par Andrew Curry | 0 min | 20 septembre 2014

Les scènes gravées sur un mur du temple égyp­­tien de Deir el-Bahari racontent un incroyable voyage mari­­time. Une flotte de cargos trans­­por­­tant des plantes exotiques, des animaux et des essences précieuses, navigue sur de hautes vagues en reve­­nant d’une terre mysté­­rieuse appe­­lée Pount, « la terre des dieux ». Les gravures furent comman­­dées par Hatchep­­sout, la plus grande pharaonne de l’Égypte ancienne, qui régna pendant plus de vingt ans au XVe siècle avant J.-C.. Elle éten­­dait son pouvoir sur quelques 2 millions de personnes et diri­­geait l’un des empires les plus puis­­sants de l’an­­cien monde. La signi­­fi­­ca­­tion exacte de ces gravures détaillées divise les égyp­­to­­logues depuis leur décou­­verte, à la moitié du XIXe siècle. « Certains affirment que le pays de Pount se trou­­vait sur le conti­nent et non près de la mer, ou qu’elle était tout simple­­ment un mythe », explique l’égyp­­to­­logue d’Ox­­ford John Baines. Cepen­­dant, une récente série d’in­­croyables décou­­vertes sur une bande côtière déso­­lée de la mer Rouge a relancé le débat, prou­­vant une fois pour toutes que les talents de bâtis­­seurs des anciens Égyp­­tiens s’ap­­pliquaient aux navires autant qu’aux pyra­­mides.

Une fabu­­leuse décou­­verte

Des archéo­­logues italiens, améri­­cains et égyp­­tiens, qui fouillaient un lagon assé­­ché connu sous le nom de Mersa Gawa­­sis, ont mis à jour les vestiges d’un ancien port, d’où partirent naguère des expé­­di­­tions océa­­niques comme celles d’Hat­­chep­­sout. Une partie des preuves les plus évoca­­trices des prouesses mari­­times des anciens Égyp­­tiens est dissi­­mu­­lée derrière une porte moderne en acier, insé­­rée dans une falaise située à envi­­ron 200 mètres de la côte. À l’in­­té­­rieur se trouve une grotte creu­­sée par l’homme d’en­­vi­­ron 20 mètres de profon­­deur. Des ampoules alimen­­tées par un géné­­ra­­teur au gaz vibrant à l’ex­­té­­rieur illu­­minent des poches de travail : un exca­­va­­teur brosse prudem­­ment le sable et les débris qui recouvrent un tapis de bambou vieux de 3 800 ans ; plus loin, des experts en conser­­va­­tion photo­­gra­­phient des planches de bois, les préservent chimique­­ment et les emballent pour les stocker.

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Le bas-relief de Deir el-Bahari
Quand les Égyp­­tiens navi­­guaient sur la mer Rouge
Crédits : Stéphane Bégoin

Au fond, une porte en contre-plaqué, cade­­nas­­sée, protège une autre grotte. Aussi­­tôt la porte ouverte, une senteur sucrée, lourde et grasse, qui évoque un peu le foin vieilli, enva­­hit l’es­­pace et l’em­­plit de l’odeur de milliers d’an­­nées de décom­­po­­si­­tion. Dans le mince fais­­ceau lumi­­neux d’une lampe fron­­tale, on distingue des tas de rouleaux de corde brune, qui s’étalent dans l’obs­­cu­­rité de cette longue caverne étroite. Certains paquets sont aussi épais que le torse d’un homme, et le plus gros pour­­rait conte­­nir jusqu’à 30 mètres de corde. La corde est faite de papy­­rus, indiquant qu’elle pour­­rait prove­­nir de la vallée du Nil, où les maté­­riaux de ce genre sont communs. Les archéo­­logues l’ont décou­­verte soigneu­­se­­ment enrou­­lée et empi­­lée, d’un geste profes­­sion­­nel proba­­ble­­ment accom­­pli par d’an­­ciens marins avant de quit­­ter la grotte pour la dernière fois. L’ar­­chéo­­logue de l’uni­­ver­­sité de Boston, Kathryn Bard, accom­­pa­­gnée d’une équipe inter­­­na­­tio­­nale, ont décou­­vert six autres cavernes à Mersa Gawa­­sis. Les indices qu’ils ont mis à jour, qui comprennent les plus vieux restes de navires jamais décou­­verts, prouvent l’éten­­due des connais­­sances nautiques des Égyp­­tiens et four­­nissent des indi­­ca­­tions sur l’em­­pla­­ce­­ment du pays de Pount. « Ces nouvelles trou­­vailles écartent tout doute quant au fait que Pount s’at­­tei­­gnait bien par voie mari­­time, dit Baines. Les Égyp­­tiens devaient possé­­der une expé­­rience de la mer consi­­dé­­rable. »

Au matin de Noël 2004, alors que Bard nettoyait ce qu’elle pensait être le mur du fond d’un abri de pierre, sa main est passée au travers du sable.

Pour Bard et son parte­­naire de recherche de toujours, Rodolfo Fatto­­vich, un archéo­­logue de l’Uni­­ver­­sité orien­­tale de Naples, les fouilles en Égypte ne devaient être qu’un projet annexe. Les deux cher­­cheurs ont passé la majeure partie de leur carrière à effec­­tuer des fouilles bien loin au sud de Marsa Gawa­­sis, décou­­vrant les vestiges de l’an­­cienne Aksoum, siège d’un royaume qui connut son apogée aux alen­­tours de 400 av. J.-C., dans ce qui est aujourd’­­hui le nord de l’Éthio­­pie et de l’Éry­­thrée. Quand la guerre civile de dix-sept ans a pris fin en Éthio­­pie, au début des années 1990, Fatto­­vich et Bard étaient parmi les premiers archéo­­logues à reprendre les fouilles. Ils sont tous deux habi­­tués aux situa­­tions déli­­cates. Fatto­­vich se trou­­vait en Éthio­­pie, à Addis-Abeba, quand un coup d’État a renversé la monar­­chie en 1974. Bard, qui est diplômé en art et en archéo­­lo­­gie, a passé un an à faire le trajet par la terre entre le Caire et Cape­­town, un itiné­­raire parfois dange­­reux au milieu des années 1970. Elle arbo­­rait souvent un t-shirt rouge disant « Ne tirez pas – Je suis archéo­­logue. » dans plus de douze langues diffé­­rentes. Leur mission à Aksoum a pris fin avec une autre guerre. En 1998, les combats entre l’Éthio­­pie et l’Éry­­thrée ont éclaté alors que Fatto­­vich et Bard étaient en train de mettre à jour des tombes à seule­­ment 50 km de la fron­­tière. Les archéo­­logue n’ont eu d’autre choix que de fuir, condui­­sant pendant plus de 300 km vers le sud sur une piste étroite, à travers les montagnes éthio­­piennes du Simien. Avec l’ins­­ta­­bi­­lité de l’Éthio­­pie, Fatto­­vich et Bard n’étaient pas sûrs de pouvoir reve­­nir pour­­suivre les fouilles. Ils ont alors décidé de se rendre en Égypte, où les archéo­­logues cher­­chaient depuis long­­temps à prou­­ver l’exis­­tence passée d’un commerce mari­­time dans le pays, et la possible exis­­tence du royaume mythique de Pount. Fatto­­vich, un italien volu­­bile au genou blessé, se souvient alors avoir lu quelque chose à propos de monti­­cules de pierres décou­­verts dans les années 1970, le long de la mer Rouge. « On a décidé d’enquê­­ter, raconte-t-il. Mais en arri­­vant là-bas, le site s’est avéré très déce­­vant. Il n’y avait que quelques sanc­­tuaires, rien de plus. »

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L’hé­­ri­­tage des marins égyp­­tiens
Les tas de cordes de papy­­rus des navi­­ga­­teurs antiques
Crédits

Depuis 2002, ils passaient plusieurs semaines, chaque année, à explo­­rer les falaises de la côte et le lagon assé­­ché, en quête d’un port qui aurait abrité des navires marchands comme ceux décrits sur les gravures murales d’Hat­­chep­­sout. Au matin de Noël 2004, alors que Bard nettoyait ce qu’elle pensait être le mur du fond d’un abri de pierre, sa main est passée au travers du sable, dans un espace vide. En déga­­geant les tas de sable et de pierres, elle a décou­­vert une grotte hémi­s­phé­­rique d’en­­vi­­ron 5 mètres de large sur 2 mètres de haut. L’en­­trée était taillée en rectangle, clai­­re­­ment aména­­gée par l’homme. À l’in­­té­­rieur, les archéo­­logues ont trouvé des débris de jarres, des boîtes en bois de cèdre brisées et cinq meules. Une pote­­rie portant le nom d’Ame­­nem­­hat III, un pharaon qui régna sur l’Égypte en 1800 av. J.-C., aida l’équipe à dater la caverne. Peu après, l’en­­trée d’une autre caverne a été déga­­gée du sable, sous un surplomb de corail. À l’in­­té­­rieur se trou­­vait une pièce qui amoin­­dris­­sait l’im­­por­­tance de la première décou­­verte : une gale­­rie de 4 m 50 de large et de 20 mètres de long, assez grande pour qu’un homme de petite taille s’y déplace sans diffi­­culté. La char­­pente de l’en­­trée de la caverne était renfor­­cée par le bois de vieux bateaux et d’ancres marines en pierre. Les scien­­ti­­fiques tenaient là la première preuve concrète et signi­­fi­­ca­­tive du passé mari­­time de l’Égypte.

L’ex­­pé­­di­­tion

D’autres planches avaient été recy­­clées en rampes, et le sol était couvert de copeaux de bois, lais­­sés là par d’an­­ciens construc­­teurs de navires. Les autres débris compre­­naient des morceaux de tasses, d’as­­siettes, de moules à pain en céra­­mique, ainsi que des arêtes de pois­­sons. Les dimen­­sions de la caverne étaient simi­­laires à celles des baraques d’ou­­vriers stan­­dard, retrou­­vées près des pyra­­mides de Gizeh.

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Les archéo­­logues
Kathryn Bard et Rodolfo Fatto­­vich
Crédits

Durant les sept dernières années, Fatto­­vich et Bard ont décou­­vert les vestiges cachés de la vie quoti­­dienne de cette commu­­nauté de marins, qui s’étalent sur 1 600 mètres autour du port. En plus de huit cavernes, ils ont trouvé les restes de cinq rampes en briques d’ar­­gile, qui ont pu servir à faci­­li­­ter la mise à l’eau des bateaux ; Ils ont aussi trouvé un petit refuge de pierre utilisé pour le range­­ment et la cuisine. Ils travaillaient pendant l’hi­­ver, quand les tempé­­ra­­tures dans le désert ne dépas­­saient pas les 20 degrés et que les vipères veni­­meuses étaient en hiber­­na­­tion. Aucun des deux scien­­ti­­fiques n’avait vrai­­ment envie de travailler dans ces grottes : Fatto­­vich se dit claus­­tro­­phobe et Bard a une sainte horreur des serpents. Les preuves liant Mersa Gawa­­sis à Pount s’ac­­cu­­mulent aussi bien en dehors qu’à l‘in­­té­­rieur des cavernes. À quelques centaines de mètres des falaises, des piles de pierres frag­­men­­tées et de coquillage de quelques mètres de haut témoignent des autels construits au nord de l’en­­trée du port par les marins. On y trouve des pierres gravées d’ins­­crip­­tions qui mentionnent des missions vers le pays de Pount. Du bois et des rames simi­­laires à celle figu­­rant sur les gravures murales d’Hat­­chep­­sout sont retrou­­vés dans le sable à l’in­­té­­rieur et autour des cavernes. La plupart des objets sont criblés de trous faits par des tarets. L’équipe a même décou­­vert des frag­­ments d’ébène et de pote­­ries qui provien­­draient du sud de la mer Rouge, à plus de 1 600 km de là. Et comme si cela n’était pas suffi­­sant, deux planches de syco­­more portant les instruc­­tions pour assem­­bler un navire ont été retrou­­vées parmi les restes de quarante caisses vides, aban­­don­­nées à l’ex­­té­­rieur de l’une des cavernes. L’une d’entre elles présente une inscrip­­tion encore lisible après 3 800 ans : « 8e année sous le règne de Sa Majesté/ le roi de Basse et Haute Égypte … à la vie éter­­nelle/…des merveilles du pays de Pount. » « Il est très rare de trou­­ver tant de preuves qui s’as­­semblent aussi parfai­­te­­ment », assure Bard. Si l’au­­baine de la décou­­verte des vestiges de Mersa Gawa­­sis apporte des réponses, elle en soulève d’autres. Par exemple, comment fonc­­tion­­naient les expé­­di­­tions vers Pount ? Et comment les égyp­­tiens ont-ils réussi à construire des vais­­seaux capables de faire des voyages aller-retour de plus de 3200 km ?

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Dans la chaleur humide de l’une des grottes de Mersa Gawa­­sis, Cheryl Ward déballe un morceau de bois de cèdre gros comme un parpaing. Les cris­­taux de sel incrus­­tés dedans brillent dans la lumière de sa lampe fron­­tale. Ward retourne le bloc dans ses mains et explique qu’il faisait partie de la char­­pente de la coque d’un bateau. D’après sa largeur et sa forme, elle estime que le navire devait mesu­­rer presque 30 mètres de long. « Cette pièce est plus grande que tous les vestiges de bateau égyp­­tien qu’on a trou­­vés jusque là, peu importe l’en­­droit », dit-elle.

« Les Égyp­­tiens ont construit des navires qui pouvaient être démon­­tés, et cela les rend uniques en leur genre. » – Cheryl Ward

Ward, une archéo­­logue mari­­time de l’uni­­ver­­sité Coas­­tal Caro­­lina à Conway, en Caro­­line du sud, a passé trois ans à construire la repro­­duc­­tion gran­­deur nature d’un des bateaux qui auraient pu séjour­­ner dans le lagon de Mersa Gawa­­sis. Ward est persua­­dée que contrai­­re­­ment aux navires modernes, qui sont construits autour d’un cadre inté­­rieur solide, les vais­­seaux égyp­­tiens n’étaient formés que d’une seule gigan­­tesque coque. Cette construc­­tion étrange implique que le bateau exigeait des planches beau­­coup plus large pour se tenir. Le bois était taillé plus épais, avec suffi­­sam­­ment de largeur supplé­­men­­taire pour résis­­ter aux trous de tarets. Certains morceaux de navires conser­­vés dans les grottes de Mersa Gawa­­sis font plus de 30 cm d’épais­­seur. « L’une des carac­­té­­ris­­tique de l’ar­­chi­­tec­­ture égyp­­tienne est le carac­­tère exces­­sif des dimen­­sions, explique Ward. Ces mesures préven­­tives ont aussi été prises lors de la construc­­tion de ces navires. » L’ex­­pé­­rience archéo­­lo­­gique de Ward a néces­­sité 60 tonnes de bois de sapin Douglas pour rempla­­cer le cèdre du Liban utilisé par les anciens égyp­­tiens. Les navires égyp­­tiens étaient égale­­ment parti­­cu­­liers car ils étaient tenus par des assem­­blages de tenons et mortaises, et des systèmes de languettes et de fentes qui ne néces­­si­­taient pas de métal et pouvaient être montés et démon­­tés faci­­le­­ment. Pour rendre le tout plus solide, chaque pan de bois était découpé avec des courbes qui s’em­­boî­­taient dans celles du pan suivant, un peu comme des pièces de puzzle. « Depuis le départ, les Égyp­­tiens ont construit des navires qui pouvaient être démon­­tés, et cela les rend uniques en leur genre, dit Ward. Ils utili­­saient la forme des planches pour main­­te­­nir chaque pièce en place. » Suivis de près par un bateau de secours, Ward et son équipe de vingt-quatre personnes – dont ses deux fils – ont navi­­gué sur leur repro­­duc­­tion de 20 mètres de long, bapti­­sée Min of the Desert, sur la mer Rouge. Ils ont pris la mer à Safaga, un port moderne situé non loin de Mersa Gawa­­sis. L’équipe n’avait pas de grandes ambi­­tions : la première fois qu’il a vu le bateau, le capi­­taine au long cours qui a pris le comman­­de­­ment de ce voyage de deux semaines a comparé cette large embar­­ca­­tion au fond plat à un « sala­­dier en bois géant ».

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L’ex­­pé­­di­­tion
Le Min of the Desert en pleine mer
Crédits : Stéphane Bégoin

Pour­­tant, une fois sur l’eau, le bateau s’est révélé très manœu­­vrable et rapide. Pendant un orage inat­­tendu, il a dû faire face à des vagues hautes de 3 mètres et affron­­ter des vents de 40 km/h. Les deux énormes rames de direc­­tion à l’ar­­rière de la coque l’ont aidé à main­­te­­nir le cap. « Pendant les tempêtes, le bateau surfe, tout simple­­ment », se souvient Ward, mimant une planche avec sa main. À un moment donné, le bateau a atteint la vitesse de 9 nœuds, avec la plupart de ses voiles enrou­­lées, ce qui est envi­­ron trois fois plus rapide qu’un bateau à voile moderne. Pas mal pour une embar­­ca­­tion taillée avec des outils de pierre et de cuivre. Malgré les preuves de talent et de savoir-faire trou­­vées dans les cavernes de Mersa Gawa­­sis, les expé­­di­­tions mari­­times restaient un moyen excep­­tion­­nel de faire du commerce pour l’an­­cienne Égypte, né de la néces­­sité d’ob­­te­­nir des matières premières exotiques. Durant la majeure partie de l’his­­toire égyp­­tienne, les marchan­­dises étaient impor­­tées du pays de Pount via des routes cara­­va­­nières bien établies depuis le haut Nil et à travers le désert orien­­tal, avant de passer par l’ac­­tuel Soudan. Le moment où le port de Mersa Gawa­­sis commença à être utilisé corres­­pond à la période durant laquelle un nouveau royaume hostile, situé au sud, coupa l’Égypte de ses réserves d’es­­sences aroma­­tiques et de résine. « S’ils avaient pu passer par la terre, cela aurait été beau­­coup plus simple que de faire venir du bois du Liban, construire des bateaux dans le Haut Nil, les démon­­ter et les trans­­por­­ter à travers le désert, explique Bard. Ils n’étaient pas idiots, personne ne cherche à choi­­sir la solu­­tion la plus compliquée. Mais pour des raisons géopo­­li­­tiques, ils n’avaient pas d’autre choix. »

Le pays de Pount

En se basant sur la vitesse atteinte par le Min of the Desert pendant son voyage expé­­ri­­men­­tal, Ward estime que l’en­­tre­­prise prenait au moins quatre mois, sinon plus : un mois pour assem­­bler les bateaux, un mois pour voguer vers Pount, un mois et demi ou plus pour reve­­nir avec des vents contraires, et un dernier mois pour démon­­ter les bateaux et se prépa­­rer pour le trek de retour à travers le désert. Fatto­­vich pense qu’il n’y a eu que quinze à vingt expé­­di­­tions en 400 ans, soit une tous les vingt ans. Même pour une civi­­li­­sa­­tion qui a construit les pyra­­mides, ces expé­­di­­tions repré­­sen­­taient un énorme chal­­lenge logis­­tique. Le chan­­tier naval le plus proche se trou­­vait à Qena, une cité sur le Nil située non loin des temples de Louxor, Karnak et Thèbes. À 650 km au sud du Caire actuel, Qena était le port du Nil le plus proche de la mer Rouge et proba­­ble­­ment le point de départ des expé­­di­­tions vers le pays de Pount.

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Merveilles du pays de Pount
Des émis­­saires d’Hat­­chep­­sout de retour d’ex­­pé­­di­­tion
Crédits

Depuis Qena, les expé­­di­­tions devaient traver­­ser 160 km de désert vers l’est, en suivant des canaux – ou wadis – creu­­sés par de rares orages, avant d’ar­­ri­­ver à la côte. Mersa Gawa­­sis consti­­tuait un point d’ar­­rêt inter­­­mé­­diaire où les voya­­geurs pouvaient assem­­bler à nouveau les bateaux et se prépa­­rer pour le long périple vers le sud. De nos jours, la côte égyp­­tienne de la mer Rouge est quasi­­ment dénuée de vie, la plage n’étant qu’une exten­­sion du désert qui s’étend sur 160 km dans les terres jusqu’au Nil. « Nous voilà au milieu de nulle part,  dit Fatto­­vich. Pour les Égyp­­tiens, c’était l’équi­­valent de ce que sera pour nous une base lunaire dans un siècle – très étrange, très diffi­­cile. » Le port, choisi avec précau­­tion, présen­­tait plusieurs atouts pour les anciens marins. Il se trou­­vait à l’abri du vent et des vagues, était assez profond pour éloi­­gner le danger que repré­­sen­­taient les récifs qui bordent la côte de la mer Rouge, et ses barrières de corail fossi­­lisé pouvaient être déga­­gées faci­­le­­ment. Pour parfaire le tout, Mersa Gawa­­sis était une sorte d’oa­­sis marine. Des débris orga­­niques, retrou­­vés autour et à l’in­­té­­rieur des grottes, permettent aux archéo­­logues de recons­­ti­­tuer un envi­­ron­­ne­­ment très diffé­rent des éten­­dues de sable et de pierres qu’on peut obser­­ver de nos jours. L’en­­trée du bras de mer était autre­­fois bordée de mangroves et de roseaux. Ces eaux calmes étaient parfaites pour mettre les bateaux à l’eau. « Il y a 4 000 ans, c’était un port idéal. C’est un endroit rêvé pour construire des bateaux, explique Bard. Et c’est ici que la distance entre Qena et la mer Rouge est la plus courte. » Comme pour les missions spatiales actuelles, les expé­­di­­tions devaient être entiè­­re­­ment auto­­suf­­fi­­santes. Si les équipes avaient trouvé des sources d’eau fraîche proches des cavernes, tout le reste devait être ache­­miné par le désert. Les navires eux-mêmes devaient être démon­­tés planche par planche et proba­­ble­­ment char­­gés à dos d’âne pour ces longs voyages. Chaque expé­­di­­tion empor­­tait avec elle non seule­­ment les bateaux, mais aussi des réserves en nour­­ri­­ture, corde, outils et provi­­sions suffi­­santes pour faire le voyage vers le sud. Tout ceci deman­­dait des moyens humains fara­­mi­­neux. Une inscrip­­tion retrou­­vée sur une pierre en haut de la falaise commé­­more une expé­­di­­tion lancée autour de 1950 av. J.-C.. Elle détaille une force de travail qui compre­­nait 3 756 hommes, dont 3 200 ouvriers enrô­­lés. « Ces opéra­­tions étaient chères et compliquées pour l’Égypte ancienne », commente Fatto­­vich. Après 400 ans d’uti­­li­­sa­­tion, Mersa Gawa­­sis tomba en désué­­tude. Le port fut proba­­ble­­ment aban­­donné faute d’un niveau d’eau suffi­­sant dans le lagon pour porter les navires. Il est aussi possible que les routes terrestres se soient amélio­­rées, ou que d’autres ports aient été utili­­sés. Les derniers marins à avoir utilisé ce lagon scel­­lèrent leurs cordes et leurs abris derrière des murs de briques d’ar­­gile et de sable, en atten­­dant de prochaines expé­­di­­tions qui n’eurent jamais lieu. Ces cavernes sont restées intactes pendant 4 000 ans.

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Cette année de fouille à Mersa Gawa­­sis pour­­rait bien être la dernière. Le bois retrouvé dans les cavernes à été minu­­tieu­­se­­ment photo­­gra­­phié, nettoyé et conservé sous vide dans des sacs spéciaux, sur des étagères au fond des grottes. Sur les huit cavernes loca­­li­­sées par l’équipe, six ont été entiè­­re­­ment étudiées. Les entrées des deux dernières sont bloquées par des chutes de pierres et de sable. Tenter de les déga­­ger pour­­rait causer l’ef­­fon­­dre­­ment de l’en­­semble. Peu avant la fin de la saison de fouilles, l’équipe a déployé un bras robo­­tique d’un mètre de long armé d’une caméra, construit par un groupe de l’uni­­ver­­sité Carne­­gie Mellon, pour regar­­der à l’in­­té­­rieur.

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L’en­­cens et la myrrhe
Les trésors rame­­nés de Pount auprès de Hatchep­­sout
Crédits : Hans Bern­­hard

Malheu­­reu­­se­­ment, une pile de gravas entas­­sés juste après l’ou­­ver­­ture a empê­­ché le robot de faire son travail ; il n’est pas parvenu à surmon­­ter la pente de 45 degrés. Les concep­­teurs du robot espèrent pouvoir reve­­nir et reten­­ter leur chance avec un design diffé­rent. S’ils font une décou­­verte impor­­tante, d’énormes pièces de bois ou même un navire entier, par exemple, il y a une chance pour que les cavernes soient explo­­rées. Le site fait l’objet d’une surveillance 24 h/24 et Bard assure que les locaux savent qu’ils ne trou­­ve­­ront pas d’or à l’in­­té­­rieur, rien d’autre que de vieux morceaux de bois. Malgré le chaos actuel en Égypte, il devrait donc rester à l’abri des pilleurs. Bard et Fatto­­vich se dirigent main­­te­­nant vers le sud pour une dernière fouille : ils sont déter­­mi­­nés à décou­­vrir la desti­­na­­tion exacte des anciennes expé­­di­­tions. « J’ai passé ma vie entière à cher­­cher le pays de Pount, dit Fatto­­vich. Je voudrais clôtu­­rer ma carrière par une dernière fouille qui permet­­trait de loca­­li­­ser le port de Pount. » Assise sur la plage, à quelques minutes à pieds des grottes, face à de petites vagues qui frappent douce­­ment cette côte caillou­­teuse, Bard raconte qu’elle a étudié des images satel­­lites du sud de la mer Rouge pour poin­­ter les ports qui ont pu être utili­­sés par les marins égyp­­tiens pour le commerce des « merveilles du pays de Pount ». « On réflé­­chit déjà à notre prochaine desti­­na­­tion », dit-elle en regar­­dant le large.


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Egypt’s Ancient Fleet », paru dans Disco­­ver. Couver­­ture : La côte est d’Oman, par Andries Oudshoorn.

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