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Les plateformes qui rythment nos vies connectées font tout pour qu'on ne veuille jamais couper le cordon.

par Camille Hamet | 6 octobre 2020

« On est récom­pensé par des cœurs, des likes, des pouces bleus, et on croit que ça a de la valeur, que c’est la vérité », analyse Chamath Pali­ha­pi­tiya, ancien direc­teur de la crois­sance chez Face­book. « Mais en réalité, cette popu­la­rité est fausse et fragile. » Elle nous rend plus vides et plus anxieux qu’on ne l’était avant elle, « car elle nous préci­pite dans un cercle vicieux qui nous fait nous deman­der : “Qu’est-ce que je dois faire main­te­nant ?” » pour retrou­ver ce shoot d’en­dor­phine aussi vain qu’ad­dic­tif.

Le spécia­liste des réseaux sociaux porte ce regard nu et brutal sur notre rapport aux plate­formes dans le docu­men­taire Derrière nos écrans de fumée, dispo­nible sur Netflix depuis le 9 septembre. Une quin­zaine d’in­ter­ve­nant.e.s, tous d’an­ciens de Google, Face­book, Apple, Twit­ter et les autres y décryptent le modèle sous-jacent et l’im­pact perni­cieux des plate­formes qui accom­pagnent nos vies en ligne, nos vies tout court. « Songez au fait que ces effets sont parta­gés et ampli­fiés par des milliards de personnes, et songez à la façon dont les gens réagissent à la percep­tion des autres. La situa­tion est très grave. Très grave. »

Tous accros

En janvier 2018, deux inves­tis­seurs présents dans le capi­tal d’Apple, le Cali­for­nia State Teachers’ Reti­re­ment System et JANA Part­ners, deman­daient formel­le­ment à la célèbre entre­prise à la pomme de travailler à réduire l’ad­dic­tion des enfants aux smart­phones. Et plus préci­sé­ment de contri­buer à l’étude du problème, de publier des résul­tats annuels dans ce domaine, et d’aug­men­ter les possi­bi­li­tés de contrôle paren­tal.

« Apple peut jouer un rôle moteur en montrant à l’in­dus­trie qu’at­ta­cher une atten­tion parti­cu­lière à la santé et au déve­lop­pe­ment de la prochaine géné­ra­tion, c’est à la fois bon pour les affaires et la chose correcte à faire », écri­vaient-ils en effet dans une lettre ouverte. « Procé­der ainsi ne repré­sente pas une menace pour Apple, puisque c’est une ques­tion de logi­ciel (et pas de maté­riel), et que, contrai­re­ment à de nombreuses entre­prises tech­no­lo­giques, le modèle écono­mique d’Apple ne repose pas sur un usage exces­sif de vos produits. »

Un enfant, smart­phone en mains
Crédits : Diego Passa­dori

Une allu­sion claire à Face­book et Google, accu­sées les mois précé­dents de susci­ter volon­tai­re­ment la dépen­dance chez leurs utili­sa­teurs. « Une fois que vous savez comment action­ner ces leviers de mani­pu­la­tion, vous pouvez jouer avec les gens comme un piano », écri­vait notam­ment Tris­tan Harris, ancien desi­gner produit chez Google, en juin 2016. « Et c’est exac­te­ment ce que les desi­gners produits font à votre esprit. Ils jouent avec vos vulné­ra­bi­li­tés psycho­lo­giques (consciem­ment ou incons­ciem­ment) dans le but d’at­ti­rer votre atten­tion. »

D’après lui, l’un des leviers de mani­pu­la­tion utili­sés par les compa­gnies tech­no­lo­giques les plus effi­caces n’est autre que « l’ap­pro­ba­tion sociale » : « Tout le monde répond natu­rel­le­ment à l’ap­pro­ba­tion sociale, mais certaines démo­gra­phies (les adoles­cents) y sont plus vulné­rables que d’autres. » Résul­tat, l’ado­les­cent améri­cain moyen passe plus de 4,5 heures par jour sur son smart­phone hors textos et appels. 78 % des adoles­cents améri­cains véri­fient leur smart­phone au moins une fois par heure. 50 % d’entre eux disent se sentir « accros ».

Tony Fadell
Crédits : JD Lasica/Flickr

Par ailleurs, une étude menée au Canada auprès de 2 300 ensei­gnants montre que 67 % d’entre eux pensent que le nombre d’élèves distraits néga­ti­ve­ment par des smart­phones en classe augmente, et que 75 % d’entre eux jugent que la capa­cité des élèves à se concen­trer sur des tâches scolaires a dimi­nué. Mais de l’aveu même du créa­teur de l’iPod, Tony Fadell : « Les adultes aussi sont accros, pas seule­ment les enfants ! »

Ce ponte de la Sili­con Valley estime que les géants du Web « sont deve­nus telle­ment bons à nous faire cliquer toujours plus, à nous pous­ser à une autre dose de dopa­mine » qu’ils « ont une respon­sa­bi­lité et doivent commen­cer à nous aider à mesu­rer et contrô­ler nos dépen­dances numé­riques à travers tous les usages ».

Selon lui, « eux seuls peuvent le faire, car ils détiennent les systèmes d’ex­ploi­ta­tion et l’éco­sys­tème des applis ». Et l’un d’entre eux semble aujourd’­hui être passé à l’acte.

Mais contrai­re­ment à ce que lais­sait présa­ger la lettre ouverte du Cali­for­nia State Teachers’ Reti­re­ment System et de JANA Part­ners en janvier dernier, ce n’est pas Apple.

Digi­tal Well Being

Lors de sa confé­rence annuelle pour les déve­lop­peurs, qui se tenait le 8 mai dernier à Moun­tain View, Google a annoncé le lance­ment de plusieurs fonc­tion­na­li­tés censées nous aider à régu­ler notre usage de la tech­no­lo­gie. « Il est clair que la tech­no­lo­gie peut être une force puis­sante, mais il est tout aussi clair que nous ne pouvons pas nous conten­ter de la contem­pler », a alors déclaré le PDG de la firme, Sundar Pichai, sur l’es­trade du Shore­line Amphi­theatre. « Nous avons le senti­ment très fort qu’il nous incombe faire les choses bien. »

La première de ces fonc­tions, Shush, empêche la nouvelle version du système d’ex­ploi­ta­tion Android, Android P, de nous signa­ler les appels et les noti­fi­ca­tions. Elle s’ac­tive lorsque nous posons notre smart­phone avec l’écran face à la table, ce que nous faisons géné­ra­le­ment lorsque nous voulons nous concen­trer sur les personnes qui partagent notre repas. Mais il est possible de créer une liste d’ex­cep­tion pour les contacts impor­tants qui cher­che­raient à nous joindre.

La deuxième fonc­tion, Wind Down, est censée nous aider à retrou­ver la qualité de sommeil mis à mal par l’ap­pa­ri­tion des smart­phones et de leurs écrans à lumière bleue, qui active cent fois plus les récep­teurs photo­sen­sibles non visuels de la rétine que la lumière blanche d’une lampe, et main­tient le cerveau en état d’éveil. Or les troubles du sommeil ne sont pas sans effets sur la santé, au niveau méta­bo­lique comme au niveau cogni­tif.

Ce n’est pas la première fois que la firme de Moun­tain View se penche sur le problème. Comme Apple, elle a déjà intro­duit des modes de chan­ge­ment de couleurs de l’écran, plus chaleu­reuses la nuit. Mais avec Wind Down, passée une certaine heure, l’écran passe carré­ment au noir et blanc, deve­nant ainsi moins attrac­tif et moins lisible. Car « des gens nous ont dit qu’ils regar­daient leur télé­phone juste avant de se coucher, et qu’une heure ou deux passent sans qu’ils s’en rendent compte », justi­fie Sameer Samat, vice-président en charge de la gestion de produits chez Google.

La troi­sième fonc­tion présen­tée par la firme de Moun­tain View le 8 mai dernier, App Dash­board, nous permet de voir à quelle fréquence nous véri­fions notre smart­phone ou notre tablette, combien de temps nous consa­crons à ces appa­reils, et même combien de temps nous consa­crons à des appli­ca­tions indi­vi­duelles telles que Face­book, Insta­gram ou YouTube. À partir de ces données, nous pouvons alors deman­der à ces appli­ca­tions de nous aver­tir une fois la limite quoti­dienne que nous nous auto­ri­sons dépas­sée.

C’est d’ores et déjà possible pour YouTube, grâce à l’ou­til « Me rappe­ler de faire une pause » (ou Take a break remin­der, en anglais). Il appar­tient en effet à l’in­ter­naute de régler ce minu­teur sur 15, 30, 60, 90 ou 180 minutes. À l’is­sue du délai ainsi établi, un rappel s’ac­ti­vera et mettra la vidéo en cours de vision­nage en pause. Pour passer outre, il suffira à l’uti­li­sa­teur de suppri­mer le rappel ou de reprendre la lecture de la vidéo.

Tous ces outils font partie d’une vaste opéra­tion bapti­sée « Digi­tal Well Being » qui doit, à terme, toucher tous les services propo­sés par Google. Mais sont-ils vrai­ment perti­nents ?

Avec modé­ra­tion

Comme le souligne la jour­na­liste Erin Brod­win, « le simple fait de montrer quelles appli­ca­tions nous utili­sons et pour combien de temps ne va proba­ble­ment pas nous faire beau­coup de bien en soi ». Tout comme le simple fait de nous épar­gner appels et noti­fi­ca­tions pendant un certain temps. En effet, lorsque les cher­cheurs ont tenté de résoudre le problème de l’an­xiété en désac­ti­vant les noti­fi­ca­tions des smart­phones, cela n’a pas semblé fonc­tion­ner. Certaines personnes se sont même senties encore plus mal.

L’in­té­rêt de faire passer l’écran au noir et au blanc avant l’heure du coucher ne repose sur aucune étude.

Des cher­cheurs ont par exemple décou­vert, dans une étude présen­tée en avril dernier lors de la confé­rence annuelle de l’Ame­ri­can Psycho­lo­gi­cal Asso­cia­tion, que les personnes qui reçoivent les noti­fi­ca­tions de leurs smart­phones de manière grou­pée se sentaient moins stres­sées et plus heureuses que les personnes qui les reçoivent tout au long de la jour­née, mais que ces personnes se sont égale­ment senties moins stres­sées et plus heureuses que les personnes n’ayant reçu aucune noti­fi­ca­tion.

« Les parti­ci­pants qui n’ont pas reçu de noti­fi­ca­tions ont éprouvé des niveaux plus élevés d’an­xiété et de craintes de manquer, mais peu des avan­tages de la mise en lots des noti­fi­ca­tions », écrivent les auteurs de l’étude. « Nous avons constaté que l’inat­ten­tion et la peur de passer à côté de quelque chose lié au télé­phone aidaient à expliquer ces effets. Enfin, plusieurs de ces effets étaient plus impor­tants chez les parti­ci­pants présen­tant des symp­tômes de troubles de l’inat­ten­tion. Ces résul­tats soulignent les coûts mentaux inhé­rents aux systèmes de noti­fi­ca­tion actuels (…) et mettent l’ac­cent sur des solu­tions qui remo­dèlent les défauts de notre envi­ron­ne­ment numé­rique. »

Quant à l’in­té­rêt de faire passer l’écran au noir et au blanc avant l’heure du coucher, contrai­re­ment à celui des outils de chan­ge­ment de couleurs tels que le Night Shift d’Apple, il ne repose sur aucune étude. N’en déplaise à Google, personne n’a encore analysé scien­ti­fique­ment la façon dont la suppres­sion de la couleur d’un affi­chage affecte l’at­ten­tion, la produc­ti­vité, le sommeil ou l’hu­meur des utili­sa­teurs. Seuls sont avérés les effets néfastes de la lumière bleue des écrans.

Crédits : Hugh Han/Unsplash

Voilà sans doute pourquoi l’opé­ra­tion Digi­tal Well Being semble pour l’ins­tant davan­tage desti­née à faire taire les critiques et à apai­ser les inquié­tudes des utili­sa­teurs qu’à véri­ta­ble­ment libé­rer ces derniers de leur dépen­dance à la tech­no­lo­gie. D’au­tant que chacun des outils qu’elle propose peuvent très faci­le­ment être igno­rés par ceux et celles qui choi­si­ront de les essayer. Et que ces outils permettent à Google de faire bonne figure aux côtés de Face­book et d’Apple, toujours immo­biles sur le terrain de l’ad­dic­tion à la tech­no­lo­gie.

La lettre ouverte du Cali­for­nia State Teachers’ Reti­re­ment System et de JANA Part­ners de janvier dernier a été accueillie par le plus grand cynisme des autres action­naires de la firme à la pomme. « Nous inves­tis­sons dans des choses qui sont addic­tives », a par exemple rétorqué Ross Gerber, PDG de Gerber Kawa­saki Wealth and Invest­ment Mana­ge­ment. « Les choses addic­tives sont très rentables », remarquait-il aussi, citant au passage les parts déte­nues par son entre­prise dans la chaîne de cafés Star­bucks, les casi­nos MGM Resorts et le fabri­cant d’al­cool Cons­tel­la­tion Brands.

Verrons-nous donc tout simple­ment des aver­tis­se­ments du type « à consom­mer avec modé­ra­tion » s’af­fi­cher sur nos smart­phones, comme ils se sont affi­chés sur les publi­ci­tés pour l’al­cool ?


Couver­ture : Broken phones. (Agê Barros/Jonny Caspari)


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