En soutenant l'opposition vénézuélienne face à Maduro, les USA cherchent à se faire un nouvel allié en Amérique du Sud.

par Servan Le Janne | 2 mai 2019

Le Soleil se cache encore derrière les collines de Cara­­cas, ce mardi 30 avril 2019, lorsque Juan Guaidó lance l’opé­­ra­­tion Liberté. Flanqué par une pléiade de mili­­taires, le président de l’As­­sem­­blée natio­­nale tourne une vidéo depuis la base mili­­taire La Carlota pour appe­­ler ses soutiens à prendre la rue. Sous un ciel pastel, il leur demande d’en finir avec « l’usur­­pa­­tion » du pouvoir par Nico­­las Maduro. Washing­­ton applau­­dit.

Alors que l’ar­­mée fidèle à l’hé­­ri­­tier d’Hugo Chavez réprime les mani­­fes­­ta­­tions, le secré­­taire d’État améri­­cain Mike Pompeo rappelle sur l’an­­tenne de Fox News son aver­­sion pour ce régime soutenu par la Russie et Cuba. « Le président [Donald Trump] a été limpide et très cohé­rent », assure-t-il. « Une inter­­­ven­­tion mili­­taire est possible. Si néces­­saire, c’est ce que les États-Unis feront. » Toute­­fois, précise-t-il, « nous faisons notre possible pour éviter la violence. Nous préfé­­re­­rions une tran­­si­­tion paisible permet­­tant à Maduro de partir pour qu’une nouvelle élec­­tion soit orga­­ni­­sée. »


Mike Pompeo sur la possi­­bi­­lité d’une inter­­­ven­­tion mili­­taire améri­­caine

Pour Moscou, qui a envoyé des troupes derrière Maduro, « l’in­­ter­­fé­­rence » améri­­caine consti­­tue « une viola­­tion grave du droit inter­­­na­­tio­­nal », estime le ministre des Affaires étran­­gères Sergei Lavrov. « Seul le peuple véné­­zué­­lien a le droit de déci­­der de son destin et c’est pourquoi un dialogue entre les diffé­­rentes forces poli­­tiques est néces­­saire, comme le gouver­­ne­­ment l’a long­­temps réclamé. » Venant de l’étran­­ger, cet appel au peuple prouve par l’ab­­surde sa dépen­­dance au jeu géopo­­li­­tique. Tout le monde cherche à peser au Vene­­zuela.

Nico­­las Maduro « avait un avion sur le tarmac, il était prêt à partir ce matin, d’après nos infor­­ma­­tions, et les Russes lui ont dit de rester », jure Pompeo sur CNN. « Il se diri­­geait vers Cuba. » Cela explique pourquoi, quelques minutes plus tôt, Donald Trump menaçait La Havane d’un « embargo total » si « les troupes et les milices cubaines » ne se reti­­raient pas du Vene­­zuela. Rien ne doit pouvoir entra­­ver le retour en force des États-Unis sur le conti­nent.

5 000 soldats

Un homme gris du costume jusqu’aux sour­­cils patiente dans la salle de presse de la Maison-Blanche. Main­­te­­nant que sa diatribe contre le régime de Nicolás Maduro est termi­­née, John Bolton écoute reli­­gieu­­se­­ment le secré­­taire au Trésor Steven Mnuchin détailler les sanc­­tions améri­­caines contre le Vene­­zuela. Ses yeux de basset clignent par-dessus une paire de lunettes sans monture, comme s’ils se débat­­taient pour ne pas tomber. Cela fait des années qu’il suit du regard la chute de la répu­­blique boli­­va­­rienne. Sous la mous­­tache touf­­fue du conseiller à la sécu­­rité natio­­nale de Donald Trump, les mots « réponse signi­­fi­­ca­­tive » ont été pronon­­cés ce lundi 28 janvier 2019. Un jour­­na­­liste veut savoir ce que l’an­­cien porte-voix de George W. Bush aux Nations-Unies entend par là. John Bolton se penche au-dessus du micro. Mais cette fois, sa terne silhouette est parée d’une touche dorée.

John Bolton et son bloc-notes

Dans son bras droit, le diplo­­mate tient un bloc-note jaune ourlé d’une tranche en simili-marbre violet de la marque « Docket Gold ». Alors qu’il a grif­­fonné « Afgha­­nis­­tan, ouvrons les discus­­sions » sur la première ligne, la deuxième évoque « 5 000 soldats en Colom­­bie », pays fron­­ta­­lier du Vene­­zuela. Sans prêter atten­­tion aux inscrip­­tions, le conseiller répond qu’il ne va pas défi­­nir la « réponse signi­­fi­­ca­­tive » promise, afin d’évi­­ter de mettre en danger le person­­nel améri­­cain, l’op­­po­­si­­tion et le président de l’as­­sem­­blée natio­­nale, Juan Guaidó. Ce député du parti de centre-gauche Volonté popu­­laire, passé par l’uni­­ver­­sité améri­­caine George-Washing­­ton, venait à peine de se procla­­mer chef d’État par inté­­rim, en vertu de l’ar­­ticle l’ar­­ticle 233 de la Cons­­ti­­tu­­tion, que Donald Trump s’em­­pres­­sait de le recon­­naître comme tel, mercredi 23 janvier.

Le lende­­main, 11 des 14 membres du groupe de Lima, un orga­­nisme réunis­­sant le Canada et des pays d’Amé­­rique latine en vue de sortir le Vene­­zuela du marasme (infla­­tion rampante, pénu­­ries, exode massif), se sont pronon­­cés en faveur de la tran­­si­­tion propo­­sée par Juan Guaidó. Seuls la Guyane, Sainte-Lucie et le Mexique se sont abste­­nus. Le gouver­­ne­­ment cubain a de son côté affi­­ché un « ferme soutien » à Maduro, égale­­ment appuyé par la Russie et plus timi­­de­­ment par la Chine. Jeudi 31 janvier, le Parle­­ment euro­­péen a fina­­le­­ment donné sa préfé­­rence à l’op­­po­­si­­tion. Avant de présen­­ter un énième plan de sortie de crise, le même jour, la majo­­rité a procédé à l’ar­­res­­ta­­tion de deux jour­­na­­listes français (depuis libé­­rés), trois espa­­gnols, et à l’ex­­pul­­sion de deux repor­­ters chiliens. Pour le desti­­tuer, « toutes les options sont sur la table », selon John Bolton.

Avant qu’il sorte son carnet jaune, l’une des plus puis­­santes était présen­­tée par Steven Mnuchin. Désor­­mais, a annoncé le secré­­taire au Trésor, la compa­­gnie pétro­­lière publique Petró­­leos de Vene­­zuela (PDVSA) n’est plus auto­­ri­­sée à entre­­te­­nir de lien avec des socié­­tés améri­­caines. Sa filiale aux États-Unis, Citgo, qui raffine une bonne part du brut, ne peut plus toucher à ses avoirs (6 milliards de dollars) ni effec­­tuer de tran­­sac­­tion sans l’ac­­cord de Washing­­ton. Les béné­­fices ne reflue­­ront ainsi pas vers Cara­­cas tant que Maduro reste en place. Pour l’heure, excluant tout départ, il a au contraire « donné des instruc­­tions au président de PDVSA pour enga­­ger des actions poli­­tiques, légales, devant les tribu­­naux améri­­cains et du monde. » Le succes­­seur de Hugo Chávez n’en­­tend pas se lais­­ser « voler Citgo ».

Seule­­ment, la répu­­blique boli­­va­­rienne est aujourd’­­hui bien isolée dans la région. Alors que John Bolton discou­­rait devant la presse, lundi 28 janvier, Juan Guaidó s’en­­tre­­te­­nait au télé­­phone avec Donald Trump mais aussi Iván Duque, Sebas­­tián Piñera et Mauri­­cio Macri, respec­­ti­­ve­­ment chefs d’États de la Colom­­bie, du Chili et de l’Ar­­gen­­tine. Tous conser­­va­­teurs, ils réclament la renver­­se­­ment du pouvoir comme un seul homme. À leur voix se joignent celles des prési­­dents de droite Mario Abdo, au Para­­guay, Martín Vizcarra, au Pérou, et Jair Bolso­­naro, au Brésil. Dans ce conti­nent autre­­fois dominé par la gauche, il n’y a guère plus que la Boli­­vie d’Evo Morales et, dans une moindre mesure, l’Uru­­guay de Tabaré Vázquez pour ne pas voir le pouvoir Véné­­zué­­lien comme un abcès à crever.

Le président argen­­tin a tiré le premier, à boulets rouges : « La commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale s’est déjà rendu compte que Maduro est un dicta­­teur qui cherche à se main­­te­­nir au pouvoir par le biais d’élec­­tions fictives, empri­­son­­nant des oppo­­sants et entraî­­nant les Véné­­zué­­liens dans une situa­­tion déses­­pé­­rante », a déclaré le président argen­­tin, Mauri­­cio Macri, présenté comme « quelqu’un de bien » par Trump lors de son élec­­tion, en 2017. Le milliar­­daire améri­­cain « a sans aucun doute donné l’ordre de me tuer et a dit au gouver­­ne­­ment colom­­bien et à la mafia colom­­bienne de me tuer », a accusé Maduro le 30 janvier.

Juan Guaidó, au centre, parti­­cipe à un débat citoyen le 11 janvier 2019
Crédits : Voices of America

Si complot il y a – ce qui reste à démon­­trer – le comman­­di­­taire s’ap­­pelle Elliott Abrams. Le 25 janvier, cet avocat Répu­­bli­­cain a été nommé envoyé spécial pour le Vene­­zuela. Or, c’est un habi­­tué des coups tordus en Amérique latine.

L’en­­voyé spécial

À son tour, Elliott Abrams passe devant les micros. Inter­­rogé par un jour­­na­­liste sur l’op­­por­­tu­­nité d’en­­voyer des troupes vers le Vene­­zuela, le 30 janvier, ce chauve au sourire pincé se contente de renvoyer vers John Bolton. « Nous avons essayé d’édic­­ter des sanc­­tions de telle sorte qu’elles affectent le régime de Maduro plutôt que le peuple du Vene­­zuela », élude-t-il. Cet ancien conseiller de Ronald Reagan et de George W. Bush préfère aussi ne pas parler de son sulfu­­reux passé. « Je ne pense pas que ce soit un sujet », répond-il quand on lui parle de son impli­­ca­­tion dans l’af­­faire Iran-Contra. « Nous ne sommes pas concen­­trés sur les événe­­ments des années 1980, nous nous inté­­res­­sons à ceux de 2019. » Les uns éclairent pour­­tant les autres.

Diplômé de droit à Harvard, Elliott Abrams intègre l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Reagan en 1981 à l’âge de 33 ans. Un concours de circons­­tances le propulse secré­­taire d’État chargé des Droits de l’homme et des affaires huma­­ni­­taires : quand la presse apprend que deux frères de l’homme pres­­senti pour le poste, Ernest Lefe­­ver, voient les Afro-Améri­­cains comme des « personnes infé­­rieures intel­­lec­­tuel­­le­­ment », un second choix doit être trouvé. À la nomi­­na­­tion d’El­­liott Abrams, les stra­­tèges améri­­cains sont inquiets de la montée en puis­­sance de la gauche en Amérique latine. Deux ans avant l’ar­­ri­­vée au pouvoir de Reagan, en 1981, les Sandi­­nistes ont renversé le dicta­­teur Anas­­ta­­sio Somoza, grand allié de Washing­­ton. Or, les États-Unis tentent de longue date de contrô­­ler la région.

Face à l’im­­pé­­ria­­lisme euro­­péen, en 1823, le président James Monroe proclame oppor­­tu­­né­­ment « l’Amé­­rique aux Améri­­cains », avec une vision assez exten­­sive des inté­­rêts de son peuple. Le Mexique perd ainsi la moitié de son terri­­toire entre 1846 et 1848. À peine la guerre de Séces­­sion est-elle termi­­née que les États-Unis imposent leur joug à Cuba, Porto Rico et au Panama, au tour­­nant du XXe siècle. Grisé par ses conquêtes, le président Theo­­dore Roose­­velt déclare que son pays a le droit d’exer­­cer un « pouvoir de police inter­­­na­­tio­­nal » en Amérique latine en 1904.

Elliott Abrams
Crédits : Coun­­cil on Foreign Rela­­tions

Cette influence doit toute­­fois rester indi­­recte : « Nous devons aban­­don­­ner l’idée d’ins­­tal­­ler un citoyen améri­­cain à la prési­­dence mexi­­caine, car cela nous condui­­rait immanqua­­ble­­ment à une nouvelle guerre », constate le secré­­taire d’État du président Woodrow Wilson, Robert Lansing, en 1924. « La solu­­tion requiert davan­­tage de temps. Nous devons ouvrir les portes de nos univer­­si­­tés à de jeunes Mexi­­cains ambi­­tieux et leur ensei­­gner notre mode de vie, nos valeurs ainsi que le respect de notre ascen­­dance poli­­tique. […] Au bout de quelques années, ces jeunes gens occu­­pe­­ront des postes impor­­tants, à commen­­cer par la prési­­dence. Sans que les États-Unis aient eu à dépen­­ser un seul centime ou à tirer un seul coup de feu, ils feront alors ce que nous dési­­rons, et ils le feront mieux et de façon plus enthou­­siaste que nous ne l’au­­rions fait nous-mêmes. »

Quand les diri­­geants sont indo­­ciles, Washing­­ton n’hé­­site pas à fomen­­ter ou parti­­ci­­per à des coups d’État : c’est le cas au Guate­­mala en 1954, au Brésil en 1964, au Chili en 1973 ou en Argen­­tine en 1976. Peu à peu, des liens se nouent entre l’ap­­pa­­reil mili­­taire améri­­cain et les solda­­tesques qui se rêvent en juntes mili­­taires. L’in­­fâme opéra­­tion Condor déploie ses ailes. Mais les faucons améri­­cains qui la commandent sont gênés par les Sandi­­nistes.

Avec l’argent d’armes vendues à l’Iran, le gouver­­ne­­ment de Reagan aide les Contras, ces groupes armés qui tentent de renver­­ser le pouvoir commu­­niste au Nica­­ra­­gua. Lorsque ce finan­­ce­­ment occulte est arrêté, Elliott Abrams, qui recom­­mande une inva­­sion directe du pays par l’ar­­mée améri­­caine, convainc le sultan de Brunei de remettre dix millions de dollars à la rébel­­lion. Sauf qu’il donne le mauvais numéro de compte suisse, perdant ainsi l’argent dans la nature. Il plai­­dera coupable et sera condamné à 100 heures de travaux d’in­­té­­rêts géné­­raux. Le vent tourne.

Abrams est un des théo­­ri­­ciens de “l’hé­­mi­s­phé­­rime”, dont la prio­­rité était de battre le marxisme aux Amériques.

Scan­­dales et coups d’État

Dans l’après-midi du 10 décembre 1981, une horde de baïon­­nettes trans­­perce la forêt du nord du Salva­­dor pour mettre à feu et à sang le village d’El Mozote. Le bataillon contre-révo­­lu­­tion­­naire Atlá­­catl, formé dans une base améri­­caine bapti­­sée Western Hemis­­phere Insti­­tute for Secu­­rity Coope­­ra­­tion, commet un massacre. Il viole les femmes, empale les enfants et laisse 800 victimes en partant deux jours plus tard. Elliott Abrams est juste­­ment nommé secré­­taire d’État chargé des Droits de l’homme le 12 décembre. À ce poste, il fait tout pour étouf­­fer ces exac­­tions. Selon lui, les rapports « ne sont pas crédibles » et servent la propa­­gande enne­­mie. Ces contre-véri­­tés ne l’em­­pêchent pas de pour­­suivre sa carrière auprès du direc­­teur des affaires inter-améri­­caines. Pardonné par Bush père en 1992, il est nommé conseiller au Natio­­nal Secu­­rity Coun­­cil par son fils, à son arri­­vée au pouvoir en 2001.

Entre-temps, l’Équa­­teur, le Pérou, l’Ar­­gen­­tine, l’Uru­­guay et le Brésil sont reve­­nus à la démo­­cra­­tie entre 1979 et 1985. Sujets à des crises à répé­­ti­­tion, les pays du sous-conti­nent vivent mal les mesures d’aus­­té­­rité, issues du consen­­sus de Washing­­ton, que prônent les insti­­tu­­tions inter­­­na­­tio­­nales afin de réduire leurs dettes. Aussi, mettent-ils la barre à gauche : en 2003, le Brésil élit Lula et l’Ar­­gen­­tine Nestor Kirsh­­ner. Mais le tour­­nant le plus radi­­cal a lieu au Vene­­zuela. Le socia­­liste Hugo Chávez et sa révo­­lu­­tion boli­­va­­rienne irritent d’au­­tant plus les Répu­­bli­­cains de retour à la Maison-Blanche que le pays regorge de pétrole.

En avril 2002, Chávez est desti­­tué par un coup d’État. Avec le soutien d’une large partie du peuple et de l’ar­­mée, il parvient à le tuer dans l’œuf et, ce faisant, à se main­­te­­nir au pouvoir. « La figure centrale du putsch », révèle alors le Guar­­dian, « est Abrams, qui opère comme direc­­teur du Natio­­nal Secu­­rity Coun­­cil pour la démo­­cra­­tie, les droits humains et les opéra­­tions inter­­­na­­tio­­nales à la Maison-Blanche. C’est l’un des prin­­ci­­paux théo­­ri­­ciens de l’école de “l’hé­­mi­s­phé­­rime” dont la prio­­rité était de battre le marxisme aux Amériques. Cela a amené le coup d’État chilien de 1973 et le soutien de ces régimes aux esca­­drons de la mort en Argen­­tine, au Salva­­dor, au Guate­­mala et ailleurs. »

Crédits : US Natio­­nal Archives

Alors sous-secré­­taire d’État au contrôle des armes et à la sécu­­rité inter­­­na­­tio­­nale, John Bolton prétend en 2002 que Cuba déve­­loppe un programme d’armes biolo­­giques, comme Colin Powell affir­­mera un an plus tard que l’Irak possèdes armes de destruc­­tion massive. Il main­­tient cette version en dépit des démen­­tis formu­­lés par les spécia­­listes du rensei­­gne­­ment améri­­cain. En novembre 2005, le drapeau cubain est juste­­ment agité par Diego Mara­­dona lors d’une mani­­fes­­ta­­tion alter­­na­­tive au Sommet des Amériques, que les États-Unis ont lancé en 1994. L’ex-foot­­bal­­leur rejoint Hugo Chávez et le président boli­­vien en deve­­nir Evo Morales dans leur rejet de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA). Écarté en 2005, ce projet est remplacé par des initia­­tives tenant Washing­­ton à l’écart tels que l’Union des nations sud-améri­­caines (Unasur) en 2008, puis de la Commu­­nauté d’États latino-améri­­cains et caraïbes (Celac) en 2010.

Le sous-conti­nent prend encore davan­­tage le large à la faveur de l’élec­­tion de l’éco­­no­­miste de gauche Rafael Correa en Équa­­teur en 2006 et de l’ar­­ri­­vée au pouvoir de José Mujica en Uruguay, quatre ans plus tard. La guerre froide a beau être termi­­née depuis long­­temps, les États-Unis voient d’un mauvais œil l’émer­­gence de ce large bloc « anti-impé­­ria­­liste ». Désor­­mais, ce n’est plus le marxisme mais le trafic de drogue qui justi­­fie son inter­­­ven­­tion, notam­­ment en Colom­­bie et au Mexique, deux pays alliés. Des milliards de dollars y sont déver­­sés afin de lutter contre les cartels et gagner de l’in­­fluence. Un plan simi­­laire, la Central America Regio­­nal Secu­­rity Initia­­tive (CARSI), cible toute l’Amé­­rique centrale.

À son arri­­vée au pouvoir en 2008, Barack Obama mani­­feste toute­­fois une volonté d’in­­ter­­ve­­nir de façon limi­­tée à l’étran­­ger. La doctrine du « leading from behind » le conduit à condam­­ner timi­­de­­ment le renver­­se­­ment du président hondu­­rien de gauche Manuel Zelaya par un coup d’État, sans s’im­­pliquer plus avant. Il s’ac­­com­­mode fina­­le­­ment assez bien des conser­­va­­teurs qui lui succèdent. Ailleurs, la gauche se débat dans des scan­­dales de corrup­­tion qui obèrent sa popu­­la­­rité.

Barack Obama en réunion avec le NSC
Crédits : Pete Souza/White House

L’af­­faire des « cahiers de la corrup­­tion » qui touche la famille Kirch­­ner donne l’oc­­ca­­sion à la droite de reve­­nir au pouvoir en Argen­­tine. Mauri­­cio Macri est ainsi élu en 2015, année qui voit les chavistes s’in­­cli­­ner aux élec­­tions légis­­la­­tives. Evo Morales perd un réfé­­ren­­dum sur la réforme de la consti­­tu­­tion et Sebas­­tián Piñera remplace Michelle Bache­­let, suspec­­tée de trafic d’in­­fluence en faveur de son fils. Au Brésil, l’af­­faire Petro­­bras-Odebrecht entraîne non seule­­ment la desti­­tu­­tion de la succes­­seuse de Lula, Dilma Rous­­sef, mais elle préci­­pite la chute du président péru­­vien Pedro Pablo Kuczynski.

L’Équa­­to­­rien Rafael Correa est si rési­­gné par cette conjonc­­ture qu’il en vient à souhai­­ter l’élec­­tion de Donald Trump en 2016. « Le gouver­­ne­­ment des États-Unis mène une poli­­tique qui évolue très peu et dont les effets sont quasi­­ment les mêmes depuis toujours », déclare-t-il sur la chaîne TeleSur. « Il est telle­­ment gros­­sier qu’il va provoquer une réac­­tion en Amérique latine, ce qui pour­­rait renfor­­cer la posi­­tion des gouver­­ne­­ments progres­­sistes de la région ! » Sauf que Trump a derrière lui une équipe de diplo­­mates et de conseillers déter­­mi­­nés à remettre l’Iran du côté de l’axe du mal. Le secré­­taire d’État à la Défense y voit la prin­­ci­­pale menace pour son pays.

Dans une tribune publiée en janvier 2018 par The Hill, John Bolton explique que le Vene­­zuela s’in­­té­­resse à l’ura­­nium iranien. Il s’inquiète aussi des inves­­tis­­se­­ments chinois et Russe sur le sous-conti­nent tout en vantant le Brésil de Jair Bolso­­naro. « L’Amé­­rique latine et l’Afrique n’ont jamais fait partie des prio­­ri­­tés de la poli­­tique étran­­gère améri­­caine ces dernières années, mais cela pour­­rait chan­­ger en 2018 », théo­­rise-t-il. « L’ins­­ta­­bi­­lité poli­­tique, l’ef­­fon­­dre­­ment de gouver­­ne­­ments, le terro­­risme inter­­­na­­tio­­nal ainsi que la concur­­rence pour les ressources natu­­relles pour­­raient mena­­cer nos inté­­rêts et la sécu­­rité natio­­nale. »

John Bolton
Crédits : Gage Skid­­more

Le conseiller à la sécu­­rité natio­­nale redoute égale­­ment que les narco­­tra­­fiquants profitent du chaos au Vene­­zuela et en « Colum­­bia » – confon­­dant le pays dirigé par Ivan Duque avec un État de son pays. Les Améri­­cains regagnent sans doute de l’in­­fluence en Amérique du Sud, mais ils sont loin de maîtri­­ser leur sujet.


Couver­­ture : Mani­­fes­­ta­­tions à Cara­­cas.


 

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