fbpx

par Colin Dickey | 24 mars 2015

Monro­via, ville dortoir de Cali­for­nie située à une quin­zaine de kilo­mètres de Los Angeles. Sur une portion de la Route 66 tombée en désué­tude se dresse un monu­ment histo­rique oublié de tous : l’Az­tec Hotel. L’en­droit tire sa renom­mée de sa façade d’ins­pi­ra­tion maya. Faite d’une couche complexe de stuc et de pein­ture, elle a été dessi­née par un contem­po­rain de Frank Lloyd Wright, Robert Stacy-Judd. Mais depuis son ouver­ture en 1925, le succès de l’hô­tel n’a cessé de décli­ner. D’abord, il y a eu la dévia­tion de la Route 66, que l’au­to­route a rendue obso­lète. L’Az­tec est vite devenu une attrac­tion de bord de route… mais sans la route. S’en­sui­virent plusieurs années de négli­gence et de mauvaise gestion qui en firent un hôtel à la façade déco­lo­rée servant de squat aux junkies et aux pros­ti­tuées.

ulyces-ghostbusters-01-1
L’Az­tec Hotel
Monro­via, Cali­for­nie
Crédits : Living in Monro­via

Les monu­ments histo­riques, en parti­cu­lier ceux qui sont aban­don­nés et négli­gés comme l’Az­tec, ont toujours attiré les chas­seurs de fantômes. Déla­brés mais toujours debout, à la fois morts et vivants, les lieux eux-même ont quelque chose de fanto­ma­tique. Des récits d’ac­ti­vi­tés para­nor­males s’échappent de chaque porte qui grince, à chaque écho réson­nant dans les couloirs déserts, tapis dans les recoins sombres et froids. Certains chas­seurs de fantômes se rendent dans ces endroits par pur amour de l’his­toire. Ou bien pour admi­rer l’hé­ri­tage archi­tec­tu­ral, et natu­rel­le­ment car ils sont animés par une profonde curio­sité pour le para­nor­mal. D’autres, cepen­dant, viennent y cher­cher quelque chose de tout à fait diffé­rent : une bonne frayeur peut-être, ou un brin de noto­riété. Pendant des années, l’Az­tec Hotel a tenu bon face à l’ap­pa­ri­tion des centres commer­ciaux et autres stations essence, gardant son obscu­rité pour lui seul. Jusqu’au jour où les chas­seurs de fantômes l’ont retrouvé.

Rencontre para­nor­male

Pour Craig Owens, l’aven­ture a commencé alors qu’il séjour­nait au Mission Inn de River­side, en Cali­for­nie : il avait entendu des bruits, on aurait dit que quelqu’un pous­sait des meubles dans sa suite. À l’ori­gine, il s’agis­sait d’un petit hôtel construit en 1876, qui s’était trans­formé par la suite en horreur à l’ar­chi­tec­ture vague­ment espa­gnole. Le Mission Inn a un long passé derrière lui, et il se trouve qu’il est hanté. Owens est un homme intel­li­gent, il porte des lunettes à monture métal­li­sée, et ses rides suggèrent qu’il a reçu une rude éduca­tion. Pendant des années, il a travaillé comme photo­graphe dans l’in­dus­trie du film – il se surnomme « le type du Vieil Holly­wood ». Il a une vraie passion pour l’âge d’or du début du cinéma holly­woo­dien, les femmes délu­rées et le glamour. Mais ce qui l’at­tire par-dessus tout, ce sont les vieux hôtels comme le Mission Inn, à la beauté déca­dente et au passé chargé de mystères. Pendant son séjour donc, il a entendu comme des meubles qu’on traî­nait à travers la pièce, des pas tout autour de lui et un bruit semblable à des pièces de monnaie tombant sur une table en bois. Mais ce n’est pas tout : de gros boums, ainsi qu’un verre d’eau dont le contenu bougeait inex­pli­ca­ble­ment de droite à gauche dans une pièce tota­le­ment vide. ulyces-ghostbusters-02Après les événe­ments du Mission Inn, Owens était terri­fié : pendant une semaine entière, il a dormi toutes lumières allu­mées. Mais c’était plus fort que lui, il a recom­mencé à explo­rer d’autres hôtels dans le sud de la Cali­for­nie et à récol­ter des infor­ma­tions sur d’autres expé­riences. Owens a commencé à enre­gis­trer des phéno­mènes de voix élec­tro­niques (PVE) : il suffit pour cela de lais­ser un dicta­phone allumé pendant que vous posez des ques­tions à une pièce tota­le­ment silen­cieuse, puis vous rembo­bi­nez et écou­tez les voix de l’en­re­gis­tre­ment. Ces dernières années, les PVE sont deve­nus un incon­tour­nable en matière d’enquête para­nor­male. N’im­porte quel groupe de chas­seurs de fantômes ayant un site inter­net a une page dédiée aux PVE qu’ils ont enre­gis­trés. Selon les cas, on peut entendre des chucho­te­ments éner­vés ou un ensemble incom­pré­hen­sible.

~

C’est peu de temps après cet épisode qu’O­wens a décou­vert les Ghost Hunters of Urban Los Angeles, ou GHOULA, une asso­cia­tion fondée par Lisa Strouss et Richard Carra­dine. En 2008, ils ont commencé à orga­ni­ser des réunions mensuelles inti­tu­lées « Spirits with Spirits ». Elles se dérou­laient à chaque fois dans un nouvel endroit hanté de Cali­for­nie du Sud. Ces événe­ments atti­raient des gens d’ho­ri­zons très divers, alors que la ville est répu­tée pour être segmen­tée. On y retrou­vait des étudiants, des histo­riens à la retraite, des plom­biers, des produc­teurs, des intro­ver­tis et des geeks, qui allaient des simples curieux aux complets enthou­siastes. Les réunions sont parfois des rencontres ennuyeuses dans des bars tranquilles, où les parti­ci­pants rasent les murs jusqu’à ce que Carra­dine leur fasse du charme avec ses histoires ou que Strouss les encou­rage à parti­ci­per. Parfois, elles sont plus animées et se déroulent dans des bowlings ou des restau­rants. Tout le monde discute, teste de nouveaux appa­reils et prend des photos d’en­droits vides en espé­rant qu’une trace se maté­ria­lise sur la pelli­cule. Les réunions épluchent une couche de l’his­toire de la Cali­for­nie, elles déterrent des lieux et leurs histoires de fantômes oubliés de tous. En somme, c’est une façon alter­na­tive d’ap­pré­hen­der la ville. Dès sa créa­tion, GHOULA était censé être une asso­cia­tion au sein de laquelle personne ne juge­rait personne et où les membres pour­raient parta­ger libre­ment leur enthou­siasme et leurs expé­riences. ulyces-ghostbusters-03-1« Quand Richard et moi avons pensé à GHOULA », raconte Strouss, « on se souve­nait tous les deux d’un ancien groupe appelé ISPR (Inter­na­tio­nal Society for Para­nor­mal Research). Ses membres se réunis­saient dans ce théâtre sur Holly­wood Boule­vard, l’en­trée coûtait 60 ou 70 dollars. » Déçue de devoir payer, elle se rappelle avoir pensé qu’ils décou­ra­geaient complè­te­ment les gens. L’idée, c’était de propo­ser avec GHOULA une adhé­sion gratuite. Les gens pour­raient venir pour dix minutes ou deux heures, personne ne les pous­se­rait à quoi que ce soit ; et cela a marché. « Je connais­sais depuis des années certaines des personnes qui venaient au tout début de GHOULA, confie-t-elle. Je ne les avais jamais enten­dues parler de fantômes, et un jour elles sont venues à une réunion et ont raconté leur histoi­re… Certains ont failli bascu­ler dans le mélo­drame. »

Dès la fin de la réunion, les membres regagnent leur bulle de logique, « mais ils sont heureux de pouvoir lâcher prise avec nous ». « D’une certaine manière, cela leur donne de l’es­poir », conclue-t-elle. « Il est récon­for­tant d’en­tendre leur histoire, même si elle vous fait peur. » Craig Owens assis­tait à une réunion de GHOULA en avril 2009 à l’Eden Bar & Grill de Pasa­dena quand il a rencon­tré Bobby Garcia. Ce restau­rant, qui était autre­fois une morgue, est réputé pour abri­ter quelques fantômes facé­tieux, et une forte odeur de corps en décom­po­si­tion en émane parfois sans qu’on puisse la faire dispa­raître. Garcia est un homme costaud origi­naire de l’est de Los Angeles. Contrai­re­ment à Owens, il parle peu. Même s’ils ont tous deux un inté­rêt sans borne pour l’His­toire, Garcia a une concep­tion du para­nor­mal tota­le­ment diffé­rente de celle d’Owens. « Tout est une ques­tion de physique et de phéno­mènes natu­rels », explique-t-il. « C’est aussi natu­rel que la foudre. » Selon l’hy­po­thèse de Garcia, tout s’ex­plique par les trous de ver : profi­tant de failles tempo­relles, les voix des morts se fraient un chemin jusqu’à nous… « C’est plus de la science qu’un phéno­mène reli­gieux ou mystique. » Ils parviennent toute­fois à s’en­tendre et forment un vieux couple réuni par une fasci­na­tion commune pour l’his­toire de Los Angeles. Ce genre de liens – qui dépasse les classes sociales, l’âge ou le lieu de vie – s’éta­blissent fréquem­ment dans la commu­nauté du para­nor­mal (Strouss et Carra­dine en sont un autre exemple). Quand vous faites une expé­rience para­nor­male, les choses deviennent inten­sé­ment person­nelles. Vous ne pouvez en parler à personne car la plupart des gens ne vous croi­ront pas, et le seul fait d’en parler suffit à vous faire passer pour un fou. La plupart des personnes à qui vous en parle­rez vous diront que si cela leur était arrivé à eux, ils auraient trouvé une expli­ca­tion ration­nelle à tout ça. À cause de cette peur de l’iso­le­ment, ceux qui vous croient deviennent des confi­dents intimes malgré les diffé­rences super­fi­cielles ou les diver­gences de croyance, comme dans le cas d’Owens et Garcia.

ulyces-ghostbusters-04
Le hall de l’Az­tec Hotel
Crédits : Living in Monro­via

Les fantômes de l’Az­tec Hotel

L’Az­tec Hotel faisait partie des endroits que Garcia se souvient avoir suggé­rés à Owens pour de possibles enquêtes. Owens a alors fait ce qu’au­cun autre dans la commu­nauté n’avait encore fait à l’époque : il a gagné la confiance et l’ami­tié de la proprié­taire des lieux, Kathie Reece-McNeil. « Craig a quasi­ment tout préparé », se souvient Garcia. L’hô­tel tenait à peine debout lorsqu’O­wens et Garcia l’ont trouvé. Il y avait un moment que les gens du coin le consi­dé­rait comme un paria : tout le monde savait que c’était un refuge pour les camés, les pros­ti­tuées et les vaga­bonds. L’al­liance de sa belle façade baroque et de l’en­semble aban­donné lui confé­rait une aura tragique. Tous les vieux hôtels du sud de la Cali­for­nie ont leurs histoires de fantômes, mais l’Az­tec avait quelque chose de diffé­rent aux yeux d’Owens et Garcia. Avec l’Az­tec, Owens disait avoir l’im­pres­sion d’es­sayer de « déchif­frer un code, de lui faire cracher ses secrets ». Los Angeles n’a jamais eu d’as­so­cia­tion sur le para­nor­mal qui pour­rait riva­li­ser avec celles de la Nouvelle-Orléans ou de Londres, mais la ville n’est pas en reste côté histoires de fantômes. Elle est surtout connue pour ses hôtels hantés, comme le Bilt­more, le Knicker­bo­cker, le Roose­velt ou encore l’Am­bas­sa­deur, qui abritent, entre autres, les fantômes de Mari­lyn Monroe, Rudolph Valen­tino et Mont­go­mery Clift. Si l’hô­tel est devenu un emblème du passé hanté de Los Angeles, c’est parce que l’his­toire de la ville est éphé­mère : son aspect tempo­raire dépend d’un afflux conti­nuel de nouveaux rêveurs, dont plus d’un finissent six pieds sous terre dans le subcons­cient de la ville. Un tel endroit ne peut s’em­pê­cher de lais­ser un fantôme ou deux derrière lui.

ulyces-ghostbusters-05-1
Bobby Garcia en plein enre­gis­tre­ment
Crédits : Ghost Study Los Angeles

Craig Owens et Bobby Garcia sont partis à l’Az­tec Hotel en quête de ces histoires oubliées. Ils voulaient aller plus loin que les histoires d’ec­to­plasmes de vieilles gloires holly­woo­diennes. Une alliance était à l’œuvre entre le charisme d’Owens et la compé­tence de Garcia. Ensemble, accom­pa­gnés par une poignée de membres de l’équipe de Garcia, ils ont commencé à passer de plus en plus de temps à l’Az­tec Hotel. Ils arri­vaient le soir, prenaient les clés de la cave et y restaient. Ils y passaient trois ou quatre nuits par semaine, parfois avec d’autres personnes, parfois seuls. Puis ils rentraient chez eux, se rendaient au travail, écou­taient leurs enre­gis­tre­ments et reve­naient. Owens avait décou­vert le nom de l’an­cien chef de la police de Monro­via, James Scott, et le soir où les autres enquê­teurs qui l’ac­com­pa­gnaient l’ont inter­rogé à ce propos, il s’est trompé en leur donnant le nom de « Frank Little ». « Quand j’ai écouté l’en­re­gis­tre­ment », dit-il, « j’ai entendu cette voix bizarre qui n’ar­rê­tait pas de répé­ter “Frank Scott”… C’est comme si elle nous corri­geait. L’er­reur rend cette preuve encore plus parlante ». (La véra­cité d’un PVE réside souvent dans l’oreille de celui qui l’écoute et nulle part ailleurs : Richard Carra­dine a écouté l’en­re­gis­tre­ment d’Owens et m’a confié qu’il n’était pas d’ac­cord avec son inter­pré­ta­tion.) Owens et Garcia passaient la plupart de leur temps dans la cave, où ils trou­vaient la majo­rité des acti­vi­tés psychiques. Mais la plupart des chas­seurs de fantômes et d’ac­ti­vi­tés para­nor­males vous diront que la pièce la plus hantée de l’Az­tec est la chambre 120, habi­tée par un fantôme baptisé « Razzle Dazzle », un nom donné par les chas­seurs au fil des ans. Selon la légende, Razzle Dazzle aurait été une pros­ti­tuée assas­si­née dans sa chambre par son client, ou bien une jeune mariée qui rêvait de deve­nir actrice et s’était mortel­le­ment cognée la tête contre le radia­teur le soir de sa nuit de noces. En fouillant dans les archives de Monro­via, Owens n’a trouvé aucune trace d’une pros­ti­tuée ou d’une actrice tuée à l’Az­tec. « La chambre a l’air d’être hantée, mais son nom n’a jamais été “Razzle Dazzle”, si toute­fois quelqu’un est bien mort ici », dit-il. Mais il a trouvé autre chose : à l’ou­ver­ture de l’hô­tel, le Elks Lodge du coin orga­ni­sait chaque mois une nuit de jeux et de beuve­rie dans la cave de l’hô­tel. Owens apprit que ces soirées avait un nom parti­cu­lier. On les appe­lait « Les soirées Razzle Dazzle ». (« Seuls ceux qui ont fouillé dans ces maudites archives de Monro­via peuvent le savoir », dit-il.) À l’époque, Owens et Garcia étaient tous deux très actifs au sein de GHOULA, et grâce à la rela­tion privi­lé­giée qu’O­wens entre­te­nait avec les proprié­taires de l’Az­tec, il a pu y orga­ni­ser une soirée Spirits with Spirits en juin 2010. C’était le cirque – litté­ra­le­ment. Mais selon Lisa Strouss, « c‘était hyper amusant, comme une grosse soirée… Tous ces gens de Los Angeles qui couraient partout – et ce lieu complè­te­ment oublié mais telle­ment cool ! » Pour Owens, en revanche, c’était horrible. « Il y avait beau­coup trop de monde… Ils rentraient dans les chambres des gens. » Il n’en veut plus à Strouss et Carra­dine aujourd’­hui, mais le souve­nir lui reste encore en travers de la gorge. « Il m’a fallu limi­ter les dégâts avec l’hô­tel car les proprié­taires étaient furieux. » Cette soirée reste l’un des événe­ments les plus mémo­rables du GHOULA. Pour l’Az­tec en revanche, c’était le début de la fin.

ulyces-ghostbusters-06
La salle à dîner de l’hô­tel
Crédits : Living in Monro­via

Les impos­teurs

Los Angeles est peut-être connue pour ses hôtels hantés, mais il y a autre chose qui rend la ville unique. Son statut de Mecque du cinéma et de la télé­vi­sion a garanti l’ex­plo­sion de plusieurs groupes quasi­ment iden­tiques qui essayaient de ressem­bler aux équipes qu’on pouvait voir à la télé : LA Ghost Patrol, LA Para­nor­mal Asso­cia­tion, Ghost Inte­rac­tive Inves­ti­ga­tions, Para­nor­mal EXP, Dark­lands Para­nor­mal, Cali­for­nia Society for Para­nor­mal Research and Assis­tance et bien d’autres. Ces groupes vont du plus absurde au plus sérieux – en queue de pelo­ton, la Para­nor­mal Hot Squad, un groupe exclu­si­ve­ment fémi­nin composé de mannequins et de danseuses exotiques. Leur devise ? « Vous allez être raides de peur. » Owens les a en horreur : « Ils sont comme les Monkees ou les Archies. Ils prennent l’ap­pa­rence d’un groupe qui s’in­té­resse au para­nor­mal mais pour les mauvaises raisons. » Au lieu de consi­dé­rer les histoires de fantômes comme un moyen d’ap­pré­hen­der l’his­toire d’un lieu, son héri­tage, ces groupes utilisent souvent ces lieux hantés pour faire la fête ou comme prétexte pour s’ha­biller comme un vrai chas­seur de fantômes. Lorsqu’on a demandé à la LA Ghost’s Patrol pourquoi ils exerçaient, leur repré­sen­tant a déclaré au micro de Fox News 11 : « Nous voulons des preu­ves… Nous voulons être ceux qui captu­re­ront l’image qui prou­vera au monde entier que ces choses existent. » On pense souvent que ce milieu de passion­nés est dyna­mique et moti­vée par les films et la télé­vi­sion (pensez aux fans de Star Trek). Mais l’en­semble de la commu­nauté du para­nor­mal de Los Angeles s’avère être l’exact opposé. Elle est singu­liè­re­ment fragile, car une culture pop peut en déra­ci­ner une autre, plus nuan­cée et plus dyna­mique. La télé­vi­sion, l’argent et la quête de célé­brité peuvent éclip­ser des cher­cheurs honnêtes et soli­taires. Le succès fulgu­rant des Ghosts Hunters diffusé sur SyFy a conduit les produc­teurs de l’émis­sion à inon­der le marché de spéciales et d’autres programmes déri­vés. Tous les enquê­teurs para­nor­maux du pays y ont ainsi vu une chance de deve­nir célèbres.

ulyces-ghostbusters-08
Un salon de l’hô­tel
Crédits : Living in Monro­via

En 2008, presque à la même période de la créa­tion de GHOULA, des émis­sions ont commencé à appa­raître sur des chaînes du câble comme SyFy, Disco­very et Lear­ning Chan­nel. Leurs noms : My Ghost Story (Mon histoire de fantôme), Ghost Hunters Inter­na­tio­nal (Chas­seurs de fantômes inter­na­tio­naux), Ghost Hunters Academy (L’Aca­dé­mie des chas­seurs de fantômes), Most Haun­ted USA (L’Amé­rique super hantée), Para­nor­mal State (État para­nor­mal), The Other­si­ders (Ceux de l’au-delà), Cele­brity Para­nor­mal Project (Projet para­nor­mal pour célé­bri­tés) et bien d’au­tres… La plupart de ces émis­sions suivent un schéma simple : une « équipe » constam­ment à la recherche de preuves tangibles, et habi­tuel­le­ment compo­sée de trois ou quatre hommes et d’une femme qui ne jurent que par le K II, un détec­teur d’ondes para­nor­males à courte distance, et par d’autres gadgets parfai­te­ment inutiles vendus par d’autres chas­seurs de fantômes. Bobby Garcia a des idées bien arrê­tées sur la géné­ra­tion actuelle d’ap­pa­reils élec­tro­niques fabriqués pour chas­ser les fantômes. Il pense que le K II est le plus inutile de tous. « Il n’y a pas de bouclier, ce qui veut dire que les ondes des auto­ra­dios présents dans la zone l’étein­dront. Tout ce qui se trouve dans les murs l’étein­dra si vous ne savez pas d’où ça vient… Les gens l’aiment bien parce qu’ils le voient à la télé, et il brille comme un sapin de noël. » La chasse aux fantômes étant deve­nue popu­laire, de plus en plus de groupes commencent à propo­ser des « soirées chasse aux fantômes » et d’autres événe­ments dont l’en­trée coûte entre 25 et 100 dollars, tout ça pour courir partout dans le noir avec un détec­teur K II. « J’as­so­cie les lieux hantés à la peine et à la souf­france de quelqu’un », raconte Owens. « Pourquoi capi­ta­li­ser là-dessus pour engran­ger de l’argent ? » Cette approche commer­ciale n’est pas nouvelle, mais elle repré­sente une diffé­rence majeure par rapport à la convi­via­lité de GHOULA. « À partir du moment où vous prenez de l’argent », dit Strouss, « les gens veulent voir des fantômes, et je ne peux pas vous en donner un comme ça. » Mais le plus impor­tant, c’est que l’ap­proche vis-à-vis des hôtels et des autres monu­ments de la ville a changé. Pour faire plus d’argent grâce aux fantômes, il vous faut d’abord une maison hantée. Et si vous n’en possé­dez pas, il faut que vous orga­ni­siez vos événe­ments dans des lieux publics. Les diffé­rents groupes de chasse aux fantômes qui ont surgi dans la ville sont en concur­rence plus ou moins directe pour faire valoir leurs droits dans diffé­rents endroits hantés, et en parti­cu­lier les endroits publics. En d’autres termes, ces personnes veulent être des chas­seurs de fantômes asso­ciés à un endroit bien spéci­fique pour que les produc­teurs de télé aillent frap­per à leur porte en premier. Au lieu de se conten­ter d’ex­plo­rer ces lieux, beau­coup de chas­seurs cherchent à les reven­diquer.

ulyces-ghostbusters-07
Les esca­liers de l’Az­tec
Crédits : Living in Monro­via

Ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’est pour­tant ce qu’il se passe dans la majo­rité des cas. Personne ne peut gager des ravages que provoquera la proli­fé­ra­tion de ces groupes espé­rant se faire un nom et un peu d’argent grâce à un établis­se­ment hanté. Qui sait ce qu’il advien­dra de ces lieux histo­riques si fragiles ? La nuit du jeudi 21 novembre 2013, sept enquê­teurs para­nor­maux se sont intro­duits dans le manoir LeBeau, un lieu histo­rique et inha­bité au sud de la Nouvelle-Orléans. L’an­cienne plan­ta­tion est connue pour être hantée depuis long­temps : les gens disent qu’une jeune dame blanche appa­raît la nuit sur la plus haute marche du porche, proje­tant une lumière dont la source est incon­nue. Cons­truit en 1854, le manoir a survécu à la guerre de Séces­sion et à l’ou­ra­gan Katrina. Selon la police, les chas­seurs qui se sont intro­duits dans le manoir cette nuit-là se sont montrés agacés de ne voir appa­raître aucun esprit. Ivres et camés, ils ont décidé de mettre le feu à la bâtisse. Le manoir a été réduit en cendres et tout ce qu’il en reste aujourd’­hui, ce sont des chemi­nées et un petit mur de briques. Même les groupes qui ne vanda­lisent pas ces lieux mythiques font montre d’at­ti­tudes plus que cava­lières. Strouss raconte qu’a­près l’évé­ne­ment du GHOULA, tout le monde s’est mis à gravi­ter autour de l’Az­tec, surtout le 3AM Para­nor­mal, un groupe dirigé par Joe Mendoza et sa femme Rebecca. Comme tous les nouveaux groupes, le 3AM (qui n’a pas souhaité répondre à mes ques­tions) fait payer les gens pour chaque événe­ment qu’il orga­nise. Et ce alors que sa répu­ta­tion est parti­cu­liè­re­ment mauvaise depuis que Joe Mendoza lui-même a avoué qu’ils avaient passé des années à s’in­tro­duire illé­ga­le­ment dans des bâti­ments du Cama­rillo State Mental Hospi­tal à la recherche de fantômes, deman­dant au passage une parti­ci­pa­tion finan­cière aux membres du groupe pour avoir ce privi­lège.

Quelques temps après le premier événe­ment du GHOULA à l’Az­tec Hotel, 3AM Para­nor­mal y a à son tour orga­nisé une soirée avec le Boyle Heights Para­nor­mal Project. Le prix d’en­trée était fixé à 20 dollars par personne, payables d’avance, et rien n’a été reversé à l’hô­tel déla­bré. La direc­tion de l’Az­tec a décidé de bannir le 3AM, mais le 24 septembre 2010, ils y sont reve­nus, réus­sis­sant à embo­bi­ner la personne de l’ac­cueil. Une vidéo postée sur YouTube les montre en train de mener l’enquête dans les couloirs de l’hô­tel, et de discu­ter de leurs décou­vertes. L’en­semble a l’air très profes­sion­nel et respec­tueux et, en regar­dant la vidéo, on ne soupçonne pas qu’ils l’ont tour­née sans la permis­sion de l’hô­tel. Après cela, la proprié­taire de l’Az­tec, Katie Reece-McNeil, dégoû­tée, a annulé toutes les recherches qui devaient être menées à l’hô­tel. Le peu de reve­nus qu’ap­por­taient les chas­seurs de fantômes à ce lieu défraî­chi a fondu comme neige au soleil. Owens s’est investi person­nel­le­ment en consa­crant de nombreuses heures à élabo­rer un plan de sauve­tage l’hô­tel. Il a tenté d’ai­der Reece-McNeil à monter un dossier de faillite pour la banque afin de proté­ger l’hô­tel, et a même imaginé un système pour régle­men­ter les visites des enquê­teur para­nor­maux : une entrée payante aurait permis de restau­rer l’hô­tel pour ravi­ver son attrait passé (« Rien de tout cela ne me serait revenu dans la poche », insiste-t-il). Le jour où il est arrivé pour expliquer son plan, la proprié­taire vidait les lieux que la banque avait saisis.

~

Il y a un aspect bien plus inté­res­sant des lieux hantés que la télé­vi­sion ne montre jamais : une histoire de fantômes peut vous mener à décou­vrir le passé d’un lieu, en parti­cu­lier lorsqu’il s’agit d’une histoire depuis long­temps oubliée, reve­nue à la vie grâce aux fantômes. Prenez par exemple le mystère de la Chambre 120 de l’Az­tec, où aurait résidé Razzle Dazzle. Il serait tentant de penser que la décou­verte d’Owens faite grâce aux archives de Monro­via – un médium serait tombé sur le nom d’une personne qui aurait été en lien avec d’an­ciennes fêtes données dans la cave de l’hô­tel – pour­rait consti­tuer une preuve de l’exis­tence d’un phéno­mène para­nor­mal. Mais cette preuve rend l’af­faire plus obscure qu’elle ne l’éclair­cit : que nous révèle-t-elle sur l’Az­tec Hotel ? Elle ne mènera jamais à une histoire claire et détaillée des événe­ments – celui ou celle qui aurait pu nous éclai­rer sur ce qu’il se passait lorsque Razzle Dazzle traî­nait dans les parages n’est plus de ce monde. Ces histoires ne trouvent jamais de réponse défi­ni­tive. On dispose seule­ment de frag­ments histo­riques qui donnent lieu à maintes hypo­thèses mais n’ont rien de concret à offrir ; ils vous regardent simple­ment dans le blanc des yeux.

ulyces-ghostbusters-09
Les mystères de l’Az­tec Hotel
Crédits : Living in Monro­via

Owens et Garcia sont restés en contact depuis tout ce temps, mais ils ne chassent plus les fantômes ensemble. Cet engoue­ment soudain de la commu­nauté du para­nor­mal a fragi­lisé ces rela­tions. À présent, parti­ci­per à un événe­ment du GHOULA, c’est un peu le Haight-Ashbury (Quar­tier hippie de San Fran­cisco, ndt) d’après les années 1960 ou le CBGB (un club new-yorkais réputé, ndt) post-1970. Pendant un bref instant, un sacré paquet d’ex­cen­triques passion­nés – sacré­ment bizarres et sacré­ment philo­sophes – se sont trou­vés et unis grâce à leur passion. La commu­nauté du para­nor­mal de Los Angeles donne l’im­pres­sion d’avoir été trans­for­mée en objet de convoi­tise dès sa créa­tion, et les indi­vi­dus sincères qui la compo­saient ont été semés aux quatre vents. C’est peut-être pour cette raison qu’en décembre 2003, les réunions mensuelles du GHOULA ont été inter­rom­pues pour une durée indé­ter­mi­née. Ces deux dernières années, l’Az­tec est resté inoc­cupé, les nouveaux proprié­taires ayant décidé de le trans­for­mer en hôtel de luxe. Les lieux sont restés un long moment en désué­tude et des images sata­niques peintes à la bombe ont tapissé les murs des chambres pendant des mois. Cepen­dant, tout cela sera bien­tôt remplacé par de nouvelles instal­la­tions dans le hall d’ac­cueil. Des écrans plats seront accro­chés aux murs et des stations iPod seront dispo­sées sur les tables de nuit. Mais c’est bien plus que de la pein­ture qui va dispa­raître : les nouveaux proprié­taires espèrent faire oublier l’his­toire tumul­tueuse de l’hô­tel grâce à l’éclat de ses nouveaux aména­ge­ments de luxe.


Traduit de l’an­glais par Maureen Cala­ber d’après l’ar­ticle « The End of the Hunt », paru dans The Verge. Couver­ture : L’en­trée de l’Aztec Hotel. Créa­tion graphique par Ulyces.

Plus de wild