par Charles Bethea | 30 octobre 2014

Vers 586 avant J.-C., le peuple d’Is­­raël fut conquis. Captif des Baby­­lo­­niens, il avait été aban­­donné par ses rois terrestres régis par la luxure, la convoi­­tise, le plai­­sir et l’ava­­rice. Les Israé­­liens perdirent tout ce qu’ils possé­­daient et subirent des années durant le fléau de l’es­­cla­­vage, aux mains d’un roi cruel venu d’ailleurs. Alors qu’ils étaient en marche vers une nouvelle terre où ils seraient asser­­vis, ils s’as­­sirent sur les bords des rivières de Baby­­lone et pleu­­rèrent au souve­­nir de leur terre natale et de temps plus doux.

En substance, c’est ce que j’ai fait. Lorsque j’ai entre­­pris l’écri­­ture de ce livre, j’étais assis sur un rocher près de la fron­­tière d’un pays étran­­ger, couvert de sueur, de sang et de boue. Je repen­­sais à tout le chemin parcouru et me disais que si le plan d’in­­ves­­tis­­se­­ment avait fonc­­tionné comme prévu, je ne serais pas là à contem­­pler l’autre côté de la rivière en songeant à tout ce que j’avais perdu, regret­­tant les beaux jours du passé. Alors que je fuyais pour ma vie, je me sentais parfois esclave de ce monde lugubre et malsain. J’ai souvent rêvé au temps passé, à ces jours de liesse, de bonheur, d’amour, entouré de ma famille et de mes amis. J’ai alors réalisé que chaque jour était une chance, et si je suis encore en vie à la fin de la jour­­née, je demande à Dieu de m’ai­­der à accom­­plir mon travail inachevé, de pouvoir rembour­­ser la tota­­lité de ce que je dois à chacun de mes clients et de mes crédi­­teurs. J’ai dû réap­­prendre à vivre au jour le jour, à me mettre en quête de l’amour du Créa­­teur, à chérir, proté­­ger et renouer les liens avec Sa créa­­tion – notam­­ment Ses enfants. Je crois encore que Dieu m’ac­­com­­pagne, même dans les endroits les plus sombres et les périodes les plus diffi­­ciles, même confronté aux personnes les plus viles. — Aubrey Lee Price, extrait de la préface de The Inglo­­rious Fugi­­tive, ses mémoires non publiées.

~

Le dernier souve­­nir qu’Han­­nah Price a de son père avant qu’il ne dispa­­raisse est de se réveiller et de le voir prier auprès d’elle. Ce n’était pas en soi quelque chose d’in­­ha­­bi­­tuel, Aubrey Lee Price avait toujours été un chré­­tien dévoué. À la fin des années 1990, il avait été le pasteur d’une petite église baptiste à Grif­­fin, en Géor­­gie, et après cela à l’église baptiste de Clear Springs, près de Johns Creek. Là, il était le mentor de jeunes aspi­­rants, prêchait et menait des missions en Amérique du Sud afin de bâtir des églises et de distri­­buer des vête­­ments aux pauvres. Un chré­­tien pratique sa foi à travers ses actes, tel était le credo du père d’Han­­nah. Un chré­­tien remer­­cie égale­­ment Dieu pour tous ses bien­­faits, et Lee Price – que personne n’ap­­pe­­lait Aubrey – en avait reçu de nombreux : quatre enfants et une femme, ainsi qu’une pres­­ti­­gieuse posi­­tion sociale dans un monde laïque.

ulyces-aubreyleeprice-01
Aubrey Lee Price
Avant sa dispa­­ri­­tion

Durant les quatre dernières années, Price avait dirigé sa propre firme d’in­­ves­­tis­­se­­ment pour million­­naires, PFG. Plus d’une centaine de clients, dont la plupart venait de son église, lui avaient confié leurs écono­­mies de toute une vie. Ils voyaient en cet homme une humi­­lité que seule égalait sa capa­­cité à déjouer les conjec­­tures du marché. PFG l’avait rendu riche, même si les atours de la réus­­site – les voitures de luxe, les vête­­ments de grands coutu­­riers et les vacances luxueuses – ne présen­­taient à ses yeux que peu d’in­­té­­rêt. Son achat le plus coûteux avait été une maison dotée de cinq chambres à Braden­­ton, en Floride, équi­­pée d’une piscine chauf­­fée, à deux pas de Sara­­sota Bay. Il l’avait réamé­­na­­gée avec l’aide d’un ami et avait arrangé le jardin lui-même. Mais l’homme qui se tenait penché au-dessus d’elle pour prier, ce matin de juin 2012, était devenu mécon­­nais­­sable aux yeux de la jeune Hannah Price, alors âgée de 17 ans. Autre­­fois robuste et concen­­tré, il était devenu distant et distrait. Il avait pris du poids. Il semblait perdu. Ce père, qui s’ex­­cla­­mait « doux jésus » lorsqu’il était contra­­rié, s’était mis à jurer et à fumer. Couvert de honte, il avait alors demandé à ses enfants de prier pour lui. Ce qu’ils avaient fait, même lorsqu’il avait vendu leur maison de Floride pour emmé­­na­­ger à Valdosta dans une bâtisse deux fois plus petite qui ne valait qu’un tiers de la précé­­dente. Dix-huit mois plus tôt, sa firme avait fait l’ac­qui­­si­­tion d’une parti­­ci­­pa­­tion de contrôle dans la Mont­­go­­mery Bank&Trust, située dans la petite ville d’Al­­ley ,en Géor­­gie, à mi-chemin entre Savan­­nah et Macon. Hannah ne savait rien des détails, mais elle en avait vu assez pour conclure qu’il s’agis­­sait là de la plus grosse erreur que son père avait commise de toute sa vie. Alors qu’elle déri­­vait lente­­ment entre le sommeil et l’éveil, elle se disait que son père devait prier pour elle avant de partir pour un énième voyage d’af­­faires. Mais alors, pourquoi sanglo­­tait-il ?

La tête sur les épaules

Le trajet en ferry qui part de Key West pour rejoindre Fort Myers prend trois heures et demie, et part aux alen­­tours de 18 h. À 19 h 30 à la fin du prin­­temps, lorsque le soleil commence à décli­­ner, il n’y a pas grand chose à voir. 24 kilo­­mètres plus loin dans le golfe, vous verrez les lumières étin­­ce­­lantes de Marco Island, à Naples, et celles de Bonita Springs alors que le ferry fran­­chit la barrière d’îles d’Es­­tero Bay, patrie des Pygargues à tête blanche, des tortues gaufrées et des crabes-violo­­nistes. Cinq affluents alimentent la baie, et l’un d’entre eux est l’Es­­tero River. L’après-midi du 16 juin 2012, les passa­­gers du ferry ont proba­­ble­­ment peu fait atten­­tion à l’homme vêtu d’un short kaki et d’un t-shirt blanc. Alors que le ferry se rappro­­chait d’Es­­tero, l’homme est sorti prendre l’air sur le pont. L’air était lourd d’hu­­mi­­dité, comme s’il pleu­­vait.

~

J’avais habité à Estero lorsque j’étais au collège. L’Es­­tero River est une rivière d’eau saumâtre couleur du thé, qui se jette aux pieds des côtes et prend sa source dans les marais des Ever­­glades. Les rives de l’Es­­tero étaient bordées de banians du Paci­­fique géants, de diffé­­rentes sortes de chênes et de nombreux arbres et plantes tropi­­caux. Sur la rive nord de la rivière, derrière notre restau­­rant, on pouvait admi­­rer un verger d’oran­­gers. La rive sud se résu­­mait à une jungle et un parc natio­­nal, où serpen­­taient des sentiers de randon­­nées entre le sable et les chênes. Immé­­dia­­te­­ment au sud se trou­­vait une ville appe­­lée Bonita Springs, et au nord était Fort Myers.

ulyces-aubreyleeprice-02
Un autre homme
Lee Price après 18 mois de cavale

La rivière et le marais côtier grouillaient d’une vie sauvage pleine de mystères – des mystères qui m’em­­pê­­chaient de dormir la nuit. Je rêvais que j’at­­tra­­pais un sébaste de 4 kilos ou un brochet de 13 kilos. Je voulais voir où habi­­tait le plus gros alli­­ga­­tor et jusqu’où les requins remon­­taient la rivière depuis le golfe du Mexique. Je courais, aussi libre et sauvage qu’un enfant pouvait en rêver. Trente-cinq ans plus tard, j’avais prévu de quit­­ter ce monde dans l’un de mes endroits préfé­­rés au monde. J’ai trouvé un coin tranquille au dehors, sur le pont au deuxième étage du ferry, quelque peu abrité du vent et de la pluie. Je ne me rappelle pas qu’il se soit trouvé quelqu’un d’autre sur le pont avec moi. Je me suis assis en silence, formu­­lant tant bien que mal des prières tout en séchant les larmes sur mes joues. J’avais volon­­tai­­re­­ment fait mes valises, comme si je partais vrai­­ment en voyage, afin que ma famille ne trouve pas étrange que je m’ab­­sente pour la semaine sans empor­­ter d’ha­­bits de rechange. En outre, le sac était rempli de grandes enve­­loppes et de longues lettres que je ne poste­­rais qu’a­­vant de quit­­ter Key West. J’ai alors jeté mon atta­­ché-case par-dessus bord, ainsi que mon télé­­phone portable. Il ne me restait rien d’autre qu’un sac à dos avec à l’in­­té­­rieur des plombs de plon­­gée et mon permis de conduire. La brume se chan­­geait à présent en pluie fine. Je me suis rendu sur le pont du troi­­sième étage, où je me suis assis par terre, adossé contre une boîte conte­­nant des gilets de sauve­­tage. Lorsque les dernières lueurs du jour se sont éteintes, j’ai été inondé par une vaste mer noire, d’une noir­­ceur qui aurait suscité la terreur dans le cœur de n’im­­porte quel homme. J’ai immé­­dia­­te­­ment regretté la chaleur de mon lit, j’au­­rais aimé me réveiller et décou­­vrir que tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Mais ma situa­­tion était déses­­pé­­rée et tous mes espoirs ne m’ai­­de­­raient pas à m’en sortir. La dépres­­sion m’avait complè­­te­­ment submergé. C’était l’heure de partir. Il me fallait passer par-dessus la rambarde et au-delà des bords du bateau. Je saute­­rais du troi­­sième pont et dispa­­raî­­trais. — Extrait du chapitre IV de The Inglo­­rious Fugi­­tive. Lors de notre troi­­sième rencontre, Lee Price m’a confié une copie des huit premiers chapitres de The Inglo­­rious Fugi­­tive, les mémoires qu’il était en train de rédi­­ger. Sur un total de quatre visites, en février et en mars, à la prison du comté de Bulloch à States­­boro, nous avons discuté pendant dix heures. L’an­­cien pasteur, conseiller finan­­cier et direc­­teur de banque est retenu ici jusqu’à son procès fédé­­ral pour fraude fiscale, rela­­tif à l’échec de la Mont­­go­­mery Bank&Trust en 2012. (Les procu­­reurs fédé­­raux de la ville de New York l’ont égale­­ment inculpé pour infrac­­tions par câble et fraudes sur des valeurs mobi­­lières.) Lorsqu’il a disparu le 16 juin 2012, il a laissé derrière lui une banque dont la chute était immi­­nente et dont les inves­­tis­­seurs allaient se retrou­­ver sur la paille. Lee Price est devenu l’une des personnes les plus recher­­chées par le FBI, avec une récom­­pense de 20 000 dollars pour toute infor­­ma­­tion pouvant mener à sa capture. Il est réap­­paru au réveillon du nouvel an de l’an­­née dernière, sur l’au­­to­­route inter-États I-95, après un contrôle routier de routine dans le comté de Glynn. L’évé­­ne­­ment s’est déroulé dix-huit mois après qu’il a fait croire au monde entier qu’il s’était donné la mort. Où était-il passé tout ce temps ? Lorsqu’il s’est présenté devant le juge pour la première fois le 2 janvier, il ne ressem­­blait plus du tout à l’homme de Dieu irré­­pro­­chable qu’il avait été durant la majeure partie de sa vie d’adulte. Il avait perdu du poids, s’était laissé poussé les cheveux et une barbe, et avait teint le tout en noir. Des jour­­na­­listes venus de partout, de New York à Paris, voulaient savoir : Était-ce là le Bernie Madoff du sud des États-Unis ? Était-ce un homme déchu ? Qui était donc Aubrey Lee Price ?

Je ne pouvais m’em­­pê­­cher de me deman­­der si l’on pouvait faire confiance à un homme qui avoue avoir été un escroc.

Quelques semaines après son arres­­ta­­tion, je lui ai écrit une lettre. Il m’a répondu par un coup de télé­­phone, m’in­­vi­­tant à venir le rencon­­trer pour avoir une conver­­sa­­tion, la première qu’il avait eu avec un jour­­na­­liste depuis sa capture. Price était impa­­tient de racon­­ter son histoire. Elle était litté­­ra­­le­­ment incroyable. Elle compre­­nait, dans le désordre, une courte période en tant que baga­­giste pour un baron de la cocaïne latino-améri­­cain, une quête spiri­­tuelle au sommet d’une montagne d’Amé­­rique du Sud, un atta­­che­­ment presque obses­­sion­­nel au fitness, une dépen­­dance à l’Ad­­de­­rall et une collec­­tion de junkies et de crimi­­nels étranges, parfois touchants, qui portaient des noms comme Kmart ou Pico. Son récit, sous bien des aspects, ressem­­blait à un scéna­­rio de film holly­­woo­­dien. Le genre de film qu’on appré­­cie tout en secouant la tête devant son impro­­ba­­bi­­lité. Et de fait, Lee Price pensait que son aven­­ture pour­­rait bien faire un film, en temps utile. Il m’a confié que certains scéna­­ristes l’avaient contacté depuis qu’il était arrivé en prison. Ainsi qu’un atta­­ché de presse. Son « incroyable histoire », comme il l’ap­­pelle lui-même, pour­­rait-elle être vraie ? Ou bien s’agit-il d’une tactique d’éva­­sion à la Walter Mitty moti­­vée par une néces­­sité légale ? Se pour­­rait-il que ce soit une fresque tout droit sortie de l’ima­­gi­­na­­tion d’un homme aux prises avec la pire crise de la quaran­­taine de l’his­­toire ? Quand Price raconte sa vie à la banque et sa vie en fuite, en dissé­quant les moindres détails issus de son livre, il semble calme et sincère, il rigole et pleure en même temps qu’il se rappelle, il cite les Évan­­giles, les films de Will Ferrell et les prix de la marijuana sur le même ton. Et pour­­tant, je ne pouvais m’em­­pê­­cher de me deman­­der si l’on pouvait faire confiance à un homme qui avoue avoir été un escroc. Un homme qui, si les auto­­ri­­tés ont raison, a élaboré des combines à la Ponzi bien avant être impliqué dans une banque que tout le monde pensait qu’il sauve­­rait. En 1976, après une série d’échecs profes­­sion­­nels, un ancien membre des Marines nommé Jim Price est parti d’At­­lanta avec sa jeune famille pour se rendre en Floride, dans le comté de Palm Beach, où ils ont commencé une plan­­ta­­tion d’au­­ber­­gines et de courges. Son second fils, que la famille appe­­lait Lee, était déjà très travailleur à l’âge de 10 ans. « Il ramas­­sait les légumes toute la jour­­née, se souvient Jim Price, et ne se plai­­gnait jamais. » Ils ont habité à Loxa­­hat­­chee, puis à Naples, ouvrant plus tard un restau­­rant fami­­lial près de l’Es­­tero River, avant d’em­­mé­­na­­ger dans un appar­­te­­ment au-dessus de leur commerce. Lee était un enfant heureux et calme. À 12 ans, c’était un athlète doué, malgré sa petite taille : 1 m 62 pour 50 kg. Avec son frère Greg, ils faisaient la plonge, allaient pêcher ensemble et jouaient au tennis. Ils menaient une vie simple et buco­­lique. Jim Price, pour­­tant, n’était toujours pas satis­­fait. Ils ont donc démé­­nagé à Lyons, au sud-est de la Géor­­gie, près de là où habi­­tait sa mère. Lee a passé ses années de collège et de lycée dans le comté de Toombs. « Il n’était jamais arro­­gant », raconte son profes­­seur de chimie de première et son profes­­seur de tennis, Victor Wolfe, qui admi­­rait Lee au point de bapti­­ser l’un de ses propres enfants d’après son nom. « Il était facile à former. Il avait la tête sur les épaules. C’était un garçon censé et il travaillait dur. » Lee ramas­­sait des oignons tous les étés jusqu’à ce qu’il arrive en seconde, où il a ensuite travaillé chez Handy Andy. Il rempor­­tait des courses au volant de sa Vega rouge de 1973 qu’il s’était lui-même offerte, et qui avait parfois besoin d’être pous­­sée pour démar­­rer.

ulyces-aubreyleeprice-03
Un garage Handy Andy’s
Le jeune Lee Price était très travailleur
Crédits

Pasteur et cour­­tier

Je me suis payé moi-même quatre années d’études dans un établis­­se­­ment privé. Je n’étais pas un merdeux qui béné­­fi­­ciant de fonds, et je n’ai­­mais pas ces enfants à qui l’on donnait tout. Je ne les aime toujours pas. J’ai toujours travaillé pour tout ce que je possé­­dais. Je n’ai contracté qu’une petite dette d’étude, que j’avais déjà rembour­­sée avant de les avoir termi­­nées. J’ai person­­nel­­le­­ment toujours détesté les dettes et me suis juré, alors que je n’avais qu’une ving­­taine d’an­­nées, que je ne devrais jamais rien à qui que ce soit. Jusqu’à la fin de ma tren­­taine, je n’ai jamais vrai­­ment eu d’autre dette qu’une hypo­­thèque. Je n’ai jamais voulu être rede­­vable envers quiconque d’autre chose que mon amour, et c’est ainsi que j’ai vécu la majeure partie de ma vie d’adulte. — Extrait du chapitre II de The Inglo­­rious Fugi­­tive. À partir de 1987, Lee Price s’est profon­­dé­­ment investi dans la vie de son église. Il a travaillé dans une centrale élec­­trique durant deux années, gagnant assez d’argent pour fréquen­­ter Brew­­ton-Parker, un établis­­se­­ment baptiste tout proche à Mount Vernon, en Géor­­gie, où il a rencon­­tré sa femme, Rebe­­kah, et duquel il est sorti diplômé en 1990 d’un bacca­­lau­­réat admi­­nis­­tra­­tif. Pendant les vacances, il était pasteur après des jeunes. À la First Baptist Church de Swains­­boro, à une heure de Mount Vernon, il a parrainé Doug Brown, alors âgé de 15 ans.

ulyces-aubreyleeprice-04
Rebe­­kah Price et ses quatre enfants
Crédits : Four Square

« Il aimait plai­­san­­ter, se souvient Brown, et faisait souvent des voix rigo­­lotes. C’était une église très évan­­gé­­lique – les gens n’y écou­­taient pas de musique laïque –, et c’était quelqu’un de profon­­dé­­ment reli­­gieux. Très sympa­­thique, pour­­tant. Il jouait son rôle de pasteur auprès des jeunes à merveille. » Price a pour­­suivi ses études pour obte­­nir un master à l’Uni­­ver­­sité Inter­­na­­tio­­nale de Colum­­bia, avant de se voir confier le poste de Pasteur prin­­ci­­pal à Pelion, en Caro­­line du Sud, où sont nés ses deux premiers enfants, Nathan et Hannah. Price était ouvert et amical avec tout le monde. Il aidait les gens qui ne venaient pas à l’église, ceux qui se sentaient seuls ou isolés. En tant que pasteur à l’église Baptiste de Teamon, à Grif­­fin vers la fin des années 1990, Price rever­­sait au moins 10 % de son modeste salaire à l’église et avait construit une petite maison à proxi­­mité. « C’est le meilleur prêcheur avec lequel j’ai travaillé », précise Gail Cantrell, le tréso­­rier de Teamon à l’époque. « Il a donné un bel exemple. Ma fille est mission­­naire aujourd’­­hui grâce à lui. » Price adorait répandre la bonne parole. Accom­­pa­­gné des membres de sa congré­­ga­­tion, il orga­­ni­­sait des missions annuelles au Vene­­zuela. Mais il gagnait peu d’argent en tant que pasteur. Des profes­­seurs de Brew­­ton-Parker l’ont encou­­ragé à s’in­­té­­res­­ser à l’in­­ves­­tis­­se­­ment. Il a alors entre­­pris une licence et a étudié les marchés par lui-même. En 2000, Price et sa famille ont démé­­nagé à Alpha­­retta et il a commencé à travailler pour Salo­­mon Smith Barney, une entre­­prise de cour­­tage. Un parti pris qui a surpris Doug Brown. « Cet homme était destiné à être un prêcheur, m’a affirmé Brown. De tout son être. Il était dyna­­mique, convain­­cant. » Des quali­­tés qui, bien sûr, étaient utiles dans le monde de la finance. Le nouveau bureau de Price donnait sur la I-285, près de la route de Peach­­tree Dunwoody. Non loin se trou­­vait l’église Baptiste de Clear Springs, où il avait été pasteur pendant six ans mais avait tenu à ce que son salaire de 30 000 dollars soit utilisé pour finan­­cer des missions. « Tout a été réinjecté dans Global Disci­­ple­­ship, le programme cari­­ta­­tif qu’il avait mis en place au Vene­­zuela », raconte Paris Stone, tréso­­rier de Clear Springs et client de Price pendant des années. « Il était géné­­reux envers eux. » Pendant huit ans, Price et sa famille ont habité à Alpha­­retta. Ses fils sont deve­­nus de bons joueurs de tennis, Samuel a même figuré dans le top des meilleurs joueurs de l’État. Chaque soir, Price s’al­­lon­­geait auprès de chacun d’eux et enta­­mait une longue prière. Une fois termi­­née, les enfants étaient déjà endor­­mis.

Il a démarré PFG en janvier 2008, un peu plus d’un an après avoir obtenu sa licence de cour­­tier.

Lee Price prenait son travail très au sérieux, et lorsque le marché fermait, sa famille était assu­­rée de le voir rentrer à la maison. Il assis­­tait aux matchs de foot­­ball et de foot­­ball améri­­cain, aux matchs de tennis, aux réci­­tals et aux pièces de théâtre de ses enfants. Il avait appris à Hannah à chan­­ter, ainsi qu’à jouer de la guitare et du piano. Il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour les rendre heureux et les pous­­sait à rêver toujours plus grand, se souvient Hannah. Il leur avait appris à faire la diffé­­rence entre le bien et le mal. « C’est mon héros », m’a confié son fils Nathan, qui étudie pour deve­­nir jour­­na­­liste. « Ce que je préfé­­rais, c’était de voir mon père prêcher. Cela me rendait extrê­­me­­ment fier. » Lee Price était d’une géné­­ro­­sité peu commune, si l’on en croit sa famille et ses proches. Les biens maté­­riels lui impor­­taient peu. Il prêtait de l’argent sans attendre qu’on le rembour­­sât. Il avait donné une voiture à une famille dans le besoin, et il condui­­sait le même vieux camion depuis des années – un Dodge Durango de 2001. En 2003, il a quitté la Smith Barney pour la Bank of America Secu­­ri­­ties, où il aurait plus de clients et un meilleur salaire. Sa liste d’in­­ves­­tis­­seurs attei­­gnait les 500 noms et il travaillait constam­­ment, s’im­­pliquant ainsi de moins en moins dans la vie de son église. Il a démarré PFG en janvier 2008, un peu plus d’un an après avoir obtenu sa licence de cour­­tier. Il avait en défi­­ni­­tive été suivi par plus d’une centaine de clients. Sa famille et lui ont démé­­nagé dans une maison de 500 m2 à Braden­­ton, en Floride, près de l’un de ses plus beaux souve­­nirs d’en­­fance. Clint Davis, un ancien diacre de Teamon, lui a rendu visite. Price était le même homme qu’il avait admiré une dizaine d’an­­nées plus tôt, lorsqu’ils avaient commencé à faire des missions ensemble. « Un mari aimant et un père atten­­tionné, un homme des plus géné­­reux. » En 2011, alors que la femme de Davis se mourait d’un cancer, Price lui a écrit une lettre dont il lui a fait la lecture à son chevet. « C’est le genre d’homme qu’il était », m’a affirmé Davis.

~

Ailey est un hameau verdoyant situé au sud de la Géor­­gie, qui compte à peine 500 âmes. L’une des plus grandes fier­­tés de la ville est d’avoir vu naître Sugar Ray Robin­­son. En 1926, la famille Peter­­son, l’une des familles locales les plus influentes, a fondé une banque à Ailey : la Mont­­go­­mery Bank&Trust. À travers les géné­­ra­­tions, la famille Peter­­son a compté des parle­­men­­taires et des séna­­teurs, des amis du gouver­­neur Eugene Talmadge ainsi que certains parents par alliance du gouver­­neur Richard Russell. La ville s’ap­­pe­­lait d’ailleurs Peter­­son, à l’ori­­gine. « Ils ont leur propre univers », précise William Ledford, rédac­­teur au jour­­nal de Vida­­lia The Advance.

ulyces-aubreyleeprice-05
Ailey, en Géor­­gie
432 habi­­tants
Crédits : Brian Carl­­son

Miller Peter­­son Robin­­son, connu sous le nom de Pete, est consi­­déré comme l’homme le plus influent du clan Peter­­son encore vivant. Le maga­­zine Best Lawyers l’a récem­­ment surnommé l’ « Avocat des Rela­­tions Gouver­­ne­­men­­tales d’At­­lanta ». Robin­­son a connu Nathan Deal lorsque les deux hommes étaient en poste au sénat au début des années 1990. Pete faisait partie de l’équipe de tran­­si­­tion de Deal, compo­­sée de quatre hommes, après l’élec­­tion du gouver­­neur en 2011. Aujourd’­­hui président du groupe de lobbying Trout­­man Sanders Stra­­te­­gies – récem­­ment élue la plus lucra­­tive entre­­prise de haute instance gouver­­ne­­men­­tale de Géor­­gie –, Robin­­son a quant à été élu président de la MB&T en mai 2009. Son oncle, Thomas Peter­­son, était le direc­­teur (ayant touché plus de 500 000 dollars chacune des deux dernières années) ; un autre oncle, William (le frère de Thomas), ainsi qu’une cousine, Mary Jeanne Fulmer (la fille de Thomas), siégeaient au comité de direc­­tion. MB&T ne serait jamais une « grosse » banque, au sens strict du terme, mais lorsque l’éco­­no­­mie s’est enflam­­mée au milieu des années 2000, la banque a commencé à regar­­der au-delà des fron­­tières de sa petite ville en direc­­tion des côtes, là où des maisons se construi­­saient sur le front de mer. En 2006, ils ont ouvert une succur­­sale à St. Simon’s Island. Puis la Crise écono­­mique mondiale est adve­­nue. En décembre 2009, 66 % des banques de Géor­­gie ne faisaient plus de profits, d’après la la Fede­­ral Depo­­sit Insu­­rance Corpo­­ra­­tion (FDIC). Vingt-cinq banques ont fait faillite cette année-là et vingt-et-une autres l’an­­née suivante. En mai 2010, Thomas Dujenski a repris les rênes en tant que Direc­­teur régio­­nal de la zone Sud-Est de la FDIC à Atlanta. À cette époque, la Géor­­gie fermait plus de banques que n’im­­porte quel autre État. Dujenski a déployé 564 employés pour exami­­ner et résoudre les problèmes des banques, en plus des 364 employés mission­­nés en 2007. Envi­­ron une centaine d’entre eux ont eu pour mission de passer au peigne fin les banques de Géor­­gie. Lorsqu’on lui demande pourquoi la Géor­­gie déte­­nait le record de ferme­­ture des banques des États-Unis, Dujenski, qui a pris sa retraite en mai, évoque des stan­­dards de sous­­crip­­tion en roue libre et un nombre consé­quent d’in­­ves­­tis­­se­­ments spécu­­la­­tifs dans le domaine de l’im­­mo­­bi­­lier. MB&T était un exemple probant. Son expan­­sion vers les côtes n’au­­rait pas pu tomber à pire moment. Le 31 décembre 2009, un an avant que Price et son entre­­prise ne reprennent le contrôle des inves­­tis­­se­­ments de la banque, envi­­ron deux tiers des fonds non profi­­tables dans les comtés de Glynn et de Camden ont été annexés. La banque a fermé ses succur­­sales là-bas. « Les promo­­teurs font défaut aux prêts que nous leur avons fait », affirment les auto­­ri­­tés de la banque dans l’ap­­pel d’offre qu’ils ont envoyé à des parte­­naires poten­­tiels.

ulyces-aubreyleeprice-06
Mont­­go­­mery Bank&Trust
Centre des opéra­­tions
Crédits : J. Scott Trubey

En effet, le pour­­cen­­tage de « prêts galvau­­dés » – autre­­ment dit ceux compor­­tant un risque de défaut –, est passé de 15 % en décembre 2008 à 28 % neuf mois plus tard, selon un rapport de 2010 sur les prêts de la banque mené par Steve H. Powell & Company, une entre­­prise de States­­boro qui a examiné les comptes des banques. En octobre 2009, le FDIC a raffermi ses posi­­tions et demandé aux banques de rééqui­­li­­brer leurs comptes, mais en vain : en juillet 2010, 36 % des prêts accor­­dés par la banque étaient consi­­dé­­rés comme risqués selon le rapport de Powell. Le rapport ne mâchait pas ses mots lorsqu’il s’agis­­sait de quali­­fier la gestion des banques. Voici quelques unes de ses conclu­­sions : « La qualité d’ap­­pré­­cia­­tion du secteur immo­­bi­­lier est vacante », « la banque a connu un déclin monu­­men­­tal de ses actifs », « les sous­­crip­­tions et la docu­­men­­ta­­tion doivent être amélio­­rées ». Quali­­fié de « sérieuse infrac­­tion à la poli­­tique banquière », Powell a donné l’exemple d’un cadre de la banque qui aurait, sans auto­­ri­­sa­­tion de sa hiérar­­chie, donné le salaire d’un cais­­sier à l’un plus impor­­tants « emprun­­teurs » de la banque, à hauteur de 64 450 dollars. L’avance n’était liée à aucun prêt ou à aucune ligne de crédit. Le chèque n’a pas été accom­­pa­­gné d’une « rede­­vance légale de rembour­­se­­ment », affirme le rapport. La conclu­­sion de Powell ? Que la MB&T allait « connaître de futures dété­­rio­­ra­­tions » à mesure que le marché allait s’em­­bour­­ber. Pourquoi, pour­­rait-on se deman­­der, vouloir inves­­tir dans une telle banque ?

Price aux enfers

L’offre pour la banque m’a été propo­­sée au cours de l’été 2010 et, je dois bien l’avouer, cela semblait très intri­­guant. Je n’avais pas d’ex­­pé­­rience dans le secteur banquier local, mais certains de mes clients et d’autres contacts étaient convain­­cus que ces banques locales en recherche de capi­­taux repré­­sen­­taient une oppor­­tu­­nité qu’il fallait envi­­sa­­ger. Après avoir joué ma part dans le cirque des réunions avec deux ou trois banques diffé­­rentes dans l’État de Géor­­gie, mon inté­­rêt a grandi. J’ai prêté l’oreille à ces histoires qui affir­­maient que si de nouveaux capi­­taux étaient injec­­tés dans ces banques, elles seraient à nouveau des mines d’or. — Extrait du chapitre II de The Inglo­­rious Fugi­­tive. Les procu­­reurs fédé­­raux ont une toute autre expli­­ca­­tion pour le soudain inté­­rêt de Price dans les banques : il perdait l’argent de ses inves­­tis­­seurs à la PFG. Malgré sa mission de four­­nir « des retours sur inves­­tis­­se­­ments posi­­tifs avec une faible marge d’ins­­ta­­bi­­lité », il avait investi les écono­­mies de ses clients dans des place­­ments à haut risque et dans des opéra­­tions immo­­bi­­lières en Amérique du Sud. Il avait parié gros et, si les fédé­­raux ne se sont pas trom­­pés, avait perdu tout aussi gros. Afin de couvrir ses traces, il avait envoyé à ses clients des rapports présen­­tant « de faux béné­­fices et de faux retours sur inves­­tis­­se­­ment », toujours selon les auto­­ri­­tés. Le 31 décembre 2010, la majo­­rité des parts de la banque ont été vendues à la PFGBI, une succur­­sale de la PFG créée unique­­ment pour les opéra­­tions banquières, à hauteur d’en­­vi­­ron 10 millions de dollars, ce qui mettait Price et sa compa­­gnie aux commandes de la banque. L’in­­ves­­tis­­se­­ment a été soutenu par 4 millions de dollars supplé­­men­­taires, prove­­nant majo­­ri­­tai­­re­­ment des gens du coin qui voyaient en Price et son équipe leur planche de salut. Price s’est occupé d’in­­ves­­tir les 14 millions de dollars, le capi­­tal d’injec­­tion de la banque qu’il a large­­ment contri­­bué à rassem­­bler. Après tout, l’in­­ves­­tis­­se­­ment était son champ d’ex­­per­­tise. Parmi ces inves­­tis­­seurs se trou­­vait Dan McSwain, qui a fait fortune en qualité de fonda­­teur du groupe McCar Homes, autre­­fois l’une des plus impor­­tantes socié­­tés de construc­­teurs des États-Unis. McSwain a grandi dans la région et se trou­­vait être l’un des clients de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de Price. Il a investi 1,5 millions de dollars dans la banque. « Je suis dévoué à ma région », a-t-il affirmé au jour­­nal dédié au sud-est de l’État, le Geor­­gia Today, en janvier 2011, peu de temps après que le groupe mené par Price ne rachète la banque. « J’aime la banque, les gens d’ici, et la réac­­tion des gens prêts à inves­­tir de l’argent pour sauver la banque. C’est pour cette raison que nous avons choisi d’in­­ves­­tir égale­­ment ici. »

ulyces-aubreyleeprice-07
Les jours heureux
Il y a envi­­ron six ans
Crédits : Clint Davis

Le fils de McSwain, Keith, lui-même construc­­teur et proprié­­taire de KM Homes à Alpha­­retta, a investi 500 000 dollars – mais sans se montrer aussi posi­­tif.« Je ne voulais pas faire partie du deal », a déclaré Keith dans une dépo­­si­­tion en novembre 2012. « Mon père me disait qu’il voulait vrai­­ment faire cela pour sa ville nata­­le… Et par respect pour lui, je lui ai dit que je n’y tenais pas, mais que s’il voulait le faire malgré tout, alors que je le ferais égale­­ment. » Les doutes de Keith McSwain ont été confir­­més presque immé­­dia­­te­­ment. Dans sa dépo­­si­­tion, il se souvient avoir été invité à assis­­ter à une réunion de la direc­­tion, peu de temps après que Price et son orga­­nisme ont pris le contrôle. Le bilan l’inquié­­tait. Plus tard, au moment de dîner, il s’est entre­­tenu en privé avec Price. « Lee, il y a un énorme problème », lui a annoncé McSwain. Après cela, McSwain témoigne qu’on ne l’a jamais plus invité. « En juillet 2011, j’ai reçu un appel de mon père me disant qu’il venait d’avoir Lee au télé­­phone. Ils avaient eu un audit et avaient été dépré­­ciés, et la plupart des capi­­taux de la banque avaient été gran­­de­­ment réduits. » Charles Clements, le vice-président exécu­­tif de la MB&T, qui a été licen­­cié un jour avant que Price n’ar­­rive, m’a confié : « On a merdé à St. Simons. Ça a causé notre chute. C’était comme si un tsunami nous avait englouti. Mais il y a eu égale­­ment des prêts scan­­da­­leux qui ont été accordé. Beau­­coup. Nous finan­­cions de nouvelles voitures, alors même que les banques ne financent plus les achats de voiture. »

~

On achète donc la banque, et on découvre que les chiffres sont tout sauf corrects. À quel point sont-ils mauvais ? Au lieu d’avoir un trou de 3,4 millions de dollars, nous en sommes à au moins 50 millions. Autant d’argent qui pour­­rait être complè­­te­­ment perdu. La direc­­tion affir­­mait que le plus petit nombre était le véri­­table montant des dettes. C’est écrit dans une décla­­ra­­tion. La FDIC et les auto­­ri­­tés banquières de l’État ont vu ça et ont émis des rapports sur la banque. Qu’é­­tions-nous censés faire ? Nous les avons cru. Ces hommes s’y connaissent en matière de banques. Ils sont formés pour comprendre leurs ressors. Ce n’est pas mon domaine d’ex­­per­­tise. Je crois ce qu’ils me disent. Nous n’au­­rions pas investi l’argent si nous ne les avions pas cru. Steve Powell est un person­­nage clé. Moi, je suis né de la dernière pluie dans ce domaine. Je ne savais même pas qu’il exis­­tait un comité indé­­pen­­dant d’exa­­men des prêts qui venait pour exami­­ner les finances, et que leur rapport aurait dû nous être remis pendant notre période de due dili­­gence. On va me répondre que je ne l’ai jamais réclamé. Mais n’est-ce pas une ques­­tion d’éthique et d’obli­­ga­­tion morale que de nous donner l’opi­­nion présen­­tée dans le rapport ? On prend l’argent des inves­­tis­­seurs locaux qui vivent et épargnent dans cette région, on leur demande d’y verser leur argent. — Extrait de mon entre­­tien avec Price, le 15 février 2014.

La banque aurait dras­­tique­­ment sous-estimé le montant total des fonds néces­­saires pour recou­­vrer les dettes poten­­tielles.

Via son avocat, Pete Robin­­son a refusé tout commen­­taire rela­­tif à cette histoire. Mais parmi le déluge de pour­­suites judi­­ciaires qui ont suivi la dispa­­ri­­tion de Price et plus tard son arres­­ta­­tion, l’une de ces charges désigne Robin­­son comme coac­­cusé, aux côtes de l’an­­cien direc­­teur de la banque, le PDG et l’an­­cien respon­­sable des finances. Cela prouve que même les finances d’une banque, censées être un modèle d’ordre, peuvent être sujettes à débat. Après la dispa­­ri­­tion de Price, Mela­­nie Damian – la séquestre nommée par la cour censée récol­­ter autant d’argent que possible pour rembour­­ser les inves­­tis­­seurs de Price – a pour­­suivi Robin­­son en justice ainsi que d’autres repré­­sen­­tants de la MB&T à hauteur de plus de 10 millions de dollars. Elle affirme que la banque a dissi­­mulé à Price la véri­­table situa­­tion dans laquelle elle se trou­­vait. Les charges stipulent que les cadres de la banque n’ont jamais révélé à Price l’exis­­tence du rapport Powell avant la vente. De plus, la banque aurait dras­­tique­­ment sous-estimé le montant total des fonds néces­­saires pour recou­­vrer les dettes poten­­tielles. Si ce montant avait été juste, Damian avance que « cela aurait été non pas une mauvaise idée d’in­­ves­­tir dans la MB&T, mais tout simple­­ment impen­­sable ». Selon les dépo­­si­­tions, Price a fina­­le­­ment parlé à Powell après la vente, qui aurait affirmé à Price que ses « clients auraient mieux fait d’in­­ves­­tir dans un ticket de lote­­rie car en faisant cela, ils avaient de meilleures chances de revoir leur argent. » (Powell n’a pas commenté cette histoire. ) Les avocats de Robin­­son et d’an­­ciens cadres de la banque décrivent une réalité bien diffé­­rente. Damian n’au­­rait pas pris en compte les prêts à hauteur de 17,6 millions que la banque a contrac­­tés, se défendent les accu­­sés. Qui plus est, les avocats de Robin­­son affirment que, selon le prin­­cipe de mise en garde du caveat emptor, si Price ne se fiait qu’aux chiffres donnés par la banque esti­­més suffi­­sants pour recou­­vrir les prêts risqués, alors cette confiance aveugle était problé­­ma­­tique. Qu’en est-il du rapport Powell ? Même s’ils ne prétendent pas que Price a lu le rapport avant la vente, les anciens repré­­sen­­tants de la banque dénigrent son impor­­tance. « Le rapport Powell n’a fait qu’exa­­mi­­ner un maigre échan­­tillon des prêts risqués réper­­to­­riés par la banque. » Dans tous les cas, Price s’est rendu compte des condi­­tions diffi­­ciles dans lesquelles se trou­­vaient la banque, et cette prise de conscience a influencé ce qui s’est passé ensuite. Selon les procu­­reurs fédé­­raux, Price a indiqué aux direc­­teurs de la banque et aux inves­­tis­­seurs que les capi­­taux de la MB&T seraient inves­­tis dans des titres du Trésor améri­­cain. Mais en janvier 2011 et juin 2012, il a mal placé, détourné et perdu plus de 21 millions de dollars en spécu­­la­­tion. En plus de cela, la mise en accu­­sa­­tion rapporte qu’il aurait fabriqué de fausses circu­­laires visant à prou­­ver que l’argent de la banque était en sécu­­rité. Price a lui-même avoué :

ulyces-aubreyleeprice-08
Avis de recherche
Jusqu’à 20 000 dollars de récom­­pense
Crédits : FBI

Avec les pertes qui s’ac­­cu­­mulent de jour en jour sur les comptes des mes inves­­tis­­seurs, j’ai fait l’im­­pen­­sable. J’ai écha­­faudé un plan pour utili­­ser les fonds de secours de la banque, puis j’ai commencé à les mettre sur le marché, avec l’es­­poir d’en reti­­rer des béné­­fices, pour ensuite faire gonfler le capi­­tal de la banque et pouvoir rembour­­ser les inves­­tis­­seurs. Cela a été la pire déci­­sion de toute ma vie, et j’en assume toute la respon­­sa­­bi­­lité. Il n’y a personne d’autre à blâmer, rien que moi. En faisant cela, j’es­­pé­­rais pouvoir faire gagner assez d’argent à la banque pour lui permettre de survivre et peut-être nous sortir de l’in­­ves­­tis­­se­­ment immo­­bi­­lier qui avait contraint la banque à faire de nombreux prêts risqués. Le temps jouait contre nous, et face à la pres­­sion, les pertes étaient pires de jour en jour, dans tous les comptes de cour­­tage. La situa­­tion dans laquelle se trou­­vait la banque m’a mis dans une situa­­tion risquée qui menaçait de s’ag­­gra­­ver et m’a forcé à prendre une déci­­sion hâtive aux effets irré­­ver­­sibles. Peu importe le mal que je me donnais, je n’ar­­ri­­vais à pas trou­­ver une idée ou une combine pour gagner de l’argent. — Extrait du chapitre II de The Inglo­­rious Fugi­­tive. Vers la fin de l’an­­née 2011, Lee Price était « détruit physique­­ment, menta­­le­­ment et émotion­­nel­­le­­ment », selon son père. Début 2012, Lee Price a commencé à mettre ses biens en liqui­­da­­tion. Il a vendu sa maison de famille à Braden­­ton pour 27 500 dollars, moins que le prix auquel il l’avait ache­­tée quatre ans plus tôt. Il a établi un bureau à Lyons dans l’an­­cienne maison de ses parents pour se rappro­­cher de la banque. La maison était pratique­­ment vide, excep­­tion faite d’un grand bureau. Il a installé un lit à côté, et il habi­­tait là, passant ses jour­­nées à donner des centaines de coups de télé­­phone, à envoyer des e-mails, dormant à peine. Il s’est remis à fumer des Camel et il recom­­mençait à perdre son sang-froid. « Mes problèmes de santé se sont grave­­ment dété­­rio­­rés », a écrit Price dans une lettre de vingt-deux pages adres­­sée à ses régu­­la­­teurs. « À tel point que j’ai des maux de tête et des maux d’es­­to­­mac qui me font souf­­frir le martyr. Je suis sûr que je suis atteint de DAS (Débit d’Ab­­sorp­­tion Spéci­­fique, dû à un usage inten­­sif du télé­­phone portable). Je passe litté­­ra­­le­­ment des heures au télé­­phone tous les jours avec des clients, des appels liés au travail, et je tente de résoudre les problèmes et d’apai­­ser les craintes. J’ai la tête qui bouillonne presque tout le temps. J’ai cassé plusieurs télé­­phones suite à des accès de colère. Je suis sûr d’être atteint de plusieurs cancers main­­te­­nant. » Depuis sa créa­­tion, la PFG a engrangé 40 millions de dollars grâce à ses inves­­tis­­seurs, dont 36,9 millions ont été dépo­­sés sur un compte de la banque Gold­­man Sachs. Lorsque le compte a été clôturé au milieu du mois de mai 2012, il ne restait dessus que 480 000 dollars. Chez lui, Price a fait le plein de ressources pour sa famille : du papier toilette, de l’eau, de la nour­­ri­­ture en boîtes. Il a appris à ses enfants à jouer au golf et les a emme­­nés au parc d’at­­trac­­tions Wild Adven­­tures. Il a aussi appris à sa plus jeune fille, Esther, à conduire.

ulyces-aubreyleeprice-09
Caméra de surveillance

« On pouvait voir qu’il était sous pres­­sion, raconte Hannah. Il nous disait de le garder, lui et ses affaires, dans nos prières. Qu’on devait rester forts et garder nos yeux fixés sur le Seigneur. Il a fini par nous dire que nous allions sûre­­ment être ruinés. » Selon les procu­­reurs, les registres des compa­­gnies aériennes prouvent que Price s’est rendu au Vene­­zuela début juin. Lorsqu’il était à l’étran­­ger, ses enfants lui envoyaient des sms et des e-mails citant les Évan­­giles, des messages remplis d’amour et d’en­­cou­­ra­­ge­­ment. Un message typique de Hannah : « Sois fort et garde la foi, Papa. Nous t’ai­­mons. » La nuit avant qu’il ne dispa­­raisse pour de bon, il a regardé Brave­­heart avec son fils aîné. Ils sont restés éveillés très tard, se souvient Nathan, à médi­­ter sur « l’église, le minis­­tère, ce que j’al­­lais faire de ma vie ». Les dernières paroles qu’il a dites à Nathan en personne sont arri­­vées le lende­­main matin. Price avait les larmes aux yeux. « N’aban­­donne jamais. N’aban­­donne jamais. » Il a pris l’avion. Les camé­­ras de sécu­­rité révèlent que Price portait un short kaki, des baskets, un t-shirt blanc à manches longues et une casquette rouge alors qu’il quitte le termi­­nal de l’aé­­ro­­port de Key West ce jour-là. On le voit ensuite prendre un taxi, puis – après avoir troqué sa casquette rouge contre une blanche et être entré dans un bureau de poste et un maga­­sin de plon­­gée – il embarque à bord d’un ferry depuis Key West pour se rendre à Fort Myers. Son sac à dos noir semble plein et il porte bas sa casquette pour dissi­­mu­­ler son visage. Quelques heures plus tard, il se tenait sur la balus­­trade. Il n’a pas sauté.

Pedro

Ses enfants ont compris que quelque chose n’al­­lait pas quand ils n’ont pas reçu de réponse aux messages qu’ils ont envoyés pour la fête des pères. Il répon­­dait toujours. Le lundi suivant, les lettres qu’il avait postées de Key West sont arri­­vées à desti­­na­­tion. Dans celles adres­­sées aux régu­­la­­teurs, il était abattu et se repen­­tait. Je suis respon­­sable à 100 % des pertes que j’ai causées. Personne d’autre n’est à blâmer, sinon moi. Concer­­nant la PFG, j’ai falsi­­fié des docu­­ments, inven­­tant de faux retours sur inves­­tis­­se­­ment. J’ai créé des faux rapports finan­­ciers et j’ai abusé des inves­­tis­­seurs, des régu­­la­­teurs et d’autres asso­­ciés, y compris des employés de la banque. J’ai perdu de l’argent à cause de la spécu­­la­­tion et d’autres inves­­tis­­se­­ments, dont le porte­­feuille de titres de la Mont­­go­­mery Bank&Trust. J’ai caché de nombreuses choses en frau­­dant, j’ai trompé mon entou­­rage, j’ai essayé de me donner du temps pour remettre les choses en ordre… Personne n’était au courant de ces acti­­vi­­tés frau­­du­­leuses. J’es­­time avoir perdu entre 20 et 23 millions de dollars, sans comp­­ter les comptes amal­­ga­­més de la Mont­­go­­mery Bank&Trust et de Gold­­man Sachs, qui s’élèvent à 15 millions de dollars. — Extrait des « Confes­­sions Confi­­den­­tielles de Price à ses Régu­­la­­teurs », e-mail envoyé avant sa dispa­­ri­­tion. « Personne ne savait quoi penser », confie Hannah Price. La famille Price a informé les gardes côtes mais une tempête a compliqué les recherches. « Nous étions dans l’in­­cer­­ti­­tude la plus totale », précise Jim Price.

Quatre mois plus tard, Rebe­­kah a rempli les papiers pour annon­­cer offi­­ciel­­le­­ment la mort de son mari.

La femme de Lee Price et ses quatre enfants ne dispo­­saient plus que de 5 000 dollars en liquide. Rebe­­kah était telle­­ment boule­­ver­­sée qu’elle ne mangeait plus. Hannah, alors âgée de 17 ans, se sentait malade, physique­­ment. « Je marchais autour de la maison en pleu­­rant, se souvient-elle. Il était mon meilleur ami. » Elle a pris quelques jours de congés à son travail. Sur son bureau, elle avait disposé une photo d’eux deux au cours d’une mission. Au dos, elle avait écrit : « Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. » Quel inté­­rêt main­­te­­nant ? Elle préfé­­rait désor­­mais faire des heures supplé­­men­­taires. Quatre mois plus tard, Rebe­­kah a rempli les papiers pour annon­­cer offi­­ciel­­le­­ment la mort de son mari. « Nous n’avions pas de corps, précise Hannah, nous n’avions aucune preuve qui nous aurait permis de déter­­mi­­ner s’il était mort ou vivant. Nous avons simple­­ment décidé de croire ce qu’il avait écrit et de reprendre le cours de nos vies… de faire comme s’il était mort. » Une chose que tout le monde n’ac­­cep­­tait pas. Un collègue a regardé Hannah dans les yeux et lui a dit : « Ton père est vivant. » Le FBI s’ac­­cor­­dait sur cette idée et a par la suite rédigé un rapport stipu­­lant que « Price a menti à ses inves­­tis­­seurs à propos de l’en­­droit où serait investi leur argent, il leur a menti sur la solva­­bi­­lité de sa compa­­gnie. Il a menti à la banque pour qui il travaillait au sujet de l’in­­ves­­tis­­se­­ment des capi­­taux, et il a égale­­ment menti pour couvrir ce mensonge. Il est donc légi­­time de penser que lorsque Price parle de se suici­­der, il s’agit d’un mensonge de plus. Le FBI recherche acti­­ve­­ment Aubrey Lee Price. » Où était-il ? Dans son apolo­­gie, Price disait : « Je quitte ce monde couvert de honte. » Sa famille a inter­­­prété cela en pensant qu’il allait se suici­­der. Au lieu de cela, quelques jours après avoir débarqué du ferry, m’a-t-il confié, il s’est rendu dans un pays d’Amé­­rique Latine (sans me préci­­ser lequel) pour se faire accueillir par l’ami d’un ami, une vague connais­­sance qu’il avait rencon­­trée quelques fois au cours de ces sept dernières années. Dans son livre, Price appelle cet homme « Pedro », un homme dont la famille aurait monté un busi­­ness incluant des télé­­phones portables, de l’équi­­pe­­ment agri­­cole et des hôtels. Un jour, écrit Price, les deux hommes ont dîné dans l’un des restau­­rants de Pedro.

~

Après avoir bu un verre d’al­­cool, Pedro s’est penché vers moi, s’est éclairci la gorge, m’a regardé dans le blanc des yeux et m’a dit : « Écoute-moi très atten­­ti­­ve­­ment. Avant d’al­­ler plus loin, il y a une chose que tu dois savoir. Je sais où se trouvent tes enfants à l’heure actuelle et je peux les faire passer de vie à trépas en quelques heures sur un simple coup de télé­­phone. » J’ai soutenu son regard ; mes mains trem­­blaient et je suais à grosses gouttes. J’ai senti quelque chose courir le long de mes veines. Ce n’était pas de la peur. C’était de la haine, la haine la plus profonde que j’ai jamais ressen­­tie… J’ai douce­­ment glissé ma main dans mon panta­­lon, sous la table. J’ai sorti un calibre .38 Magnum chargé [Note de l’édi­­teur : le calibre .38 Magnum n’existe pas] et je l’ai pointé pile au-dessus de son nombril. Il m’a entendu remon­­ter le chien. Je lui ai répondu : « Écoute moi très atten­­ti­­ve­­ment. Ne détourne pas tes yeux des miens. Ne fais même pas un clin d’œil à tes gardes du corps. Nous allons tous les deux mourir tout de suite, et sache que je me suis large­­ment préparé au voyage. »

ulyces-aubreyleeprice-11
Fron­­tière entre le Mexique et les États-Unis
Nogales, Arizona – Nogales, Sonora
Crédits : Gordon Hyde

Je l’ai regardé avec la rage dans les yeux et lui ai dit : « ¿ Por que chin­­gar le diria algo como eso ? », ce qui veut dire « Pourquoi est-ce que tu me dis un truc pareil ? » Il a commencé à se marrer. Il m’a répondu : « Je voulais voir si t’étais encore vivant, s’il restait quelque chose qui brûle à l’in­­té­­rieur. Et je vois que oui ! » Aussi ferme­­ment que possible, je lui ai dit : « Je ne suis peut-être que l’ombre d’un homme actuel­­le­­ment, mais je me fous de savoir qui tu es. Je n’ai abso­­lu­­ment aucune peur de la mort. Je déchar­­ge­­rai sur toi au moins six balles avant que tes gardes du corps n’aient le temps de vider leurs char­­geurs sur moi, si j’ai ne serait-ce qu’une seconde l’im­­pres­­sion que tu penses faire du mal à ma famille. » Il m’a répondu : « Tranquillo, tranquillo. Je te promets que rien de fâcheux n’ar­­ri­­vera à ta famille, aussi long­­temps qu’on pourra s’en­­tendre. » Sept ans que je rencon­­trais cet homme ici et là, et je n’avais jamais imagi­­ner qu’il puisse me parler ainsi. Je n’avais d’autre choix que de le suivre. Je pouvais sentir mon visage virer au blanc et mon corps se mettre à trem­­bler. Je me suis dépê­­ché d’al­­ler aux toilettes pour vomir mon repas entier. Les larmes ruis­­se­­laient de nouveau sur mon visage et je me suis assis, recroque­­villé sur moi-même, essayant de reprendre mon souffle. Quelques minutes plus tard, je me suis ressaisi et je suis revenu auprès de lui. Pedro m’a souri et m’a demandé si je m’étais chié dessus. Il a passé son bras autour de moi et m’a dit : « Je pense que toi et moi, nous allons faire du bon boulot ensemble. » — Extrait du chapitre V de The Inglo­­rious Fugi­­tive. En août 2012, moins de deux mois après la dispa­­ri­­tion de Price, un juge fédé­­ral d’At­­lanta a dési­­gné Mela­­nie Damian pour être admi­­nis­­tra­­teur judi­­ciaire. En compa­­rai­­son des 21 millions de dollars de pertes qu’on attri­­buait à Price, les miettes qui restaient étaient minces : 345 653 dollars sur un compte à la Bank of America, 10 073,14 dollars sur un compte à la TD Ameri­­trade et 5 230,25 $ en dollars d’argent et en pièces de 50 cts.

« Il y a là entre trente et quarante travailleurs. Ils remplissent des petits sachets avec de la poudre blanche. »

Damian s’est rendue sur les proprié­­tés rache­­tées par les inves­­tis­­se­­ments de la PFG, allant jusqu’à voya­­ger au Vene­­zuela, où Price était enre­­gis­­tré comme étant le proprié­­taire de deux fermes qui récol­­taient du maïs et de la canne à sucre. Il déte­­nait aussi des parts d’une troi­­sième ferme. Damian a vendu quelques parcelles en Géor­­gie et en Flori­­den, et une poignée de loge­­ments dans des immeubles, en Floride prin­­ci­­pa­­le­­ment. Ces ventes n’ont pas renfloué les caisses autant que souhaité. La valeur marchande des 71 acres à Lyons entiè­­re­­ment boisés, parfaits pour la chasse, à la fron­­tière des comtés de Toombs et d’Em­­ma­­nuel, était initia­­le­­ment fixée à 695 000 dollars par l’agent immo­­bi­­lier de Damian. En janvier de la même année, quand il s’est fina­­le­­ment vendu, il n’a rapporté que 72 080 dollars, soit à peine 1 000 dollars l’acre. Le 31 décembre 2012, un juge de Floride a déclaré Aubrey Lee Price mort. Moins d’un mois plus tard, un repré­­sen­­tant en assu­­rance vie a adressé un chèque de 1,25 millions de dollars qui a fini dans les caisses du régu­­la­­teur judi­­ciaire. En octobre 2013, Damian avait rassem­­blé 1,8 millions de dollars issus de diverses assu­­rances. En quelques mois, toutes ces compa­­gnies ont voulu récu­­pé­­rer cet argent. Après tout, Lee Price n’était pas mort… Nous avons traversé un couloir, puis nous sommes entrés dans son club en passant par une porte déro­­bée. La pièce était remplie de jeunes femmes parfaites, jeunes, ravis­­santes et à peine vêtues qui dansaient au milieu de centaines d’hommes sur les rythmes reten­­tis­­sants d’une musique latino. Elles devaient être une dizaine sur scène et trente autres étaient assises parmi les hommes. Lorsque Pedro est entré, tout le monde l’a regardé comme s’il était le roi. Je l’ai suivi. Nous avons emprunté une nouvelle porte pour nous retrou­­ver dans un autre long couloir. Nous avons dû passer devant six gardes armés jusqu’aux dents, puis quelqu’un nous a ouvert la porte, qui donnait sur un vaste entre­­pôt. Il y a là entre trente et quarante travailleurs. Ils remplissent des petits sachets avec de la poudre blanche. Pedro m’a emmené voir chaque poste de travail. J’ai passé deux heures à l’écou­­ter, simple­­ment. Je suis curieux de nature. Je suis un aven­­tu­­rier dans l’âme. Je ne ressens que rare­­ment la peur. Nous sommes sortis dehors et sommes restés sur le pont de char­­ge­­ment qui donnait sur un lac et offrait une vue sur cette ville incroyable. Il est resté là et m’a dit : « Tu veux être du côté de ceux qui reçoivent la pisse ? Ou tu préfères être de l’autre côté ? » Je lui ai répondu que je n’avais jamais envi­­sagé la ques­­tion sous cet angle. Pedro a ri et il est remonté par les esca­­liers dans son usine à peluche, pendant qu’il conti­­nuait son discours. « Je veux que tu travailles pour moi. Je peux te four­­nir tout ce que tu veux. Si tu peux m’ai­­der, je peux t’ai­­der à amas­­ser les millions. » Il m’a dit : « Tu es un crimi­­nel, on est tous des crimi­­nels ici. J’ai besoin de quelqu’un comme toi pour m’ai­­der, et je veux t’ai­­der en retour. J’ai beau­­coup de problèmes pour faire tour­­ner mon busi­­ness. Je te paie­­rai gras­­se­­ment. Oui, il y a des risques, mais tu vas apprendre rapi­­de­­ment, et je vais te former moi-même. Ma famille possède des millions et des millions de dollars dans des banques améri­­caines, euro­­péennes et asia­­tiques. Tu connais les banques. Tu t’y connais en inves­­tis­­se­­ment. Tu vas rencon­­trer les plus gros et les meilleurs ache­­teurs de notre produit aux États-Unis. » — Extrait du chapitre V de The Inglo­­rious Fugi­­tive et de mon entre­­tien avec Price du 22 février 2014.

ulyces-aubreyleeprice-12
David G. Rami­­rez
L’une des multiples iden­­ti­­tés de Lee Price
Crédits : Police de Citra, Floride

Le 31 juillet 2013, Mela­­nie Damian a été desti­­tuée de ses fonc­­tions par un avocat de KM Homes qu’elle avait pour­­suivi en justice dans le but de recou­­vrer l’argent de la PFG qu’elle affir­­mait avoir été prêté à KM Homes. Voici la trans­­crip­­tion de leur échange : Ques­­tion : Quand pensez-vous que la fraude a commencé ? Réponse : Eh bien, proba­­ble­­ment en 2009, quand Price a commencé à falsi­­fier les décla­­ra­­tions de retour sur inves­­tis­­se­­ment. Q : Il s’agit-là d’une partie cruciale de la fraude, non ? R : Tout à fait. Q: Dans sa combine à la Ponzi, lorsqu’il présente ces retours, et que les gens réclament un rembour­­se­­ment – ce qu’il fait –, c’est qu’il prend à un inves­­tis­­seur pour donner à un autre ? R : Exac­­te­­ment.

Retour au pays

J’étais un goûteur de cocaïne expert. Je compre­­nais la qualité. Il fallait que je la goûte pour savoir si elle était bonne ou non. Contrôle qualité. Chacun de mes amis était un crimi­­nel. Aucun de mes amis n’était normal. Et c’était fait exprès : je ne voulais pas être proche de quelqu’un de normal. Je n’avais jamais fréquenté de consom­­ma­­teurs de drogues avant. J’avais lutté contre l’al­­coo­­lisme. Et me voilà faisant semblant de boire la Bud Light que j’avais dans la main. Je ne buvais jamais plus de la moitié de la bouteille. C’était diffi­­cile pour moi, je n’ai­­mais tout simple­­ment pas cela. Mais c’était néces­­saire pour ma couver­­ture. — Extrait de mon entre­­tien avec Price du 1er mars 2014. Les pour­­suites de Damian contre KM Homes étaient fondées sur un arran­­ge­­ment passé entre Lee Price et Keith McSwain au cours de l’an­­née 2010. Selon la dépo­­si­­tion de McSwain, son entre­­prise avait besoin d’une injec­­tion de capi­­taux, il a donc appelé Price afin de débloquer l’argent du compte PFG de McSwain. Price, affirme McSwain, avait une autre idée en tête. « Et si on faisait comme ça plutôt ? » a-t-il proposé à McSwain.

« Je suis revenu aux États-Unis et j’ai commencé à plan­­cher sur un plan B, loin de Pedro. »

Dans les sept mois qui ont suivi août 2010, Price a trans­­féré près de 4 millions de dollars de la PFG pour KM Homes. En retour, d’oc­­tobre 2010 jusqu’à la dispa­­ri­­tion de Price, KM Homes a remboursé 1,9 millions de dollars, dont 671 000 dollars consi­­dé­­rés comme un « retour » sur inves­­tis­­se­­ment. Cette opéra­­tion a beau ressem­­bler à un prêt, Damian a appuyé sa plainte contre KM Homes sur cet échange. Après tout, KM Homes a accepté de rembour­­ser la somme prêtée à un taux d’in­­té­­rêt avoi­­si­­nant les 17 %. McSwain et son avocat affirment, eux, que l’argent en ques­­tion appar­­te­­nait à McSwain en premier lieu, et qu’il s’agis­­sait de son inves­­tis­­se­­ment dans la PFG. Le 31 juillet 2013, McSwain a été arrêté et inter­­­rogé par Guy Giber­­son, un avocat de Damian : Ques­­tion : Okay, M. McSwain, vous affir­­mez que l’argent dont il est ques­­tion dans les charges qui pèsent contre vous n’est pas le fruit d’un prêt ? Réponse : J’af­­firme qu’il s’agis­­sait de mon argent, des parts auxquelles j’ai droit et que j’ai injec­­tées en tant que capi­­taux pour KM Homes. Q : Alors pourquoi KM Homes payait des inté­­rêts ? R : Parce que c’était la manière de faire de Lee. Ensuite, nous avons payé un retour, sachant qu’il nous avait dit qu’il nous ferait béné­­fi­­cier d’un retour plus impor­­tant. Q : Pourquoi payer un retour s’il ne s’agis­­sait pas d’un prêt ? R : Parce que… Atten­­dez, redites-moi ça ? Q : S’il ne s’agis­­sait pas d’un prêt, pourquoi avez-vous payé des inté­­rêts ? R : Pour ne pas mettre à mal les fonds. Q : C’était donc un cadeau. R : Je n’ai pas dit que c’était un cadeau. C’est vous qui dites ça. J’ai abordé le problème en essayant de ne pas mettre le fonds en diffi­­culté. Les charges se sont trans­­for­­mées en procès le 21 avril. Damian cher­­chait 3 273 000 dollars, ainsi que 503 055,30 dollars en inté­­rêts courus pour la date du 30 avril 2013, et 1 524,41 $ en inté­­rêts pour chaque jour après le 30 avril. Le 23 avril, alors que le tribu­­nal allait rendre son verdict, les deux parties sont arri­­vées à un accord. Selon Damian, KM Homes a accepté de payer 1 665 000 dollars au rece­­veur. Via son avocat, Keith McSwain a refusé d’émettre tout commen­­taire sur cette histoire.

~

Je suis revenu aux États-Unis et j’ai commencé à plan­­cher sur un plan B, loin de Pedro. J’ai atterri au nord de la Floride pour deux raisons. La première, c’est que je me trou­­vais en terrain connu ; la deuxième, c’est parce que c’était là que Pedro menait quelques-unes de ses opéra­­tions. Si jamais j’avais besoin de lui, je pouvais le contac­­ter faci­­le­­ment. J’ai habité dans un hôtel low-cost pendant une semaine envi­­ron, le temps de me fabriquer de faux papiers d’iden­­tité. Une fois que j’ai pu ache­­ter un vélo, j’ai parcouru la ville sur ma selle, prin­­ci­­pa­­le­­ment pour faire de l’exer­­cice et évacuer mon stress. J’avais quelques amis et bon nombre d’as­­so­­ciés. Mes règles étaient rela­­ti­­ve­­ment simples : ne faire confiance à personne. Parler aussi peu que possible et faire le moins de mal possible. Ne se rappro­­cher de personne. Le but des six premiers mois, c’était de retrou­­ver mes esprits et mon âme, afin de me recons­­truire psycho­­lo­­gique­­ment. C’était très compliqué. La bête en moi me dévo­­rait et ne voulait pas lâcher prise.

ulyces-aubreyleeprice-13
225 pieds de marijuana ont été retrou­­vés à son domi­­cile

Je connais les moindres atomes de la marijuana. J’ai passé du temps dans une ving­­taine de plan­­ta­­tions là-bas. Je sais où l’on peut trou­­ver une ving­­taine de plan­­ta­­tions dans le Sud-Est des États-Unis en ce moment même. Je me conten­­tais d’en­­trer là où les portes s’ou­­vraient devant moi. J’ai rencon­­tré toutes sortes de personnes. Des gens que j’aime aujourd’­­hui. Des gens qui ne jugent pas. Et cela me plai­­sait. Je suis un crimi­­nel, nous sommes tous des crimi­­nels. Nous nous soute­­nons les uns les autres. Il y avait un certain confort là-bas, et je me sentais seul. J’al­­lais me coucher tous les soirs en pleu­­rant, réci­­tant le Psaume 23 : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien : sur des prés d’herbe fraîche, il me fait repo­­ser… » Cela ne fait que quelques semaines que j’ai cessé de pleu­­rer en allant me coucher. Je me suis bâti une iden­­tité sous le nom de Jason : un homme divorcé qui a perdu tout son argent et sa famille à cause de son addic­­tion à la cocaïne. Me voilà en train d’es­­sayer de remon­­ter la pente et de lire la Bible afin de savoir où je vais. Et d’être déprimé. Ça, je l’étais vrai­­ment. Toutes mes fausses iden­­ti­­tés conte­­naient leur part de vérité. Mes autres alias étaient « J », « Gator », et « Diesel ». Gator était mon surnom le plus marrant, parce que je portais une tenue de foot­­ball des Florida Gator avec une casquette assor­­tie, et j’en­­dos­­sais le rôle d’un fan des Gator. Mon colo­­ca­­taire de chambre au lycée était un fan des Florida Gator, et il me donnait envie de vomir. J’ai toujours été un fan de UGA, et je pense avoir joué ma part dans la victoire des Dawgs ces dernières années en portant la poisse aux Gator. — Extrait du chapitre I de The Inglo­­rious Fugi­­tive et de mon entre­­tien ave Price du 1er mars 2014. Selon un rapport de la police du comté de Marion en Floride paru début janvier, peu de temps après sa capture, Lee Price a vécu pendant quelques temps à Citra, en Floride, sur Jack­­son­­ville Road, où il aurait fait pous­­ser 225 pieds de marijuana dans son mobile home. Il se trou­­vait sur la propriété d’un couple, Bonnie et Richard Sipe, qui connais­­saient Price sous le nom de « Jason ». Ils l’ont laissé vivre là gratui­­te­­ment dans une vieille roulotte, en échange de quelques travaux de jardi­­nage et d’en­­tre­­tien. La famille Sipe ne m’a pas parlé, mais ils ont affirmé à un jour­­na­­liste du UK Daily Mail la chose suivante : « Nous pensions que l’al­­cool avait détruit sa vie. Nous pensions qu’il était origi­­naire de Caro­­line du Sud, qu’il avait une ex-femme et deux enfants. » Fin mars, je me suis rendu dans la petite ville de Citra, demeure de l’orange ananas, abri­­tant une popu­­la­­tion de 7 000 habi­­tants. Je suis suis rendu à la station essence, aux maga­­sins de fruits et légumes, à l’ate­­lier de débos­­se­­lage, jusqu’aux terrains aban­­don­­nés recou­­verts de mauvaises herbes, là où Price avait vécu. En leur montrant des photos avant/après de lui, j’ai demandé aux habi­­tants de la ville s’ils connais­­saient cet homme qui se faisait appe­­ler Jason ou Lee. Certains m’ont répondu qu’il faisait des petits boulots ici et là, à répa­­rer des barrières, faire pous­­ser des fruits, faire des répa­­ra­­tions élec­­triques, et parfois on le voyait accom­­pa­­gné d’une jeune femme sédui­­sante.

ulyces-aubreyleeprice-13
Bien­­ve­­nue à Citra
Une petite ville de Floride
Crédits

Mark Abney, le méca­­ni­­cien du coin – une connais­­sance de Price –, a affirmé que Price lui aurait avoué être allé en prison à cause de son addic­­tion à la cocaïne, et que sa famille l’avait mis à la porte. Après cela, il est devenu accroc à l’Ad­­de­­rall. Abney m’a dit que Price avait raconté aux autres qu’il était un alcoo­­lique en rémis­­sion. Il savait que Price possé­­dait des pitbulls, il avait vu un panneau « atten­­tion chien méchant » sur une barrière, et qu’il étudiait l’es­­pa­­gnol. Une fois, Price a confié à Abney qu’il avait failli se faire prendre par la police en reve­­nant de Jack­­son­­ville avec de la marijuana dans sa voiture. Il m’a raconté la même histoire. « Il plan­­tait des palmiers aux alen­­tours, m’a rapporté Abney, mais je sentais bien qu’il gagnait sa vie autre­­ment. » Price a raconté à un ouvrier du coin, John Dewese, qu’un oncle de ses oncles était malade et qu’il vivait dans la roulotte de la famille Sipe, à l’en­­droit même où les 225 pieds de marijuana ont été décou­­verts. Il lui a dit que cet oncle tire­­rait sur n’im­­porte qui s’ap­­pro­­chant de la cara­­vane. Ce qui avait le mérite de dissua­­der les gens d’ap­­pro­­cher. « Il était plutôt calme, m’a confié Dewese, il était très réservé. J’ai labouré la terre pour qu’il puisse faire pous­­ser des plantes derrière le mobile-home. Je pense qu’il a été avec nous pendant un an. Peut-être deux, entre­­cou­­pés de voyages. Il disait qu’il venait d’un endroit appelé Green Cove Springs. Un endroit dont je n’ai jamais entendu parler. »

Trente ans

Je n’avais pas pris d’Ad­­de­­rall ce matin. Je roulais vers Hines­­ville en Géor­­gie par l’au­­to­­route I-95, pour faire enre­­gis­­trer ma voiture et la vendre ensuite. Il devait être envi­­ron dix heures du matin. J’avais entamé les premières prières de ma liste, liste que je n’ar­­ri­­vais jamais à finir. J’étais toujours dérangé par quelque chose. C’était un de ces moments où j’en voulais à Dieu. Je traver­­sais la région de Bruns­­wick et j’ai immé­­dia­­te­­ment pensé à la banque. Je n’ar­­rê­­tais pas de deman­­der : « Dieu, où es-tu ? Pourquoi ne réponds-tu pas à mes prières ? Pourquoi m’as-tu aban­­donné dans cette situa­­tion ? » C’était les vacances de Noël, je voulais voir mes enfants. J’ai frappé violem­­ment mon volant dans un accès de colère et je me souviens avoir crié : « Seigneur, où es-tu ? » J’ai dû poser cette ques­­tion une dizaine de fois. Puis j’ai levé les yeux au ciel. Il y avait des lumières bleues derrière moi. J’ai dit : « Merci, Seigneur. C’est donc là que tu es. » — Extrait de mon entre­­tien avec Price du 2 mars 2014. Le 31 décembre 2013, le shérif adjoint du comté de Glynn, Justin Juliano, a procédé à un contrôle routier au marqueur 43 sur l’au­­to­­route I-95, selon son rapport de la police. « L’ar­­res­­ta­­tion a été faite sur une Dodge Ram de 2001 pour viola­­tion de la loi sur les vitres tein­­tées de l’état de Géor­­gie, mais égale­­ment à cause d’un pare-brise fissuré et d’une plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion péri­­mée. Le conduc­­teur, qui a plus tard été iden­­ti­­fié comme étant M. Aubrey Lee Price, s’en est sorti avec une amende pour les charges mention­­nées ci-dessus. J’ai demandé sa permis­­sion pour fouiller la voiture ainsi que ses effets person­­nels, et M. Price m’a verba­­le­­ment auto­­risé à procé­­der. Au cours de ma fouille, j’ai remarqué un faux permis émis en Géor­­gie. Cet examen routier a mené à l’ar­­res­­ta­­tion de M. Price pour avoir donné un faux nom et une fausse date de nais­­sance. Une fois arrivé en prison, M. Price a révélé sa véri­­table iden­­tité. » Le poli­­cier a ensuite confié à un jour­­na­­liste télé que « c’était comme un poids qui venait de s’en­­le­­ver de ses épaules ».

ulyces-aubreyleeprice-14
Le véhi­­cule d’Au­­brey Lee Price
Après son arres­­ta­­tion
Crédits : J. Scott Trubey

En garde à vue, Price a appelé son père. « Papa, je suis vivant. J’ai besoin que tu m’écoutes atten­­ti­­ve­­ment. Appelle ce numéro et donne-leur le code suivant : 666. » Le code, m’a avoué Price, était destiné à Pedro et ses hommes. « Cela voulait dire : “Fuyez, débar­­ras­­sez-vous de vos télé­­phones.” » « Je n’avais aucune idée de ce dont il me parlait, a témoi­­gné Jim Price, je ne pouvais pas le faire. » La première fois que j’ai rencon­­tré Lee Price, à l’ex­­té­­rieur d’une salle d’in­­ter­­ro­­ga­­toire de la prison de States­­boro du conté de Bulloch, il était plus petit que ce que j’ima­­gi­­nais. On lui avait coupé les cheveux. Il portait une tenue rayée de prison­­nier et des lunettes violettes bon marché que son avocat lui avait lais­­sées, des Crocs noires et une chaîne aux pieds. Il m’a serré la main. « La nour­­ri­­ture est horrible ici, m’a-t-il dit en s’as­­seyant, je ne mange à peu près que du beurre de caca­­huète de l’éco­­no­­mat. » Ses quarante-sept années se lisaient sur son visage. Mais lorsqu’il souriait, ce qui arri­­vait régu­­liè­­re­­ment certains jours, il y avait quelque chose d’en­­fan­­tin et de facé­­tieux dans ses traits. Lorsque Price est arrivé, des agents fédé­­raux ont prévenu les gardiens de prison qu’il avait des tendances suici­­daires. Il a donc été placé en cellule d’iso­­le­­ment pendant quelques semaines. Là-bas, a-t-il déclaré, il s’est enve­­loppé dans du papier hygié­­nique pour se réchauf­­fer et a demandé à avoir une Bible. Le onzième jour, on lui en a fourni une. Après la cellule d’iso­­le­­ment, il a été placé dans une cellule commune où il raconte qu’il a prêché auprès de quelques uns de ses compa­­gnons et où il a commencé à racon­­ter sa vie sur un ordi­­na­­teur qu’un de ses amis lui avait donné. Au cours de notre troi­­sième visite, il m’a fait lire huit chapitres de son manus­­crit et m’a invité à le citer dans mon histoire. Il m’a égale­­ment demandé de les montrer à son père, qui m’a appelé quelques jours plus tard et m’a annoncé : « Je ne sais pas quelle est la part de fiction dans ces pages et quelle est la part de vérité. Cela ferait un bon film, néan­­moins. »

~

Voici la liste des choses qui m’ont aidées à survivre et à vaincre la dépres­­sion : 1. De longues heures passées à lire la Bible et à médi­­ter sur les Évan­­giles (je lisais parfois quarante à cinquante chapitres par jour). La Prière conti­­nue, la Confes­­sion et l’Ab­­so­­lu­­tion des Pêchés, le Jeûne, l’Ado­­ra­­tion, le Cons­­tant Recours à Jésus pour Lui deman­­der Son aide et Lui expri­­mer ma foi. 2. Me dire la vérité à moi-même. Il fallait que je me rappelle constam­­ment que Dieu m’aime. Qu’Il me pardonne. Qu’Il ne m’a pas laissé seul. Qu’Il ne m’a pas aban­­donné. Qu’Il était avec moi. Qu’Il arrange les choses en ma faveur et pour Sa gloire. 3. Faire du Vélo, Soule­­ver des Poids, Frap­­per dans des Sacs, faire des Pompes, Sauter à la Corde, faire de Longues Ballades, faire de la Randon­­née, et faire un régime à base de protéines et d’eau. 4. Tenir un Jour­­nal, Écrire et Lire. 5. Un but : de nouveaux amis issus du milieu crimi­­nel que je me devais de rencon­­trer et de comprendre. Aider mon prochain dès que je le pouvais. L’Aven­­ture, la Curio­­sité et de Nouvelles Expé­­riences. La Volonté de prendre des risques et de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour me libé­­rer. 6. Travailler dehors, sous le Soleil autant que possible. Plan­­ter des arbres et des plantes. 7. De l’Ad­­de­­rall, 30 milli­­grammes une fois tous les deux jours. 8. Trou­­ver du Récon­­fort dans l’Ad­­ver­­sité. De la Joie dans les Épreuves. — Extrait du chapitre VII de The Inglo­­rious Fugi­­tive. Dans une lettre adres­­sée à son père en prison, Hannah Price, qui est aujourd’­­hui étudiante en radio­­lo­­gie dans un petit lycée en Géor­­gie, écrit : « J’ai repensé à l’his­­toire de Job récem­­ment, et à la façon dont ce récit se rapproche du tien et à la manière dont, même si tu as enduré beau­­coup de choses et perdu ce que tu chéris­­sais le plus, tu pries toujours Dieu dans tes épreuves. Je veux te rappe­­ler qu’à la fin de l’his­­toire, Job retrouve non seule­­ment ce qu’il a perdu mais bien plus encore. »

~

Croyez-le ou non, mais il se trouve que je m’amuse bien ici, même si je dors à même le sol de béton. C’est comme une renais­­sance. Il y a une ving­­taine de mecs dans mon bloc. Chaque nuit, ils viennent dans ma cellule pendant une heure pour chan­­ter et m’en­­tendre trans­­for­­mer leur chant en prière et leur racon­­ter un passage de la Bible. Notre chan­­son préfé­­rée est « Pass Me Not, Oh Gentle Savior ». — Extrait de mon entre­­tien avec Price du 22 février 2014. « Il aurait du se suici­­der », affirme Wendy Cross, la proprié­­taire d’un food truck à Deca­­tur qui a investi ses écono­­mies dans la PFG et a perdu la tota­­lité de ses 364 000 dollars. « Mais je pense qu’il n’en n’a jamais eu l’in­­ten­­tion. »

Quand j’ai rendu visite pour la dernière fois à Price, l’idée de vieillir derrière les barreaux semblait s’être bien ancrée dans son esprit.

« Avoir 50 ans et n’avoir plus aucune écono­­mie est une situa­­tion terri­­fiante. J’ai été l’une des premières personnes à avoir été arnaquée. Je suis allée à une réunion pour ses inves­­tis­­seurs l’an dernier, et je n’ou­­blie­­rai jamais cette vieille femme qui s’est levée, après qu’on nous ait tout expliqué. Elle a dit : “Et mon chèque mensuel ?” Elle faisait réfé­­rence à une rente, je pense. Quelqu’un a tenté de lui expliquer encore qu’elle n’en rece­­vrait plus jamais. Mais elle n’ar­­ri­­vait pas à comprendre pourquoi. » Mike Gunter, un ami de Price qui est parti à la retraite après avoir travaillé chez Lock­­heed Martin, a perdu presque un million de dollars. Gunter a écrit à Price après son arres­­ta­­tion : « Très tôt, en traver­­sant cette épreuve, je suis passé par plusieurs émotions : la peur, le déni, la colère, la tris­­tesse, le senti­­ment de trahi­­son. Mais à travers mes nombreuses prières, Dieu m’a entendu. Aussi étrange que cela puisse paraître, je ressors de cette épreuve en étant un homme meilleur. Avoir enduré cela a été un outil qui m’a permis de mesu­­rer ma valeur. Cela a été une expé­­rience très doulou­­reuse pour ma famille, mais le Dieu tout puis­­sant que nous servons nous a permis de nous en sortir. Je n’ai aucune pensée mauvaise à ton égard. Mais comme tu peux l’ima­­gi­­ner, beau­­coup de ques­­tions se bous­­culent auxquelles seul toi peux répondre. » Quand j’ai rendu visite pour la dernière fois à Price en mars, l’idée de vieillir derrière les barreaux (sachant qu’une seule fraude fiscale peut amener un homme à passer trente ans en prison) semblait s’être bien ancrée dans son esprit. Il avait été auto­­risé à sortir pendant quinze minutes quelques jours avant ma visite, pour la première fois en deux mois, et cette sortie n’a fait que mettre en évidence l’état de capti­­vité dans lequel il allait se retrou­­ver pendant une longue période encore. « J’avais oublié ce qu’on ressen­­tait au contact du soleil », m’a-t-il confié. Lorsqu’il n’ar­­ri­­vait pas à dormir, m’a-t-il raconté, il lisait le nom des inves­­tis­­seurs qu’il avait inscrits sur les marges de sa Bible. Il priait pour eux. Il prie pour Pete Robin­­son et les anciens diri­­geants de la banque égale­­ment. Price a dit à sa femme de ne pas gaspiller trois heures d’es­­sence pour tenter de venir le voir en prison. « Ils pensent que je vais bien­­tôt rentrer à la maison, confie Price à propos de sa famille. Mais ce n’est pas prêt d’ar­­ri­­ver. Je dois dire à ma femme de divor­­cer et de trou­­ver un homme qui puisse subve­­nir à leurs besoins. » Il cligne des yeux pour s’em­­pê­­cher de pleu­­rer. « Et pour­­tant, je ne vais pas me décla­­rer en faillite. Je vais travailler avec mes crédi­­teurs. Le jour où j’au­­rais tout remboursé, voilà le jour dont je rêve le plus. Je souhaite qu’on ne me pardonne que le jour où j’au­­rais tout remboursé. » Alors il travaille sur son livre, il discute avec son agent litté­­raire ainsi que des scéna­­ristes. Peut-être que son incroyable histoire fera gagner de l’argent à ceux à qui il a causé du tort. Il m’a confié qu’il rece­­vait des propo­­si­­tions pour créer des entre­­prises finan­­cières, égale­­ment, en prison. S’il est jugé coupable, il ne pourra plus jamais travailler en tant que conseiller finan­­cier. Mais il pourra être analyste si le juge l’y auto­­rise. « Il y a des gens dans les hedge funds qui sont prêts à me donner une chance. Je travaille­­rai 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 pour eux, d’ici. »

ulyces-aubreyleeprice-10
Salle d’au­­dience Prince H. Pres­­ton
Mardi 28 octobre 2014 s’y est rendu le juge­­ment de l’af­­faire
Crédits : Charles Bethea

Il y a fort à parier que le procès contre Price soit résolu avant les actions au civil concer­­nant la banque et la PFG. En plus d’avoir pour­­suivi en justice KM Homes et les anciens direc­­teurs de MB&T, Damian, en sa qualité de séquestre, en a après le FDIC (« Le FDIC aurait du récla­­mer la ferme­­ture de la banque en 2009… Au lieu de cela, le FDIC n’a fait qu’em­­pi­­rer les choses. »), après les inves­­tis­­seurs de la PFG qui ont retiré des béné­­fices (car oui, il y en a eu quelques uns), mais égale­­ment après les entre­­prises légales asso­­ciées à la vente des parts de la banque. Leurs hono­­raires ajou­­tés à l’argent qui a été versé aux juri-comp­­tables, aux sténo­­graphes et leurs pairs, s’élèvent à plus d’un million de dollars. Au détour d’une conver­­sa­­tion, Price s’ima­­gi­­nait sortir de prison d’ici une dizaine d’an­­nées : « S’il me reste dix ans à tirer, j’au­­rai alors 80 ans : je pense que je me reti­­re­­rai dans le golfe du Mexique. Je pren­­drai mes écono­­mies de prison­­nier et je parti­­rai. Je pren­­drai une cara­­vane, quelque part. Et c’est là-bas que la vie s’ar­­rê­­tera pour moi, si j’ai de la chance. » Mais il ne se sent pas en veine. La dernière chose qu’il m’a dite en personne est : « Je suis en train de perdre l’éner­­gie qu’il me faut pour me battre. Envoyez-moi où bon vous semble et lais­­sez-moi seul. » Il a marqué une pause, puis a fina­­le­­ment répondu à une ques­­tion que je lui avais posée plus tôt : « Ce que j’ai retenu de tout cela ? Ne faire confiance à personne. » Des semaines plus tard, nous nous sommes repar­­lés au télé­­phone. Il était rede­­venu lui-même, presque en forme. Il m’a assuré qu’il n’al­­lait pas aban­­don­­ner. Il m’a dit qu’il allait se réin­­ven­­ter en prison. Il a dit que des choses plus folles encore étaient déjà arri­­vées. NdE : Aubrey Lee Price, aujourd’­­hui âgé de 48 ans, a été condamné le 27 octobre 2014 à une peine de 30 années d’in­­car­­cé­­ra­­tion pour fraude et détour­­ne­­ment de fonds s’éle­­vant à près de 60 millions de dollars.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Julien Cadot d’après l’ar­­ticle The Many Lives of Aubrey Lee Price, paru dans Atlanta Maga­­zine. Couver­­ture : Aubrey Lee Price après son juge­­ment, sur WXIA-TV. Créa­­tion graphique par Ulyces.

Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free down­load udemy paid course
Download WordPress Themes Free
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
udemy paid course free download

Plus de monde