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par Andrei Soldatov | 16 novembre 2015

Extrait du livre The Red Web: The Struggle Between Russia’s Digi­tal Dicta­tors and the New Online Revo­lu­tio­na­ries, paru chez PublicAf­fairs.

Le système Abachine

Moscou, 27 mai 2011. Le grand ciel lumi­neux de cette fin de prin­temps est trom­peur, la soirée s’an­nonce encore glaciale. À l’est de la ville, une foule dense commence à s’ag­glu­ti­ner au pied du stade du Loko­mo­tiv, l’un des grands clubs de foot­ball de la capi­tale russe. C’est soir de match à Moscou. Le Loko­mo­tiv s’ap­prête à rece­voir le FK Anji Makhat­ch­kala, une équipe venue du loin­tain Daghes­tan. Le coup d’en­voi sera donné en début de soirée, afin que les suppor­ters puissent rallier l’antre du Loko­mo­tiv dès la sortie des bureaux.

Le FK Anji peut comp­ter sur le soutien d’une cohorte de fans incon­di­tion­nels. Plus de 1 500 d’entre eux ont fait le long voyage depuis les rives de la mer Caspienne. L’ar­ri­vée massive de ces suppor­ters daghes­ta­nais n’est pas sans susci­ter quelque appré­hen­sion chez les Mosco­vites. Ces jeunes hommes – presque tous ont la ving­taine ou la tren­taine – viennent tout droit du Caucase septen­trio­nal, une région qui laisse aux Russes un souve­nir cuisant. Il y a peu, l’ar­mée russe y a mené deux violentes guerres de contre-insur­rec­tion contre des rebelles tchét­chènes. Alors qu’ils se pressent devant les grilles du stade, tickets en main, on les dirige vers une entrée située un peu à l’écart. Des poli­ciers les y attendent, ainsi qu’un détec­teur de métaux d’ap­pa­rence très banale.

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Le stade Central Loko­mo­tiv

La file de suppor­ters ne prête guère atten­tion à l’objec­tif braqué sur chacun d’eux, à mesure qu’ils s’ap­prochent du détec­teur de métaux. La caméra se fige sur chaque visage s’of­frant à elle, en empri­sonne les contours dans un halo numé­rique verdâtre, puis en carto­gra­phie rapi­de­ment chaque trait, chaque signe distinc­tif, comme la distance entre les deux yeux. En une frac­tion de seconde, l’ap­pa­reil photo s’en­clenche, captu­rant une rafale de clichés.

Assis non loin du détec­teur, un opéra­teur de la société Lada­kom-Service pianote sur un ordi­na­teur portable. Sur son écran défilent en temps réel les images enre­gis­trées par la caméra. Dans une autre fenêtre, les visages mitraillés s’af­fichent les uns après les autres, tandis qu’un algo­rithme les compare avec ceux de la base de données gouver­ne­men­tale des passe­ports. Lorsqu’une concor­dance est établie, photo­gra­phie et fiche d’iden­tité appa­raissent au bas de l’écran. Le gouver­ne­ment dispose désor­mais d’un portrait récent de l’in­di­vidu, et d’une preuve formelle de sa présence au stade Central Loko­mo­tiv. Autant d’élé­ments que l’État pourra utili­ser à sa guise, à toutes fins qu’il jugera utiles. Personne n’a eu vent du fichage en règle dont il avait été l’objet ce soir-là.

Ces jeunes hommes du Nord-Caucase étaient montés à la capi­tale à seule fin d’as­sis­ter à un match de foot­ball ; du moins, le croyaient-ils. En réalité, ils venaient de tomber dans les rets d’un système de surveillance ultra-moderne, et poten­tiel­le­ment omni­scient.

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La station Okhotny Riad

Depuis 2011, les services de sécu­rité de la Fédé­ra­tion de Russie ont élargi tous azimuts le champ d’ap­pli­ca­tion de la recon­nais­sance faciale. Cette tech­no­lo­gie ne sert plus seule­ment à pister les crimi­nels, mais bien n’im­porte quel citoyen ; en tout lieu et en toute circons­tance. C’est préci­sé­ment en 2011 que Lada­kom-Service a déployé ses camé­ras à recon­nais­sance faciale dans le vaste hall d’Okhotny Riad, l’une des stations les plus fréquen­tées du métro mosco­vite. L’en­droit est stra­té­gique à plus d’un titre, à un jet de pierre de la Douma et des tours du Krem­lin, et au coin de l’une des artères les plus passantes de la capi­tale. À peine un usager du métro a-t-il posé le pied sur l’es­ca­la­tor que son visage est traqué par les camé­ras ; une série d’images sont prises à la volée, et aussi­tôt expé­diées vers les serveurs des services de sécu­rité. Là encore, nul n’est informé que ses faits et gestes viennent d’être enre­gis­trés.

Ce système est l’œuvre d’un certain Alexan­der Abachine, le direc­teur géné­ral de Lada­kom-Service. L’homme n’est autre qu’un ancien du rensei­gne­ment mili­taire russe. Douze années durant, il a travaillé à perfec­tion­ner cette tech­no­lo­gie, tout en tissant sa toile dans le pays. L’ex-barbouze a écumé tout ce que la Russie compte de gares, d’aé­ro­ports et de stades pour y instal­ler ses camé­ras. Une idée fixe l’ha­bite, faire de la recon­nais­sance faciale une arme au service du main­tien de l’ordre – partout, jusque dans les écoles et les immeubles d’ha­bi­ta­tion. Le bien-fondé de sa mission, il le puise pour partie dans son propre vécu. Abachine fut un jour victime d’un cambrio­lage ; il s’at­tela alors à éplu­cher les bandes des camé­ras de surveillance, qu’il confronta aux bases de données des services gouver­ne­men­taux. L’iden­tité des malfrats eut tôt fait d’émer­ger…

Le patron de Lada­kom-Service se plaît à souli­gner que son dispo­si­tif a atteint un tel degré de sophis­ti­ca­tion qu’il est capable de captu­rer dix millions d’images en moins de sept secondes. Ces visages numé­ri­sés par milliers sont direc­te­ment envoyés au poste de contrôle du métro, mais égale­ment aux minis­tères des Situa­tions d’ur­gence et de l’In­té­rieur, ainsi qu’au Service fédé­ral de sécu­rité, mieux connu sous le nom de FSB.

La genèse du système d’Alexan­der Abachine permet de lever un coin du voile sur une discrète survi­vance de l’ère sovié­tique : aujourd’­hui comme hier, les services de sécu­rité de l’État n’ont jamais cessé de mettre à contri­bu­tion la matière grise du pays pour déve­lop­per leurs outils de surveillance. Les cher­cheurs sovié­tiques ne se préoc­cu­paient que des seules capa­ci­tés de leurs systèmes, sans jamais inter­fé­rer dans l’em­ploi qui en était fait ensuite.

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Les quar­tiers géné­raux du FSB à Moscou

Dals­vyaz & Spee­chPro

Le Parti commu­niste avait le mono­pole de la puis­sance publique et ne pouvait souf­frir la moindre concur­rence. Un strict carcan était imposé à chaque caté­go­rie de la popu­la­tion, et les ingé­nieurs ne faisaient aucu­ne­ment excep­tion à la règle. Ils devaient se plier à la feuille de route de l’État et satis­faire ses exigences tech­niques – sans discus­sion. Pour gravir les éche­lons, il n’y avait d’autre choix que de mener un projet en se gardant d’émettre des réserves quant à sa fina­lité. Les ingé­nieurs sovié­tiques rece­vaient une forma­tion scien­ti­fique de pointe, mais spécia­li­sée à l’ex­cès ; de sorte qu’ils restaient dans une igno­rance quasi totale des sciences humaines et sociales.

Contrai­re­ment aux méde­cins, les ingé­nieurs n’étaient pas initiés aux ques­tions de philo­so­phie ou d’éthique. Ils étaient desti­nés à n’être que les servi­teurs tech­niques du Parti. Des géné­ra­tions d’in­gé­nieurs travaillèrent toute leur vie sans réelle notion de ce que pouvait être la chose poli­tique. Ces cher­cheurs vouaient leur carrière entière à rele­ver les immenses défis tech­no­lo­giques impo­sés par l’État. Cet ordre des choses stric­te­ment établi, ils l’ap­prou­vaient sans bargui­gner. Leur rigo­risme scien­ti­fique ne les portait guère à adhé­rer au concept de liberté. L’ef­fon­dre­ment de l’em­pire sovié­tique et ses réper­cus­sions en cascade ne firent que les confor­ter dans ce mani­chéisme. Les coupes sombres dans les dépenses mili­taires frap­pèrent de plein fouet les ingé­nieurs appar­te­nant au gigan­tesque complexe mili­taro-indus­triel ; nombre d’entre eux furent lais­sés au bord du chemin sans autre forme de procès. De ce chaos émer­gea un ressen­ti­ment tenace. Pour cette popu­la­tion sacri­fiée, il ne pouvait y avoir qu’un seul respon­sable : l’Oc­ci­dent.

Sergueï Koval est l’un de ces lais­sés-pour-compte. En 1973, il sort diplômé du dépar­te­ment de physique de l’uni­ver­sité d’État de Lenin­grad, avant d’être recruté par un centre de recherche en acous­tique, sa spécia­lité. Un centre d’un genre parti­cu­lier, qui dissi­mule en réalité un discret labo­ra­toire mili­taire spécia­lisé dans les commu­ni­ca­tions. Koval y intègre rapi­de­ment sa branche la plus secrète, celle qui a pour mission de mettre au point une tech­no­lo­gie de recon­nais­sance vocale (un système d’avant-garde, qui doit permettre au KGB d’iden­ti­fier des personnes par leurs seules conver­sa­tions télé­pho­niques). À la chute de l’Union sovié­tique, Koval et ses collègues passent dans le secteur privé avec armes et bagages, bien déci­dés à tirer profit de leur exper­tise. Les années 1990 voient leur petite affaire pros­pé­rer. Et pour cause ; leur prin­ci­pal client n’est autre que le FSB – ainsi que d’autres services de sécu­rité fédé­raux. Sa colla­bo­ra­tion avec les services secrets, sovié­tiques puis russes, ne lui posa jamais le moindre cas de conscience.

Sous la férule de Staline, l’ap­pa­reil sécu­ri­taire sovié­tique avait une manière radi­cale de mener à bien ses recherches secrètes.

Nous avons demandé à Koval s’il s’in­ter­ro­geait sur les impli­ca­tions morales de son métier. Nous l’avons aussi ques­tionné sur le fait que des dicta­tures fassent usage de sa tech­no­lo­gie pour liqui­der des dissi­dents. Sa réponse fut tout en nuances : « Tout ce bara­tin sur ces systèmes qui permet­traient d’ar­rê­ter des oppo­sants poli­tiques, c’est des conne­ries », assène-t-il. « C’est de la guerre psycho­lo­gique, typique de celle que les Améri­cains emploient contre leurs adver­saires. Si vous voulez mon avis, je pense que tous ces argu­ments sur les droits de l’homme, c’est de l’hy­po­cri­sie pure et simple. »

Non sans fierté, Koval énumère les pays qui ont déjà recours à son système de recon­nais­sance vocale : le Kaza­khs­tan, le Kirghi­zis­tan, l’Ouz­bé­kis­tan, la Biélo­rus­sie – tous sont des régimes répres­sifs issus de l’URSS –, ainsi que l’Ara­bie saou­dite, l’Al­gé­rie, le Yémen et la Turquie. Il n’a aucun scru­pule quant à l’éven­tua­lité que sa tech­no­lo­gie puisse être utili­sée contre des jour­na­listes, des oppo­sants poli­tiques ou des mili­tants des droits de l’homme. « Qu’est-ce qu’on peut y faire ? » plaide-t-il. « Nous, on ne fait que four­nir le maté­riel. C’est un outil qui a été déve­loppé dans le simple but de main­te­nir l’ordre public. Certes, on peut aussi s’en servir contre des personnes qui n’ont rien à se repro­cher. Mais d’une manière ou d’une autre, ces États fini­ront par avoir accès à ces tech­no­lo­gies de surveillance, que ce soit nous qui leur four­nis­sions ou pas… Et puis, si des gouver­ne­ments écoutent les conver­sa­tions des gens, ce n’est pas le micro­phone qui est à blâmer ! »

Sous la férule stali­nienne des années 1930 et 1940, l’ap­pa­reil sécu­ri­taire sovié­tique avait une manière radi­cale de mener à bien ses recherches secrètes. Plutôt que de recru­ter les cerveaux dont ils avaient besoin, les services plaçaient tout bonne­ment les cher­cheurs en état d’ar­res­ta­tion et les embas­tillaient dans des infra­struc­tures spéciales – qu’on appe­lait chara­ch­kas —, coupées du monde exté­rieur et soli­de­ment gardées. Ingé­nieurs et scien­ti­fiques qui y travaillaient étaient forte­ment inci­tés à produire des résul­tats rapides, sous peine d’être dépor­tés en camps de travail s’ils avaient le malheur d’échouer. À la mort du Petit père des peuples en 1953, le système des chara­ch­kas fut aboli, sans toute­fois complè­te­ment dispa­raître. Il mua en un réseau tenta­cu­laire d’ins­ti­tuts de recherche, où des milliers d’in­gé­nieurs sovié­tiques conti­nuèrent d’œu­vrer pour la recherche mili­taire.

En 1960, un scien­ti­fique suédois du nom de Gunnar Fant publie une étude sur l’acous­tique de la voix, s’ap­puyant sur ses travaux au Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy de Boston. Fant est parvenu à décou­per un enre­gis­tre­ment vocal en plusieurs séquences, puis à iden­ti­fier chacune d’elles en usant d’une combi­nai­son de formules physiques et mathé­ma­tiques. Cette étude, traduite en russe quatre ans plus tard, fait naître aussi­tôt une fréné­sie de recherches secrètes en Union sovié­tique. Une telle décou­verte ouvre la voie au déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies nouvelles, et, déjà, Gunnar Fant pressent qu’elle est une arme en deve­nir aux mains d’agences gouver­ne­men­tales. Ses craintes ne tardent pas à se confir­mer.

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Gunnar Fant

Lors d’une visite en Suède en 1970, John Edgar Hoover, le patron du FBI, expose au quoti­dien stock­hol­mois Dagens Nyhe­ter les promet­teuses pers­pec­tives de la recon­nais­sance vocale pour la sûreté de l’État. Gunnar Fant réplique vive­ment, arguant que sa méthode n’est qu’un procédé expé­ri­men­tal encore bien trop impré­cis pour iden­ti­fier qui que ce soit. La critique est aussi cinglante qu’i­nat­ten­due. Le Dagens Nyhe­ter ne se prive pas de mettre en scène l’al­ga­rade, et publie deux portraits à sa une ; celui de Hoover tour­nant osten­si­ble­ment le dos au savant suédois. « Ce montage me présen­tait comme le poten­tiel ennemi numéro un du FBI », écrira Fant quelque temps après.

Les cher­cheurs sovié­tiques ne s’em­bar­rassent pas d’états d’âme de la sorte. Un vaste programme natio­nal est lancé pour donner corps à un système de recon­nais­sance vocale. Des labo­ra­toires ouvrent dans tout le pays, sous la houlette de l’Aca­dé­mie des sciences d’URSS, char­gée d’or­ches­trer les recherches – du moins, offi­ciel­le­ment. Chacun sait que le KGB est en réalité à la manœuvre.

Un labo­ra­toire de Lenin­grad était tout parti­cu­liè­re­ment en pointe : l’Ins­ti­tut de recherche sur les commu­ni­ca­tions à longue distance, commu­né­ment appelé « Dals­vyaz ». C’est ici qu’est engagé Sergueï Koval à sa sortie de l’uni­ver­sité, en 1973. Une carrière logique pour un homme inté­ressé depuis toujours par la science du son – et peut-être aussi par l’ap­pât du gain, car un tel poste offrait un salaire reva­lo­risé de 15 %.

Dals­vyaz était une ruche immense et mysté­rieuse. Offi­ciel­le­ment, ses 10 000 employés dépen­daient d’un obscur minis­tère des Télé­com­mu­ni­ca­tions indus­trielles ; mais l’ar­mée était bel et bien l’unique desti­na­taire de leurs travaux. L’Ins­ti­tut fonc­tion­nait dans le secret le plus total, et, telle une poupée matrio­chka, il abri­tait en son sein une cellule plus secrète encore : l’unité d’acous­tique appliquée. L’ac­cès à ce bureau d’études clan­des­tin était gardé en perma­nence par des cerbères lour­de­ment armés. Quant aux 300 ingé­nieurs qui y travaillaient à huis clos, ils ne répon­daient qu’aux seuls ordres du KGB. Dans les années 1970, l’unité d’acous­tique appliquée de Sergueï Koval était deve­nue le fer de lance de la recherche sur la recon­nais­sance vocale. La quête de cette tech­no­lo­gie avait commencé dès les années 1940 ; ils n’étaient alors que sept scien­ti­fiques à en ébau­cher les prin­cipes fonda­men­taux dans un petit labo d’acous­tique… Trente ans plus tard, c’est un véri­table empire aux moyens quasi illi­mi­tés qui est à l’œuvre.

Un empire qui chan­cela lors de la dislo­ca­tion de l’URSS, mais ne sombra pas… À l’aube de la décen­nie 1990, le KGB sabre dans ses programmes de recherche. « Nous avons bruta­le­ment cessé d’être finan­cés, et les deux tiers des employés de Dals­vyaz ont dû partir », se souvient Koval. Lui aussi quit­tera le navire. Mais ni lui, ni son chef, Mikhaïl Khitrov, ne sont déci­dés à raccro­cher. En 1993, ils montent leur propre entre­prise, Speech Tech­no­logy Center – dépo­sée sous le nom de Spee­chPro aux États-Unis. Les deux acolytes tente­ront même leur chance dans le monde civil, en déve­lop­pant notam­ment un livre audio pour la Société des aveugles et malvoyants.

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Les locaux de Dals­vyaz à Moscou

Mais bien vite, leurs vieilles connais­sances des services de sécu­rité se rappellent à leur souve­nir. Un premier contrat est signé avec le minis­tère de l’In­té­rieur pour conce­voir un outil d’iden­ti­fi­ca­tion par phono­sco­pie. Puis vient le tour du FSB, deman­deur d’un micro­phone capable d’iso­ler la voix du bruit de fond. La petite entre­prise de Koval ne cesse de croître. Au tour­nant des années 2000, elle emploie près de 350 personnes ; soit plus encore que l’ex-unité secrète de Dals­vyaz. « Je ne peux pas divul­guer la nature de notre colla­bo­ra­tion avec les services », explique Koval. « Mais tout a repris comme au bon vieux temps. Ce qu’on faisait à l’époque, on le refait aujourd’­hui. » À l’en croire, sa société serait déten­trice de tech­no­lo­gies aux capa­ci­tés uniques. Un dispo­si­tif en mesure d’em­ma­ga­si­ner une foule de données biomé­triques, de l’échan­tillon de voix à la simple photo­gra­phie, puis d’éta­blir une corres­pon­dance avec un indi­vidu précis. Le système de recon­nais­sance vocale, quant à lui, peut iden­ti­fier un locu­teur en décom­po­sant les carac­té­ris­tiques physiques de sa voix, quels que soient la langue, le dialecte ou l’ac­cent.

Saint-Péters­bourg, janvier 2012. Par une de ces maus­sades jour­nées d’hi­ver au froid mordant, nous retrou­vons Sergueï Koval dans un café presque désert aux abords de la station de métro Tcher­ny­chevs­kaïa. Avec force enthou­siasme, il nous relate la trame des événe­ments récents. Quelques mois plus tôt, en septembre 2011, Gazprom­bank, la troi­sième plus grosse banque de Russie, se portait acqué­reur de 35 % de Spee­chPro. Cet inves­tis­se­ment porte en réalité le sceau d’un certain Youri Kovalt­chouk ; Gazprom­bank est l’une des proprié­tés de son vaste empire écono­mique. Mais surtout, l’oli­garque est au cœur du pouvoir, plus proche encore que ne le sont les services secrets. Il n’est autre qu’un des hommes de confiance du premier ministre d’alors, Vladi­mir Poutine.

Révé­la­tions

Nombre de scien­ti­fiques et d’in­gé­nieurs origi­naires des pays de l’ex-URSS connurent une trajec­toire analogue à celle de Koval. Tous présentent cette façon de penser façon­née par l’État, cet assen­ti­ment condi­tionné quant à l’em­ploi qui était fait de leurs inven­tions. Éminent histo­rien au Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy et spécia­liste de la science sovié­tique, puis russe, Loren Graham nous livre un début d’ex­pli­ca­tion : « Contrai­re­ment à la grande majo­rité de leurs homo­logues occi­den­taux, les cher­cheurs russes ne s’in­té­ressent guère aux problé­ma­tiques éthiques ou morales de leur travail. »

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Le maté­riel de Speech Tech­no­logy Center

« À l’époque sovié­tique, les scien­ti­fiques compre­naient rapi­de­ment que le fait de soule­ver des ques­tions morales était consi­déré comme de la “sédi­tion” par les auto­ri­tés, et qu’ils seraient punis en consé­quence. Alors, ils appre­naient à se tenir cois. Au fil du temps, cette soumis­sion silen­cieuse s’en­ra­ci­nait si profon­dé­ment qu’elle en deve­nait un réflexe profes­sion­nel. L’Union sovié­tique a beau avoir disparu depuis belle lurette, ces compor­te­ments ont perduré. » 

« La forma­tion des ingé­nieurs en Russie se concentre presque exclu­si­ve­ment sur l’in­gé­nie­rie pure, et ne fait que survo­ler les sujets philo­so­phiques ou sociaux », ajoute l’his­to­rien. « Aux États-Unis, nous sommes confron­tés au même écueil ; quoique dans une mesure large­ment moindre. Par exemple, il faut savoir que le MIT – où j’en­seigne – impose à ses étudiants de suivre un cours de litté­ra­ture et de sciences humaines à chaque semestre, et ce tout au long de leurs quatre années d’études. Ils y apprennent ce qu’est le sens moral et l’éthique ; ce qu’une forma­tion pure­ment tech­nique ne trai­te­rait pas. Ces ensei­gne­ments ont un réel impact – ils conduisent l’élite scien­ti­fique de demain à s’in­ter­ro­ger, à prendre toute la mesure de ses futures respon­sa­bi­li­tés sociales. Nos écoles d’in­gé­nieurs ont bien compris cet enjeu de société, et nombre d’entre elles se sont dotées d’un dépar­te­ment d’études des sciences et tech­no­lo­gies pour abor­der toutes ces ques­tions. »

Anatoli Levent­chouk est un de ces virtuoses de l’in­for­ma­tique. Dans le courant des années 1990, il fut l’un des archi­tectes de Relcom, le tout premier four­nis­seur d’ac­cès à Inter­net en Russie. Un temps, il travailla pour le gouver­ne­ment. Son constat est éloquent : « Je mets en garde mes étudiants de ne pas travailler dans l’in­gé­nie­rie des systèmes pour le compte de l’État. Ça peut être très dange­reux. Quand on est à la solde du gouver­ne­ment, il est conseillé d’avoir des valeurs soli­de­ment ancrées et de savoir dire non. S’ils vous recrutent comme ingé­nieur système, vous fini­rez par ériger des prisons. Mettons qu’on vous charge de contrer une mena­ce… Un ingé­nieur, ça circons­crit la menace sous une chape de plomb, une prison. On éteint tout. Plus de son, plus d’image. C’est comme ça que ça se passe. »

Levent­chouk cessera de coopé­rer avec les services gouver­ne­men­taux en 2006. Il se recon­ver­tit comme profes­seur à l’Ins­ti­tut de physique et de tech­no­lo­gie de Moscou, l’uni­ver­sité où sont formés les futurs ingé­nieurs nucléaires du pays. Levent­chouk a des idées neuves et l’am­bi­tion de dépous­sié­rer l’en­sei­gne­ment tradi­tion­nel ; aussi exhorte-t-il ses étudiants à déve­lop­per sans relâche leur curio­sité intel­lec­tuelle, à se forger une conscience poli­tique. Mais la riposte des chiens de garde de l’ins­ti­tu­tion univer­si­taire ne tarde pas. En avril 2013, une lettre ouverte est publiée sur le réseau social LiveJour­nal.com. On l’ac­cuse de propa­ger un ensei­gne­ment et des valeurs « fascistes », et d’œu­vrer à détruire « l’hé­ri­tage de l’école sovié­tique ». Les auteurs du réqui­si­toire ne s’ar­rêtent pas là. Ils demandent aux parle­men­taires de la Douma d’en­ga­ger une procé­dure auprès du procu­reur géné­ral de Russie, afin qu’une enquête soit dili­gen­tée contre ce profes­seur aux « idées pro-occi­den­tales » qu’on soupçonne d’être un agent de l’étran­ger. Cette cabale en est la preuve mani­feste, les vieux réflexes sovié­tiques n’ont pas pris une ride. Gare à quiconque s’écar­tera de la stricte ortho­doxie scien­ti­fique.

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Dans les faubourgs de Saint-Péters­bourg, un centre d’af­faires ruti­lant est sorti de terre. Une société bapti­sée « Protei » y a établi ses quar­tiers. En 2011, lorsque nous leur avions rendu visite, leurs bureaux n’étaient encore qu’un fatras de tables et de câbles enche­vê­trés – ils venaient tout juste d’y emmé­na­ger. Mais, déjà, plusieurs États s’in­té­res­saient de près à cette petite société.

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Protei au Mobile World Congress de Barce­lone en 2015

Car Protei vend un maté­riel sensible, à même d’étendre le réseau Sorm à des pays comme le Kaza­khs­tan et l’Ouz­bé­kis­tan. Sorm est une créa­tion de l’ex-KGB, une toile d’arai­gnée qui n’a cessé d’évo­luer pour inter­cep­ter toute forme de commu­ni­ca­tion, du télé­phone au trafic Inter­net ; une béné­dic­tion pour des régimes assez peu portés sur les droits de l’homme. En décembre 2011, le site lanceur d’alerte WikiLeaks et l’ONG Privacy Inter­na­tio­nal lançaient le projet Spy Files – sorte d’in­ven­taire à la Prévert de toutes les entre­prises impliquées dans le commerce de systèmes de surveillance. Au nombre des mis à l’in­dex, on trouve pour l’es­sen­tiel des socié­tés britan­niques, israé­liennes, alle­mandes et améri­caines, mais Spee­chPro et Protei y figurent en bonne place.

Les révé­la­tions de WikiLeaks ne semblent guère émou­voir Vadim Seke­rech, le fleg­ma­tique quadra­gé­naire à la tête de la divi­sion Sorm de Protei. « Je n’y ai prêté aucune atten­tion », tranche-t-il. Comme d’autres ingé­nieurs russes, ce diplômé de mathé­ma­tiques appliquées a fait son trou dans le petit monde de la surveillance secrète. Et comme tant d’autres de ses pairs, il a toujours fait fi de l’éthique et de la morale dans l’ac­com­plis­se­ment de son travail. « Je n’ai pas pris la peine de lire ce rapport, parce que toute cette affaire m’in­dif­fère. Nous, que je sache, on ne fabrique pas des micros espions ou des mouchards. Et puis… de toute façon, les tech­nos qu’on déve­loppe, on est loin d’être les seuls à travailler dessus. » Quelques mois plus tard, Seke­rech nous envoya ce cour­riel : « Beau­coup d’af­faires crimi­nelles sont réso­lues grâce à la tech­no­lo­gie. C’est un fait, une évidence, que n’im­porte quel système peut être détourné à des fins condam­nables. Mais ceux qui les conçoivent n’y sont pour rien. »

En d’autres termes : « Nous, on ne fait que four­nir le maté­riel. »


Traduit de l’an­glais par Florian Martin d’après un extrait du livre The Red Web: The Struggle Between Russia’s Digi­tal Dicta­tors and the New Online Revo­lu­tio­na­ries, paru chez PublicAf­fairs.

Couver­ture : Le Krem­lin, de nuit.

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