par Catherine Dunn | 8 avril 2016

LISEZ LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE ICI

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Tout comme le canal de Panama est plus petit qu’on ne le pense, le problème des finan­­ce­­ments offshore est plus proche de nous qu’on ne l’ima­­gine. Les États-Unis, par exemple, sont deve­­nus une desti­­na­­tion très prisée pour le secret des entre­­prises. Et le Réseau pour la justice fiscale, dont l’In­­dice d’opa­­cité finan­­cière classe l’Amé­­rique n°3, la consi­­dère comme l’une des pires. Dans la plupart des États du pays, les entre­­prises ne sont pas tenues de révé­­ler le nom de leurs véri­­tables proprié­­taires, et les agents d’en­­re­­gis­­tre­­ment n’ont aucune obli­­ga­­tion d’in­­ter­­ro­­ger leurs clients à ce propos. Les experts s’en­­tendent pour dire qu’il s’agit d’une des meilleures (ou des pires) formes de discré­­tion, car lorsque les auto­­ri­­tés s’enquièrent du nom des béné­­fi­­ciaires effec­­tifs, il n’ont aucune infor­­ma­­tion à se mettre sous la dent. « On parle des finan­­ce­­ments offshore qui ont lieu à l’étran­­ger, mais je pense qu’on a déjà beau­­coup à faire pour amélio­­rer et promou­­voir la trans­­pa­­rence sur notre sol », affirme Patrick Fallon, le direc­­teur de la section des crimes finan­­ciers du FBI, basée à Washing­­ton. En plus d’être la porte ouverte au blan­­chi­­ment d’argent, l’opa­­cité encou­­rage la corrup­­tion au sein des insti­­tu­­tions publiques et le délit d’ini­­tiés – et bien d’autres crimes finan­­ciers, en réalité. « C’est un obstacle de taille dans nos enquêtes que de ne pas pouvoir savoir qui est le véri­­table proprié­­taire d’une entre­­prise », dit Fallon.

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Wilming­­ton, dans le Dela­­ware
Crédits

Trou­­ver des témoins poten­­tiels et des personnes en chair et en os à qui parler « devient plus diffi­­cile quand il s’agit d’une société fictive sans aucun nom asso­­cié ». J’ai décidé de voir à quel point il était facile de monter une société fictive par moi-même. À deux heures de route du siège du FBI se trouve l’État du Dela­­ware, dans les registres duquel on trouve plus de socié­­tés que de rési­­dents. Plus de 60 % des entre­­prises du Fortune 500 ont leur siège social au Dela­­ware (sur le papier, du moins).

L’an­­née dernière, l’État a incor­­poré envi­­ron 170 000 socié­­tés. L’hi­­ver dernier, Trans­­pa­­rency Inter­­na­­tio­­nal a ajouté le Dela­­ware à son Top 9 des affaires de grande corrup­­tion mondiale. Les avocats uruguayens des inves­­tis­­seurs d’OpenWorld affirment par ailleurs avoir décou­­vert une société-écran de Swiss Group enre­­gis­­trée au Dela­­ware. Natu­­rel­­le­­ment, il fallait que je m’y rende. C’est un couple char­­mant, Nancy et Stephen Wolf – les proprié­­taires d’Ad­­van­­tage Dela­­ware LLC, une agence d’incor­­po­­ra­­tion –, qui ont accepté de m’ai­­der à monter une société appe­­lée She Sells Sea Shells LLC. Avant mon arri­­vée, Nancy a été très claire : je n’au­­rai pas besoin de carte d’iden­­tité pour consti­­tuer la société. La discus­­sion m’a rappe­­lée certaines conver­­sa­­tions que j’avais eues avec mes amies au lycée alors que nous prépa­­rions notre séjour à Bethany Beach, en dernière année. L’en­­droit se trouve aussi dans le Dela­­ware. J’ai toujours une bouteille d’Ab­­so­­lut que j’ai ache­­tée pour une cama­­rade de classe à l’époque – sans carte d’iden­­tité bien sûr. À ceci près que cette tran­­sac­­tion est parfai­­te­­ment légale. J’ar­­rive chez Advan­­tage Dela­­ware par un jour d’hi­­ver froid et enso­­leillé. L’en­­tre­­prise est instal­­lée dans un parc de bureaux où toutes les socié­­tés occupent des petites maisons à la toiture en pente, entou­­rées de jardi­­nets bien entre­­te­­nus. Tout près de là, il y a un étang qui a gelé. À l’in­­té­­rieur, les Wolf s’oc­­cupent du cour­­rier de leurs clients dans une pièce, et consti­­tuent les entre­­prises dans la pièce atte­­nante, sur l’or­­di­­na­­teur de Nancy. Stephen a étudié le design à l’uni­­ver­­sité et Nancy est comp­­table de forma­­tion. Durant leurs dix premières années d’ac­­ti­­vité, ils rece­­vaient rare­­ment des demandes indi­­vi­­duelles de créa­­tion d’une entre­­prise au Dela­­ware, et puis la demande s’est accrue. Le meilleur argu­­ment commer­­cial, c’est la discré­­tion qu’offre l’État, me confie Stephen. header-091106A « Le plus souvent, nous ne savons même pas qui sont nos clients », ajoute Nancy. « Ils s’ins­­crivent pour faire appel à nos services sur notre site en nous four­­nis­­sant un nom et une adresse. Nous connais­­sons le nom de leur compa­­gnie, mais nous ne savons pas ce qu’ils font ou dans quel secteur d’ac­­ti­­vité ils opèrent. » Au milieu de notre rendez-vous, on frappe lour­­de­­ment à la porte. Sans attendre de réponse, une femme entre, en jeans et en bottines. Elle porte un presse-papiers et elle dit être agent d’exé­­cu­­tion. « J’ai une assi­­gna­­tion à compa­­raître avec moi », dit-elle. Une entre­­prise pour laquelle Advan­­tage Dela­­ware fait office d’agent d’en­­re­­gis­­tre­­ment est pour­­sui­­vie en justice. « Cela n’ar­­rive pas tous les jours », dit Nancy. Elle regarde le nom de l’en­­tité. « Voyons voir si j’ai quelque chose sur eux », dit-elle en se diri­­geant vers son ordi­­na­­teur dans la pièce d’à côté, pour s’as­­su­­rer qu’il s’agit bel et bien d’un de leurs clients. « Alors, nous sommes leur agent ? » lui demande Stephen lorsqu’elle repa­­raît. « Oui, ils sont au Mexique », recon­­naît Nancy. « Et nous avons pas mal d’in­­for­­ma­­tions sur eux », ajoute-t-elle. Elle signe les papiers et l’huis­­sier s’en va. En regar­­dant les coor­­don­­nées de la fiche contact, Nancy me dit : « Ce sont peut-être les mana­­gers. Ou bien les proprié­­taires. Je n’en sais vrai­­ment rien. » Quand je demande à Nancy et Stephen s’ils sont tenus respon­­sables de surveiller les acti­­vi­­tés de leurs clients, ils me répondent qu’ils ne sont pas au courant de la nature de l’ac­­ti­­vité de leurs clients. « On ne s’im­­plique pas du tout. On leur sert juste d’agents d’en­­re­­gis­­tre­­ment », dit Stephen. Il ajoute néan­­moins que si pour une raison ou pour une autre leur client agit de façon louche, il mettra fin à leur colla­­bo­­ra­­tion immé­­dia­­te­­ment.

L’in­­dus­­trie offshore est colos­­sale, et Mossack Fonseca ne s’est pas conten­­tée de gran­­dir avec elle.

Depuis dix ans, une bataille a lieu pour savoir si oui ou non les États améri­­cains doivent restreindre leurs dispo­­si­­tions rela­­tives au secret et deman­­der le nom du véri­­table proprié­­taire au moment où la société est consti­­tuée. En 2009, un haut fonc­­tion­­naire du dépar­­te­­ment de la Justice a certi­­fié devant le Congrès que, certaines années, plusieurs milliards de dollars venant de sources suspectes circu­­laient à travers des socié­­tés écrans améri­­caines, tenant les enquê­­teurs en échec. « Il n’y a aucune excuse », dit le séna­­teur à la retraite Carl Levin, qui a soutenu l’idée d’une réforme pro-trans­­pa­­rence pendant des années. « Il serait très, très simple d’ajou­­ter une ligne sur les articles concer­­nant l’in­­cor­­po­­ra­­tion pour qu’on sache qui sont les vrais proprié­­taires, les béné­­fi­­ciaires effec­­tifs de la société. » Mais ces propo­­si­­tions ont rencon­­tré une oppo­­si­­tion farouche de la part de certains groupes lobbyistes, et parti­­cu­­liè­­re­­ment de l’As­­so­­cia­­tion natio­­nale des fonc­­tion­­naires d’État. Ses membres main­­tiennent qu’une telle exigence repré­­sen­­te­­rait un fardeau trop lourd à porter pour les bureaux d’État respon­­sable de l’en­­re­­gis­­tre­­ment des entre­­prises. « Cette idée de devoir modi­­fier chaque divi­­sion des entre­­prises sur le modèle d’une divi­­sion des véhi­­cules moto­­ri­­sés, dans laquelle vous devez avoir une appa­­rence physique avant de pouvoir former une enti­­té… je vous jure que ça n’ar­­ri­­vera pas », s’agace Richard Geisen­­ber­­ger, secré­­taire d’État adjoint en chef du Dela­­ware. « Les bureaux des secré­­ta­­riats d’État ne sont pas prévus pour ça. »

L’in­­cor­­po­­ra­­tion des entre­­prises est une grosse affaire dans le Dela­­ware. Tous ces enre­­gis­­tre­­ments se traduisent par des recettes juteuses pour l’État : 1,2 milliard de dollars par an, d’après Geisen­­ber­­ger. Je lui demande si les États ont peur que le fait de collec­­ter des infor­­ma­­tions à propos du proprié­­taire d’une entité puisse porter atteinte à cette manne impor­­tante. Geisen­­ber­­ger me répond que leur souci prin­­ci­­pal est de garan­­tir la sécu­­rité de ces infor­­ma­­tions. « Je pense que les gens nour­­ri­­raient des inquié­­tudes légi­­times vis-à-vis de la capa­­cité de 50 juri­­dic­­tions d’État diffé­­rentes à conser­­ver et proté­­ger ce qui, au final, est une infor­­ma­­tion essen­­tielle et privée pour les enti­­tés légales », dit-il. À la place, il se dit en faveur d’une propo­­si­­tion inclue dans le budget prévi­­sion­­nel du président Obama, qui vise à collec­­ter les infor­­ma­­tions d’une « partie respon­­sable » pour toutes les enti­­tés, via l’IRS. « Je pense que le gouver­­ne­­ment fédé­­ral est déjà bien équipé pour ça, puisqu’ils le font déjà. » L’As­­so­­cia­­tion natio­­nale des secré­­taires d’État m’a égale­­ment dit être d’ac­­cord avec cette propo­­si­­tion.

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Trans­­crip­­tion d’une conver­­sa­­tion élec­­tro­­nique entre le Süddeutsche Zeitung et le lanceur d’alerte

Mais Heather Lowe, direc­­trice des affaires gouver­­ne­­men­­tales chez Global Finan­­cial Inte­­grity, m’ex­­plique que cette « partie respon­­sable » ne permet toujours pas de savoir qui contrôle l’en­­tre­­prise. Elle ajoute que de devoir montrer une carte d’iden­­tité est si simple que de nombreuses biblio­­thèques l’exigent avant d’émettre des cartes. « Le fait qu’un État ne soit pas d’avis qu’il est impor­­tant de savoir qui possède ou contrôle les entre­­prises qu’il héberge est vrai­­ment effrayant » dit Lowe, dont le groupe fait du lobbying pour soute­­nir un amen­­de­­ment présenté récem­­ment au Congrès, qui requiert que les béné­­fi­­ciaires effec­­tifs soient iden­­ti­­fiés lorsqu’ils consti­­tuent une entre­­prise dans un État donné. « C’est aussi tota­­le­­ment irres­­pon­­sable. »

Noirs secrets

Les parti­­ci­­pants de la 5e confé­­rence annuelle sur l’in­­ves­­tis­­se­­ment offshore, qui se déroule à l’hô­­tel Hilton de Panama, sont accueillis par les lumières écla­­tantes du casino Star Bay, au rez-de-chaus­­sée, avant de se rassem­­bler dans une salle de réunion du deuxième étage. À un bout du couloir, surplom­­bant le lobby, d’im­­menses fenêtres offrent une vue impre­­nable sur la baie, où de minus­­cules vagues se brisent sur la rive et de petits bateaux stationnent dans le loin­­tain. À l’ex­­tré­­mité oppo­­sée du couloir, l’ins­­tal­­la­­tion pour la confé­­rence est pour le moins sommaire : une table sur laquelle sont alignées des brochures pour une entre­­prise appe­­lée Trust Services S.A., et une autre table recou­­verte d’une nappe marron, parse­­mée de porte-noms. Une femme aux cheveux blonds et à l’ac­cent anglais préside à la table aux porte-noms. La corres­­pon­­dante TV de Fusion Nata­­sha del Toro et la produc­­trice Alice Bren­­nan s’ap­­prochent de la table. Alors que del Toro prend un programme de la confé­­rence, elle se présente comme jour­­na­­liste. La femme lui retire alors immé­­dia­­te­­ment le programme des mains, l’in­­for­­mant que les repor­­ters ne sont pas auto­­ri­­sés à assis­­ter à l’évé­­ne­­ment. (Fort heureu­­se­­ment, le programme était dispo­­nible gratui­­te­­ment en ligne. Il indiquait que Ramses Owens, un ancien avocat de Mossack Fonseca qui dirige à présent son propre cabi­­net, inter­­­ve­­nait ce matin-là.) Quelques minutes plus tard, tandis que del Toro raconte l’in­­ci­dent à la caméra, un homme, à l’ac­cent anglais lui aussi, approche et lui dit qu’elle est priée de partir. « Vous n’al­­lez pas faire ça », lui dit-il. « Ce n’est pas bien. » L’in­­dus­­trie offshore est colos­­sale, et Mossack Fonseca n’a pas seule­­ment grandi avec elle, le cabi­­net en a même façonné les contours, et ce de diffé­­rentes façons.

En concur­­rençant d’autres « agents de forma­­tion d’en­­tre­­prises », Mossack Fonseca s’est battu pour décro­­cher des contrats avec des grandes banques et des cabi­­nets d’avo­­cats, briguant même parfois des gouver­­ne­­ments entiers. Avez-vous déjà entendu parler de l’île de Niue ? C’est un grain de sable dans le Paci­­fique qui a solli­­cité l’aide de Mossack Fonseca pour faire affluer sur l’île les reve­­nus de socié­­tés écrans. La société « a écrit la légis­­la­­tion du parle­­ment niuéen, avant de l’ajou­­ter à son cata­­logue et de le gérer depuis Panama », d’après le livre Global Shell Games: Expe­­ri­­ments in Trans­­na­­tio­­nal Rela­­tions, Crime, and Terro­­rism. En 2005, l’île a décidé de fermer son indus­­trie après avoir été la cible d’ac­­cu­­sa­­tions de blan­­chi­­ment d’argent. Mais Mossack Fonseca n’en est pas sorti perdant pour autant : le cabi­­net a pu enre­­gis­­trer ses enti­­tés niuéennes sur les îles Samoa, comme le prouvent des docu­­ments internes.

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Ramon Fonseca
Crédits : ICIJ

Ainsi, des mesures de répres­­sion contre une juri­­dic­­tion opaque peuvent ouvrir de nouvelles fron­­tières dans une autre… En 2000, la task force de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­miques (OCDE) a inten­­si­­fié ses efforts pour iden­­ti­­fier les para­­dis fiscaux et les pays qui échouaient à combattre le blan­­chi­­ment d’argent. Il en a découlé la mise sur liste noire de certaines juri­­dic­­tions, dont Mossack Fonseca offraient des services dans plusieurs d’entre elles. L’en­­tre­­prise a donc cher­­ché de nouvelles oppor­­tu­­ni­­tés… aux États-Unis. « Ces listes noires ont été un revers pour l’in­­dus­­trie offshore dans son ensemble, et en parti­­cu­­lier pour nous puisque les quatre juri­­dic­­tions dans lesquelles nous étions présents ont été black­­lis­­tées », dit la voix-off de la vidéo du 35e anni­­ver­­saire de Mossack, postée sur YouTube en janvier 2013. « Pour contre­­ba­­lan­­cer cette situa­­tion, Mossack Fonseca s’est remonté les manches, et en seule­­ment deux ans nous avons étendu notre offre à de nouvelles juri­­dic­­tions, comme les Seychelles, l’Uru­­guay, Hong Kong et le Nevada. » Pendant que la société éten­­dait son pouvoir au sein du marché, elle a déployé des efforts colos­­saux pour cacher son acti­­vité aux yeux des auto­­ri­­tés, à au moins une occa­­sion.

En 2013, le rapport d’un procu­­reur argen­­tin a fait le lien entre des socié­­tés écrans incor­­po­­rées dans le Nevada, impliquées dans un scan­­dale de corrup­­tion, et Mossack Fonseca. Les docu­­ments issus de la fuite montrent que lorsque ces socié­­tés fictives sont deve­­nues le sujet d’une bataille judi­­ciaire dans le Nevada, les employés de Mossack Fonseca ont pris des mesures pour se débar­­ras­­ser de docu­­ments papiers, et suppri­­mer des fichiers infor­­ma­­tiques ainsi que des registres d’ap­­pels télé­­pho­­niques dans son bureau de Las Vegas. Un de leurs employés a même fait le voyage de l’Amé­­rique centrale jusqu’au Nevada pour récu­­pé­­rer des docu­­ments. « Lorsqu’An­­drés est allé au Nevada, il a tout nettoyé et a ramené tous les docu­­ments au Panama », dit un email daté du 24 septembre 2014. Mossack Fonseca nie « caté­­go­­rique­­ment » avoir caché ou détruit des docu­­ments dans sa décla­­ra­­tion à l’ICIJ : « Qu’il soit bien clair que cacher ou détruire de la docu­­men­­ta­­tion qui pour­­rait être utili­­sée dans une enquête ou une procé­­dure en cours ne fait pas partie de la poli­­tique de notre entre­­prise. » Les infor­­ma­­tions divul­­guées contre­­disent égale­­ment le témoi­­gnage sous serment de Jurgen Mossack, qui a dit au tribu­­nal du district que sa société était sépa­­rée de « MF Nevada », son bureau de Las Vegas, et qu’il n’avait aucun contrôle dessus. Mossack Fonseca « n’a jamais eu de bureau ou d’éta­­blis­­se­­ment dans le Nevada », a témoi­­gné Mossack en juillet 2015. Mais d’après l’enquête de l’ICIJ, des docu­­ments internes prouvent le contraire, indiquant que le siège de l’en­­tre­­prise à Panama contrô­­lait le compte bancaire de MF Nevada, et que les cofon­­da­­teurs de la société ainsi qu’un autre direc­­teur de l’en­­tre­­prise déte­­naient 100 % de MF Nevada. Plus récem­­ment, en janvier, des procu­­reurs au Brésil enquê­­tant sur le scan­­dale de corrup­­tion qui a fait chavi­­rer le pays, l’opé­­ra­­tion Lava Jato, ont accusé le cabi­­net Mossack Fonseca d’être « un gros blan­­chis­­seur d’argent ». Leur enquête se foca­­lise sur des commis­­sions versées aux poli­­ti­­ciens en échange de leur impli­­ca­­tion dans des contrats publics surfac­­tu­­rés.

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L’Ave­­nida Balboa, à Panama
Crédits : Mario Roberto Durán Ortiz

Les auto­­ri­­tés brési­­liennes disent avoir rassem­­blé des données préli­­mi­­naires attes­­tant du fait que plusieurs employés de Mossack Fonseca ont aidé des gens à dissi­­mu­­ler des gains mal acquis dans des enti­­tés offshore, en lien avec le scan­­dale du blan­­chi­­ment d’argent. Le cabi­­net nie avoir commis le moindre acte répré­­hen­­sible dans cette affaire. Comme me l’a rappelé un soir Miguel Anto­­nio Bernal, profes­­seur de droit consti­­tu­­tion­­nel à l’uni­­ver­­sité du Panama, le pouvoir des grands cabi­­nets panaméens s’étend jusqu’aux plus hautes sphères du gouver­­ne­­ment. Pour cette raison, « peu de gens sont prêts à courir le moindre risque en abor­­dant ces ques­­tions », dit Bernal, qui est lui-même un critique féroce du blan­­chi­­ment d’argent et de la corrup­­tion au Panama. « Car il peut vous arri­­ver des ennuis. » Ramon Fonseca, fait-il remarquer, « est un person­­nage très impor­­tant dans le gouver­­ne­­ment… il est le plus impor­­tant conseiller du président Varela. »

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C’est un jeudi après-midi de mars, et sept équipes de télé­­vi­­sion de six pays diffé­­rents se rassemblent dans un café de Panama qui vend des casquettes en plus des bois­­sons. Leurs camé­­ras en route, ils se déploient sur le parking, puis traversent une rue trans­­ver­­sale bordée de petits bâti­­ments et d’arbres luxu­­riants, dépas­­sant une boutique de mariage, une auberge de jeunesse, un restau­­rant, une autre boutique de mariage, et un stand d’ar­­ti­­sa­­nat. Ils arrivent ensuite devant un immeuble aux fenêtres de verre sombre, au pied duquel une pancarte affiche le nom d’une clinique dentaire occu­­pant le rez-de-chaus­­sée et, trois étages plus haut, les bureaux de Mossack Fonseca. Gerardo Reyes, repor­­ter d’in­­ves­­ti­­ga­­tion pour Univi­­sion, qui a récem­­ment couvert la capture d’El Chapo, s’ap­­proche du garde posté dans le vesti­­bule, sous une entrée couverte. Je m’éloigne des équipes pour obser­­ver Reyes discu­­ter avec le garde. La semaine précé­­dente, l’ICIJ a envoyé à Mossack Fonseca une série de ques­­tions, et les équipes dépê­­chées sur place ont égale­­ment demandé à obte­­nir des inter­­­views pour ce matin. « Je veux savoir qui vous a dit qu’ils n’al­­laient pas nous rencon­­trer aujourd’­­hui », dit-il au garde en espa­­gnol. « Qui donc ? Vous ne savez pas ? »

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Devant le siège de Mossack Fonseca
Crédits : EFE

Il aban­­donne et patiente. Motos et voitures filent sans discon­­ti­­nuer sur la deux voies étroite, à quelques mètres de là. Un agent de sécu­­rité vêtu d’un treillis bleu, atten­­dant sur le parking, parle  dans sa radio. Les gens qui entrent et sortent de la clinique dentaire se demandent ce qu’il se passait. Impos­­sible de voir à l’in­­té­­rieur du bâti­­ment : le verre sombre ne reflète que les immeubles alen­­tours. Vingt minutes passent avant que nous ne commen­­cions à obte­­nir des réponses. D’abord, une décla­­ra­­tion de trois pages sur du papier à en-tête Mossack Fonseca fait son appa­­ri­­tion. Les équipes de jour­­na­­listes commencent à la lire et à la faire circu­­ler. Quelques minutes plus tard, del Toro inter­­­pelle Reyes : « Gerardo, quelqu’un vient. » Les équipes se pressent autour du vesti­­bule, et un grand homme vêtu d’une chemise bleu clair appa­­raît pour s’adres­­ser à nous. C’est Carlos Sousa, le direc­­teur des rela­­tions publiques du cabi­­net conseil. Il semble calme, affable, et il parle briè­­ve­­ment. « Nous ne blan­­chis­­sons pas d’argent, nous n’ac­­cep­­tons pas d’argent et nous ne prenons pas d’argent, c’est la seule chose que j’ai à vous dire », déclare Sousa. Puis il tourne les talons et dispa­­raît derrière la façade opaque.

Le lende­­main, Ramon Fonseca a demandé à être relevé de ses fonc­­tions de conseiller du président, invoquant le besoin de défendre la répu­­ta­­tion de son entre­­prise face aux accu­­sa­­tions venues du Brésil. J’ai lu la nouvelle sur mon télé­­phone, à l’hô­­tel. « Nous n’étions que des agents d’en­­re­­gis­­tre­­ment, il n’y a aucun mal à cela », a-t-il confié au jour­­nal La Estrella de Panama. Dans une décla­­ra­­tion vidéo postée sur YouTube, Fonseca raconte qu’il a demandé à être congé­­dié « pour défendre mon honneur, ma société, et mon pays ».

« Les socié­­tés écrans sont des instru­­ments très dange­­reux »

La semaine dernière, à l’autre bout du monde, un porte-parole du Krem­­lin a dit aux repor­­ters que l’ICIJ prépa­­rait une attaque contre le président Poutine, d’après Bloom­­berg. Il a ajouté que la Russie dispo­­sait de « tout un arse­­nal de moyens légaux pour proté­­ger l’hon­­neur et la dignité de notre président, dans l’arène natio­­nale comme inter­­­na­­tio­­nale ». Le Krem­­lin n’a pas répondu aux ques­­tions de l’ICIJ à propos des holdings offshore des proches asso­­ciés de Poutine, décou­­verts dans les docu­­ments. Et tandis que je parlais la semaine dernière avec Nico­­las Pereyra, l’un des avocats repré­­sen­­tant les inves­­tis­­seurs ayant été floués par Swiss Group, il m’ex­­plique que peut-être qu’il y a eu par le passé des motifs légi­­times à la créa­­tion de socié­­tés écrans. Mais pas de nos jours, d’après lui. « Ce sont des instru­­ments très dange­­reux », dit-il.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Dirty Little Secrets », paru dans Fusion. Couver­­ture : Vue du centre d’af­­faires de Panama.


 

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