par Camille Hamet | 17 juillet 2017

Réunies à Hambourg, en Alle­­magne, les 7 et 8 juillet derniers, les écono­­mies les plus puis­­santes du monde n’ont pas pu faire autre­­ment que d’af­­fi­­cher les diver­­gences qui les opposent à leur chef de file : l’Amé­­rique de Donald Trump. Rebap­­tisé G19 par les obser­­va­­teurs, le sommet du G20 a en effet creusé le fossé qui sépare main­­te­­nant Washing­­ton du reste du monde, sur des sujets aussi diffé­­rents que le commerce inter­­­na­­tio­­nal et le chan­­ge­­ment clima­­tique.

Le « G19 »

« Nous prenons note de la déci­­sion des États-Unis d’Amé­­rique de se reti­­rer de l’ac­­cord de Paris », affirme par exemple le commu­­niqué final, tout en préci­­sant que le pays va « immé­­dia­­te­­ment cesser » la mise en œuvre des enga­­ge­­ments pris par Barack Obama en matière de réduc­­tion d’émis­­sions de gaz à effet de serre lors de la confé­­rence de décembre 2015 sur le climat. Un para­­graphe plus loin, il souligne que pour toutes les autres puis­­sances, « l’ac­­cord de Paris est irré­­ver­­sible ». Mais peuvent-elles véri­­ta­­ble­­ment l’ho­­no­­rer sans la parti­­ci­­pa­­tion des États-Unis ?

Le fonds vert

La confé­­rence de Paris de 2015 sur le climat était censée être un premier pas dans le long proces­­sus engagé par les nations du monde pour ralen­­tir le chan­­ge­­ment clima­­tique. Celles-ci présen­­taient alors un plan pour réduire leurs émis­­sions de gaz à effet de serre et accep­­taient de se retrou­­ver régu­­liè­­re­­ment afin de soupe­­ser leurs promesses. Mais, de l’avis de nombreuses orga­­ni­­sa­­tions non-gouver­­ne­­men­­tales, ces promesses étaient trop modestes. Addi­­tion­­nées les unes aux autres, elles mettraient la planète Terre sur le chemin d’un réchauf­­fe­­ment de 3°C par rapport aux niveaux préin­­dus­­triels, alors que seul un réchauf­­fe­­ment de 2°C par rapport aux niveaux préin­­dus­­triels peut limi­­ter la fonte des glaces et la montée des eaux, et préve­­nir le déclen­­che­­ment de catas­­trophes natu­­relles et la dispa­­ri­­tion de certains écosys­­tèmes, tels que la barrière de corail. Et voilà que, le 1er juin dernier, le deuxième plus gros pollueur de cette planète, après la Chine, reprend sa parole.

Les États-Unis, qui sont à eux seuls respon­­sables de 18 % des émis­­sions mondiales de gaz à effets de serre, défendent notam­­ment leur « droit » à l’uti­­li­­sa­­tion des éner­­gies fossiles. Le commu­­niqué final du dernier G20 indique même qu’ils vont aider d’autres pays dans le monde à « avoir accès et à utili­­ser des éner­­gies fossiles ». De manière « plus propre », certes, mais en totale contra­­dic­­tion avec un objec­­tif affi­­ché par l’ac­­cord de Paris : une écono­­mie mondiale moins dépen­­dante au carbone. L’hôte du dernier G20, la chan­­ce­­lière alle­­mande Angela Merkel, n’a d’ailleurs pas caché que ce point avait suscité de vifs débats parmi les parti­­ci­­pants. Elle a reconnu que les discus­­sions avaient été « diffi­­ciles » et quali­­fié la posi­­tion améri­­caine de « regret­­table ».

D’au­­tant plus regret­­table que le deuxième plus gros pollueur du monde est aussi sa première puis­­sance écono­­mique. L’ac­­cord de Paris prévoyait une enve­­loppe de 100 milliards de dollars par an alimen­­tée par les plus riches pour aider les plus pauvres à déve­­lop­­per des éner­­gies propres et à s’adap­­ter au chan­­ge­­ment clima­­tique, et les États-Unis devaient parti­­ci­­per à hauteur de trois milliards de dollars. Barack Obama n’a eu le temps de verser qu’un milliard de dollars avant l’élec­­tion de son succes­­seur Donald Trump. Le retrait des États-Unis de l’ac­­cord de Paris devrait donc alour­­dir la facture pour les États membres de l’Union euro­­péenne et les autres pays déve­­lop­­pés qui se sont enga­­gés à soute­­nir finan­­ciè­­re­­ment les pays en voie de déve­­lop­­pe­­ment dans leur lutte contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique. À moins qu’il ne réduise le montant de l’en­­ve­­loppe, déjà souvent jugée insuf­­fi­­sante par les orga­­ni­­sa­­tions non-gouver­­ne­­men­­tales.

« Cette enve­­loppe de 100 milliards de dollars par an, c’est une vieille histoire qui date en fait de la confé­­rence de Copen­­hague de 2009 », rappelle Hervé Kempf, auteur de Tout est prêt pour que tout empire« Et pour l’ins­­tant, le “fonds vert” qui a été créé ne recueille que quelques milliards de dollars. Le retrait des États-Unis va certai­­ne­­ment compliquer sa gestion. Ça va être un test. Soit les autres États vont enfin mettre la main au pot, soit ils vont revoir l’objec­­tif. Mais de manière géné­­rale et certaine, on peut dire que le retrait des État-Unis affai­­blit l’ac­­cord de Paris qui, faute d’être très contrai­­gnant, témoi­­gnait d’un consen­­sus. »

De son côté, la paléo­­cli­­ma­­to­­logue Valé­­rie Masson-Delmotte estime que « si le gouver­­ne­­ment améri­­cain relâche les efforts enga­­gés précé­­dem­­ment, il est probable que les émis­­sions améri­­caines conti­­nuent de bais­­ser jusqu’en 2020, grâce à la tran­­si­­tion char­­bon-gaz soute­­nue par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama ». « Mais ensuite, elles stag­­ne­­raient au lieu de dimi­­nuer », ajoute-t-elle, « à cause de la déré­­gu­­la­­tion mise en place par Trump. C’est ce qu’a montré une étude du groupe Rhodium. Ce scéna­­rio pour­­rait être enrayé si des États, des villes et des acteurs écono­­miques améri­­cains s’en­­gagent, comme ils l’ont annoncé. »

Crédits : Aurich/Think­­stock/White­­house

Toujours dedans

Comme le souligne Hervé Kempf, de très nombreux « maires, gouver­­neurs, univer­­si­­taires entre­­pre­­neurs et inves­­tis­­seurs » améri­­cains se sont dits déter­­mi­­nés à pour­­suivre leurs efforts dans la lutte contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique. Ils sont plus de 1 000 à avoir signé une lettre inti­­tu­­lée « Nous sommes toujours dedans » et adres­­sée aux Nations Unies quatre jours seule­­ment après l’an­­nonce du retrait des États-Unis de l’ac­­cord de Paris. Parmi eux figurent les puis­­sants États de New York et de Cali­­for­­nie, plus de 200 villes, des entre­­prises comme Apple, Google, Amazon, Nike ou Adidas, mais aussi des PME, et des univer­­si­­tés aussi pres­­ti­­gieuses que Colum­­bia. À leur tête se trouve l’an­­cien maire de New York Michael Bloom­­berg, égale­­ment 10e fortune mondiale. « En l’ab­­sence de leader­­ship de la part de Washing­­ton, les États, les villes, les univer­­si­­tés, les entre­­prises et les inves­­tis­­seurs, qui repré­­sentent un pour­­cen­­tage appré­­ciable de l’éco­­no­­mie améri­­caine, pour­­sui­­vront d’am­­bi­­tieux objec­­tifs clima­­tiques, en travaillant ensemble et en prenant des initia­­tives fortes pour que les États-Unis restent un leader mondial dans la réduc­­tion des émis­­sions », affirme la lettre. « Il est impé­­ra­­tif que le monde sache qu’aux États-Unis, les acteurs qui vont four­­nir le leader­­ship néces­­saire à la réali­­sa­­tion des enga­­ge­­ments de Paris se trouvent dans les hôtels de ville, les capi­­tales des États, les univer­­si­­tés, les fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment et les entre­­prises. Ensemble, nous reste­­rons actifs aux côtés de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale dans l’ef­­fort mondia­­le­­ment engagé pour conte­­nir le réchauf­­fe­­ment bien en-dessous des 2℃ et accé­­lé­­rer la tran­­si­­tion vers une écono­­mie basée sur une éner­­gie propre qui béné­­fi­­ciera à notre sécu­­rité, à notre pros­­pé­­rité et à notre santé. »

Le mani­­feste de Michael Bloom­­berg

Washing­­ton donne en outre une nouvelle occa­­sion de briller à Pékin. « La Chine rempla­­cera désor­­mais les États-Unis », affirme le jour­­nal écono­­mique chinois Caixin. « Le premier pollueur du monde est main­­te­­nant la première puis­­sance cour­­ti­­sée par tous pour lutter contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique ! » renché­­rit le South China Morning Post. Tout en rappe­­lant que le premier pollueur du monde est aussi son leader en matière d’éner­­gies renou­­ve­­lables : « En 2016, la Chine y a investi 77 milliards d’eu­­ros, aucun autre pays n’a fait mieux. » D’ici 2020, c’est 344 milliards d’eu­­ros que le pays devrait inves­­tir dans le secteur, à en croire son agence de l’Éner­­gie. Et il s’est engagé à « atteindre le pic de ses émis­­sions de CO2 autour de 2030 ». Les Euro­­péens ont visi­­ble­­ment pris bonne note de ces revi­­re­­ments.

Dès le mois de mars 2017, alors que le retrait des États-Unis de l’ac­­cord de Paris n’est pas encore offi­­ciel, le commis­­saire à l’Éner­­gie Miguel Arias Cañete semble miser sur un rappro­­che­­ment avec la Chine, et le ministre des Affaires étran­­gères français de l’époque, Jean-Marc Ayrault, tend la main aux citoyens améri­­cains. « Restons mobi­­li­­sés avec toutes les bonnes volon­­tés, y compris aux États-Unis, pour lutter contre le chan­­ge­­ment clima­­tique », écrit-il sur Twit­­ter. Plus récem­­ment, le nouveau président de la Répu­­blique Emma­­nuel Macron a appelé tous les « scien­­ti­­fiques, ingé­­nieurs, entre­­pre­­neurs et citoyens respon­­sables » à venir en France pour « make our planet great again » en détour­­nant le slogan de campagne de Donald Trump, et lancé un site web pour les accom­­pa­­gner dans leurs démarches. « Nous pouvons offrir une sorte d’asile scien­­ti­­fique, du moins tempo­­raire, à des cher­­cheurs améri­­cains qui seraient dans l’im­­pos­­si­­bi­­lité de pour­­suivre leurs recherches aux États-Unis », affirme Valé­­rie Masson-Delmotte. « On en tire­­rait vrai­­ment parti, en accueillant des talents de haut niveau. Cela permet­­trait de former les étudiants et de conser­­ver des connais­­sances clés. »

Le grand jeu

Emma­­nuel Macron semble déter­­miné à faire reve­­nir Donald Trump sur sa déci­­sion de reti­­rer les États-Unis de l’ac­­cord de Paris sur le climat. Et de l’avis du Washing­­ton Post, il « pour­­rait bien être le mieux placé » pour l’en persua­­der. Fraî­­che­­ment arrivé dans la capi­­tale française pour célé­­brer le dernier 14-Juillet aux côtés de Macron, Trump a en tout cas laissé entendre qu’un rebon­­dis­­se­­ment n’était pas exclu. « Quelque chose pour­­rait se passer concer­­nant l’ac­­cord de Paris », a-t-il dit en confé­­rence de presse. « Nous verrons ce qu’il se passe. Mais nous en repar­­le­­rons dans les temps à venir. Si cela arrive, ce sera merveilleux, et si cela n’ar­­rive pas, ce sera très bien aussi. Mais nous verrons ce qu’il se passe. »

Crédits : Domi­­nique Pineiro/US Depart­­ment of Defense

Après son départ, Macron a assuré que Trump l’avait « écouté ». « Il a compris le sens de ma démarche, notam­­ment le lien qui existe entre réchauf­­fe­­ment clima­­tique et terro­­risme. Il m’a dit qu’il allait essayer de trou­­ver une solu­­tion dans les prochains mois. On a parlé dans le détail de ce qui pour­­rait lui permettre de reve­­nir dans l’ac­­cord de Paris. Je pense qu’il a vu aussi [chez lui] la mobi­­li­­sa­­tion des villes, des États, du monde des affaires et de son propre entou­­rage pour que les États-Unis restent enga­­gés dans la lutte contre le réchauf­­fe­­ment. C’est impor­­tant de main­­te­­nir le dialogue pour que les États-Unis puissent à terme réin­­té­­grer le champ de l’ac­­tion contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique et jouer le jeu du multi­­la­­té­­ra­­lisme. » Hervé Kempf estime pour sa part que le chan­­ge­­ment d’avis de Donald Trump tant espéré n’aura pas lieu. « Il apprend à faire de la diplo­­ma­­tie, et il a compris qu’il avait inté­­rêt à davan­­tage ména­­ger ses inter­­­lo­­cu­­teurs, c’est tout. Il n’y a aucun inflé­­chis­­se­­ment dans sa poli­­tique envi­­ron­­ne­­men­­tale. Et aucune raison de croire qu’il y en aura durant son mandat. » L’en­­nui, c’est que, comme le montre une étude publiée le 26 juin dernier dans la revue Nature Climate Change, nous ne pouvons pas nous permettre d’at­­tendre novembre 2020, date de la prochaine élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine, pour faire véri­­ta­­ble­­ment front commun sur la réduc­­tion des émis­­sions de gaz à effet de serre. En effet, la hausse moyenne des océans s’ac­­cé­­lère. Évaluée à 2,2 milli­­mètres par an en 1993, elle est passée à 3,3 milli­­mètres en 2014. Soit une augmen­­ta­­tion de 50 %. Et cette tendance devrait se confir­­mer dans les années à venir selon les auteurs de l’étude.


Couver­­ture : Avec ou sans les États-Unis. (Ulyces.co)


 

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