Face à la menace grandissante des industriels et des politiques, la résistance s'organise aux confins de la forêt amazonienne pour sauver un monde irremplaçable.

par Ulyces | 0 min | 21 décembre 2018

Marée noire et poumon vert

De nombreux périls menacent le fragile équi­­libre de la forêt amazo­­nienne, qui s’étend du Pérou au Brésil en passant par la Boli­­vie. Et ce, depuis long­­temps. 2018 a néan­­moins été parti­­cu­­liè­­re­­ment sombre pour le « poumon vert de la planète ».

Dernier désastre en date, le déver­­se­­ment, en novembre 2018, de 8 000 barils de pétrole brut dans le nord du Pérou. La compa­­gnie pétro­­lière Petro­­peru l’im­­pute à un sabo­­tage de l’oléo­­duc Norpe­­ruano par la commu­­nauté indi­­gène locale, en bran­­dis­­sant une lettre manus­­crite qu’elle dit avoir reçue quelques jours aupa­­ra­­vant et dans laquelle trois personnes menaçaient d’en­­dom­­ma­­ger l’oléo­­duc si l’en­­tre­­prise n’in­­va­­li­­dait pas les résul­­tats d’une élec­­tion locale rempor­­tée par le parti asso­­cié au fonda­­men­­ta­­lisme chré­­tien Restau­­ra­­tion natio­­nale.

À droite, Wrays Pérez
Crédits : CAAAP

Ces trois personnes s’iden­­ti­­fiaient comme des membres de la commu­­nauté wampis de Mayu­­riaga, mais son leader, le président du premier gouver­­ne­­ment terri­­to­­rial auto­­nome indi­­gène du Pérou, Wrays Pérez Rami­­rez, nie formel­­le­­ment toute impli­­ca­­tion, souli­­gnant le fait que la conta­­mi­­na­­tion des eaux et des terres amazo­­niennes par le pétrole ne sont pas dans l’in­­té­­rêt des peuples qui y vivent. C’est même pour éviter ce type de pollu­­tions que les diffé­­rentes commu­­nau­­tés wampis se sont consti­­tuées en nation.

La scène se déroule un dimanche de novembre 2015, à la veille de l’ou­­ver­­ture offi­­cielle de la Confé­­rence de Paris sur le climat. 300 repré­­sen­­tants wampis sont réunis au cœur de la forêt péru­­vienne.

Ils viennent de se doter d’une consti­­tu­­tion et d’un parle­­ment de 100 membres, élus pour cinq ans par chaque commu­­nauté wampis à travers sa propre assem­­blée locale, afin de faire respec­­ter leurs droits inscrits dans la Décla­­ra­­tion des Nations unies. Et de faire appliquer la Conven­­tion rela­­tive aux peuples indi­­gènes et tribaux de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale du travail, qui est entrée en vigueur en 1991 et stipule que toute acti­­vité pouvant affec­­ter un terri­­toire indi­­gène doit d’abord obte­­nir le consen­­te­­ment de ceux qui y vivent.

Cela vaut bien évidem­­ment pour l’in­­dus­­trie pétro­­lière, qui est déjà dans le viseur de la toute nouvelle nation wampis. Mais aussi pour l’ex­­trac­­tion minière et l’ex­­trac­­tion auri­­fère, qui causent des « dommages impor­­tants » à l’en­­semble de la forêt amazo­­nienne selon les obser­­va­­tions de deux cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité de Porto Rico. « Pour­­tant », regrettent-ils, « cette acti­­vité est souvent mino­­rée dans les analyses sur la défo­­res­­ta­­tion parce qu’elle occupe des espaces rela­­ti­­ve­­ment petits. »

Crédits : Conser­­va­­tion Inter­­na­­tio­­nal Blog

Les gardiens de la forêt

La défo­­res­­ta­­tion de l’Ama­­zo­­nie contri­­bue direc­­te­­ment au réchauf­­fe­­ment clima­­tique car elle a pour consé­quence de relâ­­cher de grandes quan­­ti­­tés de CO2 dans l’at­­mo­­sphère. Or elle bat aujourd’­­hui un record vieux de dix ans au Brésil. Les derniers chiffres du minis­­tère de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment du pays, qui se basent sur des images satel­­lites, font en effet état d’une destruc­­tion de 7 900 km2 de forêt entre juillet 2017 et juillet 2018, soit une augmen­­ta­­tion de 13,7 % par rapport à la même période sur l’an­­née précé­­dente.

Les scien­­ti­­fiques craignent en outre que ce phéno­­mène ne s’ac­­cé­­lère encore sous la prési­­dence de Jair Bolso­­naro, qui a été élu en octobre dernier et doit entrer en fonc­­tion le 1er janvier prochain. Et il y a de quoi avoir peur. Durant sa campagne, le candi­­dat d’ex­­trême droite a plaidé en faveur d’une limi­­ta­­tion des amendes pour les respon­­sables de la défo­­res­­ta­­tion, d’une dimi­­nu­­tion de l’in­­fluence des agences envi­­ron­­ne­­men­­tales, et de la construc­­tion d’une auto­­route à travers la jungle.

« Pas un centi­­mètre de plus pour les Indiens », a-t-il lui-même prévenu en février. Mais c’est sans comp­­ter sur leur déter­­mi­­na­­tion. Dans l’État du Maranhão, qui est situé dans le nord-est du Brésil, des membres de la tribu Guajajara se sont par exemple orga­­ni­­sées en milices afin de proté­­ger la zone indi­­gène d’Ara­­ribóia, l’une des plus vulné­­rables de l’Ama­­zo­­nie. Bapti­­sées « Les Gardiens de l’Ama­­zone », ces milices « patrouillent, trouvent les bûche­­rons, détruisent leur équi­­pe­­ment et les renvoient » d’où ils viennent.

Les Gardiens de l’Ama­­zone

En mai, elles ont carré­­ment mis le feu à un camion chargé de bois et envoyé la photo­­gra­­phie du bûcher au site Survi­­val, qui repré­­sente « le mouve­­ment mondial pour les droits des peuples auto­ch­­tones ». Leur message est clair : « S’il vous plaît, montrez au monde la réalité à laquelle nous sommes confron­­tés. Nous savons que c’est risqué et que nous avons des enne­­mis, mais ce n’est pas le moment de se cacher. Nous voulons que vous diffu­­siez cela au monde afin que nous puis­­sions conti­­nuer à proté­­ger notre forêt. »

Dans l’État du Rondô­­nia, qui est situé dans le nord-ouest du pays, le leader du peuple suruí, Almir Naraya­­moga Suruí, se bat contre la défo­­res­­ta­­tion au péril de sa propre vie. Sa tête a été mise à prix à trois reprises. Il doit se dépla­­cer sous escorte poli­­cière. Et pour que son histoire ne soit pas perdue dans le cas où il serait assas­­siné, il l’a consi­­gnée dans un livre inti­­tulé Sauver la planète, le message d’un chef indien d’Ama­­zo­­nie, avec l’aide de l’écri­­vaine Corine Sombrun.

L’es­­prit Paida­­mata

Almir Naraya­­moga Suruí est né en 1974. Soit cinq ans après les premiers contacts de son peuple avec les Blancs, qui ont d’abord entraîné des affron­­te­­ments et des épidé­­mies, et ainsi fait passer le nombre de Suruí de 5 000 à 240. Est ensuite venu le temps des échanges, qui a profon­­dé­­ment trans­­formé leur mode de vie. Diplômé de l’uni­­ver­­sité catho­­lique de Goiás en biolo­­gie, Almir Naraya­­moga Suruí a néan­­moins appris à écou­­ter les arbres auprès de son père, Mari­­mop. Car, « pour ceux qui connaissent la forêt, les arbres parlent », dit-il.

Almir Naraya­­moga Suruí

« Les animaux aussi ?
Bien sûr.
Et ils vont me parler, les arbres ?
Ils parlent unique­­ment à ceux qui savent qu’ils parlent.
Mais je le sais main­­te­­nant, alors pourquoi est-ce que je ne les entends pas ?
Tu vas devoir gagner leur confiance.
Comment ?
Le père de la forêt, l’es­­prit Paida­­mata, te le dira. »

À 17 ans, Almir Naraya­­moga Suruí est nommé chef de clan. À 26, chef des Suruí. Il se met alors en quête d’un « modèle où la protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment serait aussi liée au profit ». D’abord en renouant avec les tradi­­tions ances­­trales de son peuple, telles que les pein­­tures rituelles sur le corps. Puis en alliant culture et tech­­no­­lo­­gie avec un plan de gestion durable des ressources de la forêt sur cinquante ans. « Autant à l’aise avec un arc qu’un iPhone, un compte Twit­­ter ou une page Face­­book », il traque notam­­ment les abat­­tages illé­­gaux grâce à des GPS four­­nis par Google.

Almir Naraya­­moga Suruí lance égale­­ment un projet de compen­­sa­­tion carbone, certi­­fié par deux orga­­nismes inter­­­na­­tio­­naux en 2012. Son prin­­cipe est de vendre des crédits carbones corres­­pon­­dant à la protec­­tion des arbres aux entre­­prises qui souhaitent compen­­ser leurs émis­­sions de CO2. Il a ainsi évité l’équi­­valent de 250 000 tonnes d’émis­­sions carbone entre 2009 et 2012 sur le terri­­toire des Suruí, pour­­tant parti­­cu­­liè­­re­­ment touché par la défo­­res­­ta­­tion.

Ce terri­­toire de 250 000 km2 est d’au­­tant plus convoité que les plantes qu’il recèle sont stra­­té­­giques pour le déve­­lop­­pe­­ment de médi­­ca­­ments, de produits de beauté et de pesti­­cides. Mais la sauve­­garde de la forêt amazo­­nienne est elle-même un enjeu finan­­cier. Une étude récente montre en effet que la valeur écono­­mique de cette forêt, conser­­vée telle quelle, est de 8,2 milliards de dollars par an. La détruire rédui­­rait les préci­­pi­­ta­­tions de manière si impor­­tante que le secteur de l’agri­­cul­­ture perdrait 422 millions de dollars par an.

Si seule­­ment cet argu­­ment-là pouvait rame­­ner Jair Bolso­­naro et les autres à la raison.


Couver­­ture : Défo­­res­­ta­­tion en arêtes de pois­­son au Brésil. (Planet Labs, Inc.)


Down­load WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
online free course
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Download Premium WordPress Themes Free
free download udemy paid course

Plus de monde