Échos

Sous les fils électriques qui courent dans le ciel de São Bernardo do Campo, au sud de São Paolo, un photographe ajuste son objectif. Juché sur un préfabriqué, il surnage au-dessus d’une marée humaine compacte, dans laquelle ondoient les drapeaux rouges. Face à lui, un septuagénaire en veste noire sur t-shirt noir se signe à la tribune. Alors que, plus bas, ses ouailles forment un L avec le pouce et l’index, Lula donne une première grand-messe depuis sa sortie de prison. Cette libération ne vaut ni pardon ni absolution. Deux jours plus tôt, le 7 novembre 2019, la Cour suprême a reconnu que l’ancien président brésilien ne pouvait être détenu avant l’épuisement des voies de recours, sans toutefois le blanchir dans l’affaire Lava Jato.

Depuis sa cellule, Luiz Inácio Lula da Silva a apparemment suivi l’actualité. « Vous avez vu qu’en Argentine, le camarade Alberto [Fernández] et la camarade Cristina [Kirshner] ont mis une raclée à [Mauricio] Macri et ont gagné les élections », s’est-il réjoui. En revanche, Evo Morales, « qui avait composé le meilleur gouvernement depuis la fondation de la Bolivie et créé des politiques sociales, a encore une fois été élu, mais la droite n’a pas accepté le résultat. » Arrivé en tête d’un scrutin émaillé de fraudes le 20 octobre, l’ancien syndicaliste a brigué un quatrième mandat au mépris de la constitution. Après s’être prononcé contre une modification de la loi fondamentale en 2016, le peuple conteste aujourd’hui ce passage en force dans la rue. Morales vacille. Le lendemain, dimanche 10 novembre, il annoncera sa démission.

Lula
Crédits : Victor Santa Maria

Quoi qu’il advienne, Lula soutient la gauche. « Nous devons demander à Dieu que Martinez l’emporte en Uruguay », ajoute-t-il à la tribune. Quelques semaines plus tard, dans ce pays acquis aux progressistes depuis 2005, les conservateurs proclameront leur victoire. S’agissant du Venezuela, où Nicolas Maduros se cramponne à la présidence malgré des crises économique et institutionnelle abyssales, l’ex-leader du Parti des travailleurs (PT) en appelle plus sobrement à « être solidaire avec le peuple » sans en dire plus. Même chose au Chili, où des manifestants sont d’après lui « en lutte contre le néo-libéralisme ». Or, les politiques mises en place dans le pays andin servent de « modèle au président du Brésil, Jair Bolsonaro », juge-t-il. Lula appelle donc ses concitoyens à « suivre l’exemple des peuples du Chili et de Bolivie », autrement dit à prendre la rue.

Après avoir augmenté l’âge de la retraite à 65 ans pour les hommes et 62 ans pour les femmes le mois dernier, Bolsonaro prévoit une baisse des impôts et des coupes sombres dans les secteurs publics. Il sait que cela va faire des mécontents. « Nous devons toujours être préparés pour ne pas être surpris par les événements », a-t-il déclaré à propos de la perspective de voir le scénario chilien se propager au Brésil. Du côté de Santiago, « ce ne sont pas des manifestations, ce sont des actes de terrorisme », a-t-il estimé. Membre du Congrès, son fils Eduardo a même évoqué la possibilité de ressusciter le décret AI-5, utilisé du temps de la dictature en 1968 pour mettre en place la censure et la torture : « Arrivera un jour où la situation sera la même que dans les années 1960 au Brésil. »

En répondant à Lula, le ministre de l’Économie Paulo Guedes a brandi la même menace : « Quand l’autre camp gagne, en dix mois vous demandez déjà à tout le monde de détruire les rues ? Quel genre de responsables êtes-vous ? Ne soyez pas étonnés si quelqu’un demande l’AI-5. C’est déjà arrivé, non ? » Le pouvoir brésilien montre ainsi combien il craint l’extension des révoltes qui secouent le sous-continent. Initialement motivé par une augmentation du prix du ticket de métro, le mouvement de protestation chilien pointe désormais du doigt les inégalités, l’incurie de la classe politique et la faiblesse des retraites.

Un slogan des manifestations chiliennes de 2019
Crédits : Arancibbia

« Les revendications sont à la fois économiques, sociales et politiques », pointe Yvon Le Bot, sociologue de l’Amérique latine et directeur de recherche émérite au CNRS. Elles se cristallisent notamment sur une constitution qui n’a guère changé depuis la dictature d’Augusto Pinochet. Au moins 26 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements avec les forces de l’ordre et quelque 13 000 personnes ont été blessées. Malgré ce lourd bilan, le président Sebastián Piñera a demandé aux parlementaires le droit de redéployer l’armée mardi 26 novembre.

À la faveur d’une rumeur d’augmentation de l’âge de la retraite et de coupes dans le salaire minimum pour les jeunes, démentie par le pouvoir, ce climat insurrectionnel s’est propagé en Colombie, où 250 000 personnes ont marché samedi 23 novembre. Et la mort d’un manifestant de 18 ans n’a pas apaisé la situation. Pendant ce temps, des rassemblements étaient aussi organisés au Honduras contre la corruption et la perspective d’une privatisation des services de santé ; en Équateur contre des mesures d’austérité ; et en Haïti contre les pénuries. Tous ces mouvements présentent assez de « similitudes » pour « entrer en échos », juge Yvon Le Bot. Partout ou presque, le torchon brûle et fait trembler les gouvernements épargnés, comme lors des Printemps arabes du début de la décennie.

Les fantômes de la dictature

À peine descendu de sa tribune, à l’écart des drapeaux rouges, Lula enchaîne les interviews. L’ancien président s’en prend sans surprise à son successeur qui, dit-il, « n’aime pas la démocratie ». Cet homme-là « pense que tout peut être réglé par des hommes armés dans la rue » et accumule les références au décret AI-5. En tant que soutien d’Evo Morales, Lula ne peut certes pas encourager au soulèvement contre un chef d’État élu, mais « pour la gauche, la rue est une obligation partout dans le monde », explique-t-il. « J’ai commencé la politique par des grèves en 1975, 1978, 1979 et 1980. Je ne vois pas pourquoi le gouvernement actuel a peur de voir des gens dans les rues. »

Les luttes d’alors empruntaient néanmoins des registres différents. Profitant de la libéralisation du système politique de la fin des années 1970, elles partaient notamment des usines de l’ABC Pauliste, une expression qui fait référence à la ceinture métallurgique de Santo André, São Bernardo do Campo et São Caetano do Sul. Lula s’est d’ailleurs formé dans la deuxième de ces trois villes situées au sud de São Paulo. Dans l’ensemble du continent, l’agonie des dictatures a favorisé « la construction d’un cadre de compréhension et d’interprétation des inégalités sociales et politiques, porté par les mouvements “de base” qui ont redéfini les privations de droits sociaux comme des discriminations illégitimes », selon Camille Goirand, professeure de science politique à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine Université Paris III.

Alors que « les mobilisations s’éloignent de la sphère du travail », leurs hérauts parviennent à se hisser au pouvoir dans les années 2000 : Hugo Chávez est élu président du Venezuela en 2002, Lula du Brésil en 2003, et Michelle Bachelet du Chili en 2006. Fille d’un général mort dans les geôles d’Augusto Pinochet, cette dernière « est la seule présidente de la transition démocratique à avoir essayé d’introduire des ruptures substantielles, de rompre la continuité avec la politique économique et sociale de la dictature », estime Yvon Le Bot. Malheureusement, « elle n’est pas parvenue à rompre avec la politique ultralibérale du dictateur ».

Or « cette doctrine inspirée par l’économiste Milton Friedman et l’école de Chicago a consisté à privatiser la santé, l’éducation et les retraites. Ça a été un désastre. » La gauche qui l’emporte en 2005 avec Nestor Kirchner en Argentine et Tabaré Vázquez en Uruguay n’est pas moins timorée. Ce dernier est remplacé par l’ancien guérillero José Mujica cinq ans plus tard. Depuis, tous ces leaders ont été emportés par une vague de dirigeants de droite.

Michelle Bachelet

Pour Lula, ils ont laissé le sous-continent avec deux grands problèmes : une faiblesse institutionnelle endémique et de grandes inégalités. « L’Amérique latine doit passer plus de temps en démocratie pour que nous puissions bâtir des institutions solides », défend-il. « Un pays qui subit des coups d’État tous les 10 ou 15 ans n’ira nulle part. » Quant aux inégalités, elles représentent selon lui le plus gros problème de l’époque : « Ce n’est pas possible que des milliards d’êtres humains aillent se coucher chaque nuit en ayant faim quand l’humanité produit plus de nourriture qu’elle peut en consommer. »

Or selon le Forum économique mondial, l’Amérique latine est le continent où les inégalités sont les plus fortes. Si le Chili est par exemple un des États les plus prospères de la région, c’est néanmoins un des pays où les écarts de revenus sont les plus élevés au monde : 1 % de la population y détient 26,5 % des richesses, ce qui peut expliquer une certaine frustration. En Colombie, 39 % des revenus vont à 10 % des citoyens, d’après le World Inequality Report de 2018. Sur les dix pays où les inégalités sont les plus fortes, seuls deux appartiennent à un autre continent, à savoir l’Afrique du Sud et le Rwanda.

Le fossé

Lula n’est pas sorti de cellule depuis un mois, ce 28 novembre, qu’un tribunal régional le condamne à une peine de 17 ans d’emprisonnement au lieu des 12 ans prévus initialement. Mais l’ancien président paraît s’en moquer. Il affirme être « sorti de la prison plus humain, plus convaincu des luttes que nous devons entreprendre » et soutient, dans la foulée, que « l’histoire de ce pays n’a jamais été racontée et ses héros n’apparaissent pas sur les photos ». L’histoire de ce pays, comme celle de ce continent ont amené « les inégalités à augmenter à un niveau honteux ». Les études sur la question montrent d’ailleurs toutes que les racines du problèmes remontent à l’époque coloniale.

« Le cadre institutionnel créé par les pouvoirs coloniaux a permis à une petite élite de protéger de larges rentes et d’exclure la plupart de la population de l’accès aux terres, à l’éducation et au pouvoir politique », écrivent Humberto Lopez et Guillermo Perry dans un rapport de la Banque mondiale rendu en 2008. Non seulement ce fossé ne s’est-il pas résorbé, mais il a continué à être creusé dans les trois-quarts des pays d’Amérique latine dans les années 1990, y compris dans ceux qui avaient le moins d’inégalités comme l’Argentine et le Costa Rica, à l’exception notable du Brésil et du Mexique, dont l’indice Gini, qui mesure les répartition des ressources, a chuté.

Un manifestant à Santiago, au Chili
Crédits : Carlos Figueroa

Cette dynamique s’est inversée dans les années 2000, qui correspond à l’accession au pouvoir de dirigeants de gauche sur le continent. De 2002 à 2012, 16 indices Gini sur 17 ont baissé, à en croire une étude des économistes Verónica Amarante, Marco Galván et Xavier Mancero. Cette baisse des inégalités entre citoyens se conjugue toutefois avec une légère hausse des inégalités entre États. Et elle a été nettement ralentie depuis : alors que la croissance moyenne était de 4 % entre 2004 et 2011, bien aidée par les prix élevés des produits agricoles exportés, elle devrait atteinte seulement 0,6 % en 2019 selon les prévisions du Fonds monétaire international.

La baisse des cours du pétrole a plongé le Venezuela dans une crise profonde qui a poussé près de 5 millions de personnes, soit plus de 10 % de la population à fuir. Elle a aussi mis en difficulté le président équatorien de centre-gauche Lenín Moreno, dont les mesures d’austérité ont mobilisé les syndicats et les Indiens. « Après avoir viré à droite pendant son mandat, il a plié assez vite devant les revendications », observe Yvon Le Bot. Au Chili, où la chute tardive du régime de Pinochet, en 1990, n’a pas été pour renforcer les syndicats, les habitants doivent s’en remettre au moyen d’expression le plus ancien qu’ils ont pour contester contre l’héritage ultra-libéral du dictateur : la rue.

En 2016, déjà, les Chiliens avaient créé le mouvement No Más AFP, afin de remettre en cause les Administrateurs de fonds de pensions (AFP), ces institutions financières privées responsables des fonds de retraite. Obligés de sortir le porte-feuille pour étudier et se soigner, ils sont 4,6 millions, soit 25 % de la population à ne pouvoir régler leurs dettes, d’après l’économiste Marco Kremerman. Trois ans plus tard, les voilà accueillis à coups de matraques. « La politique de sécurité n’a pas changé », regrette Yvon Le Bot. « Le mouvement révèle que la dictature est encore présente dans les esprits et les institutions. Désormais, les Chiliens veulent la chasser. »

Un cordon de police lors d’une manifestation à Bogotá, en Colombie
Crédits : EEIM

Alors qu’il avait arrêté le projet de réforme de la constitution lancée par Michelle Bachelet pour inscrire dans le marbre les droits de l’homme, le droit à la santé et à l’éducation, et l’égalité salariale entre hommes et femmes, le président Sebastián Piñera a finalement annoncé, samedi 9 novembre, que la loi fondamentale serait changée. Il a aussi reconnu « un recours excessif à la violence ». Mardi 26 novembre, le chef d’État colombien Ivan Duque a annoncé un plan de 930 millions de dollars incluant le remboursement de la TVA aux 20 % les plus pauvres.

Cela dit, « il refuse d’appliquer l’accord de paix avec les Farc », regrette Yvon Le Bot. Ces concessions n’enlèvent rien au logiciel libéral et autoritaire des régimes d’Ivan Duque et de Sebastián Piñera. C’est en ce sens que Lula les compare à Bolsonaro afin d’inviter les Brésiliens à sortir dans les rues. Mais ses appels restent pour l’heure lettre morte. « Cela fait plusieurs décennies que je travaille sur les mouvements sociaux, et je peux constater qu’ils sont toujours inattendus », avoue Le Bot.


Couverture : Rassemblements populaires à Santiago.