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par Camille Hamet | 23 octobre 2017

Depuis la tenue, le 1er octobre dernier, d’un réfé­ren­dum déclaré illé­gal sur l’in­dé­pen­dance de la Cata­logne – marqué par des violences poli­cières, il a vu le « oui » l’em­por­ter à 90 % avec une parti­ci­pa­tion élec­to­rale de 40 % –, l’Es­pagne vit au rythme des passes d’arme entre le gouver­ne­ment central basé à Madrid, et les sépa­ra­tistes basés à Barce­lone. Et si l’Union euro­péenne a choisi de ne pas inter­ve­nir dans le conflit, ses diri­geants semblent avoir choisi leur camp. Ils vont « envoyer » un « message d’unité autour de l’Es­pagne », a en effet affirmé Emma­nuel Macron lors d’un sommet euro­péen à Bruxelles, le 19 octobre. « Nous soute­nons la posi­tion du gouver­ne­ment espa­gnol », a pour sa part déclaré Angela Merkel. Peut-être de peur que les velléi­tés d’in­dé­pen­dance de la Cata­logne ne gagnent d’autres régions d’Eu­rope.

D’autres régions euro­péennes en quête d’in­dé­pen­dance

La saga des Féroïens

Au sein même de l’Es­pagne palpite une autre région aux velléi­tés d’in­dé­pen­dance : le Pays basque (Euskal Herria), où le mouve­ment sépa­ra­tiste a long­temps été incarné par des armes bien réelles. Celles de l’ETA, qui a tué 829 personnes et commis des dizaines d’en­lè­ve­ments entre 1959, date de sa fonda­tion, et 2011, date de « la fin défi­ni­tive de son action armée ». Depuis, « la société basque est dans une phase de récon­ci­lia­tion », selon le poli­to­logue Vincent Labor­de­rie, spécia­liste des sépa­ra­tions d’États. « Elle dispose en outre d’une auto­no­mie très forte, notam­ment en matière fiscale, ce qui lui donne une situa­tion enviable en Espagne. » Bien que des mani­fes­ta­tions en soutien à l’ac­tion des indé­pen­dan­tistes cata­lans aient eu lieu dans les rues de Bilbao, fin septembre, il semble donc peu probable que le scéna­rio cata­lan se repro­duise au Pays basque. Tout comme en Flandre, région néer­lan­do­phone de la Belgique qui dispose de son propre parle­ment. « La Flandre n’a en réalité jamais été aussi loin de l’in­dé­pen­dance », explique Vincent Labor­de­rie. « Seule une faible partie de sa popu­la­tion y est favo­rable, mais cela n’a rien de nouveau. Ce qui a changé, c’est que le prin­ci­pal parti indé­pen­dan­tiste flamand, la N-VA, ne l’est plus vrai­ment. » Après les dernières élec­tions, en 2014, la N-VA avait en effet décidé de mettre de côté ses reven­di­ca­tions commu­nau­taires pour parti­ci­per au pouvoir. « Il a alors fini de se trans­for­mer en un parti de droite conser­va­trice, à l’ins­tar des Répu­bli­cains en France. »

L’As­sem­blée de Corse
Crédits : corse.fr

Le Premier ministre belge Charles Michel a pour sa part condamné ferme­ment les violences poli­cières qui ont marqué le réfé­ren­dum cata­lan : « La violence ne peut jamais consti­tuer une réponse ! Nous condam­nons toutes les formes de violence et réaf­fir­mons notre appel au dialogue poli­tique. » Des violences égale­ment dénon­cées par le président de l’As­sem­blée de Corse, Jean-Guy Tala­moni, qui a tenu à appor­ter son soutien aux Cata­lans, fusti­geant au passage une « Espagne  déri­vant vers l’au­to­ri­ta­risme ». Comme le souligne Corse-Matin, la Cata­logne a toujours captivé les natio­na­listes corses. « Une “région amie” vers laquelle ils n’ont jamais cessé de regar­der, tantôt pour nour­rir leur imagi­naire poli­tique, tantôt pour l’éri­ger en “modèle” de réus­site et d’éman­ci­pa­tion, nouant des rela­tions depuis des décen­nies pour faire valoir des sacro-saints “droits natio­naux”. » Mais la Cata­logne et la Corse sont « deux mondes écono­miques aux anti­podes », fait valoir le quoti­dien local. La Cata­logne repré­sente 16 % de la popu­la­tion espa­gnole, 20,6 % du PIB de l’Es­pagne, et 28 % de ses expor­ta­tions, tandis que la Corse repré­sente 0,5 % de la popu­la­tion française, 0,4 % du PIB de la France, et près de 0 % de ses expor­ta­tions.

Loin de la Médi­ter­ra­née, en mer de Norvège, c’est bien la pers­pec­tive de s’af­fran­chir écono­mique­ment de Copen­hague qui a ravivé les velléi­tés d’in­dé­pen­dance des Îles Féroé. Auto­nome depuis 1948, cet archi­pel du Dane­mark qui dépend de la pêche et d’une subven­tion annuelle de 68 millions d’eu­ros a en effet décou­vert qu’il dispo­sait d’im­por­tants gise­ments gaziers et pétro­liers. Un réfé­ren­dum sur un projet de consti­tu­tion doit avoir lieu le 25 avril 2018. Selon les termes employés par le Premier ministre des Îles Féroé, Aksel Johan­ne­sen, cette consti­tu­tion « défi­nira [leur] iden­tité en tant que nation et [leurs] droits fonda­men­taux et devoirs en tant que peuple, y compris le droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion ».

Les Îles Féroé
Crédits : Lonely Planet

Hard Brexit

Contrai­re­ment aux régions que sont la Cata­logne, le Pays basque, la Flandre ou la Corse, l’Écosse, qui se trouve à seule­ment 320 kilo­mètres des Îles Féroé, est une des quatre nations qui consti­tuent le Royaume-Uni. Et contrai­re­ment à la Cata­logne, elle avait été auto­ri­sée à orga­ni­ser le réfé­ren­dum sur son indé­pen­dance qui a eu lieu le 18 septembre 2014. Les élec­teurs écos­sais s’étaient alors prononcé contre, à 55 %, pour un taux de parti­ci­pa­tion de 84 %. Mais ils se sont égale­ment pronon­cés contre le retrait du Royaume-Uni de l’Union euro­péenne le 23 juin 2016, à 62 %, pour un taux de parti­ci­pa­tion de 67 %. Et comme le souligne Vincent Labor­de­rie, « un nouveau réfé­ren­dum en Écosse est direc­te­ment lié au Brexit et à la manière dont celui-ci se dérou­lera ».

C’est au lende­main de ce vote que Nicola Stur­geon, cheffe du parti indé­pen­dan­tiste Scot­tish Natio­nal Party (SNP) et Première ministre écos­saise, a demandé au gouver­ne­ment britan­nique la tenue d’un nouveau réfé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance en automne 2018. Avant de chan­ger d’avis en juin dernier, fragi­li­sée par les élec­tions légis­la­tives. « Nous n’in­tro­dui­rons pas de légis­la­tion pour un réfé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance immé­dia­te­ment », décla­rait-elle alors, en expliquant qu’elle voulait attendre le résul­tat des négo­cia­tions du Brexit. Ce qui repousse ledit réfé­ren­dum, au mieux, au prin­temps 2019. Et complique les choses pour les indé­pen­dan­tistes. « Main­te­nant que les conser­va­teurs n’ont plus la majo­rité abso­lue à la Chambre des communes du Royaume-Uni, un “hard Brexit” appa­raît impro­bable », explique Vincent Labor­de­rie. « Le Royaume-Uni devrait donc rester à l’in­té­rieur du marché unique. Dès lors, une simple sortie de l’Union euro­péenne sans pour autant entra­ver la libre circu­la­tion des hommes et des marchan­dises justi­fie-t-elle un nouveau réfé­ren­dum ? Proba­ble­ment pas, et dans ce cas il sera d’au­tant plus dur à gagner pour les indé­pen­dan­tistes. » Lesquels ne semblent pour­tant pas vouloir y renon­cer.

Cata­lans et Écos­sais sont soli­daires
Crédits : France Info

« Nous ne savons peut-être pas quand le choix sera fait mais nous pouvons, nous devons reven­diquer l’in­dé­pen­dance, et nous reven­dique­rons toujours l’in­dé­pen­dance », a en effet affirmé Nicola Stur­geon lors de son allo­cu­tion de clôture du congrès annuel du SNP, qui s’est tenu du 8 au 10 octobre à Glas­gow, et où des dizaines de drapeaux cata­lans flot­taient aux côtés des drapeaux écos­sais. Ces mots ont fait la une du Natio­nal le lende­main. « La Première ministre », souli­gnait alors le jour­nal pro-indé­pen­dance écos­sais, « a réitéré le raison­ne­ment qui sous-tend le but ultime du [SNP], à savoir que les inté­rêts de l’Écosse ont été “écar­tés” de plusieurs façons : lors du réfé­ren­dum sur le Brexit en 2016, par la poli­tique d’aus­té­rité du gouver­ne­ment britan­nique et par le fait que Londres n’a pas mis en place de fonds pétro­lier dans les années 1970. » 

De son côté, le Daily Record a préféré atti­rer l’at­ten­tion de ses lecteurs sur le fait que la cote de popu­la­rité de Nicola Stur­geon est actuel­le­ment au plus bas. « Et pour­tant, elle a encore juré dans son discours que le SNP est le “parti de l’in­dé­pen­dance” », fait mine de s’éton­ner le jour­nal anti-indé­pen­dance écos­sais. « Cela ne récon­forte guère les parents dont les enfants sont scola­ri­sés dans des classes surchar­gées, les banlieu­sards qui se déplacent dans des trains ScotRail bondés et en retard, et les patients confron­tés à de longues attentes aux urgences. »

Nicola Stur­geon

Lombar­die et Véné­tie

Dans la foulée du conten­tieux qui oppose Barce­lone à Madrid, une autre volonté d’in­dé­pen­dance s’ex­prime dans l’Eu­rope médi­ter­ra­néenne. En Italie, la Ligue du Nord, un parti d’ex­trême droite, a orga­nisé, dans le cadre de la Cons­ti­tu­tion, un réfé­ren­dum sur l’au­to­no­mie de la Lombar­die et de la Véné­tie le 22 octobre. Leurs prési­dents, Roberto Maroni et Luca Zaia, rêvent d’une « Europe des régions ». En cas de victoire lors du réfé­ren­dum, ils souhai­taient récla­mer à Rome davan­tage de compé­tences en matière d’in­fra­struc­tures, de santé et d’édu­ca­tion. Ils souhai­taient aussi obte­nir des pouvoirs tradi­tion­nel­le­ment réser­vés à l’État en matière de sécu­rité et d’im­mi­gra­tion, deux thèmes chers à la Ligue du Nord qui néces­si­te­raient néan­moins une modi­fi­ca­tion de la Cons­ti­tu­tion. Un autre de leurs objec­tifs était d’ob­te­nir davan­tage de ressources finan­cières en récu­pé­rant envi­ron la moitié du solde fiscal actuel. Celui-ci s’élève à 54 milliards d’eu­ros pour la Lombar­die et à 15,5 milliards pour la Véné­tie. Or, Roberto Maroni et Luca Zaia ont en partie réussi leur pari.

Les élec­teurs de Lombar­die et de Véné­tie ont majo­ri­tai­re­ment voté en faveur d’une plus grande auto­no­mie, et ce avec une parti­ci­pa­tion suffi­sam­ment impor­tante pour leur donner un pouvoir de négo­cia­tion face à Rome. D’après des données quasi-défi­ni­tives, ils ont été plus de 95 % à se pronon­cer en faveur du oui, avec un taux de parti­ci­pa­tion autour de 40 % en Lombar­die, et de 57 % en Véné­tie. « J’ai voté oui pour donner davan­tage de pouvoir à la Véné­tie dans une future Italie plus forte et plus fédé­rale »,  a twitté le maire de Venise, Luigi Brugnaro. « Non aux égoïsmes, oui à la bonne admi­nis­tra­tion. »

Le drapeau de la Véné­tie

En atten­dant de voir si d’autres régions d’Eu­rope décident de deman­der à leurs habi­tants de se pronon­cer sur leur auto­no­mie, les yeux des diri­geants restent braqués sur la Cata­logne. « Le gouver­ne­ment espa­gnol vient de déci­der de desti­tuer le gouver­ne­ment cata­lan et d’or­ga­ni­ser de nouvelles élec­tions », rappelle Vincent Labor­de­rie. Reste à savoir qui les gagnera. « Mais même si les indé­pen­dan­tistes perdent leur majo­rité à cette occa­sion, ce ne sera pas la fin du conflit entre Madrid et Barce­lone, ni à l’in­té­rieur de la société cata­lane. » La France elle-même va bien­tôt devoir se confron­ter aux désirs d’in­dé­pen­dance d’un de ses terri­toires : la Nouvelle-Calé­do­nie. Cet archi­pel du Paci­fique sud votera en effet pour son auto­dé­ter­mi­na­tion en novembre 2018, un peu plus de vingt ans après les accords de Nouméa, qui avaient amorcé un proces­sus de déco­lo­ni­sa­tion. L’État a progres­si­ve­ment attri­bué de nombreuses compé­tences au gouver­ne­ment local, mais conservé les domaines réga­liens. Et aujourd’­hui, Paris craint qu’un scru­tin « outran­ciè­re­ment binaire, mal préparé, mette le feu aux poudres », selon les mots de l’an­cien garde des Sceaux de François Hollande, Jean-Jacques Urvoas. La procla­ma­tion d’in­dé­pen­dance d’un terri­toire français serait une première depuis 1980, année où l’ar­chi­pel voisin des Nouvelles-Hébrides est devenu le Vanuatu.


Couver­ture : Venise sous les étoiles euro­péennes. (DR/Ulyces.co)


 

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