par Charles Piller | 14 juin 2016

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Frères enne­­mis

Les talents de commer­­cial de Conrad expliquent en grande partie pourquoi sa première incur­­sion dans le domaine de la biote­ch­­no­­lo­­gie – il a aidé au lance­­ment d’une star­­tup spécia­­li­­sée dans les tests géné­­tiques – a rencon­­tré un si grand succès. Mais certains des problèmes auxquels il fait face aujourd’­­hui prennent leur source à l’époque : il avait déjà une fâcheuse tendance à s’alié­­ner ses plus proches asso­­ciés. À l’époque où il a été diplômé de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles, à la fin des années 1980, Conrad portait des jeans troués et se déplaçait partout en moby­­lette. C’est à ce moment-là qu’il a fait la rencontre du docteur Peter Schmid, un ensei­­gnant-cher­­cheur. Schmid a formé Conrad aux arcanes du clonage molé­­cu­­laire ainsi qu’à d’autres tech­­niques de labo­­ra­­toire, pendant que celui-ci s’ap­­prê­­tait à décro­­cher son docto­­rat en anato­­mie et en biolo­­gie cellu­­laire. Ils sont deve­­nus bons amis, et ils ont contri­­bué ensemble à la fonda­­tion de l’ins­­ti­­tut Natio­­nal Gene­­tics, basé à L.A., où Conrad travaillait en tant que direc­­teur scien­­ti­­fique. La firme a permis d’amé­­lio­­rer l’ef­­fi­­ca­­cité des tests géné­­tiques dans la détec­­tion du VIH, ainsi que d’autres mala­­dies graves.


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Un employé de la star­­tup
Crédits : Verily

Il faisait preuve « d’un talent d’ora­­teur parti­­cu­­lier », m’a confié Schmid au cours d’un entre­­tien récent. « Nous formions une bonne équipe. J’ai inventé ce truc et il l’a bien vendu. » Richard Smith, un scien­­ti­­fique qui, en tant que vice-président de l’ins­­ti­­tut, a travaillé pour Conrad pendant près d’une décen­­nie, décrit Schmid comme « un génie pour tout ce qui touche à l’équi­­pe­­ment », et Conrad comme « le type charis­­ma­­tique qui gérait le dépar­­te­­ment marke­­ting à lui tout seul ». Mais des conflits sont appa­­rus à cause de la façon dont le mérite était réparti au sein de la société. Conrad et deux autres membres de l’ins­­ti­­tut ont en effet déposé trois brevets concer­­nant des tech­­no­­lo­­gies d’amé­­lio­­ra­­tion des tests en « oubliant » d’in­­clure Schmid en tant que co-inven­­teur. Le nom de Schmid avait été omis sur les dépôts de brevets, « en dépit du fait que j’avais eu l’idée, qu’on en avait discuté ensemble et que j’avais envoyé un fax à Andy conte­­nant tous les détails de l’in­­ven­­tion », m’a-t-il écrit dans un email. Il ajoute que le Bureau améri­­cain des brevets et des marques de commerce a ajouté son nom après qu’il a été en mesure de prou­­ver que les concepts origi­­naux venaient bien de lui.

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L’en­­tre­­prise parvien­­dra-t-elle à se rendre indis­­pen­­sable ?
Crédits : Verily

Les docu­­ments du bureau des brevets montrent effec­­ti­­ve­­ment, dans chaque cas, que Schmid a été ajouté comme co-inven­­teur après la date initiale de dépôt. Conrad « avait tendance à essayer de mettre les autres sur la touche pour avan­­cer », raconte Smith. « Il crai­­gnait que je ne lui fasse de l’ombre. » Mike Aicher, CEO de Natio­­nal Gene­­tics à l’époque et ami de Conrad, attri­­bue quant à lui tout le crédit des inven­­tions à Conrad et un autre colla­­bo­­ra­­teur de l’en­­tre­­prise. « S’il s’agis­­sait de l’idée de Peter ? Abso­­lu­­ment pas », assure Aicher. logo_labcorpBlackLabo­­ra­­tory Corpo­­ra­­tion of America, ou LabCorp, a fait l’ac­qui­­si­­tion de Natio­­nal Gene­­tics pour 56 millions de dollars plus 16 millions de dollars de verse­­ments inci­­ta­­tifs, d’après les registres de la Secu­­ri­­ties and Exchange Commis­­sion, enri­­chis­­sant consi­­dé­­ra­­ble­­ment Conrad et Schmid. Les deux hommes sont restés employés de LabCorp, et après que Conrad a quitté la société en 2013, ils ont conti­­nué à colla­­bo­­rer au sein d’une autre entre­­prise travaillant sur la longé­­vité humaine. Conrad n’avait pas 40 ans qu’il était déjà multi-million­­naire – assez riche pour atti­­rer l’at­­ten­­tion de David H. Murdock, le milliar­­daire et magnat de l’im­­mo­­bi­­lier.

Conrad et Murdock

L’as­­cen­­sion de Conrad en tant que pape de la méde­­cine du futur a commencé sérieu­­se­­ment lors d’une vente d’art sur l’île hawaïenne de Lanai. Murdock, le CEO de Dole Food à qui appar­­te­­nait l’île toute entière, était présent lui aussi, d’après Luther, qui connaît bien les deux hommes. Conrad a suren­­chéri sur Murdock. Plutôt que de mal le prendre, Murdock a vu en Conrad un esprit analogue au sien, qui avait assez d’argent pour ne pas avoir besoin du sien. « Quand vous êtes milliar­­daire, tous ceux qui viennent vous voir veulent toujours obte­­nir quelque chose de vous, en défi­­ni­­tive. Il détes­­tait ça », raconte Luther. « David Murdock ne fait confiance qu’à un cercle très restreint de personnes, et Andy en faisait partie. » ulyces-verily-07 Ils s’étaient bien trou­­vés. Murdock, qui était alors un robuste septua­­gé­­naire mettant un point d’hon­­neur à mener une vie saine pour tenir le plus long­­temps possible, avait besoin d’un gourou de la biotech pour le conseiller. Conrad, lui, avait besoin d’un mentor. Ce dernier a posé ses valises à Lanai en 2000 – il s’était fait construire une grande maison de vacances domi­­nant le célèbre golf Four Seasons de Murdock, situé sur la côte méri­­dio­­nale de l’île. À l’époque, il était absorbé par ses inves­­tis­­se­­ments, ses loisirs et son mariage à la fin du prin­­temps avec Court­­ney Thorne-Smith, l’une des vedettes de Melrose Place et d’Ally McBeal. Si le couple s’est séparé au début de l’an­­née 2001, le parte­­na­­riat entre Conrad et Murdock faisait quant à lui des merveilles. Lynn Safrit, la prési­­dente à la retraite de Castle & Cooke, une compa­­gnie immo­­bi­­lière déte­­nue par Murdock, raconte que le CEO de Dole était trou­­blé en voyant son jeune voisin « se prélas­­ser au soleil et se bala­­der partout en maillot de bain ». Ce jeune homme si brillant n’avait appa­­rem­­ment aucune moti­­va­­tion. Murdock, l’in­­dus­­triel auto­­di­­dacte qui avait quitté l’école en troi­­sième, a conseillé à Conrad de faire preuve de plus d’am­­bi­­tion.

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Le milliar­­daire dans se demeure de Lanai
Crédits : The Pinnacle List

« Je crois qu’il a vu en Andrew un homme capable d’ac­­com­­plir de grandes choses », dit Safrit, qui connaît bien Conrad égale­­ment. Conrad a pris le conseil de Murdock très à cœur. À côté de son travail pour LabCorp, il s’est dégagé du temps pour plan­­cher sur des projets avec Murdock, deve­­nant d’un seul coup le compa­­gnon de voyage jet-setteur du milliar­­daire, son conseiller scien­­ti­­fique et son confi­dent. En retour, Murdock a ensei­­gné à Conrad les ficelles du busi­­ness et lui a mis le pied à l’étrier en l’ins­­tal­­lant aux conseils de Castle & Cooke, de Dole et d’une autre société en sa posses­­sion, NovaRx. Conrad a par la suite réalisé des inves­­tis­­se­­ments avec Murdock et son fils Justin. Sa loyauté envers Murdock avait toute­­fois ses limites. En 2013, Murdock a voulu rache­­ter les parts des autres action­­naires de Dole, jusqu’ici cotée en bourse. Conrad était le membre du conseil qu’il avait dési­­gné pour s’oc­­cu­­per de la priva­­ti­­sa­­tion de l’en­­tre­­prise. Mais lui et d’autres direc­­teurs sont arri­­vés à la conclu­­sion que le prix de Murdock était trop bas. « Murdock est devenu fou de rage », a écrit le juge dans le rapport judi­­ciaire qui a découlé du litige. Dans un message vocal cité dans les docu­­ments du tribu­­nal, Murdock dit à Conrad : « Ça me met hors de moi de penser que tu ne m’as même pas appelé pour me dire quel était ton problème. Je n’ai pas l’ha­­bi­­tude que mes amis cherchent à me doubler, mais si ça doit arri­­ver… » L’en­­re­­gis­­tre­­ment s’ar­­rête là. Murdock m’a fait savoir, par le biais d’un porte-parole, qu’il ne souhai­­tait pas répondre à mes ques­­tions, en disant que Conrad lui avait expres­­sé­­ment demandé de ne pas évoquer publique­­ment leur rela­­tion. (Conrad fait tout ce qui est en son pouvoir pour préser­­ver son inti­­mité : il n’a ni compte Twit­­ter, ni page Face­­book, et même une recherche Google de leurs deux noms ne fait pas le lien entre lui et sa seconde épouse, le mannequin Haylynn Cohen.) Fina­­le­­ment, Murdock a fait monter les enchères et le comité de Conrad a signé le deal. Les action­­naires, de leur côté, ont pour­­suivi Murdock en justice et ils ont reçu 148 millions de dollars de répa­­ra­­tions l’an­­née dernière. Il a été établi que Conrad avait agi comme il fallait, et il n’a pas été tenu respon­­sable de la situa­­tion. Quand je les ai contac­­tés, les autres direc­­teurs m’ont confirmé qu’il avait agi en toute inté­­grité.

Le Graal

Avant cet épisode fâcheux avec Murdock, Conrad avait amassé une expé­­rience précieuse en s’oc­­cu­­pant de l’am­­bi­­tieuse entre­­prise de recherche en biote­ch­­no­­lo­­gie du milliar­­daire – un galop d’es­­sai pour Verily.

Conrad avait assuré Murdock que LabCorp inves­­ti­­rait plusieurs millions de dollars dans le projet.

Murdock a fait de Conrad le direc­­teur scien­­ti­­fique (béné­­vole) du campus de recherche de Caro­­line du Nord, une orga­­ni­­sa­­tion publique-privée s’éten­­dant sur 140 hectares près de la ville de Char­­lotte. Murdock espé­­rait que le campus atti­­re­­rait des parte­­naires acadé­­miques et indus­­triels, qui pour­­raient y conduire des recherches portant sur l’agri­­cul­­ture, l’ali­­men­­ta­­tion, la nutri­­tion et la santé. La pièce maîtresse du projet était l’ins­­ti­­tut de recherche David H. Murdock, qu’ils avaient équipé de maté­­riel scien­­ti­­fique très sophis­­tiqué. Conrad a super­­­visé le déve­­lop­­pe­­ment du projet, pour lequel il a convaincu des scien­­ti­­fiques de renom – parmi lesquels Robert Califf, aujourd’­­hui commis­­saire de la FDA – de siéger au conseil. Conrad a égale­­ment encou­­ragé Murdock à sous­­crire à étude annon­­cia­­trice de Base­­line, nommée d’après le milliar­­daire et initia­­le­­ment menée par Califf à l’uni­­ver­­sité Duke. En tout, Murdock a investi près d’un milliard de dollars dans l’en­­tre­­prise, dont il espé­­rait récu­­pé­­rer une partie à travers le paie­­ment des loyers. Le campus a ouvert ses portes au beau milieu de la crise de 2008. Avec la réces­­sion, Conrad a eu un mal fou à recru­­ter des entre­­prises, ce qu’il avait pour­­tant promis à ses asso­­ciés d’après Luther, l’an­­cien président de l’ins­­ti­­tut Murdock. Il raconte par exemple que Conrad avait assuré Murdock que LabCorp inves­­ti­­rait plusieurs millions de dollars dans le projet. La société a installé un dépôt dans le coin, pour stocker et commer­­cia­­li­­ser des échan­­tillons biolo­­giques, mais il n’a jamais vu la couleur de l’argent.

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Un bâti­­ment du campus de Murdock
Crédits : UNC

Compa­­rant la situa­­tion à celle des Habits neufs de l’em­­pe­­reur, le conte d’An­­der­­sen, Luther dit qu’ « Andy se conten­­tait de dire à Murdock ce qu’il voulait entendre ». Malgré tout, en tant qu’exer­­cice de mana­­ge­­ment pour Conrad, l’aven­­ture a été un succès, pour­­suit Luther. Il raconte que Conrad s’est complè­­te­­ment appro­­prié l’ap­­proche impa­­tiente de Murdock dans les affaires. Murdock disait des choses comme : « Appelle ton CEO et qu’il décroche tout de suite ! » dit Luther. « Andy a appris direc­­te­­ment du maître. »

~

Verily a récem­­ment annoncé que la société troque­­rait prochai­­ne­­ment les eaux tranquilles et les pelouses ombra­­gées du campus de Google à Moun­­tain View pour un ensemble d’im­­meubles situé près de l’aé­­ro­­port de San Fran­­cisco. Plus proche de la forte­­resse, le complexe pourra accueillir un millier d’em­­ployés – plus du double de la taille actuelle de l’en­­tre­­prise. Mais Jeff Huber ne parti­­ci­­pera pas à l’agran­­dis­­se­­ment de la firme de Conrad. Poids lourd de Google X, l’in­­cu­­ba­­teur maison qui a accou­­ché du projet Verily en 2013, Huber était jusqu’ici le conseiller admiré de Conrad et d’autres respon­­sables de Verily, auxquels il se joignait régu­­liè­­re­­ment lors des réunions. Très respecté dans les cercles de la tech­­no­­lo­­gie, c’est lui qui a attiré bon nombre des meilleurs éléments de la star­­tup et qui a aidé à décro­­cher certains de ses parte­­na­­riats clés. Huber est resté chez Google X après que Verily est deve­­nue une filiale à part d’Al­­pha­­bet en août dernier, mais il est resté au quoti­­dien l’un des éléments les plus impor­­tants de la nouvelle firme. Huber l’a cepen­­dant quit­­tée en février dernier pour prendre la tête de Grail, une star­­tup qui tentera de déce­­ler et de soigner le cancer avant l’ap­­pa­­ri­­tion des premiers symp­­tômes. Grail a quelques concur­­rents de taille. L’un d’eux est Verily.

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Jeff Huber, de Grail

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Google’s bold bid to trans­­form medi­­cine hits turbu­­lence under a divi­­sive CEO », paru dans STAT. Couver­­ture : Verily doit révo­­lu­­tion­­ner la méde­­cine.


LE MILLIONNAIRE QUI VEUT QUE VOUS VIVIEZ PLUS LONGTEMPS

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Pion­­nier du séquençage du génome humain, Craig Venter est passé dans l’ère de la biote­ch­­no­­lo­­gie. Ce qu’il veut : vous faire vivre mieux et plus long­­temps.

À l’aube de son 69e anni­­ver­­saire, c’est d’un œil amusé que Craig Venter observe son double numé­­rique se balan­­cer d’un pied sur l’autre. Avec sa barbe blanche, son jeans et son t-shirt gris à col en V, l’ava­­tar de Venter est la grande star d’une appli­­ca­­tion pour iPad dont Scott Skel­­len­­ger, respon­­sable du service infor­­ma­­tique, me fait la démons­­tra­­tion. L’ar­­ché­­type minia­­ture de Venter peut même marcher, voire danser à la demande. Nous nous trou­­vons alors dans son impo­­sant bureau de San Diego en compa­­gnie de Heather, son épouse et agent de publi­­cité. Avec humour, Venter m’ex­­plique qu’il voulait à l’ori­­gine pouvoir extraire le cœur de son avatar « à la manière aztèque », ou encore lui préle­­ver le cerveau pour inspec­­tion… et intros­­pec­­tion. Au lieu de cela, le mini-Venter qui gigote dans l’ap­­pli­­ca­­tion est entouré d’op­­tions arran­­gées en un véri­­table système solaire : images en coupe du cerveau, connec­­ti­­vité et anato­­mie, artères intra­­crâ­­nien­­nes… J’étu­­die un scan de ses hanches et de sa colonne verté­­brale puis inspecte l’in­­té­­rieur de son crâne. Des couleurs mettent en avant les diffé­­rentes sections de son cerveau et j’en distingue clai­­re­­ment les substances blanches et grises. « J’ai le cerveau d’un homme de 44 ans », me dit-il. Un autre tap sur l’écran et me voilà qui examine son génome – retraçant ses origines jusqu’au Royaume-Uni –, sa démarche et même ses empreintes de pieds, saisies pour la posté­­rité par un sol intel­­li­gent. Craig Venter, le plus grand entre­­pre­­neur en biote­ch­­no­­lo­­gie de la planète, décom­­posé en format binaire.

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L’ap­­pli­­ca­­tion Health Nucleus
Crédits : HLI

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