par Camille Hamet | 26 avril 2018

Climate fiction

N. K. Jemi­­sin
Crédit : Laura Hani­­fin

« La terre tremble si souvent sur votre monde que la civi­­li­­sa­­tion y est mena­­cée en perma­­nence. Le pire s’est d’ailleurs déjà produit plus d’une fois : de grands cata­­clysmes ont détruit les plus fières cités et soumis la planète à des hivers terribles, d’in­­ter­­mi­­nables nuits auxquelles l’hu­­ma­­nité n’a survécu que de justesse. Les gens comme vous, les orogènes, qui possé­­dez le talent de domp­­ter volcans et séismes, devraient être véné­­rés. Mais c’est tout l’in­­verse. Vous devez vous cacher, vous faire passer pour une autre. Jusqu’au jour où votre mari découvre la vérité, massacre de ses poings votre fils de trois ans et kidnappe votre fille. Vous allez les retrou­­ver, et peu importe que le monde soit en train de partir en morceaux. »

Ainsi commence la saga des Livres de la terre frac­­tu­­rée de N. K. Jemi­­sin, qui a remporté le très pres­­ti­­gieux prix Hugo du meilleur roman deux fois d’af­­fi­­lée, en 2016 et en 2017, avec les deux premiers tomes. Par une catas­­trophe écolo­­gique, scéna­­rio qui semble de nos jours de plus en plus plau­­sible, et qui a large­­ment été exploré par la science-fiction depuis la paru­­tion, en 1966, du Soleil vert de Harry Harri­­son. Dans Les Monades urbaines de Robert Silver­­berg, la popu­­la­­tion mondiale, ayant atteint les 75 milliards d’in­­di­­vi­­dus, doit réser­­ver toutes les terres à l’agri­­cul­­ture et s’en­­tas­­ser dans des gratte-ciels pour assu­­rer sa subsis­­tance. Dans Globa­­lia de Jean-Chris­­tophe Rufin, elle est contrainte de se réfu­­gier sous des bulles de verre pour échap­­per à la pollu­­tion. Dans La Route de Cormac McCar­­thy, elle retourne à la barba­­rie après que la Terre a été recou­­verte par des cendres.

Comme le note Yannick Rumpala, profes­­seur en sciences poli­­tiques et auteur de l’ou­­vrage Hors des ­décombres du monde. Écolo­­gie, science-fiction et éthique du futur, « la science-fiction apoca­­lyp­­tique est deve­­nue un sous-genre foison­­nant, dans lequel les menaces envi­­ron­­ne­­men­­tales peuvent être pous­­sées à leur paroxysme ». Aux États-Unis, ce sous-genre a même un nom : « cli-fi », pour « climate fiction », terme inventé par le jour­­na­­liste Dan Bloom en 2008. Et il ne se contente pas de nous prédire une catas­­trophe écolo­­gique. Il nous assure aussi parfois que les moyens que nous mettons en oeuvre pour l’évi­­ter nous mène­­ront à un autre désastre.

La Fille auto­­mate de Paolo Baci­­ga­­lupi
Crédits : Raphaël Lacoste

Par exemple, dans le monde réel, la bio-ingé­­nie­­rie, qui consiste à appliquer le génie élec­­trique et le génie méca­­nique à la biolo­­gie, est envi­­sa­­gée comme une réponse possible aux problèmes corré­­lés de la pollu­­tion et de l’éro­­sion de la biodi­­ver­­sité. En 2012, des cher­­cheurs de l’Univer­­sity College de Londres ont géné­­tique­­ment modi­­fié une bacté­­rie pour la rendre capable d’agré­­ger les parti­­cules qui polluent nos océans, de former des « îles de plas­­tique » recy­­clables, et donc de nettoyer le milieu marin. Le biolo­­giste Steve Palumbi, lui, a imaginé isoler le gène protec­­teur des coraux les plus résis­­tants à la pollu­­tion pour l’in­­té­­grer à leurs congé­­nères. Mais dans La Fille auto­­mate de Paolo Baci­­ga­­lupi, prix Hugo du meilleur roman en 2010, la nature que l’on a prétendu contrô­­ler par la bio-ingé­­nie­­rie s’est juste­­ment appau­­vrie à cause des bacté­­ries géné­­tique­­ment modi­­fiées.

Quant à la géo-ingé­­nie­­rie, qui vise à mani­­pu­­ler le climat terrestre pour contre­­car­­rer le réchauf­­fe­­ment dû aux émis­­sions de gaz à effet de serre, elle appa­­raît comme une entre­­prise parti­­cu­­liè­­re­­ment risquée dans Bleue comme une orange de Norman Spin­­rad. « Car si les eaux ont monté et les déserts progressé à toute allure, si New York est noyée et la majo­­rité de la planète affa­­mée, c’est pour le plus grand profit de quelques corpo­­ra­­tions qui s’en­­ri­­chissent en refroi­­dis­­sant arti­­fi­­ciel­­le­­ment l’at­­mo­­sphère. » En revanche, la terra­­for­­ma­­tion appa­­raît comme réali­­sable dans La Trilo­­gie de Mars de Kim Stan­­ley Robin­­son. La célèbre planète rouge devient verte, puis bleue, grâce à l’in­­tro­­duc­­tion d’es­­pèces végé­­tales géné­­tique­­ment modi­­fiées capables de se déve­­lop­­per sur les sols infer­­tiles.

La preuve, s’il en fallait une, que la cli-fi n’est pas unani­­me­­ment pessi­­miste.

Écoto­­pie

« J’étais pessi­­miste lorsque j’étais adoles­­cente, mais j’ai retrouvé l’op­­ti­­misme en vieillis­­sant », confie l’écri­­vaine Linda Nagata. Son texte « L’Obé­­lisque martien », qui est nominé pour le prix Hugo de la meilleure nouvelle 2018, se déroule dans le cadre d’un effon­­dre­­ment à la fois social et envi­­ron­­ne­­men­­tal. « C’est l’his­­toire d’une femme qui a été témoin d’un long déclin et qui a perdu tout espoir d’un avenir meilleur, mais qui retrouve cet espoir dans les circons­­tances les plus impro­­bables. Aujourd’­­hui, la plupart des gens au pouvoir ne s’in­­té­­ressent qu’au fait d’aug­­men­­ter leur propre richesse, déjà écra­­sante, sans égard pour l’ave­­nir de notre planète. Mais je crois que nous pouvons chan­­ger les choses. Nous vivons dans le monde le plus beau et le plus incroyable qui soit. Nous devons prendre soin de lui. »

Et juste­­ment, la cli-fi regorge d’idées pour « prendre soin » de la Terre. Dans le premier roman de Linda Nagata, « un élément de fond est l’uti­­li­­sa­­tion de la nano­­te­ch­­no­­lo­­gie pour nettoyer la pollu­­tion ». Quant à Kim Stan­­ley Robin­­son, il propose de bâtir de grandes villes intel­­li­­gentes et d’y concen­­trer les êtres humains. « Les terri­­toires vidés ne devraient pas être appe­­lés sauvages », précise-t-il néan­­moins dans une tribune publiée le 20 mars dernier. « La nature sauvage est une bonne idée dans certains contextes, mais ces terri­­toires vidés seraient des terri­­toires utiles, des terres communes peut-être, où pâtu­­rage et agri­­cul­­ture pour­­raient encore avoir leur place. Toutes les personnes concen­­trées dans les villes auraient encore besoin de manger, et la produc­­tion alimen­­taire néces­­site de la terre. »

« Les villes devront être des villes vertes, bien sûr », pour­­suit l’écri­­vain. « Nous devrons avoir des trans­­ports et de la produc­­tion d’éner­­gie propres, des toits blancs, des jardins sur chaque parcelle vide, le recy­­clage géné­­ra­­lisé, et toutes les autres tech­­no­­lo­­gies de déve­­lop­­pe­­ment durable que nous déve­­lop­­pons déjà. » Sa vision ne semble pas exiger que l’être humain repousse les fron­­tières de ses capa­­ci­­tés tech­­no­­lo­­giques au-delà du raison­­nable. Bien au contraire : peindre un toit en blanc n’a rien d’une prouesse. Cela permet pour­­tant de conser­­ver la chaleur en hiver et la fraî­­cheur en été, et donc de limi­­ter nos dépenses éner­­gé­­tiques en termes de chauf­­fage et de clima­­ti­­sa­­tion. Et les toits blancs se répandent déjà, notam­­ment à New York, dans le cadre du programme Cool Roofs (« toits frais »), lancé en 2010 par Michael Bloom­­berg, alors maire de la ville. 

La société écolo­­gique imagi­­née par Ernest Callen­­bach dans Écoto­­pie n’exige pas, elle non plus, de révo­­lu­­tion tech­­no­­lo­­gique. Ses membres, les Écoto­­piens, ont surtout renoncé au produc­­ti­­visme et géné­­ra­­lisé le recy­­clage. Ils privi­­lé­­gient les éner­­gies renou­­ve­­lables et les formes d’or­­ga­­ni­­sa­­tion décen­­tra­­li­­sées. Tout comme les habi­­tants de la lune Anarres, dans Les Dépos­­sé­­dés d’Ur­­sula K. Le Guin, suivent des prin­­cipes liber­­taires et coopé­­ra­­tifs. La rareté des ressources dispo­­nibles les oblige à une écono­­mie contrai­­gnante mais démo­­cra­­tique­­ment accep­­tée.

« Nous n’avons comme loi que le prin­­cipe de l’aide entre les indi­­vi­­dus », clament-ils. « Nous n’avons comme gouver­­ne­­ment que le prin­­cipe de l’as­­so­­cia­­tion libre. Nous n’avons pas d’États, pas de nations, pas de prési­­dents, pas de diri­­geants, pas de chefs, pas de géné­­raux, pas de patrons, pas de banquiers, pas de seigneurs, pas de salaires, pas d’au­­mônes, pas de police, pas de soldats, pas de guerres. Et nous avons peu d’autres choses. Nous parta­­geons, nous ne possé­­dons pas. »

Une couver­­ture du livre Les Dépos­­sé­­dés d’Ur­­sula K. Le Guins
Crédits : Anthony Roberts

La réponse appor­­tée par ces romans aux défis clima­­tiques est avant tout poli­­tique. D’autres, tels que les romans d’Iain M. Banks, misent beau­­coup sur la tech­­no­­lo­­gie. Ils se déroulent en effet pour la plupart au sein d’une grande civi­­li­­sa­­tion pan-galac­­tique, La Culture, qui jouit d’une richesse maté­­rielle pratique­­ment illi­­mi­­tée grâce à la tech­­no­­lo­­gie. Mais là encore, la poli­­tique joue un rôle non négli­­geable, car cette richesse est répar­­tie de manière égali­­taire par des intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles bien­­veillantes.

Or, pour Kim Stan­­ley Robin­­son, « le droit » et « la justice » sont des « tech­­no­­lo­­gies » comme les autres. Elles sont même « le logi­­ciel du système ». « Des droits solides pour les femmes stabi­­lisent les familles et la popu­­la­­tion », écrit-il. « L’adé­qua­­tion du revenu et l’im­­po­­si­­tion progres­­sive empêchent les plus pauvres et les plus riches de nuire à la biosphère de la même façon que l’ex­­trême pauvreté ou l’ex­­trême richesse. La paix, la justice, l’éga­­lité et la primauté du droit sont toutes des stra­­té­­gies de survie néces­­saires. » 

Et si elles sont réali­­sables, alors la cli-fi peut inspi­­rer l’éco­­lo­­gie de demain.

Down­­si­­zing

« Beau­­coup des tech­­no­­lo­­gies du futur imagi­­nées par la science-fiction sont deve­­nues des inno­­va­­tions », rappelle Thomas Michaud, pros­­pec­­ti­­viste et auteur de l’ou­­vrage L’in­­no­­va­­tion, entre science et science-fiction. « Les sous-marins appa­­raissent déjà dans l’œuvre de Jules Verne, qui semble d’ailleurs avoir décrit les missions Apollo dans De la Terre à la Lune. Plus récem­­ment, on a aussi pu voir l’in­­fluence du cyber­­punk sur le voca­­bu­­laire et l’es­­thé­­tique des nouvelles tech­­no­­lo­­gies. »

Les idées les plus folles de la science-fiction sont suscep­­tibles d’ins­­pi­­rer la science.

Autre sous-genre de la science-fiction, le cyber­­punk provient, selon les mots de l’écri­­vain Michael Bruce Ster­­ling« d’un univers où le dingue d’in­­for­­ma­­tique et le rockeur se rejoignent, d’un bouillon de culture où les tortille­­ments des chaînes géné­­tiques s’im­­briquent ». Mais il rencontre parfois la cli-fi, notam­­ment avec la nouvelle de Philip K. Dick à l’ori­­gine de Blade Runner, qui se déroule dans un monde pluvieux où les animaux ont été rempla­­cés par des bêtes arti­­fi­­cielles. Et il montre bien à quel point réalité et fiction peuvent s’en­­tre­­mê­­ler.

Même les idées les plus folles de la science-fiction sont suscep­­tibles d’ins­­pi­­rer la science, et vice-versa. Au cinéma, l’idée de réduire la taille des êtres humains remonte au moins à La Fian­­cée de Fran­­ken­­stein de James Whale. Elle a égale­­ment été explo­­rée par L’Homme qui rétré­­cit, puis par Chéri j’ai rétréci les gosses, et enfin par Down­­si­­zing, qui en fait une solu­­tion à nos problèmes envi­­ron­­ne­­men­­taux. Entre-temps, le direc­­teur du centre sur la bioé­­thique de l’uni­­ver­­sité de New York, Matthew Liao, et ses collègues, Anders Sand­­berg et Rebecca Roache, ont publié une série de propo­­si­­tions de « modi­­fi­­ca­­tions biomé­­di­­cales de l’hu­­main » afin de dimi­­nuer son impact sur la planète, parmi lesquelles on trouve la réduc­­tion de sa taille.

« L’une des choses qu’on a remarquées, c’est que l’em­­preinte écolo­­gique d’un humain est en partie liée à sa taille », expliquait alors Liao. « Si l’on réduit la moyenne de la taille des Améri­­cains de 15 centi­­mètres, on dimi­­nue la masse corpo­­relle de 21 % pour un homme et 25 % pour une femme, ce qui corres­­pond à une réduc­­tion de 15 à 18 % du méta­­bo­­lisme de base. » Pour atteindre cet objec­­tif, trois stra­­té­­gies sont envi­­sa­­geables selon le scien­­ti­­fique. La première serait d’uti­­li­­ser le diagnos­­tic préim­­plan­­ta­­toire, qui permet déjà de diffé­­ren­­cier les embryons sains de ceux atteints d’une mala­­die géné­­tique après une fécon­­da­­tion in vitro, pour sélec­­tion­­ner les embryons en fonc­­tion de leur taille. La deuxième consis­­te­­rait à provoquer la ferme­­ture du carti­­lage de crois­­sance plus tôt que prévu par trai­­te­­ment hormo­­nal. La troi­­sième, enfin, serait de favo­­ri­­ser la copie héri­­tée d’un gène de la mère plutôt que d’un gène du père, ou inver­­se­­ment, lorsqu’il y a une grande dispa­­rité entre les tailles des parents.

Matt Damon se désal­­tère dans Down­­si­­zing
Crédits : Anna­­purna Pictures

Chacune de ces stra­­té­­gies soulève d’épi­­neuses ques­­tions éthiques. Mais c’est juste­­ment là que peut inter­­­ve­­nir la science-fiction à en croire Yannick Rumpala. « Avec ses récits qui sont autant d’ex­­pé­­riences de pensée, la science-fiction peut four­­nir un support tout à fait utile pour élar­­gir ou complé­­ter des réflexions déjà plus ou moins enga­­gées, voire pour en amor­­cer de nouvelles », écrit-il. « Loin de se limi­­ter à n’être qu’un reflet du monde et de ses travers, la fiction est donc un lieu de produc­­tion de la société à venir : à travers une décons­­truc­­tion des certi­­tudes et une explo­­ra­­tion des possibles, mais aussi des impos­­sibles, la science-fiction parti­­cipe à la trans­­for­­ma­­tion des repré­­sen­­ta­­tions sociales à partir desquelles nous agis­­sons et nous expliquons le monde », ajoutent les socio­­logues Corinne Gendron et René Audet.

Si elle n’a peut-être pas toutes les réponses, la cli-fi a donc au moins le mérite de poser les bonnes ques­­tions.


Couver­­ture : Détail de la couver­­ture de New York 2140, de Kim Stan­­ley Robin­­son.


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