par Andrei Soldatov | 16 novembre 2015

Extrait du livre The Red Web: The Struggle Between Russia’s Digi­­tal Dicta­­tors and the New Online Revo­­lu­­tio­­na­­ries, paru chez PublicAf­­fairs.

Le système Abachine

Moscou, 27 mai 2011. Le grand ciel lumi­­neux de cette fin de prin­­temps est trom­­peur, la soirée s’an­­nonce encore glaciale. À l’est de la ville, une foule dense commence à s’ag­­glu­­ti­­ner au pied du stade du Loko­­mo­­tiv, l’un des grands clubs de foot­­ball de la capi­­tale russe. C’est soir de match à Moscou. Le Loko­­mo­­tiv s’ap­­prête à rece­­voir le FK Anji Makhat­­ch­­kala, une équipe venue du loin­­tain Daghes­­tan. Le coup d’en­­voi sera donné en début de soirée, afin que les suppor­­ters puissent rallier l’antre du Loko­­mo­­tiv dès la sortie des bureaux.

Le FK Anji peut comp­­ter sur le soutien d’une cohorte de fans incon­­di­­tion­­nels. Plus de 1 500 d’entre eux ont fait le long voyage depuis les rives de la mer Caspienne. L’ar­­ri­­vée massive de ces suppor­­ters daghes­­ta­­nais n’est pas sans susci­­ter quelque appré­­hen­­sion chez les Mosco­­vites. Ces jeunes hommes – presque tous ont la ving­­taine ou la tren­­taine – viennent tout droit du Caucase septen­­trio­­nal, une région qui laisse aux Russes un souve­­nir cuisant. Il y a peu, l’ar­­mée russe y a mené deux violentes guerres de contre-insur­­rec­­tion contre des rebelles tchét­­chènes. Alors qu’ils se pressent devant les grilles du stade, tickets en main, on les dirige vers une entrée située un peu à l’écart. Des poli­­ciers les y attendent, ainsi qu’un détec­­teur de métaux d’ap­­pa­­rence très banale.

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Le stade Central Loko­­mo­­tiv

La file de suppor­­ters ne prête guère atten­­tion à l’objec­­tif braqué sur chacun d’eux, à mesure qu’ils s’ap­­prochent du détec­­teur de métaux. La caméra se fige sur chaque visage s’of­­frant à elle, en empri­­sonne les contours dans un halo numé­­rique verdâtre, puis en carto­­gra­­phie rapi­­de­­ment chaque trait, chaque signe distinc­­tif, comme la distance entre les deux yeux. En une frac­­tion de seconde, l’ap­­pa­­reil photo s’en­­clenche, captu­­rant une rafale de clichés.

Assis non loin du détec­­teur, un opéra­­teur de la société Lada­­kom-Service pianote sur un ordi­­na­­teur portable. Sur son écran défilent en temps réel les images enre­­gis­­trées par la caméra. Dans une autre fenêtre, les visages mitraillés s’af­­fichent les uns après les autres, tandis qu’un algo­­rithme les compare avec ceux de la base de données gouver­­ne­­men­­tale des passe­­ports. Lorsqu’une concor­­dance est établie, photo­­gra­­phie et fiche d’iden­­tité appa­­raissent au bas de l’écran. Le gouver­­ne­­ment dispose désor­­mais d’un portrait récent de l’in­­di­­vidu, et d’une preuve formelle de sa présence au stade Central Loko­­mo­­tiv. Autant d’élé­­ments que l’État pourra utili­­ser à sa guise, à toutes fins qu’il jugera utiles. Personne n’a eu vent du fichage en règle dont il avait été l’objet ce soir-là.

Ces jeunes hommes du Nord-Caucase étaient montés à la capi­­tale à seule fin d’as­­sis­­ter à un match de foot­­ball ; du moins, le croyaient-ils. En réalité, ils venaient de tomber dans les rets d’un système de surveillance ultra-moderne, et poten­­tiel­­le­­ment omni­s­cient.

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La station Okhotny Riad

Depuis 2011, les services de sécu­­rité de la Fédé­­ra­­tion de Russie ont élargi tous azimuts le champ d’ap­­pli­­ca­­tion de la recon­­nais­­sance faciale. Cette tech­­no­­lo­­gie ne sert plus seule­­ment à pister les crimi­­nels, mais bien n’im­­porte quel citoyen ; en tout lieu et en toute circons­­tance. C’est préci­­sé­­ment en 2011 que Lada­­kom-Service a déployé ses camé­­ras à recon­­nais­­sance faciale dans le vaste hall d’Okhotny Riad, l’une des stations les plus fréquen­­tées du métro mosco­­vite. L’en­­droit est stra­­té­­gique à plus d’un titre, à un jet de pierre de la Douma et des tours du Krem­­lin, et au coin de l’une des artères les plus passantes de la capi­­tale. À peine un usager du métro a-t-il posé le pied sur l’es­­ca­­la­­tor que son visage est traqué par les camé­­ras ; une série d’images sont prises à la volée, et aussi­­tôt expé­­diées vers les serveurs des services de sécu­­rité. Là encore, nul n’est informé que ses faits et gestes viennent d’être enre­­gis­­trés.

Ce système est l’œuvre d’un certain Alexan­­der Abachine, le direc­­teur géné­­ral de Lada­­kom-Service. L’homme n’est autre qu’un ancien du rensei­­gne­­ment mili­­taire russe. Douze années durant, il a travaillé à perfec­­tion­­ner cette tech­­no­­lo­­gie, tout en tissant sa toile dans le pays. L’ex-barbouze a écumé tout ce que la Russie compte de gares, d’aé­­ro­­ports et de stades pour y instal­­ler ses camé­­ras. Une idée fixe l’ha­­bite, faire de la recon­­nais­­sance faciale une arme au service du main­­tien de l’ordre – partout, jusque dans les écoles et les immeubles d’ha­­bi­­ta­­tion. Le bien-fondé de sa mission, il le puise pour partie dans son propre vécu. Abachine fut un jour victime d’un cambrio­­lage ; il s’at­­tela alors à éplu­­cher les bandes des camé­­ras de surveillance, qu’il confronta aux bases de données des services gouver­­ne­­men­­taux. L’iden­­tité des malfrats eut tôt fait d’émer­­ger…

Le patron de Lada­­kom-Service se plaît à souli­­gner que son dispo­­si­­tif a atteint un tel degré de sophis­­ti­­ca­­tion qu’il est capable de captu­­rer dix millions d’images en moins de sept secondes. Ces visages numé­­ri­­sés par milliers sont direc­­te­­ment envoyés au poste de contrôle du métro, mais égale­­ment aux minis­­tères des Situa­­tions d’ur­­gence et de l’In­­té­­rieur, ainsi qu’au Service fédé­­ral de sécu­­rité, mieux connu sous le nom de FSB.

La genèse du système d’Alexan­­der Abachine permet de lever un coin du voile sur une discrète survi­­vance de l’ère sovié­­tique : aujourd’­­hui comme hier, les services de sécu­­rité de l’État n’ont jamais cessé de mettre à contri­­bu­­tion la matière grise du pays pour déve­­lop­­per leurs outils de surveillance. Les cher­­cheurs sovié­­tiques ne se préoc­­cu­­paient que des seules capa­­ci­­tés de leurs systèmes, sans jamais inter­­­fé­­rer dans l’em­­ploi qui en était fait ensuite.

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Les quar­­tiers géné­­raux du FSB à Moscou

Dals­­vyaz & Spee­­chPro

Le Parti commu­­niste avait le mono­­pole de la puis­­sance publique et ne pouvait souf­­frir la moindre concur­­rence. Un strict carcan était imposé à chaque caté­­go­­rie de la popu­­la­­tion, et les ingé­­nieurs ne faisaient aucu­­ne­­ment excep­­tion à la règle. Ils devaient se plier à la feuille de route de l’État et satis­­faire ses exigences tech­­niques – sans discus­­sion. Pour gravir les éche­­lons, il n’y avait d’autre choix que de mener un projet en se gardant d’émettre des réserves quant à sa fina­­lité. Les ingé­­nieurs sovié­­tiques rece­­vaient une forma­­tion scien­­ti­­fique de pointe, mais spécia­­li­­sée à l’ex­­cès ; de sorte qu’ils restaient dans une igno­­rance quasi totale des sciences humaines et sociales.

Contrai­­re­­ment aux méde­­cins, les ingé­­nieurs n’étaient pas initiés aux ques­­tions de philo­­so­­phie ou d’éthique. Ils étaient desti­­nés à n’être que les servi­­teurs tech­­niques du Parti. Des géné­­ra­­tions d’in­­gé­­nieurs travaillèrent toute leur vie sans réelle notion de ce que pouvait être la chose poli­­tique. Ces cher­­cheurs vouaient leur carrière entière à rele­­ver les immenses défis tech­­no­­lo­­giques impo­­sés par l’État. Cet ordre des choses stric­­te­­ment établi, ils l’ap­­prou­­vaient sans bargui­­gner. Leur rigo­­risme scien­­ti­­fique ne les portait guère à adhé­­rer au concept de liberté. L’ef­­fon­­dre­­ment de l’em­­pire sovié­­tique et ses réper­­cus­­sions en cascade ne firent que les confor­­ter dans ce mani­­chéisme. Les coupes sombres dans les dépenses mili­­taires frap­­pèrent de plein fouet les ingé­­nieurs appar­­te­­nant au gigan­­tesque complexe mili­­taro-indus­­triel ; nombre d’entre eux furent lais­­sés au bord du chemin sans autre forme de procès. De ce chaos émer­­gea un ressen­­ti­­ment tenace. Pour cette popu­­la­­tion sacri­­fiée, il ne pouvait y avoir qu’un seul respon­­sable : l’Oc­­ci­dent.

Sergueï Koval est l’un de ces lais­­sés-pour-compte. En 1973, il sort diplômé du dépar­­te­­ment de physique de l’uni­­ver­­sité d’État de Lenin­­grad, avant d’être recruté par un centre de recherche en acous­­tique, sa spécia­­lité. Un centre d’un genre parti­­cu­­lier, qui dissi­­mule en réalité un discret labo­­ra­­toire mili­­taire spécia­­lisé dans les commu­­ni­­ca­­tions. Koval y intègre rapi­­de­­ment sa branche la plus secrète, celle qui a pour mission de mettre au point une tech­­no­­lo­­gie de recon­­nais­­sance vocale (un système d’avant-garde, qui doit permettre au KGB d’iden­­ti­­fier des personnes par leurs seules conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques). À la chute de l’Union sovié­­tique, Koval et ses collègues passent dans le secteur privé avec armes et bagages, bien déci­­dés à tirer profit de leur exper­­tise. Les années 1990 voient leur petite affaire pros­­pé­­rer. Et pour cause ; leur prin­­ci­­pal client n’est autre que le FSB – ainsi que d’autres services de sécu­­rité fédé­­raux. Sa colla­­bo­­ra­­tion avec les services secrets, sovié­­tiques puis russes, ne lui posa jamais le moindre cas de conscience.

Sous la férule de Staline, l’ap­­pa­­reil sécu­­ri­­taire sovié­­tique avait une manière radi­­cale de mener à bien ses recherches secrètes.

Nous avons demandé à Koval s’il s’in­­ter­­ro­­geait sur les impli­­ca­­tions morales de son métier. Nous l’avons aussi ques­­tionné sur le fait que des dicta­­tures fassent usage de sa tech­­no­­lo­­gie pour liqui­­der des dissi­­dents. Sa réponse fut tout en nuances : « Tout ce bara­­tin sur ces systèmes qui permet­­traient d’ar­­rê­­ter des oppo­­sants poli­­tiques, c’est des conne­­ries », assène-t-il. « C’est de la guerre psycho­­lo­­gique, typique de celle que les Améri­­cains emploient contre leurs adver­­saires. Si vous voulez mon avis, je pense que tous ces argu­­ments sur les droits de l’homme, c’est de l’hy­­po­­cri­­sie pure et simple. »

Non sans fierté, Koval énumère les pays qui ont déjà recours à son système de recon­­nais­­sance vocale : le Kaza­­khs­­tan, le Kirghi­­zis­­tan, l’Ouz­­bé­­kis­­tan, la Biélo­­rus­­sie – tous sont des régimes répres­­sifs issus de l’URSS –, ainsi que l’Ara­­bie saou­­dite, l’Al­­gé­­rie, le Yémen et la Turquie. Il n’a aucun scru­­pule quant à l’éven­­tua­­lité que sa tech­­no­­lo­­gie puisse être utili­­sée contre des jour­­na­­listes, des oppo­­sants poli­­tiques ou des mili­­tants des droits de l’homme. « Qu’est-ce qu’on peut y faire ? » plaide-t-il. « Nous, on ne fait que four­­nir le maté­­riel. C’est un outil qui a été déve­­loppé dans le simple but de main­­te­­nir l’ordre public. Certes, on peut aussi s’en servir contre des personnes qui n’ont rien à se repro­­cher. Mais d’une manière ou d’une autre, ces États fini­­ront par avoir accès à ces tech­­no­­lo­­gies de surveillance, que ce soit nous qui leur four­­nis­­sions ou pas… Et puis, si des gouver­­ne­­ments écoutent les conver­­sa­­tions des gens, ce n’est pas le micro­­phone qui est à blâmer ! »

Sous la férule stali­­nienne des années 1930 et 1940, l’ap­­pa­­reil sécu­­ri­­taire sovié­­tique avait une manière radi­­cale de mener à bien ses recherches secrètes. Plutôt que de recru­­ter les cerveaux dont ils avaient besoin, les services plaçaient tout bonne­­ment les cher­­cheurs en état d’ar­­res­­ta­­tion et les embas­­tillaient dans des infra­s­truc­­tures spéciales – qu’on appe­­lait chara­­ch­­kas —, coupées du monde exté­­rieur et soli­­de­­ment gardées. Ingé­­nieurs et scien­­ti­­fiques qui y travaillaient étaient forte­­ment inci­­tés à produire des résul­­tats rapides, sous peine d’être dépor­­tés en camps de travail s’ils avaient le malheur d’échouer. À la mort du Petit père des peuples en 1953, le système des chara­­ch­­kas fut aboli, sans toute­­fois complè­­te­­ment dispa­­raître. Il mua en un réseau tenta­­cu­­laire d’ins­­ti­­tuts de recherche, où des milliers d’in­­gé­­nieurs sovié­­tiques conti­­nuèrent d’œu­­vrer pour la recherche mili­­taire.

En 1960, un scien­­ti­­fique suédois du nom de Gunnar Fant publie une étude sur l’acous­­tique de la voix, s’ap­­puyant sur ses travaux au Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy de Boston. Fant est parvenu à décou­­per un enre­­gis­­tre­­ment vocal en plusieurs séquences, puis à iden­­ti­­fier chacune d’elles en usant d’une combi­­nai­­son de formules physiques et mathé­­ma­­tiques. Cette étude, traduite en russe quatre ans plus tard, fait naître aussi­­tôt une fréné­­sie de recherches secrètes en Union sovié­­tique. Une telle décou­­verte ouvre la voie au déve­­lop­­pe­­ment de tech­­no­­lo­­gies nouvelles, et, déjà, Gunnar Fant pressent qu’elle est une arme en deve­­nir aux mains d’agences gouver­­ne­­men­­tales. Ses craintes ne tardent pas à se confir­­mer.

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Gunnar Fant

Lors d’une visite en Suède en 1970, John Edgar Hoover, le patron du FBI, expose au quoti­­dien stock­­hol­­mois Dagens Nyhe­­ter les promet­­teuses pers­­pec­­tives de la recon­­nais­­sance vocale pour la sûreté de l’État. Gunnar Fant réplique vive­­ment, arguant que sa méthode n’est qu’un procédé expé­­ri­­men­­tal encore bien trop impré­­cis pour iden­­ti­­fier qui que ce soit. La critique est aussi cinglante qu’i­­nat­­ten­­due. Le Dagens Nyhe­­ter ne se prive pas de mettre en scène l’al­­ga­­rade, et publie deux portraits à sa une ; celui de Hoover tour­­nant osten­­si­­ble­­ment le dos au savant suédois. « Ce montage me présen­­tait comme le poten­­tiel ennemi numéro un du FBI », écrira Fant quelque temps après.

Les cher­­cheurs sovié­­tiques ne s’em­­bar­­rassent pas d’états d’âme de la sorte. Un vaste programme natio­­nal est lancé pour donner corps à un système de recon­­nais­­sance vocale. Des labo­­ra­­toires ouvrent dans tout le pays, sous la houlette de l’Aca­­dé­­mie des sciences d’URSS, char­­gée d’or­­ches­­trer les recherches – du moins, offi­­ciel­­le­­ment. Chacun sait que le KGB est en réalité à la manœuvre.

Un labo­­ra­­toire de Lenin­­grad était tout parti­­cu­­liè­­re­­ment en pointe : l’Ins­­ti­­tut de recherche sur les commu­­ni­­ca­­tions à longue distance, commu­­né­­ment appelé « Dals­­vyaz ». C’est ici qu’est engagé Sergueï Koval à sa sortie de l’uni­­ver­­sité, en 1973. Une carrière logique pour un homme inté­­ressé depuis toujours par la science du son – et peut-être aussi par l’ap­­pât du gain, car un tel poste offrait un salaire reva­­lo­­risé de 15 %.

Dals­­vyaz était une ruche immense et mysté­­rieuse. Offi­­ciel­­le­­ment, ses 10 000 employés dépen­­daient d’un obscur minis­­tère des Télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions indus­­trielles ; mais l’ar­­mée était bel et bien l’unique desti­­na­­taire de leurs travaux. L’Ins­­ti­­tut fonc­­tion­­nait dans le secret le plus total, et, telle une poupée matrio­­chka, il abri­­tait en son sein une cellule plus secrète encore : l’unité d’acous­­tique appliquée. L’ac­­cès à ce bureau d’études clan­­des­­tin était gardé en perma­­nence par des cerbères lour­­de­­ment armés. Quant aux 300 ingé­­nieurs qui y travaillaient à huis clos, ils ne répon­­daient qu’aux seuls ordres du KGB. Dans les années 1970, l’unité d’acous­­tique appliquée de Sergueï Koval était deve­­nue le fer de lance de la recherche sur la recon­­nais­­sance vocale. La quête de cette tech­­no­­lo­­gie avait commencé dès les années 1940 ; ils n’étaient alors que sept scien­­ti­­fiques à en ébau­­cher les prin­­cipes fonda­­men­­taux dans un petit labo d’acous­­tique… Trente ans plus tard, c’est un véri­­table empire aux moyens quasi illi­­mi­­tés qui est à l’œuvre.

Un empire qui chan­­cela lors de la dislo­­ca­­tion de l’URSS, mais ne sombra pas… À l’aube de la décen­­nie 1990, le KGB sabre dans ses programmes de recherche. « Nous avons bruta­­le­­ment cessé d’être finan­­cés, et les deux tiers des employés de Dals­­vyaz ont dû partir », se souvient Koval. Lui aussi quit­­tera le navire. Mais ni lui, ni son chef, Mikhaïl Khitrov, ne sont déci­­dés à raccro­­cher. En 1993, ils montent leur propre entre­­prise, Speech Tech­­no­­logy Center – dépo­­sée sous le nom de Spee­­chPro aux États-Unis. Les deux acolytes tente­­ront même leur chance dans le monde civil, en déve­­lop­­pant notam­­ment un livre audio pour la Société des aveugles et malvoyants.

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Les locaux de Dals­­vyaz à Moscou

Mais bien vite, leurs vieilles connais­­sances des services de sécu­­rité se rappellent à leur souve­­nir. Un premier contrat est signé avec le minis­­tère de l’In­­té­­rieur pour conce­­voir un outil d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion par phono­s­co­­pie. Puis vient le tour du FSB, deman­­deur d’un micro­­phone capable d’iso­­ler la voix du bruit de fond. La petite entre­­prise de Koval ne cesse de croître. Au tour­­nant des années 2000, elle emploie près de 350 personnes ; soit plus encore que l’ex-unité secrète de Dals­­vyaz. « Je ne peux pas divul­­guer la nature de notre colla­­bo­­ra­­tion avec les services », explique Koval. « Mais tout a repris comme au bon vieux temps. Ce qu’on faisait à l’époque, on le refait aujourd’­­hui. » À l’en croire, sa société serait déten­­trice de tech­­no­­lo­­gies aux capa­­ci­­tés uniques. Un dispo­­si­­tif en mesure d’em­­ma­­ga­­si­­ner une foule de données biomé­­triques, de l’échan­­tillon de voix à la simple photo­­gra­­phie, puis d’éta­­blir une corres­­pon­­dance avec un indi­­vidu précis. Le système de recon­­nais­­sance vocale, quant à lui, peut iden­­ti­­fier un locu­­teur en décom­­po­­sant les carac­­té­­ris­­tiques physiques de sa voix, quels que soient la langue, le dialecte ou l’ac­cent.

Saint-Péters­­bourg, janvier 2012. Par une de ces maus­­sades jour­­nées d’hi­­ver au froid mordant, nous retrou­­vons Sergueï Koval dans un café presque désert aux abords de la station de métro Tcher­­ny­­chevs­­kaïa. Avec force enthou­­siasme, il nous relate la trame des événe­­ments récents. Quelques mois plus tôt, en septembre 2011, Gazprom­­bank, la troi­­sième plus grosse banque de Russie, se portait acqué­­reur de 35 % de Spee­­chPro. Cet inves­­tis­­se­­ment porte en réalité le sceau d’un certain Youri Kovalt­­chouk ; Gazprom­­bank est l’une des proprié­­tés de son vaste empire écono­­mique. Mais surtout, l’oli­­garque est au cœur du pouvoir, plus proche encore que ne le sont les services secrets. Il n’est autre qu’un des hommes de confiance du premier ministre d’alors, Vladi­­mir Poutine.

Révé­­la­­tions

Nombre de scien­­ti­­fiques et d’in­­gé­­nieurs origi­­naires des pays de l’ex-URSS connurent une trajec­­toire analogue à celle de Koval. Tous présentent cette façon de penser façon­­née par l’État, cet assen­­ti­­ment condi­­tionné quant à l’em­­ploi qui était fait de leurs inven­­tions. Éminent histo­­rien au Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy et spécia­­liste de la science sovié­­tique, puis russe, Loren Graham nous livre un début d’ex­­pli­­ca­­tion : « Contrai­­re­­ment à la grande majo­­rité de leurs homo­­logues occi­­den­­taux, les cher­­cheurs russes ne s’in­­té­­ressent guère aux problé­­ma­­tiques éthiques ou morales de leur travail. »

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Le maté­­riel de Speech Tech­­no­­logy Center

« À l’époque sovié­­tique, les scien­­ti­­fiques compre­­naient rapi­­de­­ment que le fait de soule­­ver des ques­­tions morales était consi­­déré comme de la “sédi­­tion” par les auto­­ri­­tés, et qu’ils seraient punis en consé­quence. Alors, ils appre­­naient à se tenir cois. Au fil du temps, cette soumis­­sion silen­­cieuse s’en­­ra­­ci­­nait si profon­­dé­­ment qu’elle en deve­­nait un réflexe profes­­sion­­nel. L’Union sovié­­tique a beau avoir disparu depuis belle lurette, ces compor­­te­­ments ont perduré. » 

« La forma­­tion des ingé­­nieurs en Russie se concentre presque exclu­­si­­ve­­ment sur l’in­­gé­­nie­­rie pure, et ne fait que survo­­ler les sujets philo­­so­­phiques ou sociaux », ajoute l’his­­to­­rien. « Aux États-Unis, nous sommes confron­­tés au même écueil ; quoique dans une mesure large­­ment moindre. Par exemple, il faut savoir que le MIT – où j’en­­seigne – impose à ses étudiants de suivre un cours de litté­­ra­­ture et de sciences humaines à chaque semestre, et ce tout au long de leurs quatre années d’études. Ils y apprennent ce qu’est le sens moral et l’éthique ; ce qu’une forma­­tion pure­­ment tech­­nique ne trai­­te­­rait pas. Ces ensei­­gne­­ments ont un réel impact – ils conduisent l’élite scien­­ti­­fique de demain à s’in­­ter­­ro­­ger, à prendre toute la mesure de ses futures respon­­sa­­bi­­li­­tés sociales. Nos écoles d’in­­gé­­nieurs ont bien compris cet enjeu de société, et nombre d’entre elles se sont dotées d’un dépar­­te­­ment d’études des sciences et tech­­no­­lo­­gies pour abor­­der toutes ces ques­­tions. »

Anatoli Levent­­chouk est un de ces virtuoses de l’in­­for­­ma­­tique. Dans le courant des années 1990, il fut l’un des archi­­tectes de Relcom, le tout premier four­­nis­­seur d’ac­­cès à Inter­­net en Russie. Un temps, il travailla pour le gouver­­ne­­ment. Son constat est éloquent : « Je mets en garde mes étudiants de ne pas travailler dans l’in­­gé­­nie­­rie des systèmes pour le compte de l’État. Ça peut être très dange­­reux. Quand on est à la solde du gouver­­ne­­ment, il est conseillé d’avoir des valeurs soli­­de­­ment ancrées et de savoir dire non. S’ils vous recrutent comme ingé­­nieur système, vous fini­­rez par ériger des prisons. Mettons qu’on vous charge de contrer une mena­­ce… Un ingé­­nieur, ça circons­­crit la menace sous une chape de plomb, une prison. On éteint tout. Plus de son, plus d’image. C’est comme ça que ça se passe. »

Levent­­chouk cessera de coopé­­rer avec les services gouver­­ne­­men­­taux en 2006. Il se recon­­ver­­tit comme profes­­seur à l’Ins­­ti­­tut de physique et de tech­­no­­lo­­gie de Moscou, l’uni­­ver­­sité où sont formés les futurs ingé­­nieurs nucléaires du pays. Levent­­chouk a des idées neuves et l’am­­bi­­tion de dépous­­sié­­rer l’en­­sei­­gne­­ment tradi­­tion­­nel ; aussi exhorte-t-il ses étudiants à déve­­lop­­per sans relâche leur curio­­sité intel­­lec­­tuelle, à se forger une conscience poli­­tique. Mais la riposte des chiens de garde de l’ins­­ti­­tu­­tion univer­­si­­taire ne tarde pas. En avril 2013, une lettre ouverte est publiée sur le réseau social LiveJour­­nal.com. On l’ac­­cuse de propa­­ger un ensei­­gne­­ment et des valeurs « fascistes », et d’œu­­vrer à détruire « l’hé­­ri­­tage de l’école sovié­­tique ». Les auteurs du réqui­­si­­toire ne s’ar­­rêtent pas là. Ils demandent aux parle­­men­­taires de la Douma d’en­­ga­­ger une procé­­dure auprès du procu­­reur géné­­ral de Russie, afin qu’une enquête soit dili­­gen­­tée contre ce profes­­seur aux « idées pro-occi­­den­­tales » qu’on soupçonne d’être un agent de l’étran­­ger. Cette cabale en est la preuve mani­­feste, les vieux réflexes sovié­­tiques n’ont pas pris une ride. Gare à quiconque s’écar­­tera de la stricte ortho­­doxie scien­­ti­­fique.

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Dans les faubourgs de Saint-Péters­­bourg, un centre d’af­­faires ruti­­lant est sorti de terre. Une société bapti­­sée « Protei » y a établi ses quar­­tiers. En 2011, lorsque nous leur avions rendu visite, leurs bureaux n’étaient encore qu’un fatras de tables et de câbles enche­­vê­­trés – ils venaient tout juste d’y emmé­­na­­ger. Mais, déjà, plusieurs États s’in­­té­­res­­saient de près à cette petite société.

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Protei au Mobile World Congress de Barce­­lone en 2015

Car Protei vend un maté­­riel sensible, à même d’étendre le réseau Sorm à des pays comme le Kaza­­khs­­tan et l’Ouz­­bé­­kis­­tan. Sorm est une créa­­tion de l’ex-KGB, une toile d’arai­­gnée qui n’a cessé d’évo­­luer pour inter­­­cep­­ter toute forme de commu­­ni­­ca­­tion, du télé­­phone au trafic Inter­­net ; une béné­­dic­­tion pour des régimes assez peu portés sur les droits de l’homme. En décembre 2011, le site lanceur d’alerte WikiLeaks et l’ONG Privacy Inter­­na­­tio­­nal lançaient le projet Spy Files – sorte d’in­­ven­­taire à la Prévert de toutes les entre­­prises impliquées dans le commerce de systèmes de surveillance. Au nombre des mis à l’in­­dex, on trouve pour l’es­­sen­­tiel des socié­­tés britan­­niques, israé­­liennes, alle­­mandes et améri­­caines, mais Spee­­chPro et Protei y figurent en bonne place.

Les révé­­la­­tions de WikiLeaks ne semblent guère émou­­voir Vadim Seke­­rech, le fleg­­ma­­tique quadra­­gé­­naire à la tête de la divi­­sion Sorm de Protei. « Je n’y ai prêté aucune atten­­tion », tranche-t-il. Comme d’autres ingé­­nieurs russes, ce diplômé de mathé­­ma­­tiques appliquées a fait son trou dans le petit monde de la surveillance secrète. Et comme tant d’autres de ses pairs, il a toujours fait fi de l’éthique et de la morale dans l’ac­­com­­plis­­se­­ment de son travail. « Je n’ai pas pris la peine de lire ce rapport, parce que toute cette affaire m’in­­dif­­fère. Nous, que je sache, on ne fabrique pas des micros espions ou des mouchards. Et puis… de toute façon, les tech­­nos qu’on déve­­loppe, on est loin d’être les seuls à travailler dessus. » Quelques mois plus tard, Seke­­rech nous envoya ce cour­­riel : « Beau­­coup d’af­­faires crimi­­nelles sont réso­­lues grâce à la tech­­no­­lo­­gie. C’est un fait, une évidence, que n’im­­porte quel système peut être détourné à des fins condam­­nables. Mais ceux qui les conçoivent n’y sont pour rien. »

En d’autres termes : « Nous, on ne fait que four­­nir le maté­­riel. »


Traduit de l’an­­glais par Florian Martin d’après un extrait du livre The Red Web: The Struggle Between Russia’s Digi­­tal Dicta­­tors and the New Online Revo­­lu­­tio­­na­­ries, paru chez PublicAf­­fairs.

Couver­­ture : Le Krem­­lin, de nuit.

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