par Charles Homans | 0 min | 27 novembre 2014

Les Vaga­­bonds de Rath­­keale

Tard le matin du 5 avril 2011, trois hommes entrèrent dans le bâti­­ment des sciences du campus de l’uni­­ver­­sité de Coim­­bra, dans le centre du Portu­­gal. Quand une jeune biolo­­giste arriva pour enta­­mer sa jour­­née de travail, sur le coup de 10 h 30, elle trouva trois hommes répar­­tis sur deux cana­­pés devant la porte verrouillée de son labo­­ra­­toire, au deuxième étage du bâti­­ment. À côté d’eux, une autruche empaillée semblait garder l’en­­trée des lieux. Le plus vieux des trois était un homme roux d’une quaran­­taine d’an­­nées, aux joues rougeâtres, visi­­ble­­ment en surpoids. Pendant envi­­ron une demi-heure, il avait demandé à tous ceux qui passaient devant lui s’ils avaient vu la petite collec­­tion d’his­­toire natu­­relle derrière la porte. L’homme était doté d’un fort accent irlan­­dais, et son insis­­tance avait quelque chose de suspect. « Il ne cessait de parler de “trophées” », m’a dit Pedro Casa­­leiro, le conser­­va­­teur du musée. « Il disait qu’il voulait voir les “trophées”. » L’uni­­ver­­sité de Coim­­bra, qui fut inau­­gu­­rée à Lisbonne en 1290 avant de démé­­na­­ger au cours du XVIe siècle dans ce qui est aujourd’­­hui encore son lieu de rési­­dence , est la plus ancienne univer­­sité du Portu­­gal, et une des plus vieilles au monde. À côté, son dépar­­te­­ment des sciences, situé dans un bâti­­ment néoclas­­sique au sommet d’une colline offrant une vue impre­­nable sur les toits en terre cuite de Coim­­bra, fait presque figure de jeune homme. Datant de 1722, il fut construit par un savant italien du nom de Dome­­nico Vandelli, qui posa la première pierre de la faculté des sciences de l’uni­­ver­­sité.

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Palais des Écoles
Coim­­bra, Portu­­gal
Crédits

Vandelli était un natu­­ra­­liste de renom, un contem­­po­­rain et un corres­­pon­­dant de Carl Linnaeus, qui donna son nom à une espèce de plante. C’était aussi un fervent collec­­tion­­neur, et tout au long de sa carrière, il accu­­mula telle­­ment de pièces qu’il en vint à ouvrir un impres­­sion­­nant musée person­­nel à Padoue, le genre de lubie très en vogue parmi les intel­­lec­­tuels et les aris­­to­­crates d’alors. On y trou­­vait des pierres prove­­nant de ruines romaines, de la monnaie arri­­vée de pays loin­­tains, et un auto­­mate en argent rapporté d’Al­­le­­magne, datant du XVIIe siècle, et capable de lancer des flèches. Il y avait aussi des dizaines d’ani­­maux empaillés, venus des quatre coins du monde. Après que Vandelli se fut installé à Coim­­bra, l’uni­­ver­­sité le persuada de venir avec sa collec­­tion person­­nelle. La collec­­tion de pièces de taxi­­der­­mie – qui fut alimen­­tée, les siècles suivant, par des spéci­­mens venus des colo­­nies lusi­­ta­­niennes – occupe aujourd’­­hui une large partie du second étage du bâti­­ment des sciences. Arran­­gées en forme de « L », ces pièces se trouvent au sommet d’un impo­­sant esca­­lier de calcaire. Cette collec­­tion d’his­­toire natu­­relle n’était acces­­sible que sur rendez-vous, et nos trois intrus n’en avaient pas pris ; le récep­­tion­­niste du musée des sciences de l’uni­­ver­­sité leur avait déjà refusé l’ac­­cès peu de temps avant leur incur­­sion cava­­lière. Mais ce matin-là, la biolo­­giste se voulut chari­­table, et elle proposa aux trois visi­­teurs de jeter un coup d’œil rapide à l’in­­té­­rieur. Elle déver­­rouilla la porte et les fit traver­­ser plusieurs pièces sombres, tâton­­nant à la recherche d’un inter­­­rup­­teur. L’homme roux restait proche d’elle, si proche que la biolo­­giste s’en agaça. Les deux autres traî­­nas­­saient derrière, immor­­ta­­li­­sant l’ins­­tant avec leurs télé­­phones portables. Après plusieurs minutes, ils parvinrent à la pièce qui conte­­nait une large partie de la collec­­tion de Vandelli. Avec son carre­­lage froid, ses rideaux rouges et ses boise­­ries, l’en­­droit déga­­geait l’at­­mo­­sphère compas­­sée et mysté­­rieuse d’un siècle révolu. Les seuls conces­­sions faites à la moder­­nité étaient les instal­­la­­tions lumi­­neuses et, nichée dans un coin, une caméra de surveillance. Un sque­­lette humain et un paon faisant la roue étaient posés contre un mur. À leurs côtés se trou­­vait un lion qui avait dû être empaillé par un taxi­­der­­miste peu sûr de son anato­­mie ; la gueule du félin semblait plate et large, barrée d’un petit sourire, comme si le tout n’était qu’un masque porté par un humain. Sur le mur opposé, plusieurs cabi­­nets de bois conte­­naient des oiseaux tropi­­caux, des petits primates, et des rongeurs plus habi­­tués à la jungle qu’au velours d’un meuble figé. Les gardiens de ce curieux endroit, postés de chaque côté du seuil de l’en­­trée, étaient deux laman­­tins empaillés, dont la peau huileuse avait tant vieilli qu’elle semblait noire.

Quand la police revi­­sionna les bandes, ils décou­­vrirent que les voleurs avaient commis une erreur.

La visite touchant à sa fin, l’homme au visage rougeâtre – le seul parmi les trois visi­­teurs à avoir parlé ce jour-là – posa à la biolo­­giste une curieuse ques­­tion : l’uni­­ver­­sité prêtait-elle des pièces de sa collec­­tion de taxi­­der­­mie les weekends ? Elle répon­­dit que non, ce qui ne sembla pas contra­­rier son inter­­­lo­­cu­­teur ; il lui dit qu’ils avaient tous trois passé un agréable moment et amène­­raient proba­­ble­­ment leurs familles respec­­tives pour une visite dans le mois. Seize jours plus tard, une autre employée de l’uni­­ver­­sité marchait au milieu de la collec­­tion Vandelli quand elle remarqua quelque chose d’in­­ha­­bi­­tuel. À y regar­­der de plus près, elle vit que l’une des portes d’un des cabi­­nets de bois était entrou­­verte. À l’in­­té­­rieur, tout semblait normal, à une excep­­tion près : une paire de cornes de rhino­­cé­­ros avait disparu. « Ils n’ont rien endom­­magé », m’as­­sura Casa­­leiro, poin­­tant le cabi­­net où les cornes se trou­­vaient. « Ils n’ont même pas brisé la vitre. » C’était un mardi après-midi du mois de novembre 2013, et Casa­­leiro – un homme bien char­­penté d’une quaran­­taine d’an­­nées, les cheveux bruns tirant vers le gris aux tempes et la pose assu­­rée d’un étudiant de second cycle – avait accepté de me montrer le lieu du vol. Après que les cornes furent portées dispa­­rues, il m’ap­­prit que son premier réflexe avait été de véri­­fier les vidéos de surveillance. « On avait des camé­­ras dans chaque pièce », dit-il. En vision­­nant les bandes datant du mardi précé­dent, autour de cinq heures de l’après-midi, il vit deux silhouettes, les coupables, entrer par l’aile ouest du bâti­­ment. Ceux-ci avan­­cèrent rapi­­de­­ment vers la pièce où se trou­­vait l’es­­sen­­tiel de la collec­­tion de Vandelli, marchèrent vers le cabi­­net conte­­nant les cornes de rhino­­cé­­ros, et en croche­­tèrent déli­­ca­­te­­ment la porte. L’un des hommes se saisit des cornes et les mit à l’in­­té­­rieur d’un sac à dos. Ce dernier s’avé­­rant trop petit, ils reti­­rèrent leurs vestes et enrou­­lèrent les cornes à l’in­­té­­rieur, prirent leur butin sous le bras et quit­­tèrent les lieux, s’éloi­­gnant du bâti­­ment dans la lumière décli­­nante d’une fin d’après-midi d’au­­tomne. Les vidéos ne révé­­lèrent guère plus que le dérou­­le­­ment des événe­­ments. Les images étaient de mauvaise qualité et baignaient dans un noir et blanc granu­­leux, celui que proposent géné­­ra­­le­­ment les camé­­ras infra­­rouge dispo­­sées dans une pièce sombre. « Les voleurs portaient des chapeaux comme ça », dit Casa­­leiro, mimant avec son bras une étoffe qui lui tombait jusque sous les yeux, « pour que nous ne voyions pas leurs visages. » Mais quand la police judi­­ciaire – l’au­­to­­rité qui enquête sur les crimes graves au Portu­­gal – revi­­sionna les bandes, ils décou­­vrirent que les voleurs, bien que veillant à parfai­­te­­ment dissi­­mu­­ler leurs traits, avaient commis une erreur. Pendant le braquage, l’un d’eux avait sorti un télé­­phone portable. En passant au peigne fin le trafic télé­­pho­­nique de l’après-midi, les enquê­­teurs furent capable de retrou­­ver l’unique coup de télé­­phone passé depuis l’in­­té­­rieur du musée. L’in­­di­­ca­­tif-pays du desti­­na­­taire de l’ap­­pel était le 353, et l’in­­di­­ca­­tif télé­­pho­­nique le 086 – le numéro était irlan­­dais. Son proprié­­taire vivait dans une petite ville du nom de Rath­­keale.

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La rivière Deel
Rath­­keale, Irlande
Crédits : Charles Homans

Rath­­keale se trouve à 30 kilo­­mètres au sud-ouest de Lime­­rick, la plus grande ville de la région du midwest irlan­­dais, situé au milieu de pâtu­­rages quadrillés par des clôtures en bois couvertes d’or­­ties. Autre­­fois ville marchande animée, Rath­­keale compte aujourd’­­hui envi­­ron 1 500 habi­­tants perma­­nents. L’en­­droit est plutôt agréable, mais à l’ins­­tar des villages agri­­coles des coins les plus déser­­tiques du centre des États-Unis, il donne l’im­­pres­­sion d’avoir été figé au milieu du siècle dernier. Il y a une rue prin­­ci­­pale avec quelques pubs, un guichet pour parieurs, et un cinéma fermé doté d’une façade en béton poli. Un panneau peint à la main nous renseigne sur l’exis­­tence d’un club de boxe local. Trônant devant une boutique de vête­­ments pour femme, une sculp­­ture en céra­­mique gran­­deur nature de Mary­­lin Monroe accueille les clientes. La plupart des gens sont plus vieux que la moyenne ; la plupart des locaux sont vides. Il est tentant de dire que Rath­­keale est le dernier endroit où l’on pensait trou­­ver les prin­­ci­­paux respon­­sables d’une vague de crimes qui, à la fin de l’an­­née 2013, avait provoqué la dispa­­ri­­tion d’une centaine de cornes de rhino­­cé­­ros de musées, de maisons de vente et de collec­­tions privées dans seize pays euro­­péens. Mais il est égale­­ment diffi­­cile d’ima­­gi­­ner qu’on ait pu faire un jour ce constat. Les vols, dans le monde des musées d’his­­toire natu­­relle, sont extrê­­me­­ment rares. Que les enquê­­teurs aient pu croire qu’ils étaient l’oeuvre de plusieurs dizaines de crimi­­nels basés dans un village reculé de l’Ir­­lande était peut-être moins surpre­­nant que le simple fait qu’ils aient eu lieu. Les crimes avaient commencé bien avant 2013, avec une série d’in­­ci­­dents qui pous­­sèrent les poli­­ciers à se poser des ques­­tions : des taxi­­der­­mistes et des antiquaires décla­­rèrent avoir reçu des coups de télé­­phone de la part d’hommes au fort accent irlan­­dais, leur deman­­dant s’ils vendaient des cornes de rhino­­cé­­ros, et faisant preuve de candeur lorsque leurs inter­­­lo­­cu­­teurs leur expo­­saient les restric­­tions juri­­diques quant au commerce de telles pièces. Puis les vols commen­­cèrent. Un par mois, au début, mais à leur apogée, peu de temps après le vol de Coim­­bra, les auto­­ri­­tés en comp­­taient un tous les deux jours. Parfois, comme à Coim­­bra, les voleurs étaient plutôt talen­­tueux, ne provoquant aucun dégât, mis à part les quelques égra­­ti­­gnures qu’on pouvait trou­­ver dans l’em­­bra­­sure des portes des cabi­­nets qu’ils allé­­geaient de leur contenu. Dans d’autres cas, ils étaient brouillons, comme ceux qui asper­­gèrent les gardes d’un musée pari­­sien avec du gaz lacry­­mo­­gène, s’échap­­pant des lieux avec une corne de rhino­­cé­­ros blanc à 14 h, un dimanche après-midi. Et quand les malfai­­teurs étaient arrê­­tés, les cornes demeu­­raient introu­­vables, ce qui ne surpre­­nait personne ; tout le monde pensait qu’elles étaient rapi­­de­­ment réduites en poudre et envoyées en Chine, où la croyance popu­­laire prête aux cornes de rhino­­cé­­ros un grand pouvoir médi­­ci­­nal et où elles se marchandent aux alen­­tours de 65 000 dollars le kilo (à titre de compa­­rai­­son, aux États-Unis, la cocaïne vaut 25 000 dollars le kilo). Une esti­­ma­­tion raison­­nable de la valeur de la tota­­lité des cornes manquantes attein­­drait faci­­le­­ment plusieurs dizaines de millions de dollars.

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Les cornes d’un rhino­­cé­­ros mâle
Zoo de Zurich
Crédits

Les épidé­­mies crimi­­nelles se nour­­rissent parfois de l’eu­­pho­­rie de leur propre bizar­­re­­rie, les casses les plus inso­­lites faisant la une des quoti­­diens et inspi­­rant des copieurs parfois bien moins experts. Il est probable que certains des vols de cornes furent l’œuvre d’imi­­ta­­teurs, comme celui de Colches­­ter, en Angle­­terre, au cours duquel un indi­­vidu parvint à subti­­li­­ser la tête d’un rhino­­cé­­ros mort depuis peu dans un zoo local ; plus tard, un antiquaire fut appré­­hendé alors qu’il était sur le point d’em­­barquer dans un avion, des cornes de rhino­­cé­­ros dissi­­mu­­lées dans un faux oiseau de bronze vien­­nois. La théo­­rie des copieurs aurait pu expliquer l’un des aspects les plus éton­­nants des vols de cornes de rhino­­cé­­ros, à savoir l’ubiquité et l’om­­ni­s­cience appa­­rentes des crimi­­nels. Ils volaient les cornes dans des musées connus, mais aussi dans des établis­­se­­ments plus discrets et moins urbains, où peu de gens, en dehors de leurs proprié­­taires, auraient pu se douter qu’on y trou­­vait des cornes de rhino­­cé­­ros. Mais la rela­­tive unifor­­mité des tactiques des voleurs, tout comme les traces que lais­­saient les diffé­­rents SMS et coups de fil émis pendant ou peu après leurs méfaits, condui­­sirent les auto­­ri­­tés à déduire que la grande majo­­rité des vols était commis par un seul et même réseau – un réseau infor­­mel et peu orga­­nisé, composé d’une demi-douzaine de familles qui opéraient chacune avec plus ou moins d’au­­to­­no­­mie, mais avaient toutes des liens au sein de la même commu­­nauté. Les médias et la police irlan­­daises les surnom­­mèrent les Vaga­­bonds de Rath­­keale. « Mon intui­­tion est que la plupart des vols avaient un lien avec les Vaga­­bonds de Rath­­keale », me confie John Reid, un analyste travaillant pour l’agence de police inter­­­na­­tio­­nale Inter­­pol qui passa des années à étudier le groupe. « Mais ce n’est pas quelque chose que je peux prou­­ver. » Rien qu’en 2013, les enquê­­teurs retrou­­vèrent la trace des Vaga­­bonds de Rath­­keale jusqu’en Russie et en Répu­­blique Domi­­ni­­caine, mais aussi au Canada et en Argen­­tine, sans oublier l’Aus­­tra­­lie et la Nouvelle-Zélande. « Ils sont présents sur tous les conti­­nents, sauf en Antar­c­­tique – du moins, pas à ma connais­­sance », me dit Andy Cortez, un agent spécial qui travaille pour le service améri­­cain de la protec­­tion de la faune et de la flore, et qui enquêta sur les acti­­vi­­tés améri­­caines des Vaga­­bonds. Les vols instau­­rèrent un climat de panique au sein des musées d’his­­toire natu­­relle, surpris par cet assaut sans précé­dent sur des lieux qui, si l’on raisonne en terme d’ac­­ti­­vité crimi­­nelle, étaient ceux que atti­­raient le moins l’at­­ten­­tion. « Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu quelque chose de simi­­laire – en tout cas, pas de manière si coor­­don­­née », m’avoue Paolo Viscardi, conser­­va­­teur au Horni­­nam, le Musée d’His­­toire Natu­­relle de Londres. Alors que le modus operandi des crimi­­nels prenait forme aux yeux des enquê­­teurs, les musées commen­­cèrent à reti­­rer leurs spéci­­mens de rhino­­cé­­ros de leurs expo­­si­­tions, ou rempla­­cèrent leurs cornes par des répliques en plas­­tique. La tech­­nique porta ses fruits : à la mi-2012, le nombre de vols avait consi­­dé­­ra­­ble­­ment baissé. Puis, à 10 h 40, le 17 avril 2013, trois hommes masqués péné­­trèrent à l’in­­té­­rieur d’un vaste entre­­pôt à Swords, dans la banlieue nord de Dublin. Cette ancienne usine Moto­­rola grande comme deux terrains de foot­­ball était située dans une vaste zone indus­­trielle non loin de l’aé­­ro­­port de Dublin. Elle appar­­te­­nait au Musée Natio­­nal d’Ir­­lande, qui abri­­tait la plupart de la collec­­tion non expo­­sée. Parmi les objets qu’on pouvait y trou­­ver figu­­raient quatre têtes de rhino­­cé­­ros, reti­­rées de l’aile du musée consa­­crée à l’his­­toire natu­­relle au pic des acti­­vi­­tés des Vaga­­bonds de Rath­­keale. Les cambrio­­leurs ligo­­tèrent l’unique gardien et fouillèrent longue­­ment les lieux (« Vous avez déjà vu Les Aven­­tu­­riers de l’Arche Perdue ? » m’a demandé Nigel Mona­­gham, le conser­­va­­teur du Musée d’His­­toire Natu­­relle. « Trou­­ver l’Arche d’al­­liance, cela pren­­drait du temps… »). Après une heure de recherche, ils trou­­vèrent les têtes de rhino­­cé­­ros cachées derrière une bâche. Le temps que le gardien se libère de ses liens, ils avaient déjà trans­­porté leur butin sur de lourds chariots, l’avaient chargé à l’ar­­rière de leur van et avaient disparu dans la nuit. Non sans affec­­tion, les Dubli­­nois surnomment leur musée d’his­­toire natu­­relle le Zoo Mort, et le sobriquet inspira les jour­­na­­listes qui travaillaient pour le tabloïd Sunday World, qui avait dédié aux Vaga­­bonds bien plus d’encre que ses concur­­rents. Ils déci­­dèrent d’af­­fu­­bler les voleurs d’un nouveau nom de scène. Ils les appe­­lèrent le Gang du Zoo Mort.

La corne du rhino

« La grande tragé­­die du rhino­­cé­­ros, obser­­vait l’éco­­lo­­giste Lee M. Talbot en 1959, est qu’il trans­­porte une fortune sur son nez. » Cette affir­­ma­­tion se véri­­fie depuis des siècles, tant le rhino­­cé­­ros est une proie convoi­­tée tant par les Asia­­tiques que par les Euro­­péens. Les Grecs et les Romains croyaient que la corne du rhino­­cé­­ros d’Inde était un anti-poison. Les apothi­­caires euro­­péens en vendirent tout au long du Moyen-Âge ; elle était consi­­dé­­rée comme un substi­­tut phar­­ma­­co­­lo­­gique tout à fait capable de rempla­­cer l’ap­­pen­­dice de la licorne, et était, fata­­le­­ment, plus facile à trou­­ver.

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Le rhino­­cé­­ros
Gravure d’Al­­brecht Dürer
1515

Mais c’est dans l’Em­­pire du Milieu que l’ap­­pé­­tit pour la corne de rhino­­cé­­ros demeure le plus vorace. Son usage théra­­peu­­tique, en Chine et chez ses voisins, date au moins de l’Âge de Bronze. Un mate­­ria media chinois du IVe siècle lista la corne comme un anti­­dote capable de soigner les morsures de serpent et d’exor­­ci­­ser les patients possé­­dés par le démon (contrai­­re­­ment à la croyance popu­­laire d’autres contrées, aucun docu­­ment histo­­rique n’in­­dique que les Chinois utili­­saient la corne de rhino­­cé­­ros comme aphro­­di­­siaque ; c’est un mythe inventé par des Occi­­den­­taux bien mal infor­­més). Des gobe­­lets sculp­­tés dans la corne, connus sous le noms de coupe de liba­­tion, étaient sensés trans­­mettre un pouvoir de vie au liquide qu’on versait à l’in­­té­­rieur. Jusqu’au XVIIe siècle, la Chine avait ses propres rhino­­cé­­ros. Aujourd’­­hui, on trouve la plus grande popu­­la­­tion de ces animaux en Afrique, et seule­­ment quelques survi­­vants en Asie du Sud et du Sud-Est. La plupart des rhino­­cé­­ros asia­­tiques ne possèdent qu’une seule corne. Les rhino­­cé­­ros blancs et noirs d’Afrique, ainsi que le rhino­­cé­­ros de Suma­­tra, en ont une paire : une corne posté­­rieure qui prend souvent la forme d’une dent de requin atro­­phiée, et une corne anté­­rieure, plus grande, qui, chez les rhino­­cé­­ros afri­­cains, peut se mesu­­rer en déci­­mètres. La corne du rhino­­cé­­ros n’est, à propre­­ment parler, pas une corne – à l’in­­verse de celles des buffles et des anti­­lopes, qui ne sont qu’une exten­­sion de leur crâne et sont compo­­sées entiè­­re­­ment d’os. La corne du rhino­­cé­­ros est faite de kéra­­tine, la même fibre protéi­­née que l’on trouve dans les ongles et les cheveux, compri­­mée à l’in­­té­­rieur d’un maté­­riau à la densité et à la texture semblable à celle de l’acajou. Coupée, elle repousse, suivant un parcours loga­­ri­th­­mique qui rappelle l’élé­­gance frac­­tale et l’exac­­ti­­tude mathé­­ma­­tique que l’on retrouve dans la spirale d’un coquillage et le tour­­billon que dessine le faucon en fondant lente­­ment sur ses proies, mouve­­ment qu’i­­mitent les pluies saillantes qui accom­­pagnent les oura­­gans. Un méde­­cin moderne contes­­te­­rait l’exis­­tence des proprié­­tés phar­­ma­­co­­lo­­giques de la kéra­­tine et explique­­rait que, dans tous les cas, absor­­ber de la poudre de corne de rhino­­cé­­ros à 65 000 dollars le kilo ou celle de vos propres ongles est une expé­­rience équi­­va­­lente. Ceux qui veillent à la sauve­­garde des espèces en danger l’ex­­pliquent depuis des années, sans que cela ait un quel­­conque impact sur l’ex­­tinc­­tion du rhino­­cé­­ros. La seconde tragé­­die de l’ani­­mal est que, malgré son aspect menaçant, il est une proie facile. Pataud, myope et déses­­pé­­ré­­ment curieux, c’est un trophée tout trouvé pour les chas­­seurs qui ont su adap­­ter leur arse­­nal à sa peau épaisse et dure. « Il m’est impos­­sible de croire que les rhino­­cé­­ros puissent survivre long­­temps, observa Theo­­dore Roose­­velt après en avoir tué treize, excepté dans des endroits isolés ou des réserves qui leur seraient dédiées. » Les natu­­ra­­listes et les chas­­seurs d’au­­tre­­fois voyaient dans le rhino­­cé­­ros un anachro­­nisme exotique, un fugi­­tif de la Préhis­­toire vivo­­tant dans un monde pour lequel il n’était pas du tout adapté. Pour Theo­­dore Roose­­velt, un rhino­­cé­­ros noir croisé lors d’une partie de chasse dans le Congo Belge en 1909 n’était rien d’autre qu’un « monstre, une relique du passé du monde, venu des jours où les bêtes se repais­­saient de leur propre puis­­sance, avant que l’homme ne conquît son cerveau et ses mains afin de les mettre au pas ». Dans les années 1970, le rhino­­cé­­ros se retrouva dans un monde encore un peu plus inhos­­pi­­ta­­lier. L’Asie orien­­tale se moder­­ni­­sait à grande vitesse, tandis que les pays subsa­­ha­­riens où habi­­taient les rhino­­cé­­ros gagnaient leur indé­­pen­­dance tout en sombrant dans l’anar­­chie, la pauvreté et la guerre civile. Les contre­­ban­­diers armés déci­­maient encore un peu plus les popu­­la­­tions qui avaient survécu à l’époque roman­­tique des chas­­seurs blancs. Chaque année, les commis­­saires priseurs voyaient passer dans leurs salles de vente près de 3 400 kilo­­grammes de cornes de rhino­­cé­­ros – prove­­nant de 1 180 animaux – vendus en Chine, à Taiwan, en Corée du Sud, au Japon, et parti­­cu­­liè­­re­­ment à Hong Kong.

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Trois rhino­­cé­­ros abat­­tus par Theo­­dore Roose­­velt
Muséum natio­­nal d’his­­toire natu­­relle de Washing­­ton, 1959
Crédits : Smith­­so­­nian Insti­­tu­­tion Archives

Hong Kong mit fin à l’im­­por­­ta­­tion de cornes en 1979, et la plupart des pays impor­­ta­­teurs suivirent cet exemple. Certaines auto­­ri­­tés de la méde­­cine tradi­­tion­­nelle chinoise aidèrent égale­­ment à promou­­voir l’uti­­li­­sa­­tion de la corne de buffle d’eau en lieu et place de celle du rhino­­cé­­ros. Bien que l’ap­­pé­­tit de l’Asie orien­­tale pour la corne ne s’es­­tom­­pât pas véri­­ta­­ble­­ment, au début du XXIe siècle, les popu­­la­­tions de rhino­­cé­­ros s’étaient rela­­ti­­ve­­ment étof­­fées par rapport à leur nadir, atteint dans les années 1970 et 1980, et les efforts de sauve­­garde de l’es­­pèce pouvaient être consi­­dé­­rés comme un rela­­tif succès. Une étude datée de décembre 2007 menée dans treize pays d’Afrique montra que, à l’ex­­cep­­tion de deux cas, le nombre de rhino­­cé­­ros blancs et noirs était stable, voire en augmen­­ta­­tion. Selon les chiffres, les bracon­­niers dans les parcs natio­­naux d’Afrique du Sud – où il reste le plus de rhino­­cé­­ros au monde – massa­­craient deux douzaines d’ani­­maux par an. L’en­­chaî­­ne­­ment d’évé­­ne­­ments qui conduit à de nouvelles tragé­­dies pour les popu­­la­­tions de rhino­­cé­­ros dans le monde n’est pas très clair, mais son épicentre semble se trou­­ver au Viet­­nam, au début des années 2000. L’his­­toire la plus courante est celle d’un offi­­ciel viet­­na­­mien atteint d’un cancer, qui saupou­­dra son breu­­vage d’un peu de poudre de corne et clama plus tard être entiè­­re­­ment guéri, faisant de la corne de rhino­­cé­­ros un phéno­­mène natio­­nal. On ne connait toujours pas le nom de cet offi­­ciel, ce qui alimente la théo­­rie que cette histoire est non seule­­ment scien­­ti­­fique­­ment douteuse mais aussi sans fonde­­ment, ou du moins bien trop éloi­­gnée de sa version d’ori­­gine pour avoir une quel­­conque crédi­­bi­­lité factuelle. Certains conser­­va­­teurs pensent qu’elle fut inven­­tée de toute pièce par des bracon­­niers pour accroître la demande de leur produit. L’his­­toire la plus plau­­sible est qu’il y a envi­­ron une dizaine d’an­­nées, la crois­­sance écono­­mique viet­­na­­mienne s’est consi­­dé­­ra­­ble­­ment accé­­lé­­rée, provoquant ainsi l’émer­­gence d’une élite argen­­tée et d’une classe d’en­­tre­­pre­­neurs aisés, certains s’ins­­tal­­lant jusqu’en Afrique. La confluence de ces deux tendances raviva la demande pour la corne. Rapi­­de­­ment, elle fut vue comme capable de guérir n’im­­porte quel mal, même ceux pour lesquels elle ne fut jamais utili­­sée médi­­ca­­le­­ment. Certains prati­­ciens au Viet­­nam en pres­­cri­­virent à leurs patients sous forme de pilules. La corne deve­­nant de plus en plus chère, l’élite viet­­na­­mienne voulut en possé­­der davan­­tage ; des sites vantaient du vin à la poudre de corne, « la bois­­son alcoo­­li­­sée des million­­naires » – une forme de consom­­ma­­tion qui flat­­tait avant tout le client. En même temps, la demande pour la corne augmenta en Chine, où certains acti­­vistes prétendent que les contre­­ban­­diers y font à nouveau des coupes de liba­­tion et des bijoux. La chasse spor­­tive de rhino­­cé­­ros est auto­­ri­­sée en Afrique du Sud, mais son coût et l’im­­po­­pu­­la­­rité de ce type d’ac­­ti­­vité parmi la popu­­la­­tion locale ont dras­­tique­­ment dimi­­nué le nombre de personnes enclines à pratiquer cette acti­­vité, et ce sont souvent des Euro­­péens ou des Améri­­cains qui s’adonnent à ce sport. En 2004, pour­­tant, les personnes en charge d’en­­ca­­drer cette chasse peu commune virent une recru­­des­­cence du nombre de chas­­seurs viet­­na­­miens venus s’at­­taquer au rhino­­cé­­ros – le Viet­­nam n’est pas un pays connu pour pratiquer la chasse de gros gibier.

Il était inévi­­table qu’un jour, quelqu’un se posât la ques­­tion suivante : Est-il possible de mettre la main sur des cornes de rhino­­cé­­ros sans avoir à tuer l’ani­­mal ?

En 2009, il y avait trois fois plus de chas­­seurs viet­­na­­miens en Afrique du Sud que de toutes les autres natio­­na­­li­­tés réunies. Certains témoi­­gnages rappor­­tèrent que des Viet­­na­­miens étaient mêmes prêts à payer des sommes astro­­no­­miques, bien supé­­rieures à celle récla­­mées par les orga­­ni­­sa­­teurs de ce genre d’évé­­ne­­ments, pour chas­­ser le rhino­­cé­­ros, mais ne savaient pas tenir un fusil ; après une chasse heureuse, ils deman­­daient de l’aide pour reti­­rer les cornes de l’ani­­mal, mais n’ex­­pri­­maient aucun inté­­rêt pour le reste du cadavre. La pratique fut dési­­gnée sous le terme de pseudo-chasse ; bien­­tôt, des touristes chinois, thaïs et cambod­­giens vinrent aussi pratiquer la pseudo-chasse. Le gouver­­ne­­ment sud-afri­­cain commença à limi­­ter l’ex­­por­­ta­­tion de trophées faits à base de corne de rhino­­cé­­ros, mais cela ne fit que repous­­ser le problème. En 2007, 13 rhino­­cé­­ros furent bracon­­nés dans les parcs natio­­naux d’Afrique du Sud. En 2008, il y en eut 83. L’an­­née suivante, on déplora 122 victimes. 333 en 2010. 448 en 2011. Le bracon­­nage attei­­gnit un niveau de perfec­­tion­­ne­­ment et d’ef­­fi­­ca­­cité que les gardes fores­­tiers n’avaient jamais vu ; les habi­­tants du coin aux Kala­­sh­­ni­­kov de fortune avaient été rempla­­cés par des profes­­sion­­nels embarquant à bord d’hé­­li­­co­­ptères non imma­­tri­­cu­­lés, armés de fusils à lunette et, occa­­sion­­nel­­le­­ment, d’ar­­ba­­lètes. Certains utili­­saient des fléchettes tranquilli­­santes, char­­gées de drogues para­­ly­­santes, unique­­ment acces­­sibles aux vété­­ri­­naires en temps normal. Ailleurs, les rhino­­cé­­ros qui restaient devaient affron­­ter un ennemi plus terrible encore. En 2008, au Zimbabwe, quatre fois plus d’ani­­maux avaient été bracon­­nés par rapport à l’an­­née précé­­dente. Le rhino­­cé­­ros noir d’Afrique de l’Ouest, qu’on rencon­­trait autre­­fois du Came­­roun jusqu’au Soudan, fut classé « éteint » trois ans plus tard. En avril 2010, les membres d’une ONG étudiant le parc natio­­nal du Cat Tien, au Viet­­nam, retrou­­vèrent la carcasse d’un rhino­­cé­­ros viet­­na­­mien de Java, une espèce moins connue – c’était le dernier rhino­­cé­­ros sauvage du Viet­­nam. L’ani­­mal avait un impact de balle dans une patte, et sa corne avait été sciée. Chas­­ser une espèce s’ap­­pro­­chant lente­­ment de son seuil d’ex­­tinc­­tion n’est pas un busi­­ness d’ave­­nir. Ainsi, il était inévi­­table qu’un jour, quelqu’un, quelque part, se posât la ques­­tion suivante : Est-il possible de mettre la main sur des cornes de rhino­­cé­­ros sans avoir à tuer l’ani­­mal ?

Un marché de dupes

En 2010, l’ins­­pec­­teur de police britan­­nique Nevin Hunter travaillait au port de Bris­­tol, côté ouest. Il était en mission pour une agence gouver­­ne­­men­­tale respon­­sable de la mise en œuvre de la Conven­­tion sur le commerce inter­­­na­­tio­­nal des espèces de faune et de flore sauvages mena­­cées d’ex­­tinc­­tion. Lors de sa signa­­ture en 1973, l’ac­­cord visait à limi­­ter le commerce trans-fron­­ta­­lier d’objets et d’ar­­te­­facts issus d’es­­pèces en voie d’ex­­tinc­­tion et exigeait que chacun des pays signa­­taires veillât à surveiller et sanc­­tion­­ner la contre­­bande. Cet été-là, un analyste alerta Hunter au sujet d’une nouvelle pratique. Plus tôt dans l’an­­née, le bureau avait reçu un nombre inha­­bi­­tuel de demandes de permis d’ex­­por­­ta­­tion de cornes de rhino­­cé­­ros. Le chiffre n’était pas excep­­tion­­nel, peut-être pas plus d’une ving­­taine sur une année, mais c’était bien plus que la normale – on avait rempli guère plus de deux ou trois demandes au cours des périodes précé­­dentes. Quasi­­ment à chaque fois, le port de desti­­na­­tion de la corne était la Chine ou Hong Kong. Les cornes prove­­naient souvent de salles de vente anglaises – le bon endroit, sans doute le meilleur, pour trou­­ver des animaux afri­­cains empaillés à bas coût. Au temps de l’Em­­pire britan­­nique, les aven­­tu­­riers, les chas­­seurs et les colons remplis­­saient leurs maisons anglaises de têtes, de peaux et de cornes d’ani­­maux sauvages, la plupart termi­­nant leur route entre les mains de leurs héri­­tiers, qui les consi­­dé­­raient avant tout comme d’en­­com­­brants vestiges dont il fallait se débar­­ras­­ser. Ce qui condui­­sit ces objets à passer d’an­­tiquaires à antiquaires. Mais à l’in­­verse des trophées de rhino­­cé­­ros ou d’élé­­phant tués dans un passé plus récent, leur commerce était consi­­déré comme légal.

Tibetexpedition, Mönch mit Nashornhorn
Un moine népa­­lais
Samye, au Tibet, 1935
Crédits : Ernst Schä­­fer

Il était cepen­­dant étrange que des parti­­cu­­liers ou des profes­­sion­­nels s’in­­té­­res­­sassent soudain à ces objets ; et plus encore que l’en­­goue­­ment soudain pour ces reliques allasse de pair avec l’ex­­plo­­sion du bracon­­nage dans le monde. L’ins­­pec­­teur Hunter dispat­­cha ses enquê­­teurs dans de nombreuses salles de vente pour comprendre ce qu’il s’y tramait. La donnée la plus spec­­ta­­cu­­laire qu’il recueillit fut celle obte­­nue lors d’une vente dans le York­­shire, en août 2010, où trois cornes d’ori­­gine très proche – elles avaient toutes été préle­­vées sur des rhino­­cé­­ros noirs abat­­tus dans les années 1880 – furent vendues pour les sommes pharao­­niques de 30 000, 57 000 et 61 000 livres ster­­ling. Seule leur taille respec­­tive justi­­fiait un tel écart de prix. « Les cornes n’ont pas été vendues selon leur origine ou leur prove­­nance, elles ont été évaluées par rapport à leur poids », m’ex­­pliqua Hunter, aujourd’­­hui direc­­teur de la brigade natio­­nale de la répres­­sion des atteintes à la vie sauvage en Grande-Bretagne. La conclu­­sion était claire : « En s’of­­frant ces cornes, les gens n’ache­­taient pas des antiqui­­tés. » Un cadre travaillant dans une salle des ventes britan­­nique m’avoua un jour avoir remarqué la même chose dans son établis­­se­­ment, et cela commença au cours de l’an­­née 2009. Il n’y avait aucun doute sur le fait que les cornes « étaient ensuite rame­­nées en Chine par des moyens illi­­cites, via Hong Kong, où les contrôles aux fron­­tières sont très laxistes, ou alors dissi­­mu­­lées dans les bagages de passa­­gers à priori lambda. Les prix étaient hors du commun, et ils ne cessaient d’aug­­men­­ter. J’ai un jour demandé à un ache­­teur ce qu’il comp­­tait faire de ses cornes ; il m’a dit vouloir les sculp­­ter. C’est un marché de dupes… » Lorsqu’ils assis­­taient à des ventes aux enchères, Hunter et ses enquê­­teurs étaient à chaque fois surpris de décou­­vrir que les clients chinois n’étaient pas les seuls étran­­gers présents dans la salle. À leur côté, et souvent en discus­­sion avec eux, on trou­­vait des Irlan­­dais. Hunter commença à s’in­­té­­res­­ser à ces derniers, et à récol­­ter leurs noms. Il se rendit compte que les mêmes ache­­teurs se donnaient rendez-vous dans d’autres salles des ventes à travers le Royaume-Uni. J’ai récem­­ment demandé à Hunter si certains des noms qu’il avait rele­­vés à l’époque figu­­raient dans la liste des personnes inter­­­ro­­gées à propos des vols de cornes de rhino­­cé­­ros dans le cadre de l’af­­faire des Vaga­­bonds. « Il serait idiot de répondre par la néga­­tive, me répon­­dit-il. En fait, voilà comment se présentent les choses… » La demande pour les cornes de rhino­­cé­­ros augmen­­tait avec les prix. « Les Irlan­­dais étaient tout à fait enclins à les ache­­ter et partout où ils passaient, ils deman­­daient si des cornes allaient être mises en vente, me confia le cadre de la salle des ventes. Mais dès que la vente deve­­nait publique, quelqu’un suren­­ché­­ris­­sait et les cornes leur passaient sous le nez. » Mais il exis­­tait des cornes de rhino­­cé­­ros là où des ache­­teurs chinois ne se rendraient jamais. Le 26 juillet 2010, un taxi­­der­­miste dénommé James Marsico décro­­cha le télé­­phone de son domi­­cile à Cody, dans le Wyoming. Son inter­­­lo­­cu­­teur se présenta comme un Irlan­­dais vivant au Brésil et dit à Marsico qu’il faisait des affaires sur le marché des trophées afri­­cains – notam­­ment des trophées de rhino­­cé­­ros. « J’ai beau­­coup d’argent, précisa-t-il à Marsico. Et je paie cash. » Marsico raccro­­cha. Cet après-midi là, il se rendit sur taxi­­dermy.net, un forum en ligne qu’il avait l’ha­­bi­­tude de fréquen­­ter, et rédi­­gea une note décri­­vant son étrange coup de fil. Le titre de son post était « Ache­­teur dans la nature dont il faut se méfier ». Au début, les commen­­taires étaient moqueurs. « Voyons, Jimmy, lui répon­­dit un membre du forum, ce n’est juste pas un chas­­seur. » Mais d’autres trou­­vèrent l’his­­toire de Jimmy bien fami­­lière :

« Je recherche de vraies cornes, lui répon­­dit Sulli­­van. Si vous avez une piste, tenez-moi au courant. »

« Il se passe des choses bizarres autour du rhino­­cé­­ros… Ils discutent avec toi, se renseignent sur ce que tu as, orga­­nise un rendez-vous et c’est un de leurs parte­­naires qui vient pour voir la marchan­­di­­se… Et le lende­­main, tu te rends compte que tu t’es fait cambrio­­ler. » « Ma femme a reçu un appel de ce genre hier. Elle pensait que c’était moi qui lui faisais une blague. » Un taxi­­der­­miste rési­­dant en Floride s’im­­misça dans le fil de discus­­sion. « J’ai reçu un e-mail aujourd’­­hui, j’ima­­gine que c’est le même mec ! » L’e-mail en ques­­tion prove­­nait d’un certain John Sulli­­van, dont l’or­­tho­­graphe et la ponc­­tua­­tion lais­­saient à dési­­rer. Sulli­­van écri­­vait qu’il voulait égayer l’en­­trée de son hôtel dans le comté de Kerry, en Irlande, avec des trophées d’ani­­maux afri­­cains. « J’ai de grandes diffi­­cul­­tés pour trou­­ver une tête de rhino ou une corne en Irlande. » Il précisa vouloir une vraie corne – « pas une repro­­duc­­tion en fibre de verre ». Sulli­­van avait envoyé des e-mails du même ordre à d’autres utili­­sa­­teurs de taxi­­dermy.net, bien que la plupart d’entre eux eussent effacé ou ignoré ses relances. Mais un homme, un chas­­seur de gros gibier rési­­dant dans le Colo­­rado, lui répon­­dit. Il assura à Sulli­­van pouvoir obte­­nir des imita­­tions de cornes de rhino­­cé­­ros – assez bien repro­­duites pour passer pour des vraies. « Je recherche de vraies cornes, lui répon­­dit Sulli­­van. Si vous avez une piste, tenez-moi au courant. » Le chas­­seur dit à Sulli­­van qu’il avait un ami du nom de Curtis Phil­­lips, et qu’il avait proba­­ble­­ment quelque chose qui inté­­res­­se­­rait Sulli­­van.

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L’après-midi du 13 novembre 2010, une Jeep se gara devant une petite maison aux briques jaunes de Commerce City, dans l’État du Colo­­rado, une banlieue miteuse où pullu­­laient motels et relais routiers, au nord-est de Denver. Deux jeunes hommes sortirent du véhi­­cule et sonnèrent à la porte, puis entrèrent dans la maison sans plus de forma­­lité. Deux hommes plus âgés les atten­­daient à l’in­­té­­rieur. « — Bien, dit Curtis Phil­­lips. Vous avez beau­­coup voyagé, n’est-ce pas ? — Ah, les voyages, soupira l’un des visi­­teurs, qui se faisait appe­­ler Mike. — Ça va ? — On fait aller. » La maison appar­­te­­nait au chas­­seur, bien que lui-même et la maison avaient connu des jours meilleurs. Curtis, assis sur une chaise à bascule près d’un bureau, tous­­sait sans arrêt, trahis­­sant son état de santé qui allait en se dégra­­dant. Le salon ne semblait pas avoir reçu la visite d’un aspi­­ra­­teur depuis de longues années. Deux têtes de cerfs et une petite ména­­ge­­rie de faune et de flore afri­­caines pendaient aux murs. Les visi­­teurs prirent place sur le canapé. Ils étaient beaux-frères et venaient d’Ir­­lande. Mike et Richard – là encore, c’est le seul nom que ce dernier donna – ne se ressem­­blaient pas. Mike était grand et devait appro­­cher de la quaran­­taine ; Richard devait avoir une ving­­taine d’an­­nées, il était plus petit et plus empâté. Quand les quatre hommes s’étaient rencon­­trés pour la première fois, Richard s’était présenté comme étant le cousin de John Sulli­­van. Mike et lui étaient venus rencon­­trer Phil­­lips au sujet de plusieurs cornes de rhino­­cé­­ros qu’un des parents du chas­­seur essayait de vendre. « Vous avez déjà réussi à sortir des cornes de rhino­­cé­­ros des États-Unis sans vous faire prendre ? demanda Phil­­lips. Que je sois sûr de cela. » Le commerce inter­­­na­­tio­­nal de trophées de rhino­­cé­­ros était tout de même stric­­te­­ment inter­­­dit par la loi améri­­caine, sauf si le commerçant possé­­dait un permis spécial, qu’é­­vi­­dem­­ment Phil­­lips n’avait pas. « Si vous nous livrez la marchan­­dise, on trou­­vera un moyen », lui dit Mike. Richard expliqua que Mike et lui étaient antiquaires ; il serait aisé de mettre les cornes dans le tiroir d’un meuble ancien. « — On a des meubles qui partent en Angle­­terre toutes les semaines, dit-il, si tu vois ce que je veux dire. — Enfin, ça nous regarde pas, dit Phil­­lips. Ce n’est pas mon problème. C’est le vôtre. Je ne veux juste pas que ça nous retombe dessus, à mon cousin et à moi. — Ça vous retom­­bera pas dessus, fais-moi confiance », le rassura Mike. Puis, deux mois plus tard, ils procé­­dèrent à l’échange. Mais Phil­­lips était toujours aussi nerveux. « — Je te promets qu’il n’y aura pas de problèmes, Curtis, lui dit Richard. Crois-moi sur parole – tout se passera bien. — Je ne te connais même pas, Richard, dit Phil­­lips. – Je sais, je sais, je sais… répon­­dit Richard. — Et tu ne me connais pas non plus. — Tout ce que je peux te promettre, c’est qu’il y aura pas de problèmes, pour­­sui­­vit Richard. Je peux jeter un œil ? — Oui, mais je… Je suis quand même encore un peu nerveux, tu comprends ? — T’inquiète pas, Curt’, réitéra Richard. — Je peux t’ac­­com­­pa­­gner, proposa Mike. Trouve-moi du whisky et je serai nerveux avec toi. »

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Une corne de rhino­­cé­­ros noir
Service améri­­cain de la protec­­tion de la faune et de la flore
Crédits : Bureau du procu­­reur du District sud de New York

Enfin, Phil­­lips sortit un sac plas­­tique et une boîte FedEx qu’il avait planqués dans la maison. « Bien… Eh voilà… », dit-il, révé­­lant une paire de cornes de rhino­­cé­­ros assor­­ties de deux cornes uniques. Curtis avait dit vrai ; c’étaient des spéci­­mens d’une belle qualité, le plus grand attei­­gnant les 40 centi­­mètres. Mike regarda Phil­­lips tout en essayant de cacher son exci­­ta­­tion. Mike éplu­­cha une large liasse de billets – des euros, « la monnaie inter­­­na­­tio­­nale», expliqua Richard – et les déposa sur une table basse. « — Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize. C’est bon ? — Je suis très nerveux », objecta Phil­­lips une dernière fois, alors que Mike et Richard s’ap­­prê­­taient à quit­­ter les lieux. « — Une fois de plus, ne t’inquiète pas, dit Richard. — Je… je ne sais pas si je le refe­­rai, dit Phil­­lips. J’ai peur de me réveiller avec des menottes demain matin parce que vous vous serez faits attra­­per. — Mais non, dit Mike. Bon sang… — Condui­­sez prudem­­ment, les gars », dit Phil­­lips avant de verrouiller la porte derrière Mike et Richard. Les deux Irlan­­dais venaient de refer­­mer les portières de leur Jeep lorsque deux voitures surgirent et se garèrent, une devant, une derrière eux. Quatre hommes armés sortirent des véhi­­cules et cernèrent celui de Mike et Richard – des offi­­ciers en uniforme qui connais­­saient Curtis Phil­­lips sous son vrai nom, Curtis Graves, un agent infil­­tré qui travaillait au sein de la Divi­­sion des Opéra­­tions Spéciales du Service améri­­cain de la protec­­tion de la faune et de la flore. Ils ordon­­nèrent aux deux Irlan­­dais de sortir de leur véhi­­cule.

Les Voya­­geurs

Michael Hegarty et Richard O’Brien étaient une énigme pour Curtis Graves. Leurs passe­­ports avaient été tampon­­nés en Chine, en Afrique du Sud et au Canada, et tandis qu’il prépa­­rait son opéra­­tion d’in­­ter­­pel­­la­­tion, Graves se rendit compte qu’ils étaient plutôt du genre précis et intel­­li­gent – Hegarty avait même volon­­tai­­re­­ment omis 150 € dans la liasse de billets qu’il lui avait remise quelques minutes avant son arres­­ta­­tion. « Ils savaient ce qu’ils faisaient », me confirma Graves. Mais la troi­­sième fois qu’il vit Hegarty et O’Brien, à l’in­­té­­rieur du tribu­­nal fédé­­ral de Denver, leur compor­­te­­ment avait dras­­tique­­ment changé. « Ils se compor­­taient comme des gamins de quatre ans, litté­­ra­­le­­ment, dit-il. Ils avaient telle­­ment peur. » Sur le chemin de la prison vers le tribu­­nal, un autre agent lui dit qu’ils « avaient peur des mecs aux crânes rasés et aux tatouages impo­­sants – ils étaient sûrs qu’ils allaient se faire assas­­si­­ner. Ils pleu­­raient en deman­­dant : “Pourquoi est-ce qu’on est là ?” » Après que le chas­­seur de gros gibier – en fait un infor­­ma­­teur que le service de Graves avait recruté au cours d’une précé­­dente affaire – orga­­nisa le premier rendez-vous avec eux en septembre, Graves entra les noms d’He­­garty et O’Brien dans sa base de données, et ne trouva rien. Quand les agents de la maison mère, à Arling­­ton, en Virgi­­nie, deman­­dèrent à leurs homo­­logues étran­­gers des infor­­ma­­tions sur les deux Irlan­­dais, ils apprirent qu’In­­ter­­pol et Euro­­pol, deux agences de police inter­­­na­­tio­­nale, avaient déjà entendu parler d’eux. Des offi­­ciels des deux orga­­ni­­sa­­tions révé­­lèrent aux Améri­­cains que les deux hommes faisaient partie d’un réseau distendu de familles en Irlande, dont certains membres faisaient partie des Vaga­­bonds de Rath­­keale. Graves n’avait jamais entendu parler des Vaga­­bonds, mais alors qu’il négo­­ciait avec John Sulli­­van – que Graves imagi­­nait n’être qu’un pseu­­do­­nyme utilisé par Richard O’Brien – il lui semblait avoir décelé ce qui pouvait être le signe d’une orga­­ni­­sa­­tion rela­­ti­­ve­­ment bien en place. Lorsqu’ils avaient échangé au télé­­phone peu après leur premier rendez-vous, Sulli­­van assura à Graves qu’il obtien­­drait un bonus géné­­reux pour avoir offi­­cié en tant qu’ap­­por­­teur d’af­­faire – « Ça paie bien d’être le mec qui fait le lien », lui avait-t-il dit – et apaisa ses craintes quant à la possi­­bi­­lité de se faire arrê­­ter par la police. « Crois-moi, écri­­vit Sulli­­van dans un de ses e-mails, ON N’A JAMAIS PERDU UNE CORNE LORS DU PASSAGE EN DOUANE, et on a telle­­ment de contacts et de gens qu’on arrose aujourd’­­hui qu’on peut faire passer n’im­­porte quoi dans n’im­­porte quel pays d’Eu­­rope. » Au départ, Graves voulait qu’O’B­­rien et Hegarty partent avec les cornes dans l’es­­poir qu’ils compro­­mettent, sans le savoir, le reste de leur réseau. Mais la police du comté de Lime­­rick l’en dissuada. « C’est hors de ques­­tion, lui dit l’un des offi­­ciers. Leur réseau est trop opaque. » Les Vaga­­bonds de Rath­­keale, lui expliqua la police de Lime­­rick, appar­­te­­naient à un groupe un peu parti­­cu­­lier, qui vivait en marge de la société irlan­­daise depuis des siècles. On les appe­­lait souvent « les Gitans irlan­­dais », bien qu’ils n’eussent aucune espèce de lien avec ladite commu­­nauté. En fait, ils n’avaient rien de géné­­tique­­ment ou de reli­­gieu­­se­­ment diffé­­rents des autres Irlan­­dais, et n’étaient même pas consi­­dé­­rés comme une mino­­rité cultu­­relle. Seul leur style de vie déno­­tait. C’étaient des nomades qui passaient beau­­coup de temps sur les routes, et cela leur donna le surnom qu’ils portent depuis long­­temps. On les appelle les Voya­­geurs.

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Des enfants jouent à Cherry Orchard
Un camp de Voya­­geurs aux envi­­rons de Dublin
Crédits : Alen MacWee­­ney

Personne ne peut dire d’où viennent les Voya­­geurs Irlan­­dais. Avant le XIXe siècle, leur histoire ressemble à un gigan­­tesque fourre-tout duquel les histo­­riens et les anthro­­po­­logues ont tissé des théo­­ries, aucune n’étant véri­­ta­­ble­­ment satis­­fai­­sante. On a d’abord pensé que les ancêtres des Voya­­geurs étaient des commerçants itiné­­rants qui arpen­­taient l’Ir­­lande au Moyen-Âge, ou des paysans sans terre jetés sur la route suite aux décon­­ve­­nues sociales et écono­­miques qui rava­­gèrent l’Ir­­lande au cours de son Histoire – un peuple qui, après avoir été rejeté par les séden­­taires, les reje­­taient à son tour. Une autre théo­­rie suggère que les Voya­­geurs sont les derniers descen­­dants d’une culture nomade irlan­­daise qui précède l’ar­­ri­­vée des Vikings et des Normands – et que c’est en fait l’Ir­­lande qui a tourné le dos à la culture des Voya­­geurs, et non l’in­­verse. Il est aussi possible qu’elle vienne de plusieurs endroits à la fois. Une étude datée de 1952 deman­­dait aux Irlan­­dais leur avis sur l’ori­­gine des Voya­­geurs. Les réponses allaient de « ils sont les descen­­dants des princes et rois irlan­­dais » à « ce sont les enfants perdus d’Is­­raël ». Le seul point qui fait peu débat est qu’à l’aube du XIXe siècle, les Voya­­geurs étaient regrou­­pés en familles et vivaient à la péri­­phé­­rie des villes dans des tentes et des maisons de fortunes, faites de bois et de tissu. Ils parlaient leur propre langue, appe­­lée « l’in­­si­­pide » ou « le jambon », un patois qui se parle rapi­­de­­ment, issu du gaélique et de l’an­­glais irlan­­dais. Ils bougeaient sans cesse, mais sur de courtes distances, leur hori­­zon se limi­­tant à un ou deux comtés. Au début du XXe siècle, la plupart des Voya­­geurs vivaient dans des roulottes, et ces véhi­­cules cylin­­driques déco­­rés de tissu vert et tirés par des chevaux pie devien­­draient l’un des emblèmes de ces pion­­niers errant dans l’ima­­gi­­naire collec­­tif. Beau­­coup étaient réta­­meurs, marchands ambu­­lants, vendaient des ânes ou des chevaux ou encore propo­­saient leurs services aux fermes qu’ils croi­­saient sur leur route. Ils étaient ce que les anthro­­po­­logues appellent une société atomique, orga­­ni­­sée autour d’uni­­tés fami­­liales soudées et à l’écart d’autres groupes de Voya­­geurs ou de la société séden­­taire. Leurs expé­­riences firent de ce peuple des entre­­pre­­neurs de talent, et ils avaient la répu­­ta­­tion d’être de fins obser­­va­­teurs de la nature humaine, tout en étant d’une vigi­­lance alerte lors de leurs rencontres avec les commu­­nau­­tés qu’ils croi­­saient. Les séden­­taires étaient méfiants à l’égard des Voya­­geurs. Ils les consi­­dé­­raient comme des bannis ou, dans le meilleurs des cas, comme des popu­­la­­tions chapar­­deuses. En réac­­tion à cela, beau­­coup de Voya­­geurs se glori­­fiaient de jouer des tours aux séden­­taires, soit en menant une négo­­cia­­tion qui fini­­rait clai­­re­­ment à leur avan­­tage, soit en les arnaquant carré­­ment. Cela dit, les deux cultures étaient symbio­­tiques. Les Voya­­geurs répa­­raient les outils fermiers des proprié­­taires et des paysans, vendaient des marchan­­dises auxquelles les villes avaient diffi­­ci­­le­­ment accès, et propo­­saient leurs services en tant que travailleurs saison­­niers. Les Irlan­­dais payaient les Voya­­geurs pour leur travail et tolé­­raient les petits méfaits comme le vol de légumes, la viola­­tion de domi­­cile ou toute forme d’ar­­naque. La moder­­nité détri­­cota cette rela­­tion fragile. Des événe­­ments tels que l’exode rural, l’in­­dus­­tria­­li­­sa­­tion de l’agri­­cul­­ture et le rempla­­ce­­ment du métal par le plas­­tique dimi­­nuèrent dras­­tique­­ment le niveau de vie des Voya­­geurs. Leur rythme de vie, basé sur la subsis­­tance, et qui n’avait guère évolué depuis ses origines jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’écroula en une quin­­zaine d’an­­nées. Les Voya­­geurs s’ins­­tal­­lèrent en péri­­phé­­rie des villes d’Ir­­lande et d’An­­gle­­terre, atti­­rés par les allo­­ca­­tions étatiques et le métal rejeté par les chan­­tiers des villes, et le commerce de ce maté­­riau devint leur première source de reve­­nus. Leur proxi­­mité avec les centres urbains tendit leurs rela­­tions avec les Anglais et les Irlan­­dais séden­­taires. « Le chif­­fon­­nier est une relique du passé et n’a pas sa place dans la ville moderne, où les gens vivent de manière ordon­­née, fixe et forment une société d’en­­traide mutuelle », déclara un conseiller muni­­ci­­pal de Birmin­­gham au Guar­­dian en 1963. « Nous avons l’in­­ten­­tion de rendre la vie de ces vautours humains si into­­lé­­rable, si incon­­for­­table et si dépour­­vue d’op­­por­­tu­­ni­­tés qu’ils ne reste­­ront pas long­­temps ici. » Le gouver­­ne­­ment irlan­­dais voyait les Voya­­geurs comme une mino­­rité défa­­vo­­ri­­sée qui serait bien mieux lotie s’ils s’in­­té­­graient dans la société irlan­­daise, et au début des années 1960, des programmes de relo­­ge­­ment, de scola­­ri­­sa­­tion et d’aide au retour à l’em­­ploi furent mis en place pour aider les Voya­­geurs à entrer dans le giron de l’État-provi­­dence. Beau­­coup de Voya­­geurs se sentirent dému­­nis, « et il y avait des ques­­tion­­ne­­ments tout à fait légi­­times de la part des Irlan­­dais séden­­taires, qui se deman­­daient si leur système allait être capable d’ab­­sor­­ber cette commu­­nauté », m’ex­­pliqua Sharon Gmelch, une anthro­­po­­logue améri­­caine qui publia les premiers travaux exhaus­­tifs sur les Voya­­geurs, au début des années 1970. « Peu de gens consi­­dé­­raient le noma­­disme comme un choix. »

Les Voya­­geurs qui se sont le mieux inté­­grés à la société moderne sont ceux qui n’y ont pas tota­­le­­ment adhéré.

L’ef­­fort d’in­­té­­gra­­tion fonc­­tionna sur un point : au passage à l’an 2000, plus de deux tiers des Voya­­geurs irlan­­dais avaient adopté un style de vie séden­­taire, selon le recen­­se­­ment de 2002. Mais la même étude four­­nit des indi­­ca­­tions stipu­­lant que l’ef­­fort échoua sur d’autres aspects du problème. 22 % des Voya­­geurs en âge de travailler – et près de 70 % de ceux qui se consi­­dé­­raient comme encore aptes au travail – étaient au chômage. Quand Gmelch revint en Irlande récem­­ment pour rendre au visite aux Voya­­geurs qu’elle avait rencon­­trés près de quarante ans aupa­­ra­­vant, elle fut boule­­ver­­sée d’ap­­prendre que la plupart d’entre eux avait un parent qui s’était donné la mort ; le taux de suicide parmi les Voya­­geurs, selon le projet natio­­nal de sensi­­bi­­li­­sa­­tion au suicide au sein de la commu­­nauté des Voya­­geurs, est six fois plus élevé que le taux normal. Les Voya­­geurs qui se sont le mieux inté­­grés à la société moderne sont ceux qui n’y ont pas tota­­le­­ment adhéré ; bon nombre d’entre eux n’avaient pas voulu aban­­don­­ner leur vie nomade. Ces derniers faisaient partie d’une classe émer­­gente de commerçants qui avaient réorienté leur talent d’ache­­teur et de vendeur vers le marché de l’an­­tiquité, de l’im­­port-export et de la construc­­tion de loge­­ments. Ils avaient échangé leurs chevaux contre des camping-cars et roulaient de campe­­ments en parkings pour poids lourds en Irlande et en Angle­­terre, et parfois en Europe conti­­nen­­tale ou aux États-Unis, pour propo­­ser leurs services. Dans de nombreux cas, les Voya­­geurs restaient très tradi­­tion­­nels : ils se mariaient dès l’ado­­les­­cence, étaient très conser­­va­­teurs à propos des rela­­tions sexuelles hors mariage et du rôle de l’homme et de la femme au sein du foyer, et leur société s’or­­ga­­ni­­sait toujours autour de la cellule fami­­liale. Mais certaines commu­­nau­­tés – chaque commu­­nauté possède presque une culture propre – avaient aussi déve­­loppé un goût certain pour le consu­­mé­­risme contem­­po­­rain : voitures de luxe, céré­­mo­­nies de mariages et de première commu­­nion spec­­ta­­cu­­laires, Rolex tape-à-l’œil pour les garçons, auto-bron­­zant et robes bling bling pour les filles. Cet aspect de la vie moderne des Voya­­geurs fasci­­naient tout parti­­cu­­liè­­re­­ment les Anglais et les Irlan­­dais. En 2010, quand Chan­­nel 4, une chaîne de télé­­vi­­sion britan­­nique, commença à diffu­­ser une émis­­sion de télé-réalité inti­­tu­­lée My Big Fat Gypsy Wedding (litté­­ra­­le­­ment « mon bon gros mariage gitan »), qui avait pour sujet prin­­ci­­pal les unions de Roms ou de Voya­­geurs, ce fut le plus gros succès d’au­­dience de la chaîne pour un programme non-scripté.

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Un mariage sur Roche’s Road
Rath­­keale, à l’ap­­proche de Noël
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Au-delà du titre, l’émis­­sion était sujet à contro­­verse, même si elle semblait en jouer ; quand le show débarqua aux États-Unis, New Repu­­blic estima que c’était un programme « voyeur, rempli de clichés, donneur de leçons et vide », des épithètes peu éloi­­gnés du slogan de TLC, la chaîne câblée qui diffu­­sait My Big Fat Gipsy Wedding en Amérique du Nord : « incroyable et scan­­da­­leux ». Mais les audiences reflé­­taient aussi la curio­­sité des télé­s­pec­­ta­­teurs pour ces commu­­nau­­tés. Un Irlan­­dais qui voudrait essayer d’ex­­pliquer à un Améri­­cain le style de vie des Voya­­geurs compa­­re­­rait peut-être ce dernier à celui des Amish. Une compa­­rai­­son par l’ab­­surde, évidem­­ment, dans le seul but de s’en amuser : si on lui décri­­vait un jeune Amish à la barbe parfai­­te­­ment taillée arri­­vant dans la ville de Lancas­­ter, en Penn­­syl­­va­­nie, au volant d’une Bent­­ley Conti­­nen­­tal, peut-être un Améri­­cain pour­­rait-il avoir une petite idée du style de vie des Voya­­geurs. Tous les Voya­­geurs n’étaient pas aussi aisés que ce qu’ils voulaient faire croire, mais un groupe en parti­­cu­­lier affi­­chait une richesse bien réelle. On les avait affu­­blés d’un sobriquet qui convoquait à la fois la médi­­sance et l’en­­vie. On les appe­­lait les Voya­­geurs Gucci, et ils venaient tous d’une petite ville du nom de Rath­­keale.

Un certain O’Brien

Les premiers Vaga­­bonds de Rath­­keale qui firent fortune étaient les vendeurs de chevaux : puis vinrent les vendeurs de tapis, qui sillon­­naient l’An­­gle­­terre avec leur marchan­­dise. Au cours des années 1970, même les Voya­­geurs de l’autre bout du royaume – habi­­tués à consi­­dé­­rer les Voya­­geurs irlan­­dais comme une sous-classe de leur commu­­nauté et qu’ils appe­­laient les « brutes » – avaient entendu parler des maisons des habi­­tants de Rath­­keale. Au début, ces proprié­­tés étaient entas­­sées sur une seule rue, appe­­lée Roche’s Road, qui partait depuis la rue prin­­ci­­pale et courait jusqu’à la fron­­tière orien­­tale de la commune. Au cours des années 1990, les Voya­­geurs avaient racheté plusieurs quar­­tiers, aisé­­ment iden­­ti­­fiables par le flâneur ou le voya­­geur qui passait par le village avant d’at­­teindre sa desti­­na­­tion. On y trou­­vait des maisons mitoyennes réno­­vées, mais aussi des manoirs typique­­ment améri­­cains, ersatz de demeures colo­­niales ou d’ha­­cien­­das mexi­­caines, de véri­­tables palaces au vu des stan­­dards en vogue dans les petits villages irlan­­dais. Ces proprié­­tés étaient pour la plupart en excellent état ; les pein­­tures étaient neuves et les arran­­ge­­ments floraux parfai­­te­­ment entre­­te­­nus, du granit encer­­clait les fenêtres et un champ de gravier remplaçait parfois les jardins. Le tout gardé par des murs de briques et des portails en fer. Les proprié­­taires occu­­paient rare­­ment les lieux et bais­­saient des rideaux de fer devant leurs fenêtres pour signi­­fier leur absence. Pour les cinq mille Voya­­geurs qui se défi­­nis­­saient comme appar­­te­­nant aux clans de Rath­­keale, la ville était un havre de recueille­­ment spiri­­tuel. Ils y enter­­raient leurs morts, y bapti­­saient leurs enfants et y célé­­braient les fêtes impor­­tantes. Quand les enquê­­teurs améri­­cains commen­­cèrent à faire parler les Vaga­­bonds de Rath­­keale arrê­­tés dans le Colo­­rado, ils réali­­sèrent que pour mieux comprendre la commu­­nauté à laquelle ils avaient désor­­mais à faire, ils allaient devoir se plon­­ger dans un livre inti­­tulé The Outsi­­ders, publiés par un impri­­meur de Dublin quelques années plus tôt. L’au­­teur était un jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion du nom d’Ea­­mon Dillon.

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Eamon Dillon
Jour­­na­­liste irlan­­dais enquê­­tant sur l’af­­faire
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J’ai récem­­ment rencon­­tré Dillon dans un pub de Dublin, non loin des bureaux du jour­­nal Sunday World, où il a travaillé pendant treize ans en tant que jour­­na­­liste. Dillon a 46 ans et arbore un bouc poivre et sel ; quand je l’ai rencon­­tré, il portait un costume à carreaux et avait une atti­­tude de jour­­na­­liste spécia­­lisé dans les faits divers qui serait revenu de tout, une sorte de vété­­ran, et fier de l’être. Dillon avait fait la rencontre des Vaga­­bonds de Rath­­keale par acci­dent. Il était encore une jeune recrue au World, et son patron lui avait demandé d’écrire un papier sur les dix Voya­­geurs les plus riches d’Ir­­lande. Dillon connais­­sait la ville ; il y avait couvert une affaire d’ho­­mi­­cide, événe­­ment assez rare pour la petite ville. Un jeune Voya­­geur du nom de Paddy « Crank » Sheri­­dan avait poignardé son beau-frère, David « Tunny » Sheri­­dan, avec un tour­­ne­­vis après une dispute alcoo­­li­­sée. Sur place pour évoquer l’af­­faire, Dillon, qui avait un contact à Rath­­keale, réac­­tiva sa source pour lui deman­­der si quelqu’un dans son entou­­rage pouvait être consi­­déré comme un des dix Voya­­geurs les plus riches d’Ir­­lande. « Il m’a répondu : “Oh oui, on a des gars dans ce genre ici”, me confia Dillon. Et il a commencé à me racon­­ter des histoires. » Aucun des Vaga­­bonds ne daigna parler à Dillon ; ils ne s’adres­­saient que très rare­­ment à des jour­­na­­listes. Mais alors que Dillon commençait à dres­­ser le portrait de la commu­­nauté, il se rendit compte qu’une ving­­taine de Voya­­geurs compo­­saient une sorte d’élite – formée de patriarches et de leurs fils – qui pesaient entre 275 et 690 millions de dollars. Ils avaient des affaires dans des dizaines de pays. Leur éthique de travail fasci­­nait Dillon. « Ces types pouvaient être assis au bar, avoir une simple conver­­sa­­tion comme celle que nous avons main­­te­­nant, me dit-il, mais quand quelqu’un entrait en disant : “Il se passe quelque chose à Munich. Il faut qu’on parte sur le champ”, ou bien à Prague, ou à Craco­­vie, les mecs partaient. Et si ton fils de 10 ans est avec toi à ce moment-là, il part aussi. » Dans son livre, Dillon décrit le proto­­type du busi­­ness­­man qui vivait dans la commu­­nauté des Voya­­geurs de Rath­­keale. Celui-ci porte un nom : Richard « Kerry » O’Brien. « Le busi­­ness­­man ultime au sein de la commu­­nauté. » À Rath­­keale, Dillon a même décou­­vert qu’on appe­­lait O’Brien « le roi des Voya­­geurs » – un titre hono­­ri­­fique parfois donné au plus influent des membres de la commu­­nauté (bien que beau­­coup estiment que ce genre de sobriquets est un moyen comme un autre de gonfler l’aura mystique dont les Voya­­geurs jouissent auprès des séden­­taires). Autre­­fois antiquaire pros­­père, O’Brien s’était diver­­si­­fié dans la manu­­fac­­ture d’alu­­mi­­nium au milieu des années 1990, allant jusqu’à ache­­ter une usine de gout­­tières dans le comté de Cork. Alors que l’im­­mo­­bi­­lier connais­­sait une crois­­sance expo­­nen­­tielle, il vendit son usine et commença à impor­­ter des meubles asia­­tiques en Irlande. Il se reven­­diqua même comme le plus gros impor­­ta­­teur de chemi­­nées en fer de tout le pays. La police irlan­­daise soupçon­­nait les Voya­­geurs de Rath­­keale d’avoir des sources de reve­­nus plus obscures que celles décrites par O’Brien. Une propor­­tion consé­quente de ces dernières – selon Dillon, on tour­­nait autour des 140 millions de dollars annuels – prove­­nait d’une arnaque telle­­ment énorme qu’elle était, au début, diffi­­ci­­le­­ment crédible. Le coup, que les Voya­­geurs pratiquaient déjà depuis des années, était connu sous le nom de « goudron­­nage ». Les arnaqueurs voya­­geaient dans toute l’Eu­­rope en petites équipes – deux Voya­­geurs char­­gés de la super­­­vi­­sion et un groupe de gadjos payés au lance-pierre. En géné­­ral, un jeune homme propre sur lui toquait aux portes des rive­­rains et se présen­­tait comme le chef d’un chan­­tier qui devait réno­­ver une portion de la voirie, non loin du domi­­cile de ses proies. Comme les ouvriers dispo­­saient d’un peu de goudron en plus, il propo­­sait aux habi­­tants de refaire leur allée pour quelques milliers d’eu­­ros. Si le proprié­­taire accep­­tait, la fine équipe s’exé­­cu­­tait, récol­­tait son dû et partait. L’ar­­naque était décou­­verte au premier jour de pluie : l’as­­phalte promise n’était en fait qu’un mélange de gravier et d’huile de moteur, qui se décom­­po­­sait et coulait à son premier contact avec de l’eau. Au moment de la révé­­la­­tion, les Voya­­geurs étaient déjà loin. L’ef­­fi­­ca­­cité de la ruse repose dans sa modes­­tie. Il arri­­vait à ces ouvriers d’un nouveau genre de se faire arrê­­ter (à l’été 2009, une équipe venue de Rath­­keale fut appré­­hen­­dée en Italie après avoir essayé d’en­­tu­­ber les nonnes d’un couvent près de Milan ; les bonnes sœurs avaient flairé l’ar­­naque et prévenu la police, qui dépê­­cha un offi­­cier, déguisé en prêtre, pour prendre les Voya­­geurs en flagrant délit.) Mais c’était tout à fait le genre d’en­­tour­­loupe à laquelle les forces de l’ordre ne prêtaient que peu d’at­­ten­­tion, surtout lorsqu’il était souvent diffi­­cile de prou­­ver que les plai­­gnants avaient été victimes d’une arnaque à propre­­ment parler. « C’est un truc de petits malins », m’avoua un agent du Bureau des Ressources Crimi­­nelles (BRC) d’Ir­­lande, l’agence en charge de faire respec­­ter la loi dans le pays, « d’un coup, à la première pluie, on se rend compte que les ouvriers étaient incom­­pé­­tents. Au pire c’est du civil ; pas du pénal. »

Quand les auto­­ri­­tés tentèrent de mettre la main sur le gang, leur iden­­ti­­fi­­ca­­tion se révéla problé­­ma­­tique.

D’autres Voya­­geurs de Rath­­keale furent suspec­­tés de faire le commerce de contre­­façons impor­­tées de Chine. « Ils mettent la main sur des conte­­neurs remplis d’iP­­hones, d’iPads, de vête­­ments en cuir de mauvaise qualité ou de meubles non-conformes avec les stan­­dards de sécu­­rité euro­­péens », me dit l’agent du BRC – un des deux offi­­ciels que j’ai pu rencon­­trer à Dublin, et qui accepta de me parler à la seule condi­­tion de pouvoir conser­­ver son anony­­mat. Plus célèbres étaient les géné­­ra­­teurs qui fonc­­tion­­naient au diesel, reçus en marque blanche, qui souf­­fraient souvent de dysfonc­­tion­­ne­­ments, parfois aux risques et périls de clients quelque peu naïfs. En juin 2009, une poignée de Voya­­geurs se trou­­vait en Austra­­lie, où ils vendirent pour plus de 400 000 dollars de ce type de maté­­riel, avant d’être arrê­­tés à Sydney et de voir leur cargai­­son saisie. Les vendeurs rentrèrent en Irlande, sans être inquié­­tés. Quand les auto­­ri­­tés tentèrent de mettre la main sur le gang, leur iden­­ti­­fi­­ca­­tion se révéla problé­­ma­­tique. Comme d’autres Voya­­geurs, ceux de Rath­­keale partagent souvent le même nom de famille, voire le même prénom. Les enquê­­teurs avaient rapporté leur inter­­­ro­­ga­­toire d’un certain Danny O’Brien, habi­­tant à Rath­­keale, pour réali­­ser ensuite qu’il y avait une douzaine de Danny O’Brien dans le village, tous nés dans un créneau de 24 mois. Pour les distin­­guer, il fallait connaître les surnoms donnés à chacune des familles – et faire la diffé­­rence entre, mettons, les « Bishop » O’Brien et les « Turkey » O’Brien. De plus, les Voya­­geurs se présen­­taient rare­­ment à leurs procès, même pour des infrac­­tions mineures. Une seule fois, l’un d’entre eux fut inter­­­rogé pour un crime plus sérieux. En mai 2004, quatre Voya­­geurs de Rath­­keale, tous jeunes, furent inter­­­pel­­lés sur une aire d’au­­to­­route des Flandres Occi­­den­­tale, en Belgique, non loin de la fron­­tière française, alors qu’ils tentaient de faire passer des cartouches de ciga­­rettes. En consé­quence de la non-harmo­­ni­­sa­­tion des taxes sur les produits taba­­giques en Europe, ces derniers coûtaient un cinquième de leur prix anglais en Belgique ; les hommes de Rath­­keale, selon la police fédé­­rale belge, grais­­sèrent la patte de certains camion­­neurs pour les inci­­ter à trans­­por­­ter pour 2,8 millions de dollars de tabac à rouler à travers la France et le Tunnel sous la Manche. Les Belges arrê­­tèrent et jugèrent les trafiquants. « Pour les condam­­ner », me raconta Dillon, qui couvrit les procès qui eurent lieu à Bruges, « la police dut prou­­ver que les Voya­­geurs fonc­­tion­­naient de manière extrê­­me­­ment orga­­ni­­sée, avec une hiérar­­chie, que c’était une sorte de joint-venture du crime et qu’ils menaient ce petit trafic depuis plus d’un an. Ils y parvinrent. » L’un des accu­­sés, âgé de 19 ans, s’ap­­pe­­lait Richard O’Brien – le même que Curtis Graves arrê­­te­­rait six ans plus tard à Commerce City. Comme il le fit dans le Colo­­rado, devant le juge belge, O’Brien joua la carte de la naïveté, du petit gars tombé dans la crimi­­na­­lité par acci­dent, jurant ses grands dieux qu’il n’était qu’un simple routard tombé par hasard entre les mains des Voya­­geurs dans un hôtel, et il pria le magis­­trat de le lais­­ser retour­­ner en Irlande où il devait finir ses études. Le juge ne se laissa pas atten­­drir et donna à chacun des accu­­sés une peine de neuf mois de prison. Avant la fin du procès, O’Brien dit à ses avocats : « Je ne sais pas ce que j’ai fait pour méri­­ter cela. »

Le cres­­cendo

Plus il en appre­­nait au sujet des Vaga­­bonds de Rath­­keale, plus Curtis Grave était convaincu que l’opé­­ra­­tion de commerce illé­­gal de cornes de rhino­­cé­­ros qu’il était parvenu à infil­­trer n’était que la partie émer­­gée d’un iceberg colos­­sal, et il était décidé à le prou­­ver. Mais lorsqu’il rassem­­blait les éléments qu’il avait à sa dispo­­si­­tion, m’avoua-t-il, il se retrou­­vait encom­­bré d’ « articles de jour­­naux », plutôt que de preuves tangibles. Hegarty et O’Brien plai­­dèrent coupable pour mini­­mi­­ser les accu­­sa­­tions de contre­­bande, et furent condam­­nés à six mois de prison et à six mois d’as­­si­­gna­­tion à rési­­dence. Peu après leur arres­­ta­­tion, au cours d’une audi­­tion, Linda McMa­­han, l’as­­sis­­tante du procu­­reur géné­­ral en charge du dossier, tenta de convaincre le juge de prendre en consi­­dé­­ra­­tion le carac­­tère orga­­nisé du petit trafic qu’ils avaient mis à jour. « L’un d’entre eux a déjà été condamné pour des faits simi­­laires : conspi­­ra­­tion en vue de contre­­bande, dit-elle au juge. Ils font partie d’un groupe itiné­­rant de… » « Stop », lui répon­­dit le juge, lui coupant la parole. « Ils ne font partie de rien. » Au final, tout ce que l’ac­­cu­­sa­­tion avait entre les mains était qu’ils avaient arrêté deux hommes qui tentaient d’ache­­ter des cornes de rhino­­cé­­ros. « Les Vaga­­bonds de Rath­­keale », souf­­fla Craves, appuyant le carac­­tère étrange de ce surnom. « On dirait le nom d’un groupe qui joue­­rait dans un pub. » Au moment où l’af­­faire fut clas­­sée, les agents du service de protec­­tion de la faune et de la flore décou­­vrirent qu’un troi­­sième Vaga­­bond recher­­chait des cornes de rhino­­cé­­ros sur le terri­­toire améri­­cain. En septembre, Richard Slat­­tery, un cousin de Richard O’Brien âgé de 24 ans, s’était rendu à Hous­­ton, au Texas, avait loué un 4×4, conduit jusqu’à Austin, où lui et deux de ses parte­­naires avaient tenté d’ac­qué­­rir une tête de rhino­­cé­­ros mise aux enchères ce jour-là. Le commis­­saire-priseur refusa l’offre de Slat­­tery ; la loi texane impo­­sait que ce genre de trophée fût vendu à un résident de l’État. Le jour suivant, Slat­­tery ramassa un S.D.F. local, le condui­­sit jusqu’à la salle des ventes et lui remit 18 000 dollars en coupures de 100 pour ache­­ter la tête à sa place. Deux mois plus tard, Slat­­tery péné­­tra dans la Rose House, un salon de thé anglais dans un centre commer­­cial de Flushing, dans le Queens. Un ache­­teur chinois l’y atten­­dait. Ce jour-là, non seule­­ment Slat­­tery vendit les cornes qu’il avait reti­­rées de la tête de rhino­­cé­­ros acquise au Texas, mais aussi une autre paire de cornes qu’il avait acquises plus tôt. L’ache­­teur lui tendit trois chèques bancaires d’une valeur totale de 50 000 dollars. Lorsque les agents de la protec­­tion de la faune et la flore eurent vent de la tran­­sac­­tion, quelques jours avant Noël, Slat­­tery était déjà de retour en Irlande.

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Quatre jours après l’ar­­res­­ta­­tion d’O’B­­rien et Hegarty dans le Colo­­rado, une ving­­taine de poli­­ciers euro­­péens se donnèrent rendez-vous au siège d’Eu­­ro­­pol, à La Haye. John Reid, un agent irlan­­dais qui servait de liai­­son avec la Garda Siochana, ou Gardai, la police natio­­nale irlan­­daise, avait convoqué tout le monde. Son job était de trai­­ter les demandes des polices de toute l’Eu­­rope en rapport avec des méfaits commis par ses compa­­triotes sur d’autres terri­­toires que le leur. À la fin de l’été 2010, il était proba­­ble­­ment plus simple pour Reid de lister les pays d’Eu­­rope de l’Ouest qui n’avaient pas fait l’objet d’une demande parti­­cu­­lière au sujet d’une bande d’étranges Irlan­­dais du comté de Lime­­rick qui vendaient des géné­­ra­­teurs en mauvais état et arnaquaient les citoyens avec du goudron de paco­­tille, que l’in­­verse. Les demandes de ses collègues étaient si simi­­laires, me dit Reid, qu’en septembre, il décida « que la meilleure chose à faire était de préve­­nir les diverses agences de police qu’ils avaient à faire à la même bande ». À La Haye, les enquê­­teurs témoi­­gnèrent un par un. « La ques­­tion qui reve­­nait, dit Reid, c’était : “Qu’est-ce qui se passe et est-ce que ça va aller en s’em­­pi­­rant ?” »

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Jere­­miah et Michael O’Brien
À la sortie du tribu­­nal Ennis Circuit Court
Crédits : Liam Burke/Press 22

Les choses allèrent en s’em­­pi­­rant. Les premiers rapports qui trai­­taient des habi­­tants de Rath­­keale et les liaient à la contre­­bande de cornes de rhino­­cé­­ros furent rédi­­gés en janvier, quand deux Voya­­geurs dénom­­més Jere­­miah et Michael O’Brien – des frères d’une ving­­taine d’an­­nées venant de la famille « Bishop » O’Brien – furent arrê­­tés par des doua­­niers à l’aé­­ro­­port de Shan­­non, en Irlande, en route vers le Portu­­gal avec huit cornes dans leurs valises. Le BRC avait été prévenu de leur présence sur le vol, mais personne ne sut quoi faire de ces deux gaillards. « D’abord, m’ex­­pliqua un agent, on se disait : “Qu’est-ce qu’on a à voir là-dedans ? Et, bon sang, qu’est-ce que ces Voya­­geurs foutent avec des cornes de rhino­­cé­­ros ?” » Mais quand les infor­­ma­­tions commen­­cèrent à leur parve­­nir – les solli­­ci­­ta­­tions insis­­tantes auprès des chas­­seurs de gros gibier et des taxi­­der­­mistes, les appa­­ri­­tions répé­­tées des Vaga­­bonds dans les salles des ventes en Angle­­terre – Reid remarqua que les événe­­ments se répé­­taient. Avant de prendre son poste à La Haye, il avait passé vingt ans dans la police en Irlande, et il connais­­sait les Vaga­­bonds de Rath­­keale. « Ils étaient, comment dire… je ne vais pas dire célèbres, me dit-il. Mais ils avait une petite répu­­ta­­tion parmi les commu­­nau­­tés de Voya­­geurs – une répu­­ta­­tion de busi­­ness­­men, si je puis dire… » La nouvelle de l’ar­­res­­ta­­tion d’O’B­­rien et Hegarty dans le Colo­­rado attira immé­­dia­­te­­ment son atten­­tion, car il recon­­nut les noms des jeunes hommes : ils étaient respec­­ti­­ve­­ment le fils et le gendre de Richard « Kerry » O’Brien – le Roi des Voya­­geurs de Rath­­keale. Bien que le vieil O’Brien ne fût jamais accusé de crime – ni même suspecté d’en avoir commis un, selon un enquê­­teur Irlan­­dais à qui j’ai pu parler –, Reid savait que le patriarche avait des affaires en cours en Chine. Reid essayait toujours de démê­­ler le vrai du faux dans cette affaire quand les gardiens du zoo de All-Weather, de Müns­­ter, en Alle­­magne, après avoir fait leur ronde mati­­nale, le jour du Nouvel An, décou­­vrirent une fenêtre brisée dans un petit bâti­­ment. À l’in­­té­­rieur, la portière en verre d’un cabi­­net qui abri­­tait une petite expo­­si­­tion de produits issus du bracon­­nage, montrés pour sensi­­bi­­li­­ser le public à ces ques­­tions, avait été dévis­­sée. Il y manquait le pelage d’un singe, celui d’un léopard, une demi-douzaine de pièces d’ivoire et trois cornes de rhino­­cé­­ros. Le 21 février 2011 à 20 h 15, moins de deux mois après le braquage du Zoo de Müns­­ter, une voiture-bélier détrui­­sit la vitrine blin­­dée d’une salle de vente à 800 mètres du village de Stans­­ted Mount­­fit­­chet, au nord de Londres. Quand la police arriva, dix minutes après les faits, le véhi­­cule avait déjà filé. Tout comme la tête de rhino­­cé­­ros qui trônait sur un muret dans la vitrine. Le vol du Zoo de Müns­­ter aurait pu passer pour un inci­dent isolé, mais Guy Schoo­­ling, le gérant de Swor­­ders Auctio­­neers, la salle des ventes de Stans­­ted Mount­­fit­­chet, était convaincu du contraire. Comme d’autres antiquaires, il gardait un œil sur le prix des cornes de rhino­­cé­­ros. « Je me suis fait un petit paquet en vendant ces cornes, me dit-il. Je n’ai pas parti­­cu­­liè­­re­­ment appré­­cié le faire, mais je répon­­dais à la demande chinoise » – et mieux valait, selon lui, que ces clients se four­­nissent en ache­­tant les restes d’un animal mort il y a des décen­­nies plutôt qu’en alimen­­tant le bracon­­nage d’une espèce en voie de dispa­­ri­­tion. Peu avant le vol, la commu­­nauté euro­­péenne avait encore décidé de resser­­rer la légis­­la­­tion concer­­nant l’ex­­por­­ta­­tion de cornes de collec­­tion. Swor­­ders comp­­tait en vendre huit, en plus de la tête, dans sa salle des ventes, le 22 février, lors d’une sorte de grande brade­­rie avant la mise en œuvre de la nouvelle légis­­la­­tion.

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Rhino­­cé­­ros du zoo de All-Weather
Müns­­ter, Alle­­magne
Crédits : Dirk Vorders­­traße

Après une tenta­­tive de braquage deux semaines avant la vente, la salle de vente avait déplacé ses cornes dans une chambre forte, mais laissa la tête à son empla­­ce­­ment initial. « Elle était fixée au mur ; on pensait que ça n’al­­lait pas poser de problème », me dit Schoo­­lings. Mais les voleurs, après avoir défoncé la porte d’en­­trée du bâti­­ment, descel­­lèrent la tête et filèrent par la porte arrière de la salle, qui donnait sur une vaste plaine. La tête, déles­­tée de ses cornes, fut retrou­­vée quelques jours plus tard dans un fossé près de la route, à 45 kilo­­mètres de là. La police visionna les bandes des camé­­ras de surveillance, mais les voleurs portaient des chapeaux avec les rebords bais­­sés, ce qui dissi­­mu­­lait leur visage. Le 5 mars, le Muséum d’his­­toire natu­­relle de Rouen, en France, signi­­fia aux auto­­ri­­tés qu’une corne de rhino­­cé­­ros manquait dans sa collec­­tion perma­­nente. Un mois plus tard, les cambrio­­leurs avaient encore frappé, cette fois-ci à l’Uni­­ver­­sité de Coim­­bra ; le numéro de portable irlan­­dais que la police retrouva dans les méandres du relais télé­­pho­­nique qu’ils avaient scru­­pu­­leu­­se­­ment scanné appar­­te­­nait à la femme d’un Vaga­­bond très en vue. Vers 2 h, le matin du 27 mai, des voleurs péné­­trèrent dans le Musée péda­­go­­gique d’Has­­le­­mere, dans le sud-est de l’An­­gle­­terre, et s’en­­fuirent avec la tête d’un rhino­­cé­­ros tué en Afrique de l’Est au début du XXe siècle par un lieu­­te­­nant de l’ar­­mée britan­­nique. Le person­­nel du musée était désor­­mais plus vigi­­lant, conscient que sa collec­­tion atti­­rait des envieux mal inten­­tion­­nés. « C’était évidem­­ment des crimi­­nels, me confia le conser­­va­­teur du musée Paoloa Viscardi, qui n’au­­raient pas forcé­­ment su ce qui valait le coup d’être volé ici si on ne le leur avait pas dit en amont. » Les conser­­va­­teurs commen­­cèrent à échan­­ger des histoires sur des événe­­ments qui se répé­­taient un peu partout en Europe. « Les gens appe­­laient et deman­­daient carré­­ment : “Vous avez des cornes de rhino­­cé­­ros ?” raconta Viscardi. Ou alors ils trai­­naient dehors et posait des ques­­tions aux visi­­teurs… » Les vols deve­­naient de plus en plus spec­­ta­­cu­­laires. Le matin du 11 juin, deux Voya­­geurs de Rath­­keale – Michael Kealy et Daniel « Turkey » O’Brien, empri­­son­­nés en Belgique en compa­­gnie de Richard O’Brien Jr pour contre­­bande de tabac – braquèrent un antiquaire dans le parking d’un McDo­­nald’s à Nottin­­gham­­shire, en Angle­­terre, et lui volèrent une corne de rhino­­cé­­ros que l’homme devait initia­­le­­ment leur vendre. Lorsqu’ils démar­­rèrent leur voiture, l’an­­tiquaire parvint à se préci­­pi­­ter dans l’ha­­bi­­tacle à travers une vitre à moitié fermée. Kealy et O’Brien passèrent la première et foncèrent, grillant des feux rouges, les jambes de l’homme dépas­­sant de leur carros­­se­­rie, avant de s’en débar­­ras­­ser. Il se blessa griè­­ve­­ment dans sa chute. Kealy fut arrêté une semaine plus tard, sur le point d’em­­barquer sur un ferry pour la France. O’Brien fut stoppé à Cambrid­­ge­­shire en décembre, mais parvint à s’échap­­per et à fuir le pays. Cinq jours après les événe­­ments de Nottin­­gham­­shire, les gardiens d’un musée de la ville de Liège, en Belgique, faisaient leur ronde au dernier étage du bâti­­ment, étage qui abri­­tait l’aile du musée dédiée à la zoolo­­gie, quand ils virent un homme en train d’es­­sayer de reti­­rer une tête de rhino­­cé­­ros de son socle. Le voleur les asper­­gea de gaz lacry­­mo­­gène et quitta le musée avec son trophée sous le bras, arra­­cha la corne et jeta le reste de la tête dans un bassin avant de rejoindre une voiture imma­­tri­­cu­­lée en Hollande, qui l’at­­ten­­dait sage­­ment à l’ex­­té­­rieur. Quand le voleur – un Polo­­nais de 34 ans rési­­dant aux Pays-Bas – fut appré­­hendé à un barrage de police, il dit aux enquê­­teurs qu’on lui avait demandé de lais­­ser la corne au pied d’une statue dans la ville de Helmond, en Hollande, où il rece­­vrait la somme de 3 000 euros.

Même Reid fut surpris par l’en­­ver­­gure géogra­­phique des acti­­vi­­tés crimi­­nelles des Vaga­­bonds.

L’As­­so­­cia­­tion des Collec­­tions de Sciences Natu­­relles, basée à Londres, conseillait désor­­mais à ses membres de « reti­­rer les cornes de rhino­­cé­­ros de leurs collec­­tions perma­­nentes et de les mettre dans un endroit sûr ». En Italie, trois cornes furent déro­­bées du Hall des Sque­­lettes au Muséum d’his­­toire natu­­relle de l’Uni­­ver­­sité de Florence, le plus ancien musée ouvert au public en Europe. En Alle­­magne, les voleurs s’em­­pa­­rèrent d’une corne du Musée d’his­­toire natu­­relle de Bamber, en scièrent une autre d’un trophée exposé au Musée de la chasse de Gifhorn, et démon­­tèrent la mâchoire supé­­rieur d’un rhino­­cé­­ros exposé au Musée zoolo­­gique de Hambourg. Au début du mois de juillet, les voleurs de cornes s’at­­taquèrent au Musée d’his­­toire natu­­relle de Bruxelles, en bas de la rue où se trouve égale­­ment le Parle­­ment euro­­péen. Puis Blois, en France, vint s’ajou­­ter à la liste ; ils allé­­gèrent le musée d’un rhino­­cé­­ros de près de 100 kilos et filèrent à bord d’un van. Deux semaines et demi plus tard, tôt un jeudi matin de la fin du mois de juillet, la police du comté de Suffolk, en Angle­­terre, apprit qu’un indi­­vidu avait décon­­necté l’alarme de la porte arrière du musée d’Ips­­wich – qui abri­­tait un rhino­­cé­­ros empaillé surnommé Rosie par des habi­­tants fiers de cette mascotte un peu parti­­cu­­lière. Une fois sur place, cinq minutes plus tard, les hommes ne trou­­vèrent à la place de Rosie qu’un tas de plâtre et de mastic.

Opéra­­tion Feuille de Chêne

Euro­­pol décida qu’il était temps de rendre cette histoire publique. Le 7 juillet 2011, l’agence publia un bulle­­tin iden­­ti­­fiant les respon­­sables de cette vague de vols comme un « groupe crimi­­nel orga­­nisé et mobile, impliquant des Irlan­­dais et des personnes origi­­naires d’Ir­­lande ». En fait, John Reid esti­­mait en savoir davan­­tage que cette simple décla­­ra­­tion. Depuis le mois de novembre 2010, Reid et d’autres offi­­ciers de liai­­sons d’autres pays, tous basés à La Haye, n’avaient pas arrêté de se voir et parta­­geaient toutes les infor­­ma­­tions à leur dispo­­si­­tion au sujet des Vaga­­bonds de Rath­­keale – une colla­­bo­­ra­­tion plus connue sous le nom d’Opé­­ra­­tion Feuille de Chêne. Même Reid, qui pensait connaître le réseau de Rath­­keale aussi bien que beau­­coup de ses collègues, fut surpris par l’en­­ver­­gure géogra­­phique des acti­­vi­­tés crimi­­nelles des Vaga­­bonds, qui avaient sillonné le monde à la recherche de cornes de rhino­­cé­­ros, d’al­­lées à goudron­­ner et de clients naïfs à qui four­­guer leurs géné­­ra­­teurs défec­­tueux. « On s’est rendu compte qu’ils étaient passés par l’Amé­­rique du Sud, l’Afrique du Sud, la Chine et proba­­ble­­ment la Russie, me dit-il. Et toute l’Eu­­rope, en long, en large et en travers – même à Chypre. Il y avait des choses que j’igno­­rais dans le dossier, et je pense que la Gardai les igno­­rait égale­­ment. » Pour Reid, qui avait un diplôme de second cycle en commerce inter­­­na­­tio­­nal, les Vaga­­bonds de Rath­­keale posaient une étude de cas tout à fait remarquable pour un étudiant qui s’in­­té­­res­­se­­rait à l’en­­tre­­pre­­neu­­riat, tant de son point de vue légal que commer­­cial – et surtout, Reid pensait qu’il avait enfin compris comment le réseau fonc­­tion­­nait. « À un moment donné, me dit-il, il nous semblait que tous les Vaga­­bonds de Rath­­keale cher­­chaient des cornes de rhino­­cé­­ros. » Alors que les infos s’amon­­ce­­laient sur les bureaux d’Eu­­ro­­pol, Reid avait loca­­lisé un motif précis dans cette toile immense. Les vols, pensait-il, étaient l’œuvre d’une petite douzaine de familles, toutes issues des Voya­­geurs de Rath­­keale.

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Quar­­tiers géné­­raux d’Eu­­ro­­pol
La Haye, Pays-Bas
Crédits : Euro­­pol

À Rath­­keale, les clans, comme dans d’autres groupes de Voya­­geurs tradi­­tion­­nels, étaient orga­­ni­­sés autour de la figure du patriarche, mais c’était loin d’être un système strict et figé. La figure tuté­­laire de ces groupes était en géné­­ral un homme d’âge moyen qui avait atteint ce rang en faisant preuve de vertus et d’ap­­ti­­tudes certaines dans le monde des affaires. Sous ces figures, l’au­­to­­rité se divi­­sait parmi de nombreux fils, gendres et neveux. Ceux que Reid visait – ceux qui étaient « très actifs, qui présen­­taient pour nous le plus d’in­­té­­rêt » – étaient au nombre de trente, envi­­ron. Mais selon l’es­­ti­­ma­­tion de l’Ir­­lan­­dais, à n’im­­porte quel moment, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion fami­­liale pouvait comprendre dix, peut-être vingt fois plus de membres suscep­­tibles de jouer un rôle dans une opéra­­tion crimi­­nelle. « Et cela devint un réseau vivant, m’ex­­pliqua-t-il. N’im­­porte quand, n’im­­porte qui, relié de près ou de loin à ce réseau tenta­­cu­­laire, pouvait être impliqué dans un vol. Il pouvait s’agir de faire la recon­­nais­­sance d’un nouveau musée, ou envoyer de l’argent aux voleurs. » Tôt dans la chro­­no­­lo­­gie de l’Opé­­ra­­tion Feuille de Chêne, Reid fut étonné par l’om­­ni­s­cience des voleurs de cornes. Ils ne s’at­­taquaient pas seule­­ment à des musées ou des salles des ventes connus, ils visaient aussi de petites proprié­­tés dans les coins recu­­lés de France, de Belgique et d’Al­­le­­magne. « Ces vols, dans ces petites villes perdues au milieu de la France, comment pouvaient-ils savoir qu’il y avait du rhino là-bas ? » Ce ne fut qu’a­­près avoir inter­­­rogé un enquê­­teur français qui avait passé des mois à pister les arnaqueurs au bitume qu’il comprit enfin. Les années passées à discu­­ter avec les proprié­­taires de grands terrains dispo­­sés à faire refaire leur allée goudron­­née permirent aux Vaga­­bonds de dessi­­ner une carte de la richesse en Europe – compre­­nant les châteaux qui abri­­taient une salle de chasse et les manoirs qui appar­­te­­naient à des familles au passé colo­­nial. L’ex­­pé­­rience acquise par cette minu­­tieuse opéra­­tion expliqua un autre aspect des vols de cornes. Le person­­nel des musées indiquait souvent avoir des visi­­teurs au fort accent irlan­­dais, qui deman­­daient des infor­­ma­­tions supplé­­men­­taires au sujet des cornes de rhino­­cé­­ros quelques semaines avant les cambrio­­lages. Mais au-delà de Michael Kealy et Daniel « Turkey » O’Brien, les seuls voleurs à avoir été appré­­hen­­dés par les auto­­ri­­tés ne faisaient pas partie des Vaga­­bonds de Rath­­keale ; c’étaient en géné­­ral des immi­­grés d’Eu­­rope de l’Est, des Voya­­geurs de clans plus pauvres, ou bien des margi­­naux, des sans-abris ou d’ex-taulards avec peu d’es­­poir devant eux. Et ceux-ci corres­­pon­­daient presque parfai­­te­­ment aux portraits que les enquê­­teurs français avaient dres­­sés des ouvriers qui posaient du mauvais goudron chez des parti­­cu­­liers. « On savait que [les Vaga­­bonds de Rath­­keale] étaient impliqués dans le vol des cornes de rhino­­cé­­ros, mais qui étaient donc ces étran­­gers qu’on arrê­­tait parfois et qui n’ont rien à voir avec les Vaga­­bonds, me demanda Reid. Eh bien, c’était eux qui posaient le goudron. » Ceux que la police arrê­­tait ne donnaient que rare­­ment le nom de leurs employeurs. Le 26 août 2011, un aris­­to­­crate autri­­chien indiqua que deux cornes de rhino­­cé­­ros appar­­te­­nant à sa famille depuis des géné­­ra­­tions avaient été volées de sa propriété dans la vallée viti­­cole du Danube. La police locale arrêta les voleurs en janvier ; les trois hommes étaient de natio­­na­­lité polo­­naise. Mais cette fois-ci, l’un d’entre eux – un homme de 30 ans, dénommé Damian Lekki – accepta de révé­­ler l’iden­­tité de ses patrons. Les infrac­­tions qu’il commit furent toutes comman­­di­­tées par un Irlan­­dais qui se faisait appe­­ler John Ross. Selon les docu­­ments que les procu­­reurs autri­­chiens remplirent, Lekki « fut capable d’iden­­ti­­fier scru­­pu­­leu­­se­­ment [Ross] à partir d’une photo­­gra­­phie ». L’homme était un Voya­­geur de Rath­­keale qui s’ap­­pe­­lait en fait John « Ross » Quilli­­gan. L’Au­­triche émit un mandat d’ar­­rêt euro­­péen deman­­dant l’ex­­tra­­di­­tion de Quilli­­gain depuis l’Ir­­lande. « John Quilli­­gan, comme l’ex­­pliquait le mandat, est forte­­ment suspecté d’être membre d’un groupe crimi­­nel irlan­­dais spécia­­lisé dans le vol de cornes de rhino­­cé­­ros. » Quilli­­gan se battit des mois durant pour éviter l’ex­­tra­­di­­tion, allant jusqu’à la Haute Cour Irlan­­daise, qui le débouta une dernière fois en août 2013. Mais je ne suis pas parvenu à trou­­ver une quel­­conque mention de l’af­­faire dans la presse autri­­chienne ou irlan­­daise depuis, et les procu­­reurs autri­­chiens décli­­nèrent toutes mes demandes d’en­­tre­­tien. Quand je parlai de l’af­­faire à un des agents du BRC que j’ai inter­­­viewé, il rit jaune. Au moment où Quilli­­gan fut livré à l’Au­­triche, m’ex­­pliqua-t-il, les voleurs étran­­gers avaient modi­­fié leur dépo­­si­­tion. « Il fut envoyé en Autriche un lundi, me dit l’agent. Il était de retour à Rath­­keale le jeudi suivant. »

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Le butin de Michael Slat­­tery
Cornes de rhino­­cé­­ros noir
Crédits : Bureau du procu­­reur du District sud de New York

Mais les enquê­­teurs avançaient simul­­ta­­né­­ment sur d’autres fronts. Au Portu­­gal, la Police Judi­­ciaire fouillait sans relâche les maga­­sins d’an­­tiquité locaux, à la recherche des voleurs de Coim­­bra. Bien qu’ils ne mirent pas la main dessus, ils tombèrent d’un person­­nage tout à fait inté­­res­­sant : un antiquaire – un Austra­­lien rési­­dant en Chine – était suspecté de servir de lien entre certains Vaga­­bonds et des ache­­teurs en Chine. La police retrouva sa trace à l’aé­­ro­­port de Lisbonne en septembre 2011, alors qu’il embarquait pour Paris avec son fils, six cornes de rhino­­cé­­ros dans ses bagages. Selon le bureau du procu­­reur géné­­ral du Portu­­gal, l’af­­faire est toujours en cours. Les Vaga­­bonds eux-mêmes, cepen­­dant, demeu­­raient introu­­vables. En reve­­nant sur les pas de Michael Slat­­tery aux États-Unis, les enquê­­teurs de l’agence de protec­­tion de la faune et de la flore commen­­cèrent à saisir la sophis­­ti­­ca­­tion des voleurs auxquels ils avaient à faire. « Ils voya­­geaient en géné­­ral avec un très peu de bagage », me raconta Andy Cortez, l’agent spécial en charge de l’af­­faire. « Ils se déplaçaient avec très peu d’argent sur eux – on leur trans­­fé­­rait des fonds une fois arri­­vés à desti­­na­­tion. Ils chan­­geaient sans cesse de voiture de loca­­tion. Ils utili­­saient même des tactiques pour repé­­rer des fila­­tures ou de la surveillance : ils s’ar­­rê­­taient sans crier gare, faisaient brusque­­ment demi-tour, pour voir si on ne les suivait pas. » Quand ils voulaient rentrer au bercail, les Vaga­­bonds de Rath­­keale réser­­vaient un vol, puis arri­­vaient à l’aé­­ro­­port un jour avant le décol­­lage pour ache­­ter un nouveau billet pour le jour même, à chaque fois réglé en espèces. Ils travaillaient sans arrêt, « de l’aube jusqu’aux envi­­rons de 22 h, et bougeaient sans cesse, toujours accro­­chés au télé­­phone », dit Cortez. En exami­­nant le relevé des trajets d’un Vaga­­bond qui venait de quit­­ter les États-Unis, Cortez s’aperçut que le bonhomme avait visité sept pays en treize jours avant de fina­­le­­ment atter­­rir en Irlande. Ils utili­­saient plusieurs passe­­ports, iden­­ti­­tés, adresses e-mail et télé­­phones. Alors que la police s’es­­cri­­mait à produire un arbre généa­­lo­­gique intel­­li­­gible, ou simple­­ment à compi­­ler des infor­­ma­­tions souvent contra­­dic­­toires, les offi­­ciers se rendirent compte que distin­­guer un Danny O’Brien d’un autre était un projet pharao­­nique. « À plusieurs occa­­sions, dit Cortez, nous avons dû utili­­ser des photo­­gra­­phies pour nous y retrou­­ver. » Pour­­tant, un événe­­ment allait trahir la vigi­­lance des Vaga­­bonds, un événe­­ment qu’ils ne rate­­raient pour rien au monde. Chaque année, en décembre, ils se réunis­­saient dans la ville qu’ils appe­­laient leur domi­­cile spiri­­tuel.

Noël à Rath­­keale

Tous ceux avec qui j’évoquai les Vaga­­bonds de Rath­­keale m’ex­­pliquèrent que si je voulais en savoir plus à leur sujet, je devais aller à Rath­­keale en décembre. Certains Voya­­geurs du coin reve­­naient chez eux pour Pâques ou pour la Saint-Patrick, mais ce n’était rien en compa­­rai­­son de l’ac­­ti­­vité qui régnait dans le village pendant la période de Noël. Les garages privés, souvent vides, se remplis­­saient de voitures de luxe et de cara­­vanes. C’était la seule période de l’an­­née où les familles se croi­­saient, et l’at­­mo­­sphère pouvait se tendre. Les adoles­­cents réglaient les querelles de clochers à coups de poing et de barre de fer au milieu de la rue prin­­ci­­pale, tandis que les filles, maquillées comme des voitures volées et engon­­cées dans leurs mini-shorts à paillettes, para­­daient sur Roche’s Road en titillant leurs soupi­­rants. St. Mary – la sinistre église en pierre qui surplom­­bait le village – voyait défi­­ler les mariages, et Mann’s Hotel, la salle de récep­­tion de la rue prin­­ci­­pale, n’avait plus un créneau de libre, tant les fiançailles s’en­­chaî­­naient, célé­­bra­­tions que les Voya­­geurs appe­­laient les « pose-la-ques­­tion ». L’émis­­sion My Big Fat Gipsy Wedding consa­­cra un épisode spécial Noël à cet étrange spec­­tacle.

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L’église St. Mary
Rath­­keale en décembre
Crédits : Charles Homans

Une personne saine de corps et d’es­­prit ne visite pas l’Ouest de l’Ir­­lande en décembre. Le soleil se lève tard dans la mati­­née et reste pares­­seu­­se­­ment suspendu au-dessus de l’ho­­ri­­zon jusqu’au milieu de l’après-midi, fati­­gué d’es­­sayer de briller à travers les épais nuages jaunâtres qui recouvrent la région. Lorsque je me suis rendu jusqu’à Rath­­keale depuis Lime­­rick City en décembre dernier, une semaine avant Noël, il pleu­­vait. Il a plu tous les jours ensuite. Le paysage – en été, du vert presque bio-lumi­­nes­cent qui donne à l’Ir­­lande cette couleur dont raffolent les touristes – semblait déna­­turé, comme si les couleurs avaient été rangées en atten­­dant une météo plus clémente pour se montrer à nouveau. Juste avant l’heure du loup, au cours mon premier après-midi à Rath­­keale, je marchais le long de la grande rue, en admi­­rant les ruines noir­­cies d’une abbaye datant du milieu du XIIIe siècle, lorsque je recon­­nus l’ex­­plo­­sion d’un moteur qu’on démarre. Une Mercedes E350 gris métal­­lisé déboula depuis l’al­­lée qui longeait l’ab­­baye et dérapa vers la rue prin­­ci­­pale, soule­­vant un rideau de fumée sur son passage. Alors que la voiture me passait devant, j’en­­ten­­dis le siffle­­ment admi­­ra­­teur et juvé­­nile d’un des occu­­pants de la Mercedes. En haut de la rue, un groupe de filles qui ne devaient pas avoir plus de 11 ans, emmi­­tou­­flées dans des manteaux en fausse four­­rure, engon­­cées dans des jeans slim disten­­dus et déla­­vés, et surmon­­tées de coif­­fures figées par la laque, descen­­daient la rue chaus­­sées d’im­­pro­­bables talons compen­­sés, en direc­­tion d’un lotis­­se­­ment fait de coquettes petites maisons illu­­mi­­nées par des déco­­ra­­tions de Noël. Devant leurs seuils, des cara­­vanes et des 4×4 luxueux dormaient paisi­­ble­­ment. Les Voya­­geurs avaient commencé à débarquer une semaine avant mon arri­­vée. La plupart des hommes, appris-je, rejoin­­draient Rath­­keale plus tard, après leurs femmes et leurs enfants. Cela expliquait pourquoi, alors que le soleil aban­­don­­nait la bataille, le centre-ville de la petite ville prenait des allures de Pays Imagi­­naire, où les Enfants Perdus étaient rempla­­cés par de jeunes Voya­­geurs qui, libé­­rés de l’em­­prise pater­­nelle, s’ap­­prê­­taient à passer la nuit dehors. Tout le monde était sur son trente-et-un et on voyait qu’ils avaient tous fait des efforts pour paraître plus vieux qu’ils ne l’étaient vrai­­ment ; même les petits garçons marchaient avec l’al­­lure d’un adulte sûr de son style et de sa pres­­tance. « Ils sont passés des roulottes aux Porsche et à Beyoncé », me dit Seamus Hogan. Il n’était pas tout à fait minuit cette nuit-là, et Hogan, un disc-jockey de 44 ans qui faisait bien moins que son âge et passait de la musique sur les ondes locales, était affalé dans un fauteuil en cuir devant la chemi­­née du lobby de mon hôtel. Le bar voisin accueillait une fête de Noël et les invi­­tés, quasi­­ment tous cinquan­­te­­naires, erraient dans une salle de banquet en bas du hall, où un groupe repre­­nait Johnny Cash et Kenny Rogers. « Je me souviens, dit Hogan, quand ils avaient que dalle… » Hogan avait passé toute sa vie à Rath­­keale. Je l’avais contacté sur la recom­­man­­da­­tion de repor­­ters irlan­­dais, pour qui il faisait office de source tout à fait fiable sur toutes les affaires qui secouaient la petite ville. « Roche’s Road, conti­­nua-t-il, c’est le berceau de Rath­­keale. Il y a envi­­ron trente ans, une maison a été vendue à un Voya­­geur. Et puis l’ef­­fet domino s’est mis en place. » Il décompta les quar­­tiers avec ses doigts. « Puis il y a eu Bally­­william. Après, c’était Abbey­­lands, Boher­­boui, Saint-Mary’s Terrace et Abbey Court. Ils possèdent 95 % des maisons de ces quar­­tiers. » À cet instant, un homme d’une soixan­­taine d’an­­nées, habillé d’un coupe-vent, chauve, les yeux bleus, qui avait un petit air d’An­­thony Hopkins, s’éloi­­gna du bar de l’hô­­tel, une pinte de Carls­­berg à la main. « — Paddy ! appela Hogan. C’était quoi la première maison que les Voya­­geurs ont acheté sur Roche’s Road ? — Celle de Monsieur Lee, répon­­dit l’homme sans hési­­ter. Numéro 1 sur Roche’s Road. Personne pouvait se l’of­­frir – sauf les Voya­­geurs. » Il se joignit à nous et se présenta : Paddy Collins. « Rath­­keale est consi­­déré comme le lieu de recueille­­ment spiri­­tuel des Voya­­geurs, me dit-il. C’est des conne­­ries. Il n’y avait que six familles au début. Beau­­coup de ceux qui viennent habi­­ter ici sont des crimi­­nels – dire qu’ils sont des Voya­­geurs, c’est juste une couver­­ture. » Collins était musi­­cien et jouait de la musique irlan­­daise tradi­­tion­­nelle dans les pubs d’Adage, une ville située un peu plus haut que Rath­­keale, très popu­­laire auprès des touristes. À Rath­­keale, ajouta-t-il, « on essaie d’ac­­cueillir correc­­te­­ment les visi­­teurs. Et puis on se retrouve avec ça », éructa-t-il, en montrant la rue prin­­ci­­pale d’un geste dédai­­gneux. « — C’est trop tard main­­te­­nant, dit Hogan. — Ouais », dit Collins.

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Le club de boxe de la ville
Main Street, Rath­­keale
Crédits : Charles Homans

J’es­­sayai de réorien­­ter la conver­­sa­­tion vers les Vaga­­bonds de Rath­­keale, ces possé­­dants que je souhai­­tais mieux cerner, ces hommes qui semblaient être derrière les vols de cornes de rhino­­cé­­ros et qui étaient la raison prin­­ci­­pale de ma venue. Mais Hogan et Collins étaient moins inté­­res­­sés par ce sujet que par ce qu’il se passait simul­­ta­­né­­ment sur la rue prin­­ci­­pale : un embou­­teillage de Porsche Cayenne et d’Audi A8, assorti d’un défilé de pépés auto-bron­­zées, ponc­­tué de petites échauf­­fou­­rées. « Mercredi soir, c’était le pompon, dit Hogan. Ils ont érigé un panneau “pose-la-ques­­tion” en pleine rue, avec des cônes de chan­­tier tout autour ! Et que fait la Gardai ? Rien du tout ! » L’as­­cen­­sion écono­­mico-sociale des Voya­­geurs de Rath­­keale coïn­­cida avec le déclin de leurs voisins séden­­taires – et le fait que, pour beau­­coup d’Ir­­lan­­dais, le terme « Voya­­geur » rimait avec pauvreté, alimenta la sensa­­tion de vertige qui s’em­­para du pays lorsqu’il décou­­vrit que ses exclus avaient repris le dessus. Selon la plupart des esti­­ma­­tions, les Voya­­geurs possèdent désor­­mais 80 % des proprié­­tés de Rath­­keale. « Ils dominent pratique­­ment la région », me raconta Niall Collins, le repré­­sen­­tant du comté de Lime­­rick à la chambre basse du Parle­­ment irlan­­dais. « Je suppose que la commu­­nauté locale est – je n’ai pas envie d’uti­­li­­ser un langage polé­­mique, mais elle est mise à l’écart. » Il était diffi­­cile de déter­­mi­­ner si les séden­­taires de Rath­­keale étaient plus pertur­­bés par l’idée que les Voya­­geurs se fussent enri­­chis de manière illé­­gale, ou qu’ils se fussent enri­­chis tout court. La baccha­­nale inces­­sante qui animait les rues de la commune était le son des Voya­­geurs qui s’in­­té­­graient enfin à une société qui les avait reje­­tés, alors que tous les autres habi­­tants de Rath­­keale perdaient prise tranquille­­ment. Hogan et Collins n’avaient pas tout à fait tort, notam­­ment en ce qui concer­­nait les acti­­vi­­tés crimi­­nelles des Voya­­geurs. En 2012, Rath­­keale comp­­tait trois fois plus d’actes crimi­­nels qu’A­­dare, une ville voisine qui accueille mille habi­­tants de plus. Je deman­­dai au sergent de police local, Niall Flood, quel était le pour­­cen­­tage de délit commis par les Voya­­geurs. « À Noël ? me demanda-t-il. 95 %. » La Gardai avait mis en place un système de patrouille spécial pour la période des fêtes de fin d’an­­née. Rath­­keale était loin d’être un mini-État poli­­cier – mais la Gardai qui croi­­sait lente­­ment en voiture devant toutes les bandes de jeunes Voya­­geurs qu’elle croi­­sait donnait à la commune cet aspect « ville occu­­pée » ; il y avait même des points de contrôle aux abords de la commune. « Je n’uti­­li­­se­­rais pas le terme “tolé­­rance zéro”, mais on n’en est pas loin, me confia David Shea­­han, le sous-préfet du comté de Lime­­rick. Ils doivent comprendre que les choses fonc­­tionnent d’une certaine manière ici. » Flood accepta de me lais­­ser patrouiller avec lui, et le vendredi suivant, je fis la rencontre de Patrick O’Rourke, l’un des plus jeunes offi­­ciers de la police de Rath­­keale. Alors qu’O’Rourke manœu­­vrait son véhi­­cule sur la rue prin­­ci­­pale, je lui deman­­dai des détails sur la brouille qui pour­­ris­­sait les rela­­tions entre deux familles de Voya­­geurs. « Ah oui, fit-il, celle qui dure depuis des années… Les jeunes se battent pour des choses qui se sont passées bien avant leur nais­­sance. Parfois, ils viennent avec des crochets et des battes de base­­ball. » Quoi qu’il en soit, la plupart des crimes commis à Rath­­keale était peu spec­­ta­­cu­­laires. Douze ans après le coup de couteau que Paddy Sheri­­dan avait donné à David Sheri­­dan, la ville n’avait pas été témoin d’un autre meurtre. Quelques années aupa­­ra­­vant, au milieu d’une bagarre, quelqu’un jeta une bombe tuyau par sa fenêtre. On ne déplora aucun blessé. Aucun des poli­­ciers que je rencon­­trai à Rath­­keale n’était du coin, et presque tous évoquaient la situa­­tion locale avec un déta­­che­­ment digne d’un anthro­­po­­logue blasé. Pour eux, la ville était une desti­­na­­tion plutôt agréable quand on était muté dans l’Ir­­lande rurale ; et c’était un endroit inté­­res­­sant pour un jeune flic. Depuis que les Vaga­­bonds de Rath­­keale étaient sous le feu des projec­­teurs, les agents et les inspec­­teurs de tous les pays solli­­ci­­taient les poli­­ciers locaux pour obte­­nir des infor­­ma­­tions, des chiffres, et surtout comprendre les liens fami­­liaux qui unis­­saient les habi­­tants de Rath­­keale, autant d’élé­­ments dont ils avaient déses­­pé­­ré­­ment besoin. En roulant sur la rue prin­­ci­­pale, O’Rourke me détailla le paysage généa­­lo­­gique que nous étions en train de traver­­ser. « Là, c’est les Sheri­­dan », dit-il, en poin­­tant les maisons plan­­tées de part et d’autre de la rue dans le quar­­tier de Boher­­boui. « Et là-haut, les Kealy », expliqua-t-il quand nous attei­­gnîmes Roche’s Road, dépas­­sant une immense demeure en brique, gardée par des lions en pierre. Il bifurqua pour se retrou­­ver à nouveau sur la rue prin­­ci­­pale avant de rejoindre Abbey­­land, où les « Bishop » O’Brien vivaient. Plusieurs voitures visi­­ble­­ment très chères étaient garées en bas de la rue ; au volant de son van caho­­tant, O’Rourke scruta les bolides avec langueur. « BMW X6… bel engin. »

Les respon­­sables du musée de Norwich s’inquié­­taient des vols qui avaient lieu dans les établis­­se­­ments de leurs collègues.

La nuit, les rues étaient bizar­­re­­ment désertes, elles qui étaient si agitées le jour, et tandis que nous traver­­sions le quar­­tier de Bally­­william, je remarquai que la plupart des histoires qu’on m’avait racon­­tées sur les Voya­­geurs n’étaient pas bien méchantes. « En fait, ici, me dit O’Rourke, on est assis sur un baril de poudre. Le jour où ça explose, on pourra pas gérer. Et le temps que les renforts arrivent de Lime­­rick, tout sera déjà fini. » Plus je restais à Rath­­keale, plus je souhai­­tais en apprendre sur ceux qui occu­­paient l’autre bord de l’im­­mense fossé cultu­­rel qui scin­­dait la ville en deux. Les Voya­­geurs que je rencon­­trai étaient aimables et polis. Mais dès que je m’iden­­ti­­fiais en tant que jour­­na­­liste, la façade se brisait, et ils s’en­­fer­­maient dans un mutisme prudent. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Les histoires de vol de cornes, de géné­­ra­­teurs contre­­faits et d’ar­­naques au goudron se multi­­pliant, les Voya­­geurs locaux étaient sans arrêt scru­­tés par les camé­­ras de télé­­vi­­sion. L’été précé­­dant ma venue, Chan­­nel 5, une chaîne irlan­­daise, diffusa une série de repor­­tages caus­­tiques dans lesquels Paul Connolly, un jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion intré­­pide, tentait de prou­­ver que les Voya­­geurs de Rath­­keale faisaient partie d’un empire crimi­­nel souter­­rain. Le premier épisode présenta Connolly debout sur les ruines de l’ab­­baye de la rue prin­­ci­­pale, débi­­tant d’une voie grave des propos sur « les ombres qui menaçaient une ville que les Voya­­geurs souhai­­taient tota­­le­­ment contrô­­ler ». Un soir, je me rendis jusqu’au Black Lion, l’un des deux pubs de la ville appar­­te­­nant à un Voya­­geur, que les élites de la commu­­nauté avait pour habi­­tude de fréquen­­ter. Je me présen­­tai comme jour­­na­­liste à une vieille femme qui fixait la porte. Elle me dévi­­sa­­gea et rit avec incré­­du­­lité, comme si je lui avais proposé un bain de minuit dans la rivière du coin. « Vous avez pas choisi le meilleur moment, me dit son voisin. Y aura aucun Voya­­geur ici ce soir… » La porte d’en­­trée était bloquée par un groupe d’hommes, qui me regar­­daient d’un air mauvais. Le jour suivant, à la supé­­rette de mon quar­­tier, je me présen­­tai à un homme qui, sa coif­­fure le trahis­­sait, me semblait être un Voya­­geur. Il sourit. « Je viens de Liver­­pool, mon pote », me dit-il, sans même prendre la peine de cacher son accent local. « Je ne fais que passer. »

Le faux pas

Le matin du 20 février 2012, un groupe de conser­­va­­teurs traversa la gale­­rie d’his­­toire natu­­relle du Norwich Castle Museum, dans l’est de l’An­­gle­­terre, dans le comté de Norfolk. Peu faisaient partie du person­­nel du musée ; les autres arri­­vaient d’une insti­­tu­­tion simi­­laire à Cambridge. Après avoir dépassé la seule tête de rhino­­cé­­ros de la collec­­tion – instal­­lée dans un petit cabi­­net en acajou bien en vue au cœur de l’ex­­po­­si­­tion En Dehors de l’Afrique, qui présen­­tait des œuvres de taxi­­der­­mistes de l’époque colo­­niale – les deux groupes échan­­gèrent leurs impres­­sions. Le musée de Cambridge avait commencé à rece­­voir des coups de télé­­phone étranges au sujet des cornes de rhino­­cé­­ros présentes dans sa collec­­tion, le même genre de coups de fil qui précé­­daient les vols. Les conser­­va­­teurs de Norwich leur firent part de leur volonté d’échan­­ger la corne rhino­­cé­­ros avec une réplique en plas­­tique. Le musée de Norwich présen­­tait de solides atouts, notam­­ment dans le domaine de la sécu­­rité. C’était une forte­­resse, une vraie, construite par Guillaume le Conqué­­rant au XIe siècle, alors qu’il mettait la main sur les terri­­toires de l’époque ; d’une hauteur de 21 mètres, le lieu dispo­­sait de solides forti­­fi­­ca­­tions. Le château avait résisté à une révolte et une inva­­sion flamande avant de deve­­nir une prison en 1220, pour enfin finir en musée vers la fin du XIXe siècle. L’aile consa­­crée à l’his­­toire natu­­relle – une des nombreuses allées distri­­buées par une rotonde centrale à la hauteur de plafond impres­­sion­­nante – demeu­­rait inac­­ces­­sible après les heures d’ou­­ver­­ture, à moins de forcer la lourde porte d’en­­trée du bâti­­ment.

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Musée de Norwich
Comté de Norfolk, Angle­­terre
Crédits

Pour­­tant, les respon­­sables du musée s’inquié­­taient des vols qui avaient lieu dans les établis­­se­­ments de leurs collègues. Deux mois plus tôt, des voleurs avaient aspergé les employés du Musée de la Chasse et de la Nature de Paris avec du gaz lacry­­mo­­gène et s’étaient enfuis avec des cornes d’Afrique du Sud – la quator­­zième tenta­­tive de vol de ce type sur le terri­­toire français depuis le mois de janvier 2011. Deux jours après la visite des conser­­va­­teurs de Cambridge, un jeune couple d’An­­glais détourna l’at­­ten­­tion d’un gardien du musée de la ville d’Of­­fen­­burg, en Alle­­magne, pendant que deux hommes montaient au second étage, où se trou­­vait une tête de rhino­­cé­­ros. Avec une masse qu’il avait cachée à l’in­­té­­rieur de son panta­­lon, l’un des voleurs grimpa sur le mur où était posée le trophée, et mit de grands coups sur les cornes. Après les avoir récu­­pé­­rées, les deux hommes les dissi­­mu­­lèrent dans leurs vestes, rejoi­­gnirent le défilé d’un carna­­val catho­­lique qui passait dans la rue, et se vola­­ti­­li­­sèrent. Le 20 février était un lundi – jour de ferme­­ture pour la plupart des musées anglais –, et seule une poignée de visi­­teurs était venue flâner dans les allées de celui de Norwich. En passant dans l’aile dédiée à l’his­­toire natu­­relle, les conser­­va­­teurs avaient remarqué un groupe de quatre hommes, tout de noir vêtus, et qui portaient de larges bonnets sur le crâne. Alors qu’ils savou­­raient un thé au milieu de la rotonde, les conser­­va­­teurs virent les quatre hommes sortir de l’aile de l’his­­toire natu­­relle et s’avan­­cer vers eux, en direc­­tion de la sortie. L’un d’eux courait ; les trois autres avançaient aussi rapi­­de­­ment qu’une personne visi­­ble­­ment char­­gée d’un gros paquet, en l’oc­­cur­­rence un beau spéci­­men de taxi­­der­­mie, aurait pu le faire. L’un d’eux hurla : « Cassez-vous de là ! » « À ce moment-là », me raconta plus tard l’une des personnes présentes ce jour-là, « on a compris ce qu’il était en train de se passer. » Les voleurs durent passer au plan B. Après avoir forcé la vitre du cabi­­net d’ex­­po­­si­­tion avec un pied de biche, ils avaient essayé, en vain, d’ar­­ra­­cher les cornes de la tête de rhino­­cé­­ros qu’ils avaient trou­­vée dans le meuble. Deux choix s’étaient alors présen­­tés à eux : partir les mains vides, ou bien prendre la tête et tenter une chevau­­chée fantas­­tique jusqu’à la sortie. D’abord pétri­­fiés par ce spec­­tacle étrange, les conser­­va­­teurs se deman­­dèrent s’ils allaient se faire gazer à leur tour. Enfin, l’un des visi­­teurs de Cambridge se jeta sur l’un des porteurs de tête. Dans l’échauf­­fou­­rée qui suivit, l’un des conser­­va­­teurs de Norwich fit trébu­­cher un voleur et le trophée roula sur le sol. Pendant un moment, les crimi­­nels et les hommes de science se retrou­­vèrent autour de la tête, immo­­biles et hési­­tants, lorsqu’un des conser­­va­­teurs de Norwich s’em­­para du trophée et le mit en sécu­­rité. Les voleurs coururent vers la sortie, sautèrent dans une voiture qui les atten­­dait et quit­­tèrent les lieux.

Mahmod se présenta devant le juge deux jours plus tard, et plaida coupable. Il écopa de deux ans et demi de prison.

Vingt minutes plus tard, la police de Norfolk reçut un appel d’un homme qui les informa qu’il se passait quelque chose de bizarre sur Argyle Street, une route sans issue à un peu plus d’un kilo­­mètre du musée. Une Renault Laguna break s’y était garée, le chauf­­feur en était sorti, avait enlevé les plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion et était reparti. La descrip­­tion du véhi­­cule faite par le quidam corres­­pon­­dait à la voiture qui avait quitté le musée quelques instants plus tôt, enre­­gis­­trée par les camé­­ras de surveillance des lieux. Une fois à Argyle Street, les offi­­ciers de police récu­­pé­­rèrent les plaques et les firent parler : ils trou­­vèrent une empreinte digi­­tale sur l’une d’entre elles. Elle appar­­te­­nait à un homme déjà fiché : Nihad Mahmod, sans-abri irakien de 21 ans et voleur à la petite semaine. Mahmod réap­­pa­­rut quatre mois plus tard, quand la police de Londres l’ar­­rêta pour une affaire diffé­­rente, et l’en­­voya à Norwich, dont les auto­­ri­­tés souhai­­taient l’in­­ter­­ro­­ger. Selon Andy Niham, l’enquê­­teur qui ques­­tionna Mahmod, l’homme admit avoir conduit la voiture qui permit aux voleurs de s’en­­fuir du musée, mais refusa de donner le nom de ses complices, ni de celui qui les avait embau­­chés pour accom­­plir la mission. Cepen­­dant, il donna un descrip­­tion précise de l’en­­chaî­­ne­­ment d’évé­­ne­­ments qui l’avait conduit à accep­­ter ce boulot. Il végé­­tait dans un quar­­tier de l’est londo­­nien quand un homme à l’ac­cent irlan­­dais vint vers lui et lui proposa de gagner de l’argent, vite et bien. Mahmod accepta, et l’Ir­­lan­­dais le condui­­sit à Norwich. Ce n’est que sur le chemin qu’il informa le jeune Irakien sur ses véri­­tables inten­­tions. Mahmod se présenta devant le juge deux jours plus tard, et plaida coupable. Il écopa de deux ans et demi de prison. Mais le jour où le verdict fut rendu, les musées anglais avait déjà un autre problème : ceux ou celles qui prenaient un malin plai­­sir à voler les cornes de rhino­­cé­­ros avaient visi­­ble­­ment changé de caté­­go­­rie.

~

Vers 19 h 30, dans la soirée du 13 avril 2012, une alarme reten­­tit dans le Musée Fitz­­william de l’Uni­­ver­­sité de Cambridge. Quand la sécu­­rité du campus arriva sur les lieux, ils trou­­vèrent un trou de forme rectan­­gu­­laire dans le volet métal­­lique qui proté­­geait l’une des fenêtres de la pièce qui abri­­tait une expo­­si­­tion perma­­nente, Les Arts de l’Ex­­trême-Orient. La vitre avait ensuite été brisée, tout comme les vitrines en verre Secu­­rit que les voleurs avaient trouvé sur leur passage, quelques mètres plus loin. Les cabi­­nets frac­­tu­­rés conte­­naient dix-huit petites reliques, en partie des gravures de jade datant des dynas­­ties chinoises Ming et Qing, que le célèbre collec­­tion­­neur d’an­­tiqui­­tés asia­­tiques Oscar Raphael avait légué au musée dans les années 1940. Elles valaient 25 millions de dollars et avaient toutes été volées. Le vol était une frappe chirur­­gi­­cale, une opéra­­tion menée à bien en quelques minutes, mais les voleurs avaient été un peu brouillons. La police de Cambrid­­ge­­shie récu­­péra rapi­­de­­ment les bandes des camé­­ras de surveillance posi­­tion­­nées à l’ex­­té­­rieur du bâti­­ment. Elles montraient trois hommes et un adoles­cent s’ap­­pro­­cher du musée quelques temps avant le cambrio­­lage ; une autre caméra les avait filmés en train de garer un van Volks­­wa­­gen blanc dans une rue adja­­cente au bâti­­ment. La BBC diffusa les images au début du mois de mai, et en moins d’une semaine, deux des suspects furent arrê­­tés à Londres. L’un d’eux était un Voya­­geur de 29 ans. Il vivait dans l’est londo­­nien et portait le nom de Patrick Kiely. À Norfolk, Ninham, qui était toujours à la recherche des trois autres voleurs qui déva­­li­­sèrent le musée de Norwich, décida de jeter un œil aux bandes récu­­pé­­rées par la sécu­­rité du Fitz­­william. L’une quatre personnes filmées ce jour-là parut fami­­lière au poli­­cier ; il avait déjà vu ce gros nez quelque part. Ninham se repassa les bandes qu’il avait vision­­nées lors de l’af­­faire du musée de Norwich. Même si les images étaient grises et de mauvaise qualité, « on pouvait large­­ment le recon­­naitre, me dit-il. On pouvait le regar­­der et dire : “Ouais. C’est bien lui.” »

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Patrick Kiely
Condamné à dix-huit mois de prison
Crédits : Norfolk Police

Le jour où Kiely compa­­rut devant un tribu­­nal de Norwich, en décembre, il avait déjà été accusé du vol du musée Fitz­­william et écopé de six ans de prison ; il s’ex­­po­­sait désor­­mais à une peine supplé­­men­­taire de dix-huit mois pour la destruc­­tion de la tête de rhino­­cé­­ros. Le juge lui proposa de raccour­­cir sa peine s’il daignait donner les noms des deux derniers voleurs qui couraient toujours, mais Kiely refusa. Fidèle à sa stra­­té­­gie de défense, son avocat rappela que son client avait été forcé de voler ces cornes par des hommes qui avaient menacé sa famille. Lorsqu’il avait échoué la première fois, il dut se rattra­­per auprès de ses bour­­reaux et parti­­ci­­per au vol de Fitz­­william. Le juge demeura de marbre. « Si vous pensez que je vais avaler ces salades, vous vous adres­­sez à la mauvaise personne » dit-il. Mais du point de vue de la police, le plus impor­­tant n’était pas qu’il avait été menacé. C’était que les deux vols, Fitz­­william et Norwich, avaient été comman­­di­­tés par les mêmes personnes. Les enquê­­teurs conti­­nuaient de suivre les affaires de vols de cornes de rhino­­cé­­ros, mais un certain fata­­lisme finit par rempla­­cer le fris­­son de l’enquête – en sachant ce qu’il savait sur la desti­­na­­tion finale des cornes, personne ne s’at­­ten­­dait à les retrou­­ver en un seul morceau. Le vol de Fitz­­william et les gros titres qui suivirent étaient diffé­­rents. « On en avait quand même pour des dizaines de millions de livres ster­­ling », m’ex­­pliqua Ninham – plusieurs fois la valeurs des seules cornes et, surtout, il était cette fois envi­­sa­­geable de remettre la main sur les reliques. « Cela attira l’at­­ten­­tion. Et puis, on avait fait un grand pas en impliquant Kiely là-dedans, donc tout se recou­­pait. » Depuis le début des vols de cornes, la police avait surveillé les Vaga­­bonds de Rath­­keale. Il était temps d’agir.

L’as­­saut

Une heure avant l’aube, le 10 septembre 2013, plusieurs agents du BRC ainsi que des poli­­ciers locaux se réunirent silen­­cieu­­se­­ment autour de cinq maisons au cœur de Rath­­keale. Dans la ville anglaise de Wolve­­rhamp­­ton, une équipe tactique armée de béliers se prépa­­rait à faire tomber le portail en fer qui encer­­clait une maison de brique ; à Belfast, en Irlande du Nord, des offi­­ciers peau­­fi­­naient les derniers détails d’une descente prévue dans un maga­­sin de tapis sur Castle Street. Et à Cotten­­ham, en Angle­­terre, des poli­­ciers anti-émeute de Cambrid­­ge­­shire péné­­trèrent dans un campe­­ment de cara­­vanes et de mini­­bus, un site connu sous le nom de Smithy Fen, souvent fréquenté par les Voya­­geurs de Rath­­keale. Ils recher­­chaient les proprié­­taires des maisons à l’in­­té­­rieur desquelles le BRC venait d’en­­trer en force. Au signal, le squad de Cambrid­­ge­­shire descen­­dit dans le camp. « — Police ! cria un home dans une des cara­­vanes. « — Recule ! cria un flic. « — J’ai la clef ! J’ai la clef ! » hurla vaine­­ment un homme alors que la police défonçait sa porte avec une hache et s’en­­gouf­­frait chez lui. Selon David Old, l’of­­fi­­cier en charge des rela­­tions avec la presse de la police de Cambrid­­ge­­shire, la plupart des dix-neuf personnes arrê­­tés lors des raids « étaient soupçon­­nés de conspi­­ra­­tion en vue de perpé­­trer des cambrio­­lages, en liai­­son avec l’af­­faire des musées ». Les enquê­­teurs britan­­niques refu­­sèrent de donner plus de détails sur les liens qui unis­­saient les Vaga­­bonds avec leurs inter­­­ven­­tions. Mais selon un agent du BRC mis au courant de l’opé­­ra­­tion, le lien entre les voleurs de Fitz­­william et les Vaga­­bonds était facile à trou­­ver. « Ils s’oc­­cu­­paient des liai­­sons télé­­pho­­niques », me dit-il. Un autre agent du BRC m’ap­­prit que les Vaga­­bonds semblaient passa­­ble­­ment choqués par ce qui venait de leur tomber sur la tête. Pendant des années, dit-il, beau­­coup pensaient que ce qui leur valait toute cette atten­­tion de la part des auto­­ri­­tés était leur goût du bling-bling mis en avant dans My Big Fat Gipsy Wedding. « Ils disaient : “Ces programmes nous cause­­ront des ennuis…”, se souve­­nait-il. Et nous, on se satis­­fai­­sait parfai­­te­­ment de cette intui­­tion fausse ! » Les Vaga­­bonds étaient éton­­nés par les efforts mis en œuvre pour retra­­cer leurs pas et comprendre les méandres de leur busi­­ness et de leurs arbres généa­­lo­­giques. Le jour suivant, Michael Slat­­tery embarquait dans un avion à l’aé­­ro­­port de Newark, dans le New Jersey, quand plusieurs agents du Service de protec­­tion de la faune et de la flore, accom­­pa­­gnés par des offi­­ciers du Service de l’im­­mi­­gra­­tion, l’in­­ter­­pel­­lèrent. Un mois plus tard, la police espa­­gnole appré­­henda Daniel « Turkey » O’Brien, en cavale depuis dix-huit mois, dans un aéro­­port de la ville portuaire d’Ali­­cante, et l’ex­­tra­­dèrent vers la Grande-Bretagne. Les deux hommes plai­­dèrent coupable – de conspi­­ra­­tion visant à voler et faire le trafic de faune et de flore, respec­­ti­­ve­­ment – et sont aujourd’­­hui en prison.

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Deux Voya­­geurs arrê­­tés par la police
Raid de Cambrid­­ge­­shire
Crédits : SWNS.com

Les suspects arrê­­tés lors des raids du 10 septembre à Cambrid­­ge­­shire ne furent pas incul­­pés tout de suite, et la police ne divul­­gua pas leurs noms. Mais il permirent à un photo­­graphe du jour­­nal local, le Cambridge News, de les accom­­pa­­gner lors de leur inter­­­ven­­tion. Et plus tard ce jour-là, le News publia et mit en forme des extraits des vidéos prises par leur jour­­na­­liste. Le montage montre un homme massif aux cheveux gris vêtu seule­­ment de ses sous-vête­­ments, menottes aux poignets et assis sur un sofa, dans une cara­­vane – le même homme qui avait demandé aux poli­­ciers d’ar­­rê­­ter d’es­­sayer de défon­­cer sa porte, puisqu’il avait les clefs. On ne distin­­guait pas le visage de l’homme, mais dans une vidéo plus longue, publiée peu avant, on pouvait le voir – pas très long­­temps, mais assez pour recon­­naître Richard « Kerry » O’Brien, l’homme que la presse et la police surnom­­maient le Roi des Voya­­geurs de Rath­­keale. La maison d’O’B­­rien faisait partie du lotis­­se­­ment que le BRC avait pris d’as­­saut ce matin-là à Rath­­keale. À ce moment-là, sa femme, Chris­­tina, sa fille Kathe­­leen et ses quatre petits-enfants étaient tous à la maison. Dans la version des faits qu’elle donna au prêtre de la paroisse du coin, Kath­­leen révéla que les flics, harna­­chés dans leurs combi­­nai­­sons anti-émeute, avaient cassé la porte vers 4 h 30, leur crièrent dessus et poin­­tèrent sur eux leur armes à bout pour­­tant. Les agents du BRC passèrent les heures qui suivirent dans la pièce qui servait de bureau à O’Brien, au milieu de montagnes de docu­­ments. Le soleil s’était déjà levé ; les photos qui circu­­lèrent plus tard montraient les agents du BRC sur le parking d’O’B­­rien, char­­geant des ordi­­na­­teurs et des cartons de docu­­ments dans le coffre d’une voiture de police. Lorsque je visi­­tai Rath­­keale, trois mois envi­­ron après le raid, les suspects de Cambrid­­ge­­shire avaient été libé­­rés et furent auto­­ri­­sés à rentrer en Irlande. Les agents du BRC, qui les avaient mis sur écoute, me dirent qu’O’B­­rien, mais pas les autres, était retourné à Rath­­keale en homme libre, pour l’ins­­tant. Les auto­­ri­­tés, les habi­­tants de Rath­­keale et les jour­­na­­listes irlan­­dais à qui je parlai me confièrent que tenter de l’ap­­pro­­cher était au mieux perdu d’avance, au pire carré­­ment dange­­reux. Il n’avait jamais rien dit à qui que ce soit, et un enquê­­teur du BRC dit un jour à un autre jour­­na­­liste qu’il avait été attaqué par des hommes qui lui avaient balancé des briques lorsqu’il avait tenté de s’ap­­pro­­cher de la propriété des O’Brien pour prendre des photos. Pour­­tant, les hommes à qui je m’adres­­sai étaient si vagues qu’al­­ler à la rencontre d’O’B­­rien semblait être le seul moyen de tenter de s’ap­­pro­­cher au plus près de la vérité. Ainsi, le samedi d’avant Noël, lors de mon dernier après-midi en Irlande, j’al­­lai jusque chez lui. C’était une des plus grandes maisons de la ville, deux étages de briques colo­­niales avec une cour­­sive blanche, encer­­clée par un mur de brique et de pierre, et gardée par un portail en fer. Ce dernier était ouvert quand j’ar­­ri­­vai sur les lieux, et plusieurs voitures de luxe ainsi qu’un mini­­van étaient garés sur le parking. Alors que je sortais de ma voiture, une femme se diri­­gea vers moi. Elle avait l’air d’avoir une cinquan­­taine d’an­­nées, portait un pull-over rouge, avait teint ses cheveux en blond et les portait atta­­chés vers l’ar­­riè­­re… et semblait très agacée. Je lui deman­­dai si O’Brien était là. « — Qu’est-ce que vous lui voulez ? me demanda-t-elle. — Je voudrais lui poser des ques­­tions sur les cornes de rhino­­cé­­ros », répon­­dis-je. Elle me fixa un long moment. Deux hommes pati­­bu­­laires aux cheveux gris, remarquai-je, était sorti de la maison. « Il n’est pas là », finit-elle par me dire avant de retour­­ner à l’in­­té­­rieur.

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Un mois plus tard, le gouver­­ne­­ment irlan­­dais était secoué par un scan­­dale impliquant un abus de pouvoir parmi les hauts gradés de la Gardai, et en février, le premier ministre Endra Kenny fut obligé de répondre à un certain nombre de ques­­tions, deman­­dant dans un discours à ce que « quiconque possé­­dait des infor­­ma­­tions perti­­nentes » concer­­nant les méthodes peu ortho­­doxes de la police natio­­nale était prié de les rendre publiques. La semaine suivante, un site WordP­­ress appa­­rut. « Je suis prêt à four­­nir de telles preuves à Monsieur Kenny, disait un inter­­­naute. Mon nom est Richard Kerry O’Brien. » Son témoi­­gnage semblait un peu naïf ; il décri­­vait les raids du mois de septembre, mention­­nait des détails qui, à ma connais­­sance, n’étaient jamais sortis dans la presse – seuls des offi­­ciers me firent part de préci­­sions pareilles, et ceux-ci étaient tous présents lors des raids. « Selon moi, écri­­vait O’Brien, le harcè­­le­­ment systé­­ma­­tique que j’ai subi était la consé­quence directe des fantasmes de la Gardai au sujet des Voya­­geurs. Dès que l’un d’entre nous possède une jolie voiture ou une jolie maison, il est suspect. Le Voya­­geur raffiné est toujours suspect. » À la fin de son post, il y avait une adresse Gmail. Je déci­­dai de lui écrire immé­­dia­­te­­ment. O’Brien me répon­­dit dans l’heure. « Content de voir que les USA s’in­­té­­ressent à cette histoire », écri­­vait-il, après s’être excusé du trai­­te­­ment qui m’avait été réservé en décembre, devant chez lui. « Pardon si ma femme s’est montrée un peu impo­­lie, conti­­nuait-il. Nous ne nous compor­­tons jamais comme cela avec les visi­­teurs. » Quand je l’ap­­pe­­lai sur le numéro qu’il m’avait donné, l’homme qui répon­­dit – la voix était ferme mais pas inami­­cale – me dit que j’étais le premier jour­­na­­liste à qui il allait parler. Je lui deman­­dai pourquoi il accep­­tait de le faire. « Je n’en peux plus », dit-il, avant de me ques­­tion­­ner sur ce que la police avait bien pu me dire à son sujet. Quand je lui parlai de l’ar­­res­­ta­­tion de son fils dans le Colo­­rado, il semblait alors clair que l’homme au bout du fil était O’Brien – ou bien l’homme avait lu les centaines de pages consi­­gnées par de nombreuses cours de justice dans divers pays, tant il maîtri­­sait son sujet. Je réser­­vai un billet pour l’Ir­­lande et m’y rendis dans l’après-midi.

La confes­­sion

Quand je sortis du bus qui m’avait conduit à Rath­­keale, quatre jours plus tard, un homme bâti comme un tonneau se tenait appuyé contre une Volks­­wa­­gen Golf grise garée sur le côté de la route. Ses cheveux poivre et sel enca­­draient un large visage. Il était vêtu d’un costume rayé noir sur une chemise violette au col large, cravate assor­­tie, nouée en double Wind­­sor. Il me sembla impro­­bable, lorsque je posai enfin mes yeux sur lui, que Richard O’Brien était l’homme qu’on m’avait tant décrit. Le parrain d’un réseau crimi­­nel inter­­­na­­tio­­nal n’ar­­ri­­ve­­rait jamais à un rendez-vous avec un jour­­na­­liste vêtu comme le parrain d’un réseau crimi­­nel inter­­­na­­tio­­nal. « Je n’ai jamais rien eu à voir avec des cornes de rhino­­cé­­ros », me dit O’Brien juste après avoir garé sa Golf devant chez lui. Les habi­­tants de Rath­­keale, ainsi que la police locale, décri­­vaient la maison avec des termes un peu ampou­­lés, à la manière dont quelqu’un du comté de Wetches­­ter décri­­rait le manoir Rock­­fel­­ler. De l’ex­­té­­rieur, elle avait l’air impres­­sion­­nante et impo­­sante, mais lorsqu’O’B­­rien me fit visi­­ter l’in­­té­­rieur, je me rendis compte qu’elle était plus petite que la plupart des maisons des zones extra-urbaines que j’avais pu visi­­ter en Amérique du Nord. Elle ressem­­blait à une maison-témoin – le canapé et les fauteuils en cuir blanc étaient recou­­verts de plas­­tique, et il y avait peu d’objets de déco­­ra­­tion, à part quelques photos de famille et des figu­­rines catho­­liques. Deux amis d’O’B­­rien, la cinquan­­taine, étaient assis à une table en granit, sur laquelle sa femme avait posé des assiettes garnies de cookies et de pain. Derrière une porte mi-close qui donnait sur une petite pièce derrière la cuisine, je pouvais entendre les sons étouf­­fés d’un dessin-animé et de ses jeunes spec­­ta­­teurs. « Je ne viens pas d’ici, en fait, me dit O’Brien, une fois installé autour de la table. En fait, ajouta-t-il, je ne suis pas vrai­­ment un Voya­­geur. »

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Richard « Kerry » O’Brien
À Rath­­keale en mars 2014
Crédits : Charles Homans

Il me raconta qu’il était arrivé dans la commu­­nauté par l’en­­tre­­mise de Chris­­tina, qui était de la famille Flynn, une des plus vieilles familles de Voya­­geurs de Rath­­keale. Lui était de Kanturk, dans le comté de Cork. « On n’avait pas d’argent », dit-il, et il quitta sa maison à 16 ans pour tenter de gagner sa vie. Il finit par vendre des antiqui­­tés, et il était plutôt bon dans le domaine, mais le rythme des jour­­nées et l’im­­pré­­vi­­si­­bi­­lité du travail l’agaçaient. « J’aime bien ache­­ter des choses un jour et les revendre le lende­­main, faire un peu d’argent rapi­­de­­ment, dit-il. Dans le busi­­ness des antiqui­­tés, t’achètes ça – il dési­­gna la table. Ce commerçant va peut-être l’ai­­mer, et le chèque qu’on te donnera sera refusé par la banque. Trop de problèmes. » O’Brien réalisa qu’il y avait plus de profit à faire en tirant parti du boom de l’im­­mo­­bi­­lier qui avait pris l’Ir­­lande par surprise à cette époque-là. Après avoir acheté puis revendu son usine d’alu­­mi­­nium du comté de Cork, il commença à se lancer dans l’im­­port de marchan­­dises chinoises. « Tu vois cette lampe ? » me demanda-t-il, poin­­tant celle qui illu­­mi­­nait son parking. « Je les avais à 270 $ en Chine », dit-il, et il les reven­­dait quatre fois le prix en Irlande. À la fin des années 1990, c’était un habi­­tué du salon annuel du commerce de Guangz­­hou, « le plus impor­­tant du monde – ça te prenait quatre jours pour en faire le tour. » Il cher­­chait des usines au Viet­­nam, en Malai­­sie, en Indo­­né­­sie – « je suis resté trois mois dans la jungle indo­­né­­sienne, une fois », se souvint-il. Quand le marché des meubles de salon impor­­tés commença à fléchir, en accord avec l’im­­plo­­sion du marché immo­­bi­­lier irlan­­dais, O’Brien chan­­gea de trajec­­toire, une fois de plus ; main­­te­­nant, il n’al­­lait impor­­ter que des meubles comme ceux qu’il possé­­dait lui-même, encore aujourd’­­hui, bien en vue dans sa véranda. Enfin, je parvins à lui faire part des rumeurs et des accu­­sa­­tions qui couraient à propos de son busi­­ness, recueillies auprès d’enquê­­teurs chevron­­nés. O’Brien m’as­­sura qu’il igno­­rait tout des vols de cornes de rhino­­cé­­ros et des braquages de musée, événe­­ments qui pous­­sèrent la police à forcer sa porte. Après avoir été jeté sur son parking, menotté et dévêtu, puis amené au poste de police de Cambrid­­ge­­shire, il m’ex­­pliqua avoir confié aux poli­­ciers « n’avoir jamais mis les pieds dans un musée ». Les poli­­ciers qui inter­­­ro­­gèrent O’Brien s’in­­té­­res­­saient surtout à ses voyages en Chine et au Viet­­nam – ce qu’il y faisait, qui il voyait.

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On prête aux cornes des vertus médi­­cales
Réduites en poudre, elles sont vendues en Asie
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Quand ils lui rendirent son passe­­port, me dit-il, ses visas viet­­na­­miens avaient été enle­­vés sans expli­­ca­­tion. Pour­­tant, me confia O’Brien, « c’étaient des gens civi­­li­­sés. Ils m’ont donné du café et du thé. » Il était davan­­tage remonté contre la police irlan­­daise, qui avait orga­­nisé le raid contre sa maison à Rath­­keale et, dit-il, avaient pointé leurs armes sur sa femme et ses enfants. « Ils couraient dans la maison comme s’ils braquaient une banque, tu vois ce que je veux dire ? » (Des repré­­sen­­tants des agents du BRC et de la police de Cambrid­­ge­­shire refu­­sèrent de commen­­ter ces allé­­ga­­tions.) Quand je l’in­­ter­­ro­­geai sur les affaires de son fils, qui trem­­pait dans le commerce des cornes de rhino­­cé­­ros, aux États-Unis, O’Brien me dit qu’il ne compre­­nait pas ce qu’il se passait depuis l’ar­­res­­ta­­tion de Richard Jr. Dans tous les cas, me dit-il, l’ar­­res­­ta­­tion de son fils était « un coup monté. Cela ne serait jamais arrivé ici, en Europe. Il serait sorti vainqueur du procès. Mais, tu sais, en Amérique, ça coûte cher, un procès. Il aurait pu gagner, mais ça aurait duré un temps fou… » De plus, m’avoua-t-il, « ce qu’il a fait… c’est pas illé­­gal d’ache­­ter une corne de rhino­­cé­­ros, quand on a les bons papiers. » Il disait vrai : il était possible d’ache­­ter des cornes de rhino­­cé­­ros sous réserve d’avoir les bonnes auto­­ri­­sa­­tions. Mais Richard Jr et Michael Hegarty étaient loin des les avoir – un fait dont ils étaient au courant quand ils se rendirent chez Curtis Graves. Je lui fis remarquer que son fils et son gendre avaient été enre­­gis­­trés en train de parler de la possi­­bi­­lité d’en­­freindre la loi. « Il décrit la méthode qu’ils vont utili­­ser pour trans­­por­­ter les cornes en Europe », dis-je. « Ils n’ont jamais dit ça », me répon­­dit O’Brien. Je lui dis que je l’avais moi-même lu, dans une retrans­­crip­­tion faite par les agents du gouver­­ne­­ment, et que je pouvais lui four­­nir une copie. « Peut-être, j’en sais rien, dit-il. Peut-être qu’il a dit ça. » Pour­­tant, ajouta-t-il, « j’étais pas en contact avec lui du tout. Il avait 27 ans à l’époque. J’ai quitté mes parents à 16. Il a payé ses dettes, et c’est tout. » Après avoir parlé deux bonnes heures, O’Brien me proposa de visi­­ter le cime­­tière. Les cime­­tières sont les seuls lieux suscep­­tibles d’en­­ra­­ci­­ner les Voya­­geurs irlan­­dais quelque part. À Rath­­keale, les familles les plus riches avaient érigé des tours de marbre, de granit et de feuilles d’or, et elles étaient connues pour porter les cercueils de leurs défunts dans des carosses de verre tirés par des chevaux noirs. Nous montâmes dans la Volks­­wa­­gen, avec Michael, son petit-fils âgé de 11 ans, assis à l’ar­­rière – le fils de Michael Hegarty. O’Brien quitta la ville, suivit une route qui passait sous un pont, et s’ar­­rêta sur un petit parking. Un orage récent avait fait tomber quelques arbres, qui sépa­­raient le cime­­tière de la route ; au-delà des racines exhu­­mées par le vent et des flaques de boue s’éten­­dait une forêt de marbre, de Vierges, de saints et de cruci­­fix. O’Brien répon­­dit à son télé­­phone, et Michael me mena à travers les pierres tombales. Sous les stèles impec­­ca­­ble­­ment tenues gisaient les Flynn, les Quilli­­gan, les O’Brien et les Slat­­tery. Michael me montra la tombe d’un certain David « Tunny » Sheri­­dan. « Lui là, il a été tué devant mon frère, me dit-il. Avec un tour­­ne­­vis. » Il me montra une autre parcelle – « Là, y’a mon oncle. » Une pietà de bronze, drapée d’un rosaire, se tenait au milieu d’un cœur brisé en granit noire, flanqué des statues de Jean Paul II et Saint-Antoine. « Je démé­­nage après Pâques », me confia O’Brien après avoir raccro­­ché. Quit­­ter l’Ir­­lande – pour la France, peut-être. « Je dois partir. Ma femme ne veut plus vivre dans notre maison désor­­mais. Je fais mes valises et je laisse tout. Parce que tu ne peux pas discu­­ter tranquille­­ment quand tu sais que ta maison est truf­­fée de micros, tout comme tes voitures – je peux le prou­­ver. Mon fils paye sa dette, mais il n’a tué personne, il n’a pas braqué une banque. Je ne peux pas décrire la manière dont on est traité ici… Comme des Juifs trai­­tés par Hitler. » Quand nous revînmes dans le centre de Raht­­keale, je remer­­ciai O’Brien et commençai à marcher vers Main Street. Quelques minutes plus tard, la Golf s’ar­­rêta à côté de moi. « Écri­­vez bien ça, me souf­­fla O’Brien. On nous traite comme Hitler trai­­tait les Juifs. »

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O’Brien et celles et ceux qui furent arrê­­tés en septembre devaient poin­­ter au commis­­sa­­riat de Cambrid­­ge­­shire en avril suivant. Mais bien que six mois ont passé depuis les arres­­ta­­tions, les auto­­ri­­tés n’ont toujours pas donné d’in­­di­­ca­­tions quant aux chefs d’ac­­cu­­sa­­tion – et O’Brien avait donc encore raison : aucune preuve ne démon­­trait qu’il était une espèce de parrain de la mafia, ici à Rath­­keale. Dans le vol de retour vers New York, je commençai à me deman­­der s’il ne pouvait pas tirer un quel­­conque pres­­tige de toute cette affaire – une affaire comme celle des vols de cornes suppo­­sait que son archi­­tecte était un homme d’une intel­­li­­gence rare.

Dans sa pièce safari, il constata qu’il manquait la corne sur sa tête de rhino­­cé­­ros.

Au pub à Dublin, j’avais demandé à Eamon Dillon ce qu’il pensait de la fasci­­na­­tion des Irlan­­dais pour les Vaga­­bonds de Rath­­keale. « On aime ce qui est brut en Irlande, avait-il répliqué. C’est univer­­sel – les gens adorent les as de l’ar­­naque. » Les deux agents du BRC rencon­­trés en décembre étaient convain­­cus qu’ils ne résou­­draient pas l’af­­faire des vols de cornes. Quand je leur fis remarquer que les cambrio­­lages avaient cessé – plus un depuis l’af­­faire des Swords huit mois plus tôt – l’un d’eux inter­­­vint. « — Oui, c’est vrai, dit-il. On a peut-être atteint le pic. — Ce serait pas mal, oui », ajouta l’autre agent. Un mois et demi plus tard, je reçus un matin une noti­­fi­­ca­­tion de l’Irish Inde­­pendent dans ma boîte mail, accom­­pa­­gnée d’une courte intro­­duc­­tion signée John Reid, d’Eu­­ro­­pol. « Vous avez dû déjà tomber dessus. » Le lundi précé­dent, Michael Flat­­ley, l’im­­pre­­sa­­rio de River­­dance, jouait aux jeux vidéo avec son épouse et son fils dans son manoir du comté de Cork, quand il enten­­dit un bruit en prove­­nance d’une autre pièce de la maison. Il regarda par la fenêtre et vit quatre hommes vêtus de noir courir à travers son gazon vers le parking, sauter dans une voiture et s’en­­fuir. Ils avaient déjoué le système de sécu­­rité de la propriété et péné­­tré dans la « pièce safari » de Flat­­ley, où il conser­­vait sa collec­­tion de trophées. Le Lord of the Dance les pour­­sui­­vit avec sa voiture de sport. Lorsqu’il arriva au bout de sa propriété, les voleurs étaient déjà partis, et il retourna chez lui pour inspec­­ter les dégâts. Dans sa pièce safari, il constata qu’il manquait la corne sur sa tête de rhino­­cé­­ros.


Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio d’après « Dead Zoo Gang », paru dans Atavist. Couver­­ture : Les falaises d’Ir­­lande de l’ouest. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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