par Benjamin Wallace | 17 avril 2015

Les parents d’Erik Finman, Paul et Lorna, se sont rencon­­trés à l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford dans les années 1980, quand Paul passait son docto­­rat en génie élec­­trique, et Lorna en physique. Pour leur premier rendez-vous galant, ils sont restés dans la chambre de Lorna à manger une boîte de hari­­cots. « Notre père est sûre­­ment la personne la moins roman­­tique du monde », lance Erik, 16 ans. « Elle avait un analy­­seur de spectre qu’il convoi­­tait… » Paul et Lorna se sont mariés et ont fini par démé­­na­­ger avec leurs trois jeunes fils à Post Falls, dans l’Idaho, près de l’en­­droit où Paul avait grandi. Après les attaques du 11 septembre, LCF Enter­­prises, leur compa­­gnie, a pros­­péré en décro­­chant des contrats lucra­­tifs avec le dépar­­te­­ment de la Défense pour la fabri­­ca­­tion d’am­­pli­­fi­­ca­­teurs spécia­­li­­sés qui avaient entre autres la capa­­cité de brouiller les engins explo­­sifs impro­­vi­­sés sur lesquels tombaient les troupes améri­­caines en Irak.

Stanford, incubateur de talentCrédits
Stan­­ford, incu­­ba­­teur de talent
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Post Falls est située en péri­­phé­­rie de Cœur d’Alene, et si sa popu­­la­­tion est majo­­ri­­tai­­re­­ment rurale et pauvre, les gens aisés sont atti­­rés par la beauté de cet endroit loin de tout. Il n’est pas rare d’y entendre des coups de feu à l’heure du petit déjeu­­ner, et c’est aussi là que vit, parmi les amis de la famille Finman, l’in­­gé­­nieur en aéro­s­pa­­tial de Virgin Galac­­tic, Burt Rutan. Les Finman, qui n’ont aucun goût pour le système éduca­­tif du coin, ont opté pour l’ins­­truc­­tion à domi­­cile pour leurs garçons les plus âgés, mettant à dispo­­si­­tion de chacun d’eux un bureau à LCF afin de déve­­lop­­per leurs centres d’in­­té­­rêt. « Au lieu des récréa­­tions », explique leur fils Ross, 25 ans, « on nous accor­­dait du temps avec un ingé­­nieur. » Scott est aujourd’­­hui âgé de 28 ans. Il s’in­­té­­res­­sait alors à la program­­ma­­tion infor­­ma­­tique, et il est entré à l’uni­­ver­­sité Johns-Hopkins à 16 ans. Ross qui, enfant, jouait avec des Lego à s’en faire saigner les doigts, s’est tourné vers la robo­­tique. Il a terminé sa dernière année au lycée de Harvard à 16 ans et passe actuel­­le­­ment un docto­­rat en intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle au MIT. Erik, le petit dernier, a mis plus de temps à trou­­ver sa voie. Cher­­chant à plaire à sa mère et plus sensible à son juge­­ment que ses frères, il n’a pas supporté l’école à domi­­cile. Après le CP, ses parents l’ont placé dans diffé­­rentes écoles publiques et privées, mais rien n’y faisait. Erik restait indif­­fé­rent et malheu­­reux. Un ensei­­gnant lui a même suggéré d’aban­­don­­ner l’école pour aller travailler chez McDo­­nald’s.

Nais­­sance d’un génie

Mais sa famille, elle, n’a jamais douté de son intel­­li­­gence, ni de sa curio­­sité ou de sa créa­­ti­­vité. Alors qu’il n’était encore qu’un bambin et que les Finman logeaient dans un motel (c’était avant le 11 septembre et leur entre­­prise rencon­­trait des diffi­­cul­­tés), le jeune Erik s’est un jour aven­­turé dans le local élec­­trique et s’est mis à jouer avec les inter­­­rup­­teurs, effaçant tout le système de réser­­va­­tion. Une autre fois, il est entré en douce dans la chambre à coucher de sa mère et lui a prélevé de la salive dans la bouche avec un coton-tige en prenant soin de ne pas la réveiller, et a utilisé l’échan­­tillon pour comman­­der un tableau de son ADN et lui en faire la surprise à Noël. Bien qu’il soit le seul parmi ses frères à n’avoir pas obtenu son certi­­fi­­cat d’opéra­­teur des services de radio amateur, cela ne l’a pas empê­­ché de déve­­lop­­per une fasci­­na­­tion extrême pour les nouvelles tech­­no­­lo­­gies, suivant de près les médias spécia­­li­­sés comme The Verge, écou­­tant reli­­gieu­­se­­ment les discours de Steve Jobs et s’ex­­ta­­siant pendant des heures devant des gadgets – ce qui fati­­guait vite les membres de la famille. « Il se compor­­tait comme un obsédé compul­­sif quand il s’agis­­sait de leur fonc­­tion­­ne­­ment et de leur utili­­sa­­tion », observe Ross. Si Erik iden­­ti­­fiait un défaut de fabri­­ca­­tion, « ça le déran­­geait vrai­­ment. Après ça, il était de mauvaise humeur pendant plusieurs jours. » Un Noël, Ross est allé jusqu’à offrir à Erik la tenue de Steve Jobs en modèle réduit, avec ses jeans et son haut noir à col roulé.

Les frères FinmanUne famille d'entrepreneursCrédits : Erik Finman
Les frères Finman
Une famille d’en­­tre­­pre­­neurs
Crédits : Erik Finman

Il faut savoir que les frères Finman sont à la fois soudés et en compé­­ti­­tion les uns avec les autres. Lorsqu’au début de l’an­­née 2013, Scott a parlé à Erik du système de paie­­ment numé­­rique baptisé bitcoin, disant qu’il en avait acheté cinquante unités, Erik a décidé de dépen­­ser les 1 000 dollars qu’il venait de rece­­voir de sa grand-mère pour s’en ache­­ter cent. Un an plus tard, Ross lui a offert le livre Without Their Permis­­sion (« Sans leur permis­­sion »), écrit par Alexis Ohnian, le cofon­­da­­teur de Reddit. Avant cela, Erik n’avait lu volon­­tai­­re­­ment qu’un seul livre de toute sa vie (la biogra­­phie de Steve Jobs par Walter Isaac­­son), mais il a dévoré celui d’Oha­­nian, qui décrit le pouvoir d’In­­ter­­net comme un outil permet­­tant à tout le monde de deve­­nir entre­­pre­­neur (même à un élève médiocre de 15 ans qui vit au fin fond de l’Idaho). Erik n’avait qu’une hâte : rencon­­trer Ohanian qui – cela tombait bien – mettait en jeu des « heures de travail » via une tombola pour une asso­­cia­­tion cari­­ta­­tive. Pour 8 500 dollars, Ohanian promet­­tait des gaufres et une place pour le match des Brook­­lyn Nets. Erik a donc demandé à ses parents s’ils paie­­raient les frais pour lui, mais ils ont pensé que la somme était trop impor­­tante et qu’O­­ha­­nian n’était qu’une lubie passa­­gère du jeune garçon. Ils ont dit non. Mais Erik n’a pas baissé pas les bras. Voyant que la cote d’un bitcoin était passée à 1 200 dollars, il a décidé de vendre son pactole pour 100 000 dollars et a obtenu sa soirée avec Ohanian. « Pendant tout ce temps, je devais me maîtri­­ser et me rappe­­ler que je parlais à un adoles­cent, confie Ohanian. C’est un jeune homme très motivé, bien plus que je ne l’étais à son âge. » Envi­­ron à la même époque, Erik a déni­­ché un déve­­lop­­peur indé­­pen­­dant sur Elance et l’a payé pour créer un clone de Flappy Bird : une semaine plus tard, il était en vente sur le Play Store pour Android. L’af­­faire n’a pas beau­­coup rapporté, mais l’ex­­pé­­rience lui a ouvert les yeux – une preuve tangible du concept d’Oha­­nian. Erik avait déjà un projet plus ambi­­tieux en tête. Son expé­­rience déce­­vante dans l’édu­­ca­­tion l’a convaincu de la néces­­sité d’une market­­place pour des cours parti­­cu­­liers en ligne, sur laquelle des étudiants cher­­chant des profes­­seurs et habi­­tant dans des coins perdus seraient mis en contact avec un vaste réseau d’ex­­perts cher­­chant des étudiants. En ratta­­chant le thème d’un devoir maison récent (les angles géomé­­triques) à un hobby (la robo­­tique) dans un mélan­­geur de mots en ligne, l’al­­go­­rithme a donné « Botangle » – et Erik de se préci­­pi­­ter dans le Star­­bucks le plus proche avec une pancarte disant qu’il achè­­te­­rait un café à tous ceux qui voudraient bien entendre son idée et lui faire un retour. Une ving­­taine de personnes lui ont donné leurs impres­­sions.

Erik n’avait lu volon­­tai­­re­­ment qu’un seul livre de toute sa vie : la biogra­­phie de Steve Jobs par Walter Isaac­­son.

Encou­­ragé, Erik a commencé à enga­­ger des desi­­gners et des déve­­lop­­peurs aux quatre coins du monde, et en un rien de temps, il a mis un site sur pied. Il était tota­­le­­ment absorbé par ce qu’il faisait, et cela s’est avéré bien plus instruc­­tif pour lui que l’école ne l’avait été. Gérer ses déve­­lop­­peurs lui a donné envie d’ap­­prendre le code infor­­ma­­tique ; payer des impôts et des charges lui a donné envie de se mettre à la comp­­ta­­bi­­lité. Sa mère et son frère aîné lui ont suggéré d’ou­­blier l’école et de travailler à plein temps sur son affaire. Évaluer Erik d’après les critères acadé­­miques tradi­­tion­­nels reve­­nait selon Ross à « juger un pois­­son d’après sa capa­­cité à grim­­per aux arbres. » Lorsque Erik a annoncé qu’il ne voulait pas aller à l’uni­­ver­­sité, son père a accepté. À condi­­tion qu’il réalise un million de dollars avant ses 18 ans.

Le nez dans les start-ups

Même selon les normes de la Sili­­con Valley, Erik Finman était en avance sur son âge. Les inves­­tis­­seurs en capi­­tal risque (ou venture capi­­ta­­lists), prin­­ci­­paux pour­­voyeurs de fonds pour l’in­­gé­­nieur inso­lent arché­­ty­­pique, ont tendance à se foca­­li­­ser sur les jeunes adultes : « Les gens de moins de 35 ans sont ceux qui provoquent le chan­­ge­­ment », Vinod Khosla. « Dans la tête des inves­­tis­­seurs, la limite c’est 32 », Paul Graham. « Ils n’ont pas de distrac­­tions, de famille ou d’en­­fants pour les gêner », Michael Moritz. Mark Zucker­­berg, qui a apporté sa pierre au débat avec son fameux « les jeunes sont tout simple­­ment plus malins », avait déjà 23 ans lorsqu’il est devenu milliar­­daire. Mais plus on descend en âge, mieux c’est, appa­­rem­­ment, indé­­pen­­dam­­ment des réus­­sites encore à venir. Ainsi, quand Erik a posté un Ask Me Anything (« soumet­­tez-moi vos ques­­tions ») sur Reddit – titré « J’ai quinze ans et vingt personnes venant du monde entier travaillent pour moi dans une entre­­prise appe­­lée Botangle » –, il a reçu une foule de commen­­taires. Erik est devenu popu­­laire sur Twit­­ter, et il a su en jouer.

Finman a eu une idée pour moder­­ni­­ser le recru­­te­­ment : entre­­prises et futurs stagiaires se rencon­­tre­­raient pour un speed-dating profes­­sion­­nel.

Son AMA sur Reddit a donné lieu à un article sur Mashable et une invi­­ta­­tion au Thiel Summit (un rassem­­ble­­ment de jeunes entre­­pre­­neurs, infor­­ma­­ti­­ciens et scien­­ti­­fiques), ce qui l’a conduit à un stage d’été à Palo Alto au sein de la start-up Sprayable Energy (« C’est comme du Red Bull mais pour la peau », explique Erik). Là-bas, Erik a eu une idée pour monter un autre busi­­ness. En se basant sur sa convic­­tion gran­­dis­­sante que c’est en forgeant qu’on devient forge­­ron, son collègue de stage et lui ont décidé d’or­­ga­­ni­­ser un événe­­ment, Intern for a Day (« stagiaire pour un jour »), qui visait à amélio­­rer le recru­­te­­ment tradi­­tion­­nel, la vieille habi­­tude du CV et de l’en­­tre­­tien. Entre­­prises et futurs stagiaires s’y rencon­­tre­­raient pour un genre de speed-dating profes­­sion­­nel. Les employés choi­­si­­raient ensuite une poignée de jeunes afin de passer le reste de la jour­­née à travailler sur un véri­­table projet sur lequel ils ont besoin d’aide, les évaluant ainsi pour un stage éven­­tuel. Ceux qui aspirent à deve­­nir stagiaires, de leur côté, auraient la chance de tester une entre­­prise et sa ligne de conduite, tout en postu­­lant pour un job, peut-être même à plein temps. StartX, la pépi­­nière d’en­­tre­­prises de Stan­­ford où se trou­­vait Sprayable Energy, a dit à Erik et son parte­­naire qu’ils pouvaient utili­­ser leurs locaux pour le projet. Sprayable Energy serait l’une des entre­­prises parti­­ci­­pantes. Visant la centaine de postu­­la­­tions, Erik a fina­­le­­ment croulé sous plusieurs centaines de demandes, et avant que l’évé­­ne­­ment n’ait lieu, il en a orga­­nisé huit autres pour tâter le terrain, en promou­­vant des rencontres de place­­ment de stagiaires dans d’autres villes et en rece­­vant des réponses tout aussi enthou­­siastes. Fort d’un véri­­table succès et voyant que Botangle n’at­­ti­­rait pas tant de monde que cela, il a rapi­­de­­ment fait un pivot typique de la Sili­­con Valley et s’est concen­­tré sur Intern for a Day. « Le site compte déjà beau­­coup plus d’uti­­li­­sa­­teurs, pour beau­­coup moins de travail », dit Erik. Il a ainsi décidé de rester à Palo Alto. Vivre seul en tant qu’en­­tre­­pre­­neur à 15 ans posait quelques problèmes. Erik avait enre­­gis­­tré son entre­­prise au nom de sa mère : à présent, elle devait aussi lui louer un appar­­te­­ment. Lorsqu’il prend l’avion, elle doit lui écrire une auto­­ri­­sa­­tion, et jusqu’à récem­­ment, les sièges près des issues de secours lui étaient inac­­ces­­sibles. Le site Expe­­dia demande à ce qu’on soit majeur pour réser­­ver un billet, aussi Erik a-t-il trans­­féré ses points de fidé­­lité sur Hipmunk, une entre­­prise affi­­liée à Ohanian.

Une machine à 100 000 dollarsCrédits : Erik FInman
Une machine à 100 000 dollars
Crédits : Erik Finman

Il a récem­­ment obtenu son permis de conduc­­teur en forma­­tion (un type de permis améri­­cain qui permet aux jeunes de conduire à certaines condi­­tions, ndt), mais dépend encore de Lyft et Uber pour se dépla­­cer dans la Sili­­con Valley. Certaines subven­­tions auxquelles il voudrait accé­­der exigent un âge mini­­mum. Tout cela a donné à cet entre­­pre­­neur aux yeux ingé­­nus une idée de plus. « Un jour, en paral­­lèle, j’ai­­me­­rais construire un ensemble d’ap­­par­­te­­ments pour des gens de moins de 18 ans, et propo­­ser des réser­­va­­tions de vols pour ces mêmes gens. » Mais il admet : « Je ne pense pas que cela implique­­rait beau­­coup d’argent. Il doit y avoir en tout et pour tout vingt personnes sur huit milliards dans le monde » qui font face à des ennuis aussi singu­­liers que les siens. Ses parents ont beau être de toute évidence plus relâ­­chés que d’autres, ils n’en sont pas moins protec­­teurs : lorsque Erik a démé­­nagé à Palo Alto, sa mère a installé un logi­­ciel de géolo­­ca­­li­­sa­­tion sur son iPhone, et tandis qu’E­­rik était à son dîner avec Ohanian à Junior’s, près du Barclays Center, elle rôdait anxieu­­se­­ment dans les allées du restau­­rant Apple­­bee’s, de l’autre côté de Flat­­bush Avenue. Erik éprouve des diffi­­cul­­tés à socia­­bi­­li­­ser. « Le problème avec le fait d’avoir 15 ans dans la baie de San Fran­­cisco, dit-il, c’est que je sors avec beau­­coup de gens âgés de 20 ans. C’est l’en­­droit où il y a le moins de lycéens parmi la popu­­la­­tion – du moins à ce que j’en vois. » Lorsque ses amis se rendent à des fêtes qui servent aussi à réseau­­ter, Erik doit tris­­te­­ment les aban­­don­­ner à la porte, fermée aux mineurs. Il a eu du mal à rencon­­trer une personne de son âge avec laquelle il pouvait avoir un échange intel­­lec­­tuel. Il a des profils sur des sites comme OkCu­­pid et Tinder qui affichent qu’il a 18 ans. « Il y a cette fille de 16 ans qui a inventé une lampe de poche alimen­­tée par la chaleur corpo­­relle. Elle est passée dans le Tonight Show. J’étais vert ! » lance-t-il, sa voix pleine de jalou­­sie. « Je lui ai envoyé un message par Face­­book, mais j’ai acci­­den­­tel­­le­­ment envoyé l’au­­to­­col­­lant d’un chat géant. » Elle n’a jamais répon­­du… Son ami d’en­­fance, Keely Bren­­nan, qui a accom­­pa­­gné Erik à sa sortie avec Ohanian, affirme que le jeune homme fait son modeste devant son nouveau succès auprès des filles. « On était dans un maga­­sin à New York, à parler. Je lui ai demandé : comment ça va les amours, mon vieux ? Il m’a répondu : “Ben… tu sais… j’ai cette fille, et cette fille, et celle-là.” Il m’a sorti un truc du genre : “J’ai remarqué que plus je partais loin de la maison, plus les filles m’ai­­maient bien.” » Mais son âge, bien qu’in­­com­­mo­­dant parfois, a clai­­re­­ment été un atout ines­­ti­­mable. Durant son stage à Sprayable Energy, son collègue stagiaire et lui ont appro­­ché l’in­­ves­­tis­­seur en capi­­tal risque Paul Graham au Joanie’s Café, un coin à Palo Alto qui sert le petit déjeu­­ner, où Erik se rappelle être devenu tout rouge et avoir commencé étran­­ge­­ment à bégayer. Malgré tout, Graham le recon­­naît quand il l’aperçoit à présent, et l’ap­­pelle « break­­fast guy » (« le gars du petit déj’ »). Erik a envoyé une candi­­da­­ture à la pépi­­nière d’en­­tre­­prises Y Combi­­na­­tor cet automne ainsi qu’au Thiel Fellow­­ship. Il a déjà commencé à assis­­ter en tant qu’au­­di­­teur libre aux cours du président de Y Combi­­na­­tor, Sam Altman, à Stan­­ford. Et il reçoit des invi­­ta­­tions à des événe­­ments comme le TEDxTeen. Il y a quelques mois, Erik a envoyé des liens à propos de lui à son ancien ensei­­gnant dans l’Idaho, celui qui lui avait dit de travailler chez McDo­­nald’s. L’objet du mail : « Regarde-moi main­­te­­nant, bitch ! »

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Le Joan­­nie’s de Palo Alto
Le brunch des start-ups est forcé­­ment sur Street View
Crédits : Google Street View

Discours d’un jour

Sur les photos, Erik a l’air d’un bino­­clard au visage d’en­­fant, petit et jouf­­flu, mais il fait presque un mètre quatre-vingt et il est tout en longueur, grâce à son récent régime paléo­­li­­thique. Il a les cheveux épais et ébou­­rif­­fés (« Je suis en admi­­ra­­tion devant Andrew Garfield ») avec sa cure au sham­­poing sec No Poo (qu’il n’a pas rincé depuis un an), dont il a appris l’exis­­tence sur Reddit. Il porte une smart­­watch Pebble en argent. Loin d’être un nerd maladroit, il est très ouvert et a beau­­coup d’hu­­mour. Il se vante de ses « tablettes de choco­­lat » qui n’ont pas tenu long­­temps. Au début du mois d’oc­­tobre 2014, Erik a volé jusqu’à Londres pour le TEDxTeen. Il jouis­­sait de plus de liberté qu’à Palo Alto – malgré les trois télé­­phones qu’il a emme­­nés avec lui : « Heureu­­se­­ment, le système de loca­­li­­sa­­tion ne marche pas en Angle­­terre. » Néan­­moins, étant mineur, les orga­­ni­­sa­­teurs de la confé­­rence ont payé pour que son frère Ross vienne avec lui et fasse office de tuteur. Nous avons pris un petit déjeu­­ner tous les trois dans un boui-boui près de leur hôtel dans le quar­­tier de Dock­­lands. Entre Erik et Ross, la rela­­tion est compliquée. Lorsque Erik avait 7 ans et Ross 16, il y a eu une période de trois mois durant laquelle Ross a dû s’oc­­cu­­per seul de son petit frère (leurs parents étaient en dépla­­ce­­ment pour le travail). En plus de parta­­ger un lien de proxi­­mité frater­­nel, ils ont tous les deux conscience d’avoir une seconde dyna­­mique, parfois plus conflic­­tuelle, de père et fils. Un peu plus tôt, à l’hô­­tel, Erik a décrit Ross comme « le second beau-gosse de la famille », et à présent, tandis qu’il boit son thé (il ne boit ni café ni alcool : « En gros, on vit comme des Mormons », plai­­sante-t-il) et que Ross mange un petit déjeu­­ner anglais complet, la compé­­ti­­tion est ouverte.

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TEDx Teen à Londres
Crédits : TEDxTeen

« On a fait un article sur moi quand j’avais 8 ans », précise Ross. « Ouais, ouais », bâille Erik. Ross conti­­nue : « Main­­te­­nant, c’est Erik qui me présente aux gens, et un jour, je travaille­­rai pour lui. » Il s’in­­ter­­rompt, puis ajoute : « Mais il faudra d’abord me passer sur le corps. » Erik et Ross débattent sur l’âge d’en­­trée (16 ou 17 ans) de Scott à l’uni­­ver­­sité Johns-Hopkins. « Je suis le seul de la famille à ne pas possé­­der ma propre entre­­prise », avoue Ross, même s’il s’avère qu’il a bien une start-up bâtie autour d’un appa­­reil qu’E­­rik décrit comme « du Sodas­­tream pour la nour­­ri­­ture ». Cet après-midi-là, après avoir reçu un rappel obli­­ga­­toire sur les règles concer­­nant le travail des enfants, le harcè­­le­­ment au travail, etc., Erik se tient à l’ar­­rière d’une salle dans l’O2 Arena de Londres, à attendre la répé­­ti­­tion de son discours de ce qu’il a appelé « Be Some­­thing for a Day » (« Deve­­nez quelqu’un pour un jour »). Inspiré par son concept Intern for a Day, Erik l’a élargi à toute sa vie, le menant vers une philo­­so­­phie plus géné­­rale du « pour un jour », où il essaye d’ap­­prendre quelque chose de nouveau chaque jour. Il a fait la visite d’un temple boud­d­histe à New York. Il a audi­­tionné pour X Factor à Spokane. Il a passé une jour­­née à essayer de maîtri­­ser l’art des mac and cheese. Son discours à Londres racon­­te­­rait sa propre histoire et vante­­rait sa façon d’abor­­der la vie. S’il y a bien un bal des débu­­tants pour les prodiges dans la tech­­no­­lo­­gie, c’est le TEDxTeen. Parmi les pairs d’Erik, on retrouve l’in­­ven­­teur de 14 ans d’un logi­­ciel contre le harcè­­le­­ment sur Inter­­net et un conseiller de 18 ans qui aide les multi­­na­­tio­­nales depuis déjà plusieurs années sur la logis­­tique des chaînes d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment. Moins de la moitié des orateurs sont encore des adoles­­cents, mais tous ont soit accom­­pli quelque chose à un âge peu avancé, soit fait une chose dans laquelle les orga­­ni­­sa­­teurs voient une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour les jeunes. TEDxTeen compense le bagout des TED origi­­naux grâce au côté théâ­­tral de l’ado­­les­­cence (parmi les anciens orateurs, on trouve un adoles­cent qui « a inventé un test de détec­­tion du cancer grâce à du papier », et un autre qui « a créé une station de radio avec du bric-à-brac »).

S’il y a bien un bal des débu­­tants pour les prodiges dans la tech­­no­­lo­­gie, c’est TEDxTeen

Le discours d’Erik promet­­tait d’être plus terre-à-terre, mais à un jour avant sa montée sur scène, il était inquiet sur l’équi­­libre de son discours. Ces dernières semaines, il est allé à plusieurs rencontre des Toast­­mas­­ters afin d’amé­­lio­­rer sa prise de parole en public, il a visionné plusieurs vidéos d’Oha­­nian et étudié le discours de Guy Pearce au TED sur Prome­­theus. Il trou­­vait que les propor­­tions entre le côté « inspi­­ra­­tion » et le côté « drôle », qu’il esti­­mait à 20 et 80 %, avaient besoin d’être rééqui­­li­­brées. Sur scène, à ce moment-là, un garçon britan­­nique nommé James Ander­­son couvrait de louanges Space Lounges, une « expé­­rience révo­­lu­­tion­­naire dans l’e-commerce » qui impliquait d’une façon diffi­­cile à saisir un mélange d’achats physiques et en ligne. « Il a été financé par Richard Bran­­son », me confie Erik à voix basse. Ensuite, c’était au tour de Gabi Holz­­warth, qui a commencé en tant que violo­­niste de rue à Palo Alto pour se produire fina­­le­­ment en concerts privés et deve­­nir la chou­­choute de la Sili­­con Valley (et la petite copine du fonda­­teur d’Uber, Travis Kala­­nick). En plus d’être une artiste calme et expres­­sive sur scène, elle avait une histoire poignante à racon­­ter à propos de sa lutte contre ses troubles alimen­­taires, et elle capti­­vait la salle. « C’est le discours à battre », dit Erik une fois que Holz­­warth a terminé. « Le sien, c’était de l’ins­­pi­­ra­­tion à 99 %. Elle n’a sorti qu’une seule blague. » (À vrai dire, elle n’en a sorti aucune.) « À propos de l’ano­­rexie », ajoute-t-il sèche­­ment. Ross secoue la tête et soupire : « Tu vas brûler en enfer. » Pour sa défense, Erik dit être « jaloux ». « Peut-être que j’ai besoin d’ajou­­ter de l’émo­­tion dans mon discours. Devrais-je parler de mes problèmes à l’école ? » Ross le pousse à aller discu­­ter avec Holz­­warth, et il s’exé­­cute. Elle l’a invité à une soirée cette nuit-là, orga­­ni­­sée au Shard (un gratte-ciel bien pointu) par Eric Schmidt, de Google. Erik lui a répondu qu’il n’irait pas par « prin­­cipe », car il voyait en Schmidt le pour­­fen­­deur de l’an­­cien idéal de Google : « Don’t Be Evil » (« Ne soyez pas malveillants»).

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Teena­­ger en costume
Crédits : Erik Finman

À mesure que son tour pour la répé­­ti­­tion approche, l’état de ses nerfs fluc­­tue. « Je monte et je baisse en confiance », constate-t-il. « Comme ça : je vais déchi­­rer » – il lève une main en l’air – « Non, je vais me plan­­ter » – puis il la baisse. L’opi­­nion de Ross compte beau­­coup pour Erik, et sa présence fait resur­­gir son anxiété. Ils se sont déjà mis d’ac­­cord sur le fait que Ross quit­­te­­rait la salle lors du discours d’Erik, demain, mais à l’ins­­tant, Erik hésite même à lui deman­­der de sortir pendant la répé­­ti­­tion. Ross reste, Erik monte sur scène, et les choses se passent mal. Il n’ar­­rête pas de s’in­­ter­­rompre et de s’ex­­cu­­ser. Les deux coaches à l’avant de la salle lui répètent : « Ne dis pas que tu es désolé ! » Il a beau­­coup de mal à finir. Après ça, il est contra­­rié et s’éclipsé afin d’ap­­pe­­ler sa mère, qui l’en­­cou­­rage, lui rappe­­lant que Ross et lui ont deux façons d’ap­­prendre bien distinctes. « Soit il devien­­dra milliar­­daire, m’as­­sure Ross, soit il se plan­­tera en beauté. Ce sont les deux seules options. »

Le jour J

« Ross et moi, on se bagarre souvent », m’a expliqué plus tard Erik. Il venait d’exi­­ger de Ross qu’il soit absent non seule­­ment pendant le discours le jour suivant, mais aussi pendant l’évé­­ne­­ment dans son inté­­gra­­lité. Il l’a pris dans ses bras en guise d’ex­­cuse. « C’est toujours de ma faute », a dit Ross. « Désolé », a répondu Erik. Puis il a demandé à reten­­ter une répé­­ti­­tion, et quelques heures plus tard, en le faisant sans Ross dans la salle, tout s’est passé en douceur. Lorsqu’un des coaches a aperçu Ross à l’ex­­té­­rieur un peu plus tard, il lui a lancé : « Ne venez pas demain. » Cette nuit-là, Erik a veillé tard, se prépa­­rant et se moti­­vant en regar­­dant à nouveau « un tas » de vidéos sur lesquelles figu­­rait Ohanian. Il a été rassuré de voir que même lui n’était pas toujours un orateur parfait – ses récents discours étaient bien meilleurs que les premiers. Et Erik s’est rappelé qu’a­­vant de venir à Londres, lorsqu’il avait fait un discours au lycée de Boise, cela s’était très bien passé. Là-bas, où des gens se moquaient autre­­fois de lui, on l’avait traité comme une star. Son ordi­­na­­teur portable avec toutes ses notes était mort, et il avait dû impro­­vi­­ser, rece­­vant tout de même une stan­­ding ovation. « L’im­­pro­­vi­­sa­­tion, c’est ça ma forma­­tion », assure Erik. Au matin suivant, Ross est parti avant l’aube ; puisqu’il ne pouvait pas assis­­ter au discours de son frère, il avait décidé de prendre le tunnel sous la Manche pour rejoindre Paris. Dans l’en­­trée de l’hô­­tel, Erik compa­­tis­­sait avec un autre orateur : « Au moins, on ne passe pas après l’ano­­rexique. » De retour à l’O2 Arena, Erik a reçu son badge sur lequel on pouvait lire, comme il l’avait exigé : WHITE KANYE WEST. Lui et les autres orateurs se sont rejoints sur scène et ont fait des exer­­cices de relaxa­­tion. Le musi­­cien et produc­­teur Nile Rodgers, dont la fonda­­tion We Are Family orga­­nise la confé­­rence, leur a appris à bien respi­­rer.

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Entrée en scène
Crédits : TEDxTeen

Dans le foyer des artistes, les orateurs discu­­taient avec noncha­­lance, et Erik a suggéré de quit­­ter l’école à une fille de 14 ans. « Quelqu’un va devoir sortir un quart de million », l’a-t-il préve­­nue lorsqu’elle a dit vouloir aller à l’uni­­ver­­sité. Quand une oratrice a dévoilé qu’elle avait 24 ans, quelqu’un a répliqué immé­­dia­­te­­ment : « Alors, t’es offi­­ciel­­le­­ment vieille. » L’heure de parler appro­­chait pour Erik. « Je deviens nerveux. Je vais impro­­vi­­ser à la fin. » Il était temps pour sa session de commen­­cer. Le maître de céré­­mo­­nie a encou­­ragé le public composé de jeunes gens à danser sur les accords élec­­tro­­niques du titre Around the World de Daft Punk. Erik, équipé d’un micro dans la première rangée, se dandi­­nait de manière exubé­­rante. Lorsque le moment est arrivé, il est monté sur scène et a parlé sans aide-mémoire. Il n’a pas craqué. Son discours s’est bien déroulé, le public rigo­­lant parti­­cu­­liè­­re­­ment à sa blague sur les abdos en béton, dite tout en montrant une diapo du Penseur de Rodin afin d’illus­­trer ses diffi­­cul­­tés préoc­­cu­­pantes à l’école. Une fois l’évé­­ne­­ment terminé, après un appel aux parti­­ci­­pants à « sortir et chahu­­ter », Erik s’est vu entouré de fans. Un garçon de 14 ans s’inquié­­tait des problèmes auxquels faisaient face les jeunes entre­­pre­­neurs, comme la lour­­deur de la bureau­­cra­­tie concer­­nant les mineurs. « Oublie la léga­­lité », lui a répondu Erik. Les enfants lui ont demandé des auto­­graphes et des selfies. Il leur a fait un check pour dire au revoir, un geste qu’il a adopté en regar­­dant Ohanian. Plus tard, lors d’une soirée à l’étage, tandis que les adultes trinquaient avec des coupes de cham­­pagne, Erik buvait de l’eau glacée.

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Teen influent
Crédits : Twit­­ter

Le jour suivant, Erik parti­­rait pour Boston puis San Fran­­cisco, où il déci­­de­­rait de quit­­ter son appar­­te­­ment – « Il avait une drôle d’odeur » – et de vivre en nomade, allant d’une ville à l’autre tout en orga­­ni­­sant ses événe­­ments Intern for a Day. Ohanian, qui est devenu son mentor, lui a conseillé de ralen­­tir : « Je l’em­­mè­­ne­­rai au Shake Shack. Je veux lui donner des conseils pour ses débuts, mais égale­­ment pour le stress : qu’il n’ou­­blie pas d’être aussi un enfant. Il va clai­­re­­ment aller loin, mais il est aussi impor­­tant de ne pas passer à côté des bons moments de sa jeunesse, de ne pas se foca­­li­­ser unique­­ment sur le travail. » Bien­­tôt, un nouveau coup serait à marquer d’une pierre blanche. Le 26 octobre 2014, Erik allait avoir 16 ans. « Je commence à comp­­ter les jours », disait-il quelques semaines avant. « Je me sens vieux. » Norma­­le­­ment, sa famille en aurait fait tout un plat, mais, sa mère m’a confié : « Il ne veut pas arri­­ver à 16 ans. Il veut que j’en fasse abstrac­­tion. Bien sûr, ça n’ar­­ri­­vera pas. » Fina­­le­­ment, quand le grand jour est arrivé, Erik se trou­­vait à Palo Alto. Il a passé son anni­­ver­­saire à arbi­­trer un hacka­­thon au Y Combi­­na­­tor, à enre­­gis­­trer un podcast et à sortir dîner avec un autre des orateurs du TEDxTeen. Rien de spécial. « J’ai eu deux Chipotle pour le prix d’un », a-t-il précisé le lende­­main. « J’ai l’im­­pres­­sion d’être un vieux crou­­lant. J’ima­­gine que plus on vieillit, plus on s’ac­­croche à ce qu’on a accom­­pli. J’ai l’im­­pres­­sion de ne pas en avoir fait assez. À 16 ans, ça paraît moins impres­­sion­­nant… Ça me pousse à en faire toujours plus. »


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « The Bitcoin Boy », paru dans New York Maga­­zine. Couver­­ture : Erik Finman, par Alan Powdrill. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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