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par Brett Forrest | 2 septembre 2014

Je n’avais jamais fait de fila­ture aupa­ra­vant, mais je savais comment procé­der. J’ai pris un livre. J’ai acheté quelques sand­wiches. J’ai allumé la radio et j’ai écouté ce qu’il se passait sur les routes de Russie. Cela me permet­trait de rester éveillé en guet­tant l’ar­ri­vée du mathé­ma­ti­cien.

La conjec­ture de Poin­caré

J’ai entendu parler pour la première fois de Grigori Yako­le­vich Perel­man il y a neuf ans, quand sa réus­site a dépassé la commu­nauté des mathé­ma­ti­ciens pour désor­mais faire les gros titres. On disait que quelqu’un avait résolu un problème mathé­ma­tique impos­sible à résoudre. La conjec­ture de Poin­caré concerne des sphères en trois dimen­sions et a d’im­por­tantes réper­cus­sions sur les rela­tions spatiales et la physique quan­tique, aidant même à comprendre la forme de l’uni­vers. Pendant un siècle, cette conjec­ture a débous­solé les mathé­ma­ti­ciens les plus brillants : beau­coup ont affirmé l’avoir prou­vée avant de voir leur travail inva­lidé après une analyse plus pous­sée. La conjec­ture a brisé des esprits et gâché des vies. Quand Perel­man est parvenu à résoudre le problème, après plusieurs années de concen­tra­tion épui­sante, Poin­caré l’avait affecté si profon­dé­ment qu’il semblait brisé lui aussi. Perel­man avait un don. Alors qu’il ache­vait sa démons­tra­tion, pendant de longs mois entre 2002 et 2003, il n’a publié aucun de ses résul­tats dans une revue scien­ti­fique de réfé­rence, comme le voudrait le proto­cole. Il n’a pas non plus fait contrô­ler ses conclu­sions par les mathé­ma­ti­ciens qu’il connais­sait en Russie, en Europe ou aux États-Unis. Il a simple­ment publié sa solu­tion sur Inter­net en trois parties – la première s’in­ti­tu­lait « La formule d’en­tro­pie pour le flot de Ricci et ses appli­ca­tions géomé­triques » – et envoyé un résumé de la page par e-mail à quelques-uns de ses anciens colla­bo­ra­teurs. Il n’avait pas eu de contact avec certains d’entre eux depuis presque dix ans…

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Grigori Perel­man
Métro de Saint-Péters­bourg
Anonyme, 2007

J’ai­mais son style. Plus il en faisait, plus je l’ai­mais. En 2006, Perel­man a été la première personne à refu­ser la médaille Fields, la plus grande récom­pense dans le domaine des mathé­ma­tiques puisqu’il n’existe pas de Prix Nobel. Il a égale­ment refusé des postes de profes­seur dans les univer­si­tés de Prin­ce­ton, Berke­ley et Colum­bia. En 2010, quand le Clay Mathe­ma­tics Insti­tute de Cambridge, dans le Massa­chu­setts, lui a offert un million de dollars de récom­pense pour sa démons­tra­tion de la conjec­ture de Poin­caré, qu’il a décli­née elle aussi. Au chômage depuis sept ans, il vit avec sa mère dans un ancien appar­te­ment commu­nau­taire de Saint-Péters­bourg. Ils vivent unique­ment de la pension de 160 dollars qu’elle perçoit chaque mois. « J’ai tout ce dont j’ai besoin », a répondu Perel­man à ses collègues russes inquiets, avec qui il a toujours coupé court à ses conver­sa­tions télé­pho­niques. Perel­man a accordé une inter­view il y a six ans, peu après qu’un collec­tif de docteurs en mathé­ma­tiques a fini une étude de trois ans pour confir­mer ses preuves. Depuis, la presse locale et inter­na­tio­nale n’a cessé de le harce­ler, ce qui n’a fait qu’ac­cen­tuer son isole­ment. Perel­man a refusé toutes les demandes des médias, répon­dant sur un ton laco­nique derrière la porte fermée de son appar­te­ment, assaillie par des vagues de jour­na­listes. « Je ne veux pas être exposé comme un animal dans un zoo », a-t-il dit à un repor­ter. « Mes acti­vi­tés et ma personne n’ont aucun inté­rêt pour la société. » Quand un jour­na­liste a fini par le joindre par télé­phone, Perel­man lui a répondu : « Vous me déran­gez. Je suis en train de ramas­ser des cham­pi­gnons. » Les Russes ont très vite rendu leur juge­ment sur Perel­man : c’était devenu un misan­thrope, un fou. Pour ma part, je l’ad­mi­rais pour avoir renoncé aux attentes du monde moderne et pour sa dévo­tion à son travail, à ses résul­tats. Il ne quêtait pas de récom­pense ou la célé­brité quand il a démon­tré la conjec­ture de Poin­caré, pourquoi devrait-il alors réagir à l’en­goue­ment public ? Sa volonté était libre, ses résul­tats étaient purs et là rési­dait sa gloire. Plusieurs chemins menaient à la gloire, ai-je songé, et peut-être pouvais-je espé­rer l’ef­fleu­rer en résol­vant cette énigme. Perel­man était l’énigme, qui s’ex­pri­mait à travers les mathé­ma­tiques, dans le langage complexe de sa démons­tra­tion de la conjec­ture de Poin­caré, incom­pré­hen­sible si ce n’est pour quelques centaines de mathé­ma­ti­ciens. Pour le reste du monde, pour nous autres, dési­reux de comprendre pourquoi cet homme était excep­tion­nel, le silence régnait. Animé d’un espoir ténu, j’ai réservé un billet pour Saint-Péters­bourg. Avant de partir, j’ai télé­phoné à Sergei Kislya­kov, le direc­teur de l’ins­ti­tut Stek­lov de mathé­ma­tiques de Saint-Péters­bourg, où Perel­man avait travaillé en tant que cher­cheur. Fin 2005, deux ans après que sa démons­tra­tion de la conjec­ture de Poin­caré fasse de lui le cher­cheur le plus renommé de sa disci­pline, Perel­man a remis à Kislya­kov sa lettre de démis­sion, affir­mant qu’il avait été « déçu » par les mathé­ma­tiques. Il allait les aban­don­ner complè­te­ment, disait-il. Kislya­kov savait combien Perel­man pouvait être obstiné. Quand je lui ai expliqué que je comp­tais discu­ter avec le cher­cheur, il m’a immé­dia­te­ment inter­rompu. « Je vous conseille de ne pas vous dépla­cer ici, m’a-t-il dit, Perel­man ne parle à personne et il a une aver­sion toute parti­cu­lière envers les jour­na­listes. — Mon rédac­teur en chef m’a demandé de faire ce voyage », ai-je répondu. Kislya­kov a soupiré. « Alors j’ima­gine que vous devez le faire. »

Saint-Péters­bourg

C’était le prin­temps. Saint-Péters­bourg se prépa­rait pour le défilé de la Victoire. Des tanks s’ali­gnaient sur les rives du canal. Des drapeaux déco­raient les rues. À Kupchino, l’ar­rêt de métro le plus au sud de la ligne bleue, loin des palais qui font la fierté des habi­tants de la ville, c’était un jour comme les autres. Les trol­leys rouge et blanc avançaient rapi­de­ment sur les voies recou­vertes de pelouse, au centre des avenues. Des passants flânaient dans les cours qui reliaient les immeubles de rési­dence déla­brés. Dmitry Medve­dev, le premier ministre russe, avait grandi à Kupchino, mais ce quar­tier était si peu popu­laire et si peu animé qu’il s’im­po­sait comme le refuge pour quelqu’un qui ne souhai­tait pas être remarqué. Quand j’ai commencé à cher­cher Perel­man, j’ai pensé que je pour­rais louer un appar­te­ment avec une vue déga­gée sur l’en­trée de son immeuble. Un agent immo­bi­lier m’a fait faire le tour du quar­tier. « N’y a-t-il pas un scien­ti­fique connu qui vit dans le coin ? , ai-je demandé inno­cem­ment. — Il vit quelque part dans cette rue, a répondu le cour­tier. — L’avez-vous déjà vu ? — Vu ? a-t-il répliqué dans un éclat de rire. Bien sûr que je l’ai déjà vu. Comme Poutine : à la télé. » Après quoi il m’a fait visi­ter taudis sur taudis. Pour me dépla­cer, j’ai loué une Hyun­dai : c’était tout ce que propo­sait l’agence de loca­tion du coin. Je me suis garé devant l’im­meuble de Perel­man. Haut d’une douzaine d’étages, construit à l’aide de simples plaques de béton dans le style terne de l’époque Brej­nev. Le bâti­ment occu­pait la moitié du bloc. Une poignée de rive­rains s’étaient regrou­pés devant la porte de l’es­ca­lier de Perel­man, ciga­rette à la main, une bière mati­nale passant de main en main. Les gens d’ici ne semblaient pas pres­sés par quoi que ce soit.

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Kupchino
Les HLM de Saint-Péters­bourg
Crédits

Le jour précé­dent, j’avais rencon­tré l’un des voisins de Perel­man, ensei­gnante dans une école du quar­tier. Elle m’a raconté qu’a­vec d’autres voisins, ils s’amu­saient à deman­der à Perel­man d’ac­cep­ter le million de dollars pour eux. Je ne pouvais pas discer­ner avec certi­tude ce qui l’amu­sait le plus : le fait que Perel­man accepte le prix ou le fait qu’elle puisse discu­ter avec lui. Il ne parlait à personne, m’a-t-elle dit, allant jusqu’à refu­ser de prendre l’as­cen­seur si quelqu’un était dedans. Mais avec qui aurait-il pu discu­ter ? Si je devais faire un portrait rapide et forcé­ment cari­ca­tu­ral des gens du coin, je dirais qu’ils se divisent en deux groupes : des personnes âgées appuyées sur des cannes de bois et des adoles­cents zonant d’un kiosque à l’autre pour tuer le temps. Un clochard andro­gyne aux cheveux blonds fouillait les poubelles à la recherche d’une rose. Une vieille dame dans une robe gros­sière m’a fixé un instant derrière mon pare-brise avant de cracher au sol. Mais Perel­man était plus décati encore que le décor dans lequel il évoluait. Plus jeune, il avait été très beau, avec des traits doux et sombres. Mais des photo­gra­phies récentes, prises avec un smart­phone dans une rame de métro et diffu­sées sur le web, montraient un tout autre homme. Les habits du cher­cheur étaient sales et frois­sés, sa barbe noire brous­sailleuse. Un nid de cheveux entou­rait son crâne dégarni. Il avait l’air préoc­cupé, le regard fuyant derrière des sour­cils épais, rongeant l’un de ses ongles. Comment réagi­rait-il quand je l’ap­pro­che­rais ? Quand j’ai rencon­tré Sergei Rukshin, le plus proche ami de Perel­man, j’ai réalisé que mes respec­tables confrères de la presse russe avaient compliqué ma mission. « C’est un plai­sir de vous rencon­trer », ai-je lancé en entrant dans le bureau de Rukshin dans un lycée de Saint-Péters­bourg. « Nous verrons si ce sera un plai­sir ou non », a-t-il répliqué. Mais comme un robi­net rouillé, une fois décoincé, Rukshin n’avait pu inter­rompre son flot de parole, me parlant de Perel­man pendant plus de quatre heures. C’était lui qui, en tant qu’ins­truc­teur dans un club de mathé­ma­tiques de Lenin­grad, avait reconnu le talent de Perel­man en 1976.Ma cible ne s’était pas montrée le premier jour et je me suis alors mis moi-même en garde : je devrais faire preuve de la même patience que Perel­man. Il avait passé sept ans à démon­trer la conjec­ture de Poin­caré, sept ans à faire preuve d’une patience peu commune. La rédac­tion d’un tabloïd russe avait jeté l’éponge. Ils avaient envoyé un repor­ter à Kupchino qui était revenu bredouille. Une femme qu’il avait rencon­trée lui a simple­ment dit qu’elle avait échangé quelques mots avec Perel­man à l’oc­ca­sion. Le lende­main, le jour­nal titrait en une : « L’amour secret de Grigori Perel­man ». C’était encore lui qui, au côté d’autres univer­si­taires, avait réussi à proté­ger Perel­man des poli­tiques anti­sé­mites du régime sovié­tique, qui auraient empê­ché ce jeune génie juif d’ac­cé­der à l’édu­ca­tion qui pour­rait effi­ca­ce­ment nour­rir son esprit. Et c’est Rukshin qui, aujourd’­hui, se lamente sur la condi­tion de son étudiant favori : « Il vit dans un bunker. »

~

Deuxième jour. Un camion s’était garé et cachait l’en­trée du bâti­ment dans lequel Perel­man vivait. Quand j’ai ouvert la portière de ma voiture, des types au visage marqué de coupures récentes traî­naient dans le coin en se passant la bouteille de 10 heures du mat’, cher­chant quelque chose à faire. Je restais à ma place, piochant des chips, prome­nant mon regard d’un bout à l’autre du camion, où je pouvais toujours voir les gens passer. Un homme emmi­tou­flé dans un manteau noir de jais a surgi devant ma voiture. Il a fait des gestes brutaux avec ses mains dans ma direc­tion en criant : « Non ! Non ! » Puis il est parti. Je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait me dire, si ce n’est que les gens du coin commençaient à me remarquer. Le risque de violence augmen­tait d’heure en heure.

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En planque
Une rue de Kupchino
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Je ne pouvais pas y faire grand chose et je songeais plutôt à l’évo­lu­tion de Perel­man. Rukshin m’avait dit que lorsqu’il était enfant, Perel­man inter­agis­sait avec les autres écoliers, qu’il n’était pas asocial. À côté des mathé­ma­tiques, il adorait le ping-pong et l’opéra. D’après Rukshin et quelques autres personnes qui l’ont connu alors qu’il était adoles­cent, Perel­man aimait les filles, mais comme son profes­seur n’a pas manqué de le rappe­ler : « Si Grisha a un jour regardé quelque chose avec amour, c’était sûre­ment quelque chose d’écrit au tableau ». Personne ne se souve­nait d’une éven­tuelle petite amie. Peu de temps après sa soute­nance de docto­rat, l’Union Sovié­tique s’est effon­drée. Il est parti pour les États-Unis, où il a commencé ses recherches post-docto­rales à la New York Univer­sity, à Berke­ley et à la State Univer­sity of New York de Stony Brook. Il se mêlait au monde, rencon­trait les gens qui l’en­tou­raient. Il avait des acti­vi­tés. Et pour­tant, déjà, il se renfer­mait. Alors que les plus grands mathé­ma­ti­ciens de Russie gagnaient à peu près un salaire de 100 dollars par mois, Perel­man s’était confronté au monde occi­den­tal, celui des profes­seurs titu­laires, des bourses de recherche et des labo­ra­toires finan­cés – toute la partie écono­mique de l’uni­ver­sité. « Il est possible de vendre un théo­rème, tout comme il est possible d’en ache­ter un », avait-il confié à Rukshin quand il était retourné en Russie, désa­busé, en 1995. « Même s’il ne vous sert à rien. » Perel­man avait déjà commencé son travail sur la conjec­ture de Poin­caré, un théo­rème déve­loppé par Henri Poin­caré en 1904, poly­mathe français et fonda­teur de la topo­lo­gie, l’étude mathé­ma­tique des formes abstraites. Parce que le problème avait été maintes fois abordé et jamais résolu, Perel­man n’a rien dit à personne à propos de son travail pour éviter de se décou­ra­ger. Il crai­gnait aussi beau­coup que des infor­ma­tions exté­rieures ne viennent obscur­cir sa réflexion. « Grisha souhai­tait vivre dans la contrainte », m’a dit un ami et ancien collègue de Perel­man. Si j’avais été aussi malin, la vie m’au­rait peut-être conduit à une posi­tion bien plus confor­table que le siège d’une Hyun­dai dans la banlieue provin­ciale de Saint-Péters­bourg, atten­dant quelqu’un qui ne voudrait sûre­ment pas me voir et qui pour­rait bien ne jamais se montrer. Les heures ont passé. J’ai croqué dans un sand­wich, roulé en boule mon trench pour l’uti­li­ser comme un cous­sin.

Tout cela me traver­sait l’es­prit quand, tout d’un coup, Perel­man est apparu.

Qui étais-je pour me plaindre ? Perel­man avait véri­ta­ble­ment souf­fert, de manière aiguë. Il a tenu bon face à l’ac­cu­sa­tion, depuis réfu­tée, d’un mathé­ma­ti­cien chinois rival sur sa démons­tra­tion de Poin­caré. Il a refusé la Médaille Fields, esti­mant que l’ac­cep­ter serait fonda­men­ta­le­ment malhon­nête, comme Rukshin me l’avait expliqué. Perel­man a repoussé une équipe de Chan­nel One, une chaîne de télé­vi­sion russe, quand ils ont pris d’as­saut son appar­te­ment, défoncé sa porte et bous­culé sa mère. Il a supporté la procras­ti­na­tion du Clay Mathe­ma­tics Insti­tute, qui a pris son temps – cinq longues années – pour lui offrir le million de dollars qu’il avait promis à la personne qui trou­ve­rait la solu­tion à la conjec­ture de Poin­caré. « Grisha est torturé par l’im­per­fec­tion de l’hu­ma­nité », m’a révélé Rukshin. Tout cela me traver­sait l’es­prit quand, tout d’un coup, Perel­man est apparu. De l’autre côté d’un champ de voitures garées, ses cheveux ébou­rif­fés tres­sau­taient au rythme de ses pas à mesure qu’il s’éloi­gnait sur le chemin qui partait de sa porte. Je devais le suivre. J’ai ouvert la porte de la voiture. En le regar­dant depuis ce nouveau point de vue, comme le chas­seur réajuste son viseur, je me suis soudain aperçu qu’il ne s’agis­sait pas de Perel­man. C’était simple­ment un homme aux cheveux hirsutes, fuyant les puces du clochard andro­gyne.

L’at­tente

Troi­sième jour et toujours aucun signe de Perel­man. J’étais secrè­te­ment rassuré, parce que je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais lui deman­der. Je ne suis pas très à l’aise pour faire des inter­views. J’ap­proche mes inter­lo­cu­teurs comme si j’étais dans un bar, discu­tant autour d’une bière. Une escroque­rie stan­dard mais plai­sante, quand je ne me trompe pas. Les gens aiment parler d’eux. Il suffit de leur donner une chance. Mais comment parler à quelqu’un qui ne parle à personne ? Chaque ques­tion à laquelle je pouvais penser, je savais que Perel­man n’y répon­drait pas. Je ne pouvais pas m’ai­der de la presse russe, qui l’avait assailli de ques­tions au sujet de son refus de l’argent, de la Médaille Fields et de son silence. Je ne voulais pas déran­ger Perel­man. Je ne voulais pas être comme tous les autres, qui l’avaient forcé à s’exi­ler. Je songeais qu’il y avait sûre­ment une manière plus déli­cate de l’ap­pro­cher.

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L’étu­diant
Grigori Perel­man

J’ai demandé conseil à ceux qui le connais­saient. Quand j’ai rencon­tré Alexan­der Abra­mov à Moscou, il m’a raconté sa dernière conver­sa­tion télé­pho­nique avec Perel­man, trois ans aupa­ra­vant. Abra­mov, un profes­seur, connais­sait Perel­man depuis 1982, quand il avait été le coach de l’équipe sovié­tique lors de l’Olym­piade Inter­na­tio­nale de Mathé­ma­tiques. Perel­man y avait d’ailleurs gagné une médaille d’or, réali­sant un score parfait. Exas­péré par la soli­tude de Perel­man, Abra­mov lui avait demandé ce qu’il devait faire pour qu’il accepte de le voir. Perel­man avait suggéré à Abra­mov de démé­na­ger à Saint-Péters­bourg. « Pour toujours ? » avait demandé le profes­seur. « Peut-être », avait répondu Perel­man avant de raccro­cher le télé­phone. Peut-être que Perel­man n’ai­mait plus Abra­mov. Peut-être n’ai­mait-il plus personne. « Je crains qu’il soit en dépres­sion, m’a confié Rukshin. Si nous étions toujours en Union Sovié­tique, on l’au­rait enfermé de force dans un hôpi­tal psychia­trique à cause de son compor­te­ment. » En 2008, Perel­man a demandé à Rukshin de limi­ter ses appels. Ils ne parlent désor­mais qu’à peu près une fois par an. « Cela ressemble beau­coup à l’his­toire de Bobby Fischer, m’a dit Abra­mov. Et on ne peut pas dire que Bobby Fischer était un homme heureux. »

~

C’était l’après-midi du troi­sième jour et le clochard andro­gyne tendait la main dans l’en­tre­bâille­ment de ma fenêtre pour quelques roubles. Même à cette distance, je ne pouvais discer­ner s’il s’agis­sait d’un homme ou d’une femme. Quand j’ai posé de nouveau les yeux sur la porte de Perel­man, je me suis entendu hoque­ter : « Le voilà ! » Et cette fois, c’était bien Perel­man. La barbe, les cheveux, l’ex­pres­sion du doute alors qu’il trébu­chait sous le soleil avec sa mère, Lyubov, à ses côtés. Il se déplaçait d’un pas traî­nant vers les poubelles entas­sées non loin de sa porte, comme s’il avait voulu les fouiller. Il portait une veste de ski noire, un t-shirt noir et des panta­lons noirs. Sa mère était vêtue d’un pardes­sus rouge et portait un béret rouge. Ils ont pris l’angle de la rue, se diri­geant vers la cour, derrière leur bâti­ment. J’ai fermé la voiture à clefs. La cour avait le péri­mètre d’un immeuble, avec des arbres, des parkings et des aires de jeu. Les suivant à une distance consi­dé­rable, j’ai aperçu Perel­man et sa mère, se déplaçant dans un champ d’herbe. J’ai décidé de l’ap­pro­cher de face plutôt que de l’in­ter­pel­ler de dos, prenant toutes les précau­tions pour éviter de le trou­bler. Même si je savais qu’il avait parlé l’an­glais plutôt bien pendant une période de sa vie, je pensais qu’il serait mieux que je lui parle russe pour le mettre à l’aise. J’ai marché sur un borde la cour, espé­rant croi­ser son chemin alors qu’il attein­drait le bord le plus éloi­gné. J’ai accé­léré la cadence, dépas­sant un tas de poubelles non loin de la grille d’un court de tennis aban­donné. J’ai tourné autour d’une petite école et quand j’ai atteint à mon tour le coin de la pelouse, Perel­man et sa mère n’étaient plus là. Je les avais perdus.

La tête de Perel­man s’est douce­ment tour­née. Il m’a évalué du coin de l’œil sans rien dire.

Je me suis mis à fouiller fréné­tique­ment la cour. Je les ai repé­rés de nouveau, près d’une rangée de voitures. Mais après une nouvelle boucle pour me retrou­ver en face d’eux, je les ai perdus une nouvelle fois. Quand j’ai repéré Perel­man et sa mère pour la troi­sième fois, ils reve­naient sur leurs pas. Je n’au­rais donc pas le luxe de la posi­tion. Je devais les appro­cher par derrière. Je marchais rapi­de­ment : j’étais à vingt mètres de Perel­man et je me rappro­chais. Je ne savais toujours pas quoi lui dire. Puis je me suis trouvé à sa hauteur et je n’ai plus eu le temps de réflé­chir. « Grigori Yakov­le­vich ? » ai-je demandé, employant son deuxième prénom, comme le veut la poli­tesse russe. « Est-ce bien vous ? » La tête de Perel­man s’est douce­ment tour­née. Il m’a évalué du coin de l’œil sans rien dire. « Pardon­nez-moi, s’il vous plaît, ai-je conti­nué. Je ne veux pas vous impor­tu­ner. Je suis venu d’Amé­rique pour vous parler. » De près, Perel­man mesu­rait à peu près 1 m 50 et était plus maigre que je l’avais imaginé. Il était moins menaçant qu’en photo. Il ne gaspillait pas un instant pour soigner son appa­rence, en revanche. Des pelli­cules constel­laient les épaules de son manteau. Ses habits étaient couverts de tâches. Perel­man a parlé d’une voix aiguë comme le piaille­ment d’un oiseau. Et il savait exac­te­ment quoi deman­der. « Vous êtes jour­na­liste ? », a-t-il dit. Sa mère m’a regardé par-dessus l’épaule de son fils, puis s’est déro­bée à ma vue. J’ai acquiescé. Perel­man a regardé le ciel, exha­lant un soupir de tris­tesse. Nous avons fait quelques pas ensemble. « Pour quelle publi­ca­tion ? » a-t-il demandé. Je lui ai répondu. Il a hoché la tête, faisant signe qu’il avait compris, mais a prononcé d’une voix sans appel : « Je ne donne pas d’in­ter­views. » « Je sais », ai-je rétorqué. « Je comprends. » Perel­man et sa mère se sont arrê­tés. Ils m’ont regardé de bas en haut, comme si ce que je venais de dire les avait trou­blés. Je ne savais pas comment cela fini­rait, mais au moins Perel­man n’avait pas pris la fuite. Alors j’ai souri, du mieux que je le pouvais. « Il fait beau aujourd’­hui, n’est-ce pas ? » ai-je lancé. À ma grande surprise, l’er­mite terri­fiant et sa mère nerveuse ont éclaté d’un même rire. Ils étaient désar­més. J’avais réussi.

La rencontre

« Comment saviez-vous que nous serions ici ? » a demandé Lyubov Perel­man, sortant de l’ombre de son fils. Elle portait des lunettes épaisses et son visage gai dépas­sait sous le béret. « Cela m’em­bête de vous le dire… — Eh bien ? » a-t-elle insisté. J’ai montré la rue de la tête. « Je me suis assis dans cette voiture, là-bas, et je vous ai atten­dus. — Vrai­ment ? — Ce n’était pas si pénible, j’avais un livre, ai-je répondu. — Comment avez-vous trouvé l’adresse ? a demandé Perel­man. — J’ai un indi­ca­teur, dans la police. » Ses yeux se sont agran­dis. « La police ? a-t-il repris. Êtes-vous russe ? — Améri­cain. » Il m’étu­diait avec curio­sité. « Êtes-vous bien sûr de ne pas être russe ? » En me fiant à tous les signes que je pouvais possi­ble­ment inter­pré­ter, Perel­man semblait avoir très envie de parler avec moi. Il était heureux d’avoir un contact humain. « Est-ce que cela vous déran­ge­rait que je fasse un petit bout de chemin avec vous ? » lui ai-je demandé. Perel­man a haussé les épaules et nous avons conti­nué à marcher. Il avait rigolé une fois, me suis-je dit, peut-être rigo­le­rait-il de nouveau. « J’étais nerveux, lui ai-je confié. Tout le monde dit que vous êtes effrayant. » Perel­man a levé les yeux vers le ciel comme s’il contem­plait quelque chose que je ne pouvais pas comprendre. Un homme est passé devant nous, prome­nant un chat au bout d’une laisse.

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Jeux d’en­fants
Jour­née ordi­naire à Kupchino

Lyubov Perel­man m’a demandé : « Si vous ne faites pas d’in­ter­view, pourquoi êtes-vous là ? » Perel­man a mis son bras autour de son épaule. « Ne t’en fais pas, maman, l’a-t-il rassu­rée. Nous marchons, tout simple­ment. » En me rappe­lant tout ce que j’avais appris au sujet de Perel­man, cette démons­tra­tion d’af­fec­tion m’a frappé. Elle m’a enhardi. Personne ne l’avait appro­ché d’aussi près depuis tant d’an­nées… « Je sais que vous ne faites plus de mathé­ma­tiques, ai-je dit. Pouvez-vous me dire sur quoi vous travaillez ? — J’ai arrêté les mathé­ma­tiques. Ce que je fais main­te­nant, je ne vous en parle­rai pas », m’a-t-il répondu. J’avais préparé une autre ques­tion, mais il a dégainé avant moi : « Vous n’êtes vrai­ment pas russe ? Vous parlez comme quelqu’un qui est né en Russie, qui a quitté le pays à huit ou neuf ans et qui est y revenu une fois adulte. Vous avez cet accent. » Saisis­sant cette oppor­tu­nité, je lui posais quelques ques­tions simples, en espé­rant lui donner l’oc­ca­sion de s’ou­vrir. « Qu’al­lez-vous faire pour les vacances de mai ? » « Avez-vous appré­cié votre séjour aux États-Unis ? » « Faites-vous souvent des ballades de ce genre ? » : à chaque fois, Perel­man haus­sait les épaules, levait les yeux au ciel et ne disait rien. Je ne savais même pas s’il m’avait entendu. Je regar­dais sa mère et elle arquait les sour­cils, comme si elle ne savait quoi dire elle non plus. Un sourire traver­sait son visage. Nous avons marché tous les trois jusqu’à l’arche menant l’en­trée de leur bâti­ment. J’ai tenté une autre ques­tion, plus sérieuse cette fois-ci. « En consi­dé­rant vos capa­ci­tés intel­lec­tuelles, et dans la mesure où vous êtes encore très jeune, songez-vous à reprendre les sciences ? » Il a soupiré jusqu’à émettre un léger siffle­ment. Après un court silence, sa mère m’a demandé si j’avais caché un micro sur moi. J’ai tenté une nouvelle fois de lui arra­cher une réponse. Pour rappro­cher nos deux acti­vi­tés, j’ai essayé d’évoquer rapi­de­ment les ressem­blances entre l’écri­ture et les mathé­ma­tiques, souli­gnant la soli­tude qui va de paire avec les deux disci­plines. Je l’ai regardé, ouvert, amical. Ses yeux ont une nouvelle fois pris la direc­tion du ciel. Page blanche.

Nous n’avons pas à tout démon­trer. L’in­connu a de la valeur.

Nous avons fini par atteindre l’ar­cade surmon­tant l’en­trée et nous nous sommes arrê­tés. Perel­man et sa mère m’ont regardé, se deman­dant comment tout cela allait finir. J’ai regardé Perel­man et je lui ai demandé : « C’était comment, le ping-pong ? — Je n’ai pas joué depuis long­temps », m’a-t-il répondu. Perel­man a fait un pas vers moi. J’ai vu que l’une de ses dents était brune, en décom­po­si­tion.Il a passé un bras autour des épaules de sa mère. Il commençait à être trou­blé. Nous avions marché pendant une ving­taine de minutes, et qu’a­vais-je appris ? J’avais pu ressen­tir cet homme, mais je n’avais pas résolu son énigme. M’ai­de­rait-il ? Je n’avais le temps que d’une dernière ques­tion. Je l’ai posée en anglais, la seule à laquelle j’es­pé­rais vrai­ment qu’il puisse vouloir réflé­chir. « Où vous mène votre vie, désor­mais ? » « Pardon ? », a-t-il dit dans ma langue, sa maîtrise de l’an­glais n’étant peut-être plus ce qu’elle était. Il était crispé par la concen­tra­tion lorsque j’ai répété ma ques­tion, et je pensais qu’il allait y répondre. Mais au moment où j’ai fini de parler, son visage s’est détendu. Il avait compris ce que je voulais décou­vrir, la desti­née de cette vie peu commune. Il a seule­ment marmonné : « Je ne sais pas. » Nous nous sommes dits au revoir. J’ai marché vers ma voiture en ayant eu l’im­pres­sion d’avoir échoué – j’étais parvenu à appro­cher Perel­man, fait ô combien rare, mais je l’avais laissé filer entre mes doigts. Je me suis arrêté en chemin, il devait y avoir quelque chose que j’avais manqué. Perel­man était aussi éthéré et complexe que la conjec­ture qu’il avait démon­trée. Il avait allégé la conjec­ture de Poin­caré de son poids de mystère et, ce faisant, l’avait rempla­cée, deve­nant lui-même le puzzle, offrant au monde la connais­sance tout en préser­vant une part de mystère. Nous n’avons pas à tout démon­trer. L’in­connu a de la valeur. À travers le pare-brise de la Hyun­dai, j’ai regardé Perel­man et sa mère appro­cher de l’en­trée, les sans-abri, les enfants et les jeunes mères de Kupchino conti­nuant à vivre leurs vies. Les ténèbres du vesti­bule ont avalé Perel­man et sa mère. La porte de métal s’est refer­mée sur eux. Perel­man était dehors, il était main­te­nant dedans. Il avait pris l’air.


Traduit de l’an­glais par Julien Cadot d’après l’ar­ticle « Shat­te­red Genius », paru dans Play­boy. Couver­ture : Saint-Péters­bourg la nuit.

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