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Entretien avec Robert Baer, vétéran de la CIA au Moyen-Orient qui remonte aux sources des tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

par Arthur Scheuer | 19 septembre 2019

D’épaisses colonnes de fumée noire s’élèvent vers l’azur saou­dien. Quelques heures plus tôt, vers quatre heures du matin, des bombar­de­ments ont pris pour cible les instal­la­tions de trai­te­ment de pétrole Saudi Aramco à Abqaïq et Khurais, dans l’est du royaume. Une attaque d’une enver­gure jamais vue depuis la première guerre du Golfe.

Les rebelles Houthis du Yémen, soute­nus par l’Iran, reven­diquent l’at­taque aérienne, mais Riyadh n’y croit pas. Pour les auto­ri­tés saou­diennes, il ne fait aucun doute que Téhé­ran est direc­te­ment derrière l’agres­sion. Et elles disent avoir les moyens de le prou­ver.

Le 18 septembre, devant une foule de jour­na­listes venus contem­pler les débris des 18 drones et 7 missiles de croi­sière qui auraient été utili­sés lors des bombar­de­ments, le colo­nel Malki affirme que l’at­taque ne pour­rait pas avoir été perpé­trée par les Houthis. « La preci­sion d’im­pact des missiles de croi­sière a demandé une sophis­ti­ca­tion hors de portée du proxy iranien », tranche-t-il.

Natu­rel­le­ment, l’Iran nie en bloc les accu­sa­tions saoudi-améri­caines et dit de tenir prêt à ripos­ter en cas de repré­sailles suppo­sé­ment injustes. La tension ne saurait être plus élevée entre les deux forces majeures du golfe Persique, d’au­tant que ses racines sont profondes. L’en­tre­tien qui suit éclaire leur nature et permet de comprendre où le conflit commence et où il pour­rait mener.

Robert Baer est un vété­ran de la CIA, pour laquelle il a travaillé durant 21 ans, prin­ci­pa­le­ment au Moyen-Orient. Au cours de cette inter­view, il remonte aux sources du conflit larvé entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran, et sur le rôle que jouent les États-Unis dans ce dange­reux face à face.

Guerre froide

Pourquoi a-t-on souvent l’im­pres­sion que les États-Unis comprennent mal le Moyen-Orient ?

L’avan­tage qu’ont les Français lorsqu’ils parlent du Moyen-Orient, c’est que la France était présente en Afrique du Nord jusqu’en 1962. Aujourd’­hui encore, il y a beau­coup de Français d’ori­gine magh­ré­bine à Paris comme à Londres. En revanche, à Los Angeles ou même à New York, il y en a peu. Il y a des Iraniens mais ce sont tous des anciens parti­sans du Shah. Quant aux Pales­ti­niens de New York, ils se sentent aujourd’­hui plus new-yorkais que Pales­ti­niens.

Robert Baer a servi pendant 21 ans au Moyen-OrientCrédits : Youtube
Robert Baer a servi pendant 21 ans au Moyen-Orient
Crédits : YouTube

Le concept de guerre froide est-il le plus perti­nent pour parler de l’éter­nel conflit larvé entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran ?

Oui. Je reviens de Damas et, avant de partir, j’ai utilisé mes rela­tions au palais prési­den­tiel pour essayer d’en­trer dans une prison car je voulais parler  avec un takfiri. J’au­rais voulu lui deman­der pourquoi ils avaient dyna­mité Palmyre et pourquoi ils avaient gaspillé tant d’ex­plo­sifs. Mais malgré toutes les personnes que j’ai rencon­trées, ça a été une perte de temps. Ils n’avaient aucune inten­tion de me lais­ser entrer en prison. Ils y ont déjà ouvert les portes excep­tion­nel­le­ment pour un jour­na­liste français, mais en temps normal, les Syriens ne donnent à personne l’au­to­ri­sa­tion d’y péné­trer.

Ce dont je suis certain, c’est que la guerre en Syrie est deve­nue une guerre oppo­sant l’Iran et son allié russe aux sunnites wahha­bites et aux Saou­diens. J’ai contacté des Saou­diens sur Skype et je les ai inter­ro­gés sur Falloujah. Ils sont horri­fiés de voir toutes ces personnes massa­crées parce qu’ils s’iden­ti­fient à ces gens – et pas forcé­ment direc­te­ment à l’État isla­mique, mais à ces gens. Ce sont des Saou­diens culti­vés et ils ont la convic­tion que les chiites veulent exter­mi­ner les sunnites, les anni­hi­ler tota­le­ment. Leur objec­tif ultime serait de prendre La Mecque – aussi fou que cela puisse paraître.

La ville de FalloujahCrédits : Wikipédia
La ville de Falloujah
Crédits : Wiki­pé­dia

D’après eux, les chiites pensent que leur temps est enfin venu, et les Iraniens utilisent les Houthis  pour passer par le Yémen. Les Saou­diens sont deve­nus tota­le­ment para­noïaques. Et avec le prix du pétrole, ils dési­rent par-dessus tout renver­ser les chiites à Bagdad, voire même en Iran. Le pétrole est leur seul pouvoir. À cela s’ajoute le fait que les Saou­diens ont la convic­tion que les Iraniens ont tué Rafiq Hariri, leur agent liba­nais.

Il y a assez peu de doute sur le fait que cet atten­tat est l’œuvre du Hezbol­lah, leur proxy liba­nais.

Oui, j’ai vu les preuves lorsque je travaillais au Tribu­nal spécial des Nations unies pour le Liban. Avant la condam­na­tion, elles ont été rendues publiques. Les Saou­diens se sont dit que si l’Iran avait pu tuer Hariri (qui finançait les takfi­ris au Liban), alors les Saou­diens étaient tous vulné­rables. Le régime saou­dien se sent faible face à l’Iran. Aux États-Unis, on ne voit pas les choses  sous cet angle, on est obnu­bilé par le terro­risme : ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas. Les Améri­cains sont comme les Romains qui ne savaient rien des Goths, des Wisi­goths ou des Vandales. La seule chose qu’ils voulaient, c’était se faire de l’argent sur leur dos.

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Des marines améri­cains en Irak (mars 2016)
Crédits : US Marine Corps

L’Irak est le point de contact le plus chaud entre sunnites et chiites.

Exac­te­ment. Les États-Unis ne refusent de discu­ter avec les sunnites d’An­bar et le respon­sable de notre poli­tique en Irak, Brett McGurk, ne le fera pas. Je le sais puisque j’ai person­nel­le­ment essayé de les mettre en rela­tion. Il les a lais­sés en plan. D’après McGurk, la seule façon de parler avec les sunnites d’An­bar, c’était de passer par le bureau de leur Premier ministre Abadi et de lui embras­ser les mains et le cul pour qu’il daigne vous parler.

La posi­tion améri­caine dans cette guerre froide est-elle deve­nue inte­nable ?

Les États-Unis soutiennent les chiites en Irak depuis la dernière guerre du Golfe mais, plus globa­le­ment, ils soutiennent les Saou­diens contre l’Iran et, encore plus globa­le­ment, ils sont oppo­sés aux Russes et au crois­sant chiite. C’est de la schi­zo­phré­nie, il n’y a pas d’autre mot.

Quelle sont les consé­quences de cette schi­zo­phré­nie sur le terrain ?

Le problème, c’est que les États-Unis et ses alliés prennent part à une guerre sectaire. Elle ne peut pas être gagnée. Même si l’on prend Racca, que l’on chasse Daech de Mossoul, une autre force surgira, autre part… à moins qu’ils n’at­ter­rissent tous en Turquie et ne créent leur État là-bas, ce qui serait tout aussi désas­treux. Sans comp­ter que refu­ser tout dialogue avec les Iraniens est encore plus insensé : les États-Unis servent d’ap­pui aérien aux Iraniens des Force Al-Qods à Falloujah. Aujourd’­hui, les marines améri­cains servent de force aérienne à l’Iran et personne ne veut s’en rendre compte.

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Les forces spéciales des Gardiens de la Révo­lu­tion isla­mique (Al-Qods)
Crédits : Vahid Salemi

Nous sommes entrés dans une guerre perpé­tuelle et les État-Unis n’en sorti­ront jamais. Au total, le budget que le gouver­ne­ment a alloué au Moyen-Orient approche le billion de dollars. Pour beau­coup de gens, se battre dans cette guerre inter­mi­nable est devenu un moyen de gagner sa vie. C’est orwel­lien.

Histoire sans fin

L’OTAN semble avan­cer à vue…

C’est encore pire que ça. Les forces spéciales ne font pas grand-chose là-bas, ils font juste des selfies quand ils sont de sortie. Un SEAL a été tué il y a envi­ron un mois et les autres SEAL se sont deman­dés : « Pourquoi avait-il un drapeau améri­cain sur l’équi­pe­ment qu’il portait ? » Ce qu’ils font, c’est qu’ils prennent des drapeaux et les mettent sur leurs sacs à dos, les emportent en mission et les renvoient aux États-Unis pour les vendre.

C’est comme ce type qui a déclaré avoir tué Ben Laden, il récla­mait des pots-de-vin pour en parler alors qu’il portait encore l’uni­forme des SEAL. On se croi­rait dans Mad Max. Pourquoi avoir tué le chef des tali­bans au Pakis­tan ? Main­te­nant, les tali­bans ont un nouveau chef à leur tête et c’est encore pire : il a lancé plus d’at­taques que nous aurions pu l’ima­gi­ner. Qui est à la tête des tali­bans ? On s’en fiche complè­te­ment. Personne n’a jamais réussi et personne n’ar­ri­vera jamais à unifier les Pach­tounes. Jamais. L’as­sas­si­ner servait simple­ment à dire au Congrès, qui est dominé par les Répu­bli­cains : « Regar­dez ! On a tué quelqu’un ! On combat le terro­risme. »

La seconde guerre du Golfe semble être la source du chaos.

Effec­ti­ve­ment. On a inventé n’im­porte quoi sur Saddam et le 11 septembre et c’était une excuse pour partir en guerre. On promeut un géné­ral comme Petraeus (qui est demeure une figure respec­tée aux USA), McCh­rys­tal ou un autre, puis ils forment un lobby. Ils passent vingt ans dans l’ar­mée et ils travaillent ensuite pour une entre­prise de Défense. C’est comme ça qu’ils gagnent leur vie.

Le général David PetraeusCrédits : Wikipédia
Le géné­ral David Petraeus
Crédits : Wiki­pé­dia

Quelles seront les rela­tions entre les États-Unis et ses alliés tradi­tion­nels, l’Ara­bie saou­dite et la Turquie ?

Je pense que l’Ara­bie saou­dite et la Turquie vont se replier sur l’is­lam dans des propor­tions inima­gi­nables. Erdo­gan ressemble de plus en plus à un Frère musul­man, cela se ressent dans tout ce que lui et sa femme disent. Il a centra­lisé les pouvoirs. La Turquie va entrer de plus en plus en confron­ta­tion avec l’Iran et l’is­sue risque, encore, d’être chao­tique.

Pendant ce temps, la civi­lité de la famille royale saou­dienne ne cesse de m’éton­ner. Ils sont comme le petit Hans Brin­ker qui colmate avec son doigt la brèche de la digue au bord de l’ex­plo­sion. Quand aura lieu cette explo­sion ? Je ne sais pas. Le fait que certains membres hauts placés de la famille royale aient été kidnappé en Europe ces derniers mois, vrai­sem­bla­ble­ment par le pouvoir saou­dien, n’est pas un bon signe. Avec l’Ara­bie saou­dite, on lit dans du marc de café, on ne sait pas vrai­ment ce qu’il reste dans leurs champs de pétrole. Si le prix du baril reste à 40 dollars pendant cinq ans, ils seront sur la paille. Alors l’Ara­bie saou­dite se divi­sera et quiconque voudra se défendre d’une inva­sion des Houthis utili­sera l’is­lam pour justi­fier la guerre. Plus le chaos règne, plus les gens se tournent vers Dieu.

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L’Ara­bie saou­dite est dépen­dante de son pétrole
Crédits : CNBC

Et que feraient les États-Unis si le chaos gagnait l’Ara­bie saou­dite ?

Rien du tout, on ne peut rien faire. Il faut consi­dé­rer les guerres au Moyen-Orient comme des expé­di­tions puni­tives, et aucune expé­di­tion puni­tive loin­taine n’a jamais été couron­née de succès. « Les sunnites » nous ont attaqués le 11 septembre et nous avons contre-attaqué. De quels sunnites s’agis­sait-il ? Aucune impor­tance.

Pensez-vous que l’Iran et l’Ara­bie saou­dite devien­dront des puis­sances nucléaires ?

Pas pour le moment. Les Iraniens n’ont pas besoin de la bombe. Si les Iraniens en obte­naient une, les Saou­diens feraient de même rapi­de­ment. Je pense que c’est le dernier de nos soucis.

Des combatants de l'Etat islamiqueCrédits
Des combat­tants de l’État isla­mique

Quelles alliances émer­ge­raient de la chute de l’État isla­mique ? Serait-ce la Turquie, l’Ara­bie saou­dite et le Pakis­tan contre le crois­sant chiite et la Russie ?

Oui, et para­doxa­le­ment il serait davan­tage dans l’in­té­rêt des États-Unis de soute­nir le crois­sant chiite. Il y a huit ans, j’ai écrit un livre à ce sujet et j’y expliquais qu’on fini­rait par les soute­nir malgré nous. De toute évidence, la Turquie, l’Ara­bie saou­dite et le Pakis­tan ne sont pas nos amis. Il n’y a presque aucun doute sur le fait que des gens hauts placés au Pakis­tan ont caché Ben Laden. Le secré­taire de la Défense des États-Unis, Robert Gates, main­tient qu’il avait des soutiens à Abbot­ta­bad.

Les gens ne veulent pas se confron­ter aux éléments qui prouvent que des diplo­mates saou­diens sur le sol améri­cain ont commu­niqué avec des terro­ristes du 11 septembre. Je ne sais pas quels sont les tenants et les abou­tis­sants de tout cela, c’est extrê­me­ment bizarre, et personne ne veut savoir. Il est trop horrible d’ima­gi­ner que quelqu’un au sein des offi­ciels pakis­ta­nais aurait pu cacher Ben Laden. Comment savoir s’il s’agis­sait de l’ISI ou de l’ar­mée pakis­ta­naise ?

Comment imagi­nez-vous le futur de l’État isla­mique ?

C’est un pouvoir irra­tion­nel qui va chuter comme Zarqaoui avant eux. Mais ils seront rempla­cés par autre chose. Et je ne pense pas que les fron­tières syriennes et irakiennes seront réins­tau­rées. La défiance entre les sunnites et les chiites est immense.

C’est à se deman­der si la Troi­sième Guerre mondiale n’a pas déjà commencé dans le Golfe persique.


Traduit de l’an­glais par Tancrède Cham­braud et Antoine Coste Dombre d’après l’en­tre­tien réalisé par Arthur Scheuer.

Couver­ture : Des keffiehs saou­diens et le président iranien Hassan Rohani. (Majid Saeedi)


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