par Camille Hamet | 21 mai 2018

par Camille Hamet | 7 min | 21/05/2018

Tous accros

En janvier dernier, deux inves­­tis­­seurs présents dans le capi­­tal d’Apple, le Cali­­for­­nia State Teachers’ Reti­­re­­ment System et JANA Part­­ners, deman­­daient formel­­le­­ment à la célèbre entre­­prise à la pomme de travailler à réduire l’ad­­dic­­tion des enfants aux smart­­phones. Et plus préci­­sé­­ment de contri­­buer à l’étude du problème, de publier des résul­­tats annuels dans ce domaine, et d’aug­­men­­ter les possi­­bi­­li­­tés de contrôle paren­­tal.

« Apple peut jouer un rôle moteur en montrant à l’in­­dus­­trie qu’at­­ta­­cher une atten­­tion parti­­cu­­lière à la santé et au déve­­lop­­pe­­ment de la prochaine géné­­ra­­tion, c’est à la fois bon pour les affaires et la chose correcte à faire », écri­­vaient-ils en effet dans une lettre ouverte. « Procé­­der ainsi ne repré­­sente pas une menace pour Apple, puisque c’est une ques­­tion de logi­­ciel (et pas de maté­­riel), et que, contrai­­re­­ment à de nombreuses entre­­prises tech­­no­­lo­­giques, le modèle écono­­mique d’Apple ne repose pas sur un usage exces­­sif de vos produits. »

Un enfant, smart­­phone en mains
Crédits : Diego Passa­­dori

Une allu­­sion claire à Face­­book et Google, accu­­sées les mois précé­­dents de susci­­ter volon­­tai­­re­­ment la dépen­­dance chez leurs utili­­sa­­teurs. « Une fois que vous savez comment action­­ner ces leviers de mani­­pu­­la­­tion, vous pouvez jouer avec les gens comme un piano », écri­­vait notam­­ment Tris­­tan Harris, ancien desi­­gner produit chez Google, en juin 2016. « Et c’est exac­­te­­ment ce que les desi­­gners produits font à votre esprit. Ils jouent avec vos vulné­­ra­­bi­­li­­tés psycho­­lo­­giques (consciem­­ment ou incons­­ciem­­ment) dans le but d’at­­ti­­rer votre atten­­tion. »

D’après lui, l’un des leviers de mani­­pu­­la­­tion utili­­sés par les compa­­gnies tech­­no­­lo­­giques les plus effi­­caces n’est autre que « l’ap­­pro­­ba­­tion sociale » : « Tout le monde répond natu­­rel­­le­­ment à l’ap­­pro­­ba­­tion sociale, mais certaines démo­­gra­­phies (les adoles­­cents) y sont plus vulné­­rables que d’autres. » Résul­­tat, l’ado­­les­cent améri­­cain moyen passe plus de 4,5 heures par jour sur son smart­­phone hors textos et appels. 78 % des adoles­­cents améri­­cains véri­­fient leur smart­­phone au moins une fois par heure. 50 % d’entre eux disent se sentir « accros ».

Tony Fadell
Crédits : JD Lasica/Flickr

Par ailleurs, une étude menée au Canada auprès de 2 300 ensei­­gnants montre que 67 % d’entre eux pensent que le nombre d’élèves distraits néga­­ti­­ve­­ment par des smart­­phones en classe augmente, et que 75 % d’entre eux jugent que la capa­­cité des élèves à se concen­­trer sur des tâches scolaires a dimi­­nué. Mais de l’aveu même du créa­­teur de l’iPod, Tony Fadell : « Les adultes aussi sont accros, pas seule­­ment les enfants ! »

Ce ponte de la Sili­­con Valley estime que les géants du Web « sont deve­­nus telle­­ment bons à nous faire cliquer toujours plus, à nous pous­­ser à une autre dose de dopa­­mine » qu’ils « ont une respon­­sa­­bi­­lité et doivent commen­­cer à nous aider à mesu­­rer et contrô­­ler nos dépen­­dances numé­­riques à travers tous les usages ».

Selon lui, « eux seuls peuvent le faire, car ils détiennent les systèmes d’ex­­ploi­­ta­­tion et l’éco­­sys­­tème des applis ». Et l’un d’entre eux semble aujourd’­­hui être passé à l’acte.

Mais contrai­­re­­ment à ce que lais­­sait présa­­ger la lettre ouverte du Cali­­for­­nia State Teachers’ Reti­­re­­ment System et de JANA Part­­ners en janvier dernier, ce n’est pas Apple.

Digi­­tal Well Being

Lors de sa confé­­rence annuelle pour les déve­­lop­­peurs, qui se tenait le 8 mai dernier à Moun­­tain View, Google a annoncé le lance­­ment de plusieurs fonc­­tion­­na­­li­­tés censées nous aider à régu­­ler notre usage de la tech­­no­­lo­­gie. « Il est clair que la tech­­no­­lo­­gie peut être une force puis­­sante, mais il est tout aussi clair que nous ne pouvons pas nous conten­­ter de la contem­­pler », a alors déclaré le PDG de la firme, Sundar Pichai, sur l’es­­trade du Shore­­line Amphi­­theatre. « Nous avons le senti­­ment très fort qu’il nous incombe faire les choses bien. »

La première de ces fonc­­tions, Shush, empêche la nouvelle version du système d’ex­­ploi­­ta­­tion Android, Android P, de nous signa­­ler les appels et les noti­­fi­­ca­­tions. Elle s’ac­­tive lorsque nous posons notre smart­­phone avec l’écran face à la table, ce que nous faisons géné­­ra­­le­­ment lorsque nous voulons nous concen­­trer sur les personnes qui partagent notre repas. Mais il est possible de créer une liste d’ex­­cep­­tion pour les contacts impor­­tants qui cher­­che­­raient à nous joindre.

La deuxième fonc­­tion, Wind Down, est censée nous aider à retrou­­ver la qualité de sommeil mis à mal par l’ap­­pa­­ri­­tion des smart­­phones et de leurs écrans à lumière bleue, qui active cent fois plus les récep­­teurs photo­­sen­­sibles non visuels de la rétine que la lumière blanche d’une lampe, et main­­tient le cerveau en état d’éveil. Or les troubles du sommeil ne sont pas sans effets sur la santé, au niveau méta­­bo­­lique comme au niveau cogni­­tif.

Ce n’est pas la première fois que la firme de Moun­­tain View se penche sur le problème. Comme Apple, elle a déjà intro­­duit des modes de chan­­ge­­ment de couleurs de l’écran, plus chaleu­­reuses la nuit. Mais avec Wind Down, passée une certaine heure, l’écran passe carré­­ment au noir et blanc, deve­­nant ainsi moins attrac­­tif et moins lisible. Car « des gens nous ont dit qu’ils regar­­daient leur télé­­phone juste avant de se coucher, et qu’une heure ou deux passent sans qu’ils s’en rendent compte », justi­­fie Sameer Samat, vice-président en charge de la gestion de produits chez Google.

La troi­­sième fonc­­tion présen­­tée par la firme de Moun­­tain View le 8 mai dernier, App Dash­­board, nous permet de voir à quelle fréquence nous véri­­fions notre smart­­phone ou notre tablette, combien de temps nous consa­­crons à ces appa­­reils, et même combien de temps nous consa­­crons à des appli­­ca­­tions indi­­vi­­duelles telles que Face­­book, Insta­­gram ou YouTube. À partir de ces données, nous pouvons alors deman­­der à ces appli­­ca­­tions de nous aver­­tir une fois la limite quoti­­dienne que nous nous auto­­ri­­sons dépas­­sée.

C’est d’ores et déjà possible pour YouTube, grâce à l’ou­­til « Me rappe­­ler de faire une pause » (ou Take a break remin­­der, en anglais). Il appar­­tient en effet à l’in­­ter­­naute de régler ce minu­­teur sur 15, 30, 60, 90 ou 180 minutes. À l’is­­sue du délai ainsi établi, un rappel s’ac­­ti­­vera et mettra la vidéo en cours de vision­­nage en pause. Pour passer outre, il suffira à l’uti­­li­­sa­­teur de suppri­­mer le rappel ou de reprendre la lecture de la vidéo.

Tous ces outils font partie d’une vaste opéra­­tion bapti­­sée « Digi­­tal Well Being » qui doit, à terme, toucher tous les services propo­­sés par Google. Mais sont-ils vrai­­ment perti­­nents ?

Avec modé­­ra­­tion

Comme le souligne la jour­­na­­liste Erin Brod­­win, « le simple fait de montrer quelles appli­­ca­­tions nous utili­­sons et pour combien de temps ne va proba­­ble­­ment pas nous faire beau­­coup de bien en soi ». Tout comme le simple fait de nous épar­­gner appels et noti­­fi­­ca­­tions pendant un certain temps. En effet, lorsque les cher­­cheurs ont tenté de résoudre le problème de l’an­xiété en désac­­ti­­vant les noti­­fi­­ca­­tions des smart­­phones, cela n’a pas semblé fonc­­tion­­ner. Certaines personnes se sont même senties encore plus mal.

L’in­­té­­rêt de faire passer l’écran au noir et au blanc avant l’heure du coucher ne repose sur aucune étude.

Des cher­­cheurs ont par exemple décou­­vert, dans une étude présen­­tée en avril dernier lors de la confé­­rence annuelle de l’Ame­­ri­­can Psycho­­lo­­gi­­cal Asso­­cia­­tion, que les personnes qui reçoivent les noti­­fi­­ca­­tions de leurs smart­­phones de manière grou­­pée se sentaient moins stres­­sées et plus heureuses que les personnes qui les reçoivent tout au long de la jour­­née, mais que ces personnes se sont égale­­ment senties moins stres­­sées et plus heureuses que les personnes n’ayant reçu aucune noti­­fi­­ca­­tion.

« Les parti­­ci­­pants qui n’ont pas reçu de noti­­fi­­ca­­tions ont éprouvé des niveaux plus élevés d’an­xiété et de craintes de manquer, mais peu des avan­­tages de la mise en lots des noti­­fi­­ca­­tions », écrivent les auteurs de l’étude. « Nous avons constaté que l’inat­­ten­­tion et la peur de passer à côté de quelque chose lié au télé­­phone aidaient à expliquer ces effets. Enfin, plusieurs de ces effets étaient plus impor­­tants chez les parti­­ci­­pants présen­­tant des symp­­tômes de troubles de l’inat­­ten­­tion. Ces résul­­tats soulignent les coûts mentaux inhé­­rents aux systèmes de noti­­fi­­ca­­tion actuels (…) et mettent l’ac­cent sur des solu­­tions qui remo­­dèlent les défauts de notre envi­­ron­­ne­­ment numé­­rique. »

Quant à l’in­­té­­rêt de faire passer l’écran au noir et au blanc avant l’heure du coucher, contrai­­re­­ment à celui des outils de chan­­ge­­ment de couleurs tels que le Night Shift d’Apple, il ne repose sur aucune étude. N’en déplaise à Google, personne n’a encore analysé scien­­ti­­fique­­ment la façon dont la suppres­­sion de la couleur d’un affi­­chage affecte l’at­­ten­­tion, la produc­­ti­­vité, le sommeil ou l’hu­­meur des utili­­sa­­teurs. Seuls sont avérés les effets néfastes de la lumière bleue des écrans.

Crédits : Hugh Han

Voilà sans doute pourquoi l’opé­­ra­­tion Digi­­tal Well Being semble pour l’ins­­tant davan­­tage desti­­née à faire taire les critiques et à apai­­ser les inquié­­tudes des utili­­sa­­teurs qu’à véri­­ta­­ble­­ment libé­­rer ces derniers de leur dépen­­dance à la tech­­no­­lo­­gie. D’au­­tant que chacun des outils qu’elle propose peuvent très faci­­le­­ment être igno­­rés par ceux et celles qui choi­­si­­ront de les essayer. Et que ces outils permettent à Google de faire bonne figure aux côtés de Face­­book et d’Apple, toujours immo­­biles sur le terrain de l’ad­­dic­­tion à la tech­­no­­lo­­gie.

La lettre ouverte du Cali­­for­­nia State Teachers’ Reti­­re­­ment System et de JANA Part­­ners de janvier dernier a été accueillie par le plus grand cynisme des autres action­­naires de la firme à la pomme. « Nous inves­­tis­­sons dans des choses qui sont addic­­tives », a par exemple rétorqué Ross Gerber, PDG de Gerber Kawa­­saki Wealth and Invest­­ment Mana­­ge­­ment. « Les choses addic­­tives sont très rentables », remarquait-il aussi, citant au passage les parts déte­­nues par son entre­­prise dans la chaîne de cafés Star­­bucks, les casi­­nos MGM Resorts et le fabri­­cant d’al­­cool Cons­­tel­­la­­tion Brands.

Verrons-nous donc tout simple­­ment des aver­­tis­­se­­ments du type « à consom­­mer avec modé­­ra­­tion » s’af­­fi­­cher sur nos smart­­phones, comme ils se sont affi­­chés sur les publi­­ci­­tés pour l’al­­cool ?


Couver­­ture : Broken phones. (Agê Barros/Jonny Caspari)


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