flammes et des bull­do­zers.

Marée noire et poumon vert

De nombreux périls menacent le fragile équi­libre de la forêt amazo­nienne, qui s’étend du Pérou au Brésil en passant par la Boli­vie. Et ce, depuis long­temps. Si 2019 est une inef­fable tragé­die, 2018 a égale­ment été parti­cu­liè­re­ment sombre pour le « poumon vert de la planète ».

En novembre 2018, 8 000 barils de pétrole brut ont été déver­sés dans le nord du Pérou causant un désastre sans nom. La compa­gnie pétro­lière Petro­peru l’im­pute à un sabo­tage de l’oléo­duc Norpe­ruano par la commu­nauté indi­gène locale, en bran­dis­sant une lettre manus­crite qu’elle dit avoir reçue quelques jours aupa­ra­vant et dans laquelle trois personnes menaçaient d’en­dom­ma­ger l’oléo­duc si l’en­tre­prise n’in­va­li­dait pas les résul­tats d’une élec­tion locale rempor­tée par le parti asso­cié au fonda­men­ta­lisme chré­tien Restau­ra­tion natio­nale.

À droite, Wrays Pérez
Crédits : CAAAP

Ces trois personnes s’iden­ti­fiaient comme des membres de la commu­nauté wampis de Mayu­riaga, mais son leader, le président du premier gouver­ne­ment terri­to­rial auto­nome indi­gène du Pérou, Wrays Pérez Rami­rez, nie formel­le­ment toute impli­ca­tion, souli­gnant le fait que la conta­mi­na­tion des eaux et des terres amazo­niennes par le pétrole ne sont pas dans l’in­té­rêt des peuples qui y vivent. C’est même pour éviter ce type de pollu­tions que les diffé­rentes commu­nau­tés wampis se sont consti­tuées en nation.

La scène se déroule un dimanche de novembre 2015, à la veille de l’ou­ver­ture offi­cielle de la Confé­rence de Paris sur le climat. 300 repré­sen­tants wampis sont réunis au cœur de la forêt péru­vienne.

Ils viennent de se doter d’une consti­tu­tion et d’un parle­ment de 100 membres, élus pour cinq ans par chaque commu­nauté wampis à travers sa propre assem­blée locale, afin de faire respec­ter leurs droits inscrits dans la Décla­ra­tion des Nations unies. Et de faire appliquer la Conven­tion rela­tive aux peuples indi­gènes et tribaux de l’Or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale du travail, qui est entrée en vigueur en 1991 et stipule que toute acti­vité pouvant affec­ter un terri­toire indi­gène doit d’abord obte­nir le consen­te­ment de ceux qui y vivent.

Cela vaut bien évidem­ment pour l’in­dus­trie pétro­lière, qui est déjà dans le viseur de la toute nouvelle nation wampis. Mais aussi pour l’ex­trac­tion minière et l’ex­trac­tion auri­fère, qui causent des « dommages impor­tants » à l’en­semble de la forêt amazo­nienne selon les obser­va­tions de deux cher­cheurs de l’uni­ver­sité de Porto Rico. « Pour­tant », regrettent-ils, « cette acti­vité est souvent mino­rée dans les analyses sur la défo­res­ta­tion parce qu’elle occupe des espaces rela­ti­ve­ment petits. »

Crédits : Conser­va­tion Inter­na­tio­nal Blog

Les gardiens de la forêt

La défo­res­ta­tion de l’Ama­zo­nie contri­bue direc­te­ment au réchauf­fe­ment clima­tique car elle a pour consé­quence de relâ­cher de grandes quan­ti­tés de CO2 dans l’at­mo­sphère. En 2018, elle a battu un record vieux de dix ans au Brésil. Les chiffres du minis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment du pays, qui se basaient sur des images satel­lites, faisaient en effet état d’une destruc­tion de 7 900 km2 de forêt entre juillet 2017 et juillet 2018, soit une augmen­ta­tion de 13,7 % par rapport à la même période sur l’an­née précé­dente.

Les scien­ti­fiques crai­gnaient en outre que ce phéno­mène ne s’ac­cé­lère encore sous la prési­dence de Jair Bolso­naro, clima­tos­cep­tique assumé, élu en octobre 2018. Durant sa campagne, le candi­dat d’ex­trême droite avait plaidé en faveur d’une limi­ta­tion des amendes pour les respon­sables de la défo­res­ta­tion, d’une dimi­nu­tion de l’in­fluence des agences envi­ron­ne­men­tales, et de la construc­tion d’une auto­route à travers la jungle.

Depuis son entrée en fonc­tion le 1er janvier 2019, Bolso­naro n’a fait que confir­mer les craintes des cher­­cheurs, écolo­­gistes et poli­­tiques du monde entier. Alors qu’il balaie d’un revers de main l’idée d’une défo­­res­­ta­­tion galo­­pante, il affirme que les appels à la préser­­va­­tion de la forêt brési­­lienne ne font partie que d’un complot mondial visant à entra­­ver le déve­­lop­­pe­­ment de son pays. Les résul­tats ne se sont pas faits attendre. Sept mois après le début de son mandat, le président brési­­lien a déjà ruiné le travail d’une décen­­nie de protec­­tion envi­­ron­­ne­­men­­tale de la plus grande forêt fluviale au monde. La partie brési­­lienne de l’Ama­­zo­­nie a perdu plus de 1 330 km² de couvert fores­­tier et la défo­­res­­ta­­tion a augmenté de 88 % au moins de juin 2019 comparé au même mois l’an­­née précé­­dente.

« Pas un centi­mètre de plus pour les Indiens », avait-il lui-même prévenu en février 2018. Mais c’est sans comp­ter sur leur déter­mi­na­tion. Dans l’État du Maranhão, qui est situé dans le nord-est du Brésil, des membres de la tribu Guajajara se sont par exemple orga­ni­sés en milices afin de proté­ger la zone indi­gène d’Ara­ribóia, l’une des plus vulné­rables de l’Ama­zo­nie. Bapti­sées « Les Gardiens de l’Ama­zone », ces milices « patrouillent, trouvent les bûche­rons, détruisent leur équi­pe­ment et les renvoient » d’où ils viennent.

Les Gardiens de l’Ama­zone

En mai 2018, elles ont carré­ment mis le feu à un camion chargé de bois et envoyé la photo­gra­phie du bûcher au site Survi­val, qui repré­sente « le mouve­ment mondial pour les droits des peuples autoch­tones ». Leur message est clair : « S’il vous plaît, montrez au monde la réalité à laquelle nous sommes confron­tés. Nous savons que c’est risqué et que nous avons des enne­mis, mais ce n’est pas le moment de se cacher. Nous voulons que vous diffu­siez cela au monde afin que nous puis­sions conti­nuer à proté­ger notre forêt. »

Dans l’État du Rondô­nia, qui est situé dans le nord-ouest du pays, le leader du peuple suruí, Almir Naraya­moga Suruí, se bat contre la défo­res­ta­tion au péril de sa propre vie. Sa tête a été mise à prix à trois reprises. Il doit se dépla­cer sous escorte poli­cière. Et pour que son histoire ne soit pas perdue dans le cas où il serait assas­siné, il l’a consi­gnée dans un livre inti­tulé Sauver la planète, le message d’un chef indien d’Ama­zo­nie, avec l’aide de l’écri­vaine Corine Sombrun.

L’es­prit Paida­mata

Almir Naraya­moga Suruí est né en 1974. Soit cinq ans après les premiers contacts de son peuple avec les Blancs, qui ont d’abord entraîné des affron­te­ments et des épidé­mies, et ainsi fait passer le nombre de Suruí de 5 000 à 240. Est ensuite venu le temps des échanges, qui a profon­dé­ment trans­formé leur mode de vie. Diplômé de l’uni­ver­sité catho­lique de Goiás en biolo­gie, Almir Naraya­moga Suruí a néan­moins appris à écou­ter les arbres auprès de son père, Mari­mop. Car, « pour ceux qui connaissent la forêt, les arbres parlent », dit-il.

Almir Naraya­moga Suruí

« Les animaux aussi ?
Bien sûr.
Et ils vont me parler, les arbres ?
Ils parlent unique­ment à ceux qui savent qu’ils parlent.
Mais je le sais main­te­nant, alors pourquoi est-ce que je ne les entends pas ?
Tu vas devoir gagner leur confiance.
Comment ?
Le père de la forêt, l’es­prit Paida­mata, te le dira. »

À 17 ans, Almir Naraya­moga Suruí est nommé chef de clan. À 26, chef des Suruí. Il se met alors en quête d’un « modèle où la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment serait aussi liée au profit ». D’abord en renouant avec les tradi­tions ances­trales de son peuple, telles que les pein­tures rituelles sur le corps. Puis en alliant culture et tech­no­lo­gie avec un plan de gestion durable des ressources de la forêt sur cinquante ans. « Autant à l’aise avec un arc qu’un iPhone, un compte Twit­ter ou une page Face­book », il traque notam­ment les abat­tages illé­gaux grâce à des GPS four­nis par Google.

Almir Naraya­moga Suruí lance égale­ment un projet de compen­sa­tion carbone, certi­fié par deux orga­nismes inter­na­tio­naux en 2012. Son prin­cipe est de vendre des crédits carbones corres­pon­dant à la protec­tion des arbres aux entre­prises qui souhaitent compen­ser leurs émis­sions de CO2. Il a ainsi évité l’équi­valent de 250 000 tonnes d’émis­sions carbone entre 2009 et 2012 sur le terri­toire des Suruí, pour­tant parti­cu­liè­re­ment touché par la défo­res­ta­tion.

Ce terri­toire de 250 000 km2 est d’au­tant plus convoité que les plantes qu’il recèle sont stra­té­giques pour le déve­lop­pe­ment de médi­ca­ments, de produits de beauté et de pesti­cides. Mais la sauve­garde de la forêt amazo­nienne est elle-même un enjeu finan­cier. Une étude récente montre en effet que la valeur écono­mique de cette forêt, conser­vée telle quelle, est de 8,2 milliards de dollars par an. La détruire rédui­rait les préci­pi­ta­tions de manière si impor­tante que le secteur de l’agri­cul­ture perdrait 422 millions de dollars par an.

Si seule­ment cet argu­ment-là pouvait rame­ner Jair Bolso­naro et les autres à la raison.


Couver­ture : NASA.


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