par Damon Tabor | 2 mars 2016

Bons vœux de Sébas­­to­­pol

Le président du club de motards le plus réputé de Russie émerge des eaux calmes d’un ancien maré­­cage, après une brasse puri­­fiante. Son appa­­rence est éloquente : grand, tatoué, tout en muscles. Sa crinière de lion lui agrippe le dos de ses boucles sombres. Un cruci­­fix d’argent pend à son cou. « Il nage dans ce lac pendant une heure envi­­ron, pour main­­te­­nir son état mental », explique un de ses lieu­­te­­nants enchaî­­nant les ciga­­rettes, un Kazakh baraqué du nom d’Ar­­man. Le chef se fait appe­­ler le Chirur­­gien, et il est le président du club de bikers comp­­tant le plus de membres en Russie : les Loups de la Nuit. C’est un homme très occupé. La semaine dernière, il a rédigé le script de la soirée de marque des Loups de la Nuit : un show annuel de motos qui se tient ici, à Sébas­­to­­pol. Cette ville se situe en Crimée, récem­­ment annexée par la Russie. Le show combine cascades de motos, manœuvres mili­­taires et repré­­sen­­ta­­tions natio­­na­­listes assour­­dis­­santes. On m’a même dit qu’un soir, il a rencon­­tré le vice-président argen­­tin. Quelques semaines plus tôt, il défiait un légis­­la­­teur local en duel. Le fonc­­tion­­naire s’était opposé au prêt du terrain d’une usine de gravier désaf­­fec­­tée pour la tenue du show des Loups de la Nuit, car l’ar­­ran­­ge­­ment lui parais­­sait douteux : les motards béné­­fi­­ciaient d’une ristourne de 99,9 % sur le prix d’ori­­gine. Il a par ailleurs décliné la provo­­ca­­tion en duel…

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Alexan­­der Zaldos­­ta­­nov, dit le Chirur­­gien
Crédits : DR

Après sa baignade, le Chirur­­gien s’avance à grands pas vers la réplique d’un avion de combat datant de la Seconde Guerre mondiale. Non loin de là, un char tout droit importé d’un studio de cinéma du Kaza­­khs­­tan se repose dans les herbes folles. Tous deux seront inté­­grés au show de motos des Loups de la Nuit, dans quelques semaines. Ce spec­­tacle fantas­­ma­­go­­rique célèbre la victoire de l’Ar­­mée rouge sur Hitler, tout en alimen­­tant la nostal­­gie de l’ère sovié­­tique pour la Russie. « J’aime beau­­coup le sujet de la guerre en ce moment », argue le Chirur­­gien. « Le show pour le show, j’en ai rien à foutre. Je suis un guer­­rier. Je me bats pour mon pays, pour mon histoire. Avec tout ce que la Russie doit affron­­ter ces derniers temps… Surtout l’Amé­­rique. Ils nous foutent tout sur le dos. » Une paire de mains métal­­liques surdi­­men­­sion­­nées pend au-dessus de la tête du Chirur­­gien. Elles émergent d’une cuve rouillée. On pouvait déjà les aper­­ce­­voir, bien en évidence, dans le show de l’an­­née dernière, agitées au-dessus de la scène avec malveillance, comme si elles orches­­traient une foule de mani­­fes­­tants « pro-Occi­dent ». On les voit gigo­­ter au « pas de l’oie », réin­­ter­­pré­­ta­­tion à la sauce du Chirur­­gien de la révo­­lu­­tion de la place Maïdan de 2014 en Ukraine, qui a mené à la desti­­tu­­tion du président pro-russe Viktor Ianou­­ko­­vytch. Le discours du Chirur­­gien fait écho à la version offi­­cielle du Krem­­lin : des fascistes ukrai­­niens ont renversé un gouver­­ne­­ment légi­­time avec l’ap­­pui secret de l’Oc­­ci­dent, et ont mis en place un gouver­­ne­­ment mili­­taire aux projets ignobles à l’en­­contre de l’eth­­nie russe. L’une des mains arti­­fi­­cielles arbo­­rait une bague, absente aujourd’­­hui, sur laquelle était imprimé le logo d’un aigle ressem­­blant étran­­ge­­ment au sceau du président des États-Unis. « Ça ne repré­­sente pas les Améri­­cains », m’as­­sure Arman. « C’est le mal mondial, le mal inter­­­na­­tio­­nal. » « Tout ceci a un sens », dit le chef des Loups de la Nuit.


Cet ancien chirur­­gien-dentiste de 52 ans, dont le vrai nom est Alexan­­der Zaldos­­ta­­nov, contemple autour de lui ses acces­­soires de guerre. « Tout ce qu’en­­tre­­prennent les Loups de la Nuit. Mon projet entier, tout ce que j’ai dans la tête, sera repré­­senté ici. » J’avais fait le voyage en juillet vers la Russie pour en apprendre plus sur les inten­­tions du Chirur­­gien et de son cama­­rade Noch­­niye Volki. Show­­man charis­­ma­­tique avec un sérieux penchant pour la gran­­di­­lo­quence provo­­ca­­trice, le président du club de motards est proba­­ble­­ment la star natio­­na­­liste la plus recon­­nais­­sable de Russie. Durant la dernière décen­­nie, il est parvenu à trans­­for­­mer un gang de bikers under­­ground en une armée sacrée et avant-gardiste de guer­­riers aux tech­­niques très person­­nelles, dont les liens avec le Krem­­lin sont plus qu’é­­troits. On dit que cette armée compte jusqu’à 5 000 hommes. Dans les médias russes, le Chirur­­gien vante régu­­liè­­re­­ment la gran­­deur du pays, tout en clamant que ses enne­­mis ont l’in­­ten­­tion de désta­­bi­­li­­ser la Russie. Il orga­­nise régu­­liè­­re­­ment des rallies en compa­­gnie des autres Loups de la Nuit pour promou­­voir le patrio­­tisme russe et le chris­­tia­­nisme ortho­­doxe, à coups de pèle­­ri­­nages ronflants vers les grandes églises et les sites sacrés. Il a fait le vœu de défendre le Krem­­lin des mani­­fes­­tants inspi­­rés par Maïdan, et a juré de mourir pour Vladi­­mir Poutine, le président du pays. L’une de ses cita­­tions est restée célèbre : « Chaque lieu où se trouvent les Loups de la Nuit doit être consi­­déré comme russe. »

Récem­­ment, le club a orga­­nisé un rally anti-OTAN de trois jours en Slovaquie. Ces derniers temps, il a égale­­ment pris goût à l’apo­­lo­­gie de Staline. Les jour­­na­­listes occi­­den­­taux ont affu­­blé les Loups de la Nuit du surnom de « Hells Angels de Russie », ou encore de « pivot crucial du soft power russe », en raison de leur patrio­­tisme musclé. Fin février 2014, alors que la Russie tentait de récu­­pé­­rer la pénin­­sule de Crimée à l’Ukraine, le Chirur­­gien s’est rendu sur les lieux du conflit par avion. Le jour de son arri­­vée, les Loups de la Nuit s’af­­fai­­raient déjà aux côtés des milices pro-Russes, mettant en place des barrages routiers à Sébas­­to­­pol. En mars, le gouver­­ne­­ment des États-Unis affirme qu’ils ont pris d’as­­saut un complexe naval. Le Chirur­­gien aurait person­­nel­­le­­ment super­­­visé la coor­­di­­na­­tion de la confis­­ca­­tion d’armes ukrai­­niennes par les forces russes.

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Le Chirur­­gien et Vladi­­mir Poutine à un rassem­­blant des Loups de la Nuit
Crédits : Ronald Chop­­per/Face­­book

Le 18 mars 2014, la Russie a offi­­ciel­­le­­ment annexé la pénin­­sule. Que le Chirur­­gien ait agi de sa propre initia­­tive ou sur ordre d’of­­fi­­ciels russes reste indé­­ter­­miné. Mais il semble haute­­ment impro­­bable que le Krem­­lin n’au­­to­­ri­­se­­rait pas, du moins taci­­te­­ment, une opéra­­tion de telle impor­­tance (le Chirur­­gien a reçu, peu de temps après, une médaille pour la « libé­­ra­­tion de la Crimée et Sébas­­to­­pol » à Moscou, d’après les médias russes). Après l’éten­­due du conflit dans l’est de l’Ukraine quelques semaines plus tard, les Loups de la Nuit ont envoyé un de leurs chapitres rejoindre les milices pro-Russes pour combattre l’ar­­mée ukrai­­nienne – un conflit écra­­sant qui se pour­­suit encore aujourd’­­hui, ayant déjà fait près de 8 000 morts. Les Loups de la Nuit ont mis en place des convois huma­­ni­­taires dans la région et, pour ce que j’ai pu consta­­ter par moi-même, servent de police à Louhansk, l’une des deux répu­­bliques sépa­­ra­­tistes auto­­pro­­cla­­mées. « Pour la première fois, nous avons fait montre de résis­­tance face au sata­­nisme mondial, à la sauva­­ge­­rie gran­­dis­­sante de l’Eu­­rope occi­­den­­tale, à la course au consu­­mé­­risme reniant toute spiri­­tua­­lité, à la destruc­­tion des valeurs tradi­­tion­­nelles, à cette démo­­cra­­tie améri­­caine », a fière­­ment déclaré le Chirur­­gien au mois de mars. La rhéto­­rique utili­­sée par le gang fait écho à la fois à une vague montante de natio­­na­­lisme en Russie et à un virage serré vers la droite dans la poli­­tique du pays. Sous le règne de Poutine, le Krem­­lin a fait empri­­son­­ner des jour­­na­­listes et des repré­­sen­­tants de l’op­­po­­si­­tion, banni la « propa­­gande homo­­sexuelle » et mis en place un système d’er­­satz de partis poli­­tiques qui permet l’illu­­sion d’une auto­­no­­mie gouver­­ne­­men­­tale. Il a déployé tout l’at­­ti­­rail de sa propa­­gande – des radios et jour­­naux, mais surtout la télé­­vi­­sion, contrô­­lés par l’État – pour atti­­ser une ferveur patrio­­tique. « La Russie est comme le Royaume des miroirs défor­­mants », m’a un jour expliqué un Mosco­­vite libé­­ral, faisant réfé­­rence à un conte de fée datant de l’ère sovié­­tique, dans lequel un roi utilise des miroirs défor­­mants pour laver le cerveau de son peuple. Le Chirur­­gien et ses Loups de la Nuit ont proli­­féré dans cet écosys­­tème natio­­na­­liste. Le club a affirmé avoir reçu plus d’un million de dollars en subven­­tions de la part du Krem­­lin en soutien aux actions patrio­­tiques du groupe, telles que le show de motos à Sébas­­to­­pol. En plusieurs occa­­sions, Poutine a lui-même enfour­­ché une Harley à trois roues et roulé aux côtés du Chirur­­gien.

En 2013, il a récom­­pensé le chef des Loups de la Nuit par l’ordre de l’Hon­­neur pour « son éduca­­tion patrio­­tique de la jeunesse ». En juin, la presse russe a annoncé qu’un cosmo­­naute emmè­­ne­­rait l’em­­blème du club dans l’es­­pace. D’après Mark Galeotti, un expert de la Russie et profes­­seur à l’uni­­ver­­sité de New York, Poutine a fait des membres du club des « auxi­­liaires de l’État » dans l’op­­tique d’une tenta­­tive plus large de trans­­for­­mer ses adver­­saires poten­­tiels en alliés dociles. Bien qu’exactes, ces asser­­tions ne permettent que très peu de comprendre comment un gang de motards autre­­fois à contre-courant en est venu à exer­­cer un travail de telle puis­­sance et de telle enver­­gure dans la Russie actuelle et, à présent lâché dans la nature, ce qu’il espère accom­­plir.

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Au Bike­­show de Sebas­­to­­pol
Crédits : Ronald Chop­­per/Face­­book

« Nous sommes l’ar­­mée de Russie », me dit le Chirur­­gien. Mais il pour­­suit : « Je ne veux pas rencon­­trer d’étran­­gers, étant donné qu’ils n’écrivent rien de bon. » (Il avait accepté d’être inter­­­viewé à contrecœur, après qu’un membre mosco­­vite du groupe lui a fourni une recom­­man­­da­­tion.) « Je serai toujours mauvais à leurs yeux. Je suis mauvais, je suis de la bande à Pouti­­ne… Qu’ils aillent se faire foutre. En atten­­dant, cette bande est accueillie avec des fleurs. Vous verrez comme nous serons accla­­més à Sébas­­to­­pol. » Le Chirur­­gien conduit douce­­ment une voitu­­rette de golf vers un immeuble en béton de quatre étages, aban­­donné – le quar­­tier géné­­ral du chapitre local – et dispa­­raît à l’in­­té­­rieur. Il est attendu sur un vol vers Moscou en première classe dans deux heures. Très vite, le chef des Loups de la Nuit réap­­pa­­raît, tout vêtu de la pano­­plie complète du motard : bottines noires, panta­­lon noir, blou­­son noir portant l’em­­blème du club – une tête de loup enflam­­mée. Dmitry Simi­­chein, le chef de ce chapitre de Sébas­­to­­pol, fait entrer le Chirur­­gien dans un pick-up « person­­na­­lisé » et nous filons vers l’aé­­ro­­port. À dix minutes de l’en­­droit, le moteur du pick-up se noie. Simi­­chein conti­­nue à l’épaule.

En Occi­dent, le Chirur­­gien a atteint le statut de paria hors-la-loi – les États-Unis l’ont récem­­ment placé sur la liste des sanc­­tions inter­­­na­­tio­­nales, mention­­nant les liens étroits entre le club et les services spéciaux russes, ainsi que son impli­­ca­­tion dans le conflit ukrai­­nien – mais certains Criméens le consi­­dèrent appa­­rem­­ment comme un héros. Une femme, accom­­pa­­gnée d’une jeune fille, recon­­nait immé­­dia­­te­­ment notre célèbre passa­­ger. « Regarde qui est là ! » s’ex­­clame-t-elle en russe, se pres­­sant à la fenêtre de la voiture. « Les Loups de la Nuit ! Le Chirur­­gien ! » En totale admi­­ra­­tion, la femme demande de garder un souve­­nir. « C’est pas tous les jours que j’au­­rai la chance de pouvoir faire une photo avec une telle personne », s’ex­­ta­­sie-t-elle. Souriant vaillam­­ment, le Chirur­­gien prend la pose avec les deux femmes. « Tous nos vœux de santé à votre patrio­­tisme ! » dit la femme avant notre départ. « De la part de tout Sébas­­to­­pol, de la Crimée ! »

Le Chirur­­gien

Nés de la scène anar­­chique mosco­­vite under­­ground des années 1980, les Loups de la Nuit étaient à l’ori­­gine un rassem­­ble­­ment infor­­mel de métal­­leux et de motards, se réunis­­sant dans la chauf­­fe­­rie d’un immeuble à appar­­te­­ments à Moscou. La poli­­tique de la peres­­troïka de Mikhail Gorbat­­chev avait commencé à relâ­­cher les rênes sovié­­tiques : de la musique occi­­den­­tale, des drogues et une philo­­so­­phie de rébel­­lion à contre-courant s’in­­si­­nuaient dans la capi­­tale. Les membres du groupe savou­­raient cette liberté nouvelle. Ils cuvaient leur alcool dans les rues de Moscou, sur des Dieprs sovié­­tiques et des Jawas tchèques décré­­pites. Ils harce­­laient la police et se bagar­­raient avec les « Lyubers », des body­­buil­­deurs issus de la classe ouvrière d’un quar­­tier proche. Ils ont pris part à des groupes de rock locaux. « On se rassem­­blait toutes les nuits, entre 50 et 100 motos », m’a raconté Ed Ratni­­kov, un ami proche du Chirur­­gien à cette époque. « T’ima­­gines ? La police routière se faisait dessus. »

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Zaldos­­ta­­nov à la fin des années 1980
Crédits : Andreï Orlov

Le clan des Loups de la Nuit comp­­tait parmi ses premiers membres un musi­­cien, un méca­­ni­­cien et un kiné­­si­­thé­­ra­­peute. Zaldos­­ta­­nov effec­­tuait sa rési­­dence en tant que chirur­­gien-dentiste dans une clinique de Moscou, et déve­­lop­­pait sa double vie : il sortait toute la nuit, puis rentrait par la fenêtre de derrière pour passer du cuir à la blouse blanche. (Roos Turin, l’un des autres pères fonda­­teurs de la scène motarde mosco­­vite de l’époque, affirme que Zaldos­­ta­­nov voulait, à la base, se faire appe­­ler « Le Dentiste », mais qu’il a ensuite estimé que ce n’était pas assez menaçant.)

Dès le début, le club s’oc­­cu­­pait de la sécu­­rité de groupes locaux et gérait la protec­­tion de petits boulots au marché noir, en espé­­rant éviter les fouilles de la police et des gang­s­ters – une tâche que le Chirur­­gien entre­­pre­­nait béné­­vo­­le­­ment. « Nous étions des Robin des Bois », dit-il aujourd’­­hui. « Plusieurs acti­­vi­­tés commer­­ciales émer­­geaient – des petites boutiques, des maga­­sins… – et nous les proté­­gions comme des amis, mais c’est vite devenu un busi­­ness. Ils ne voulaient plus que les Loups de la Nuit, puisque nous étions les meilleurs. » Au début des années 1990, le Chirur­­gien, charis­­ma­­tique et ambi­­tieux, s’est intro­­nisé chef des Loups de la Nuit. Il était consi­­déré comme le « Roi de la scène mosco­­vite » d’après Hilary Pilking­­ton, une socio­­logue britan­­nique spécia­­liste de la contre-culture de cette ville. Le Chirur­­gien a voyagé de Moscou à Berlin-Ouest, où il avait trouvé du travail en tant que videur au Sexton, une célèbre boîte rock en ville. Il vivait dans un squat et s’est rapi­­de­­ment marié avec une Alle­­mande (ils se sont ensuite sépa­­rés). Il se délec­­tait de l’un­­der­­ground bruyant et sans limites de Berlin, et s’est initié au monde des motards auprès de membres du chapitre local des Hells Angels. « Il adorait la sensa­­tion de liberté ici », a récem­­ment raconté le précé­dent patron du Sexton à un jour­­na­­liste. « C’était un punk dans l’âme. » Par chance, Vladi­­mir Poutine, futur président de Russie et véri­­table patron des Loups de la Nuit, travaillait comme agent inter­­­mé­­diaire du KGB de l’autre côté du Mur, à Dresde.

Vers 1991, les Loups de la Nuit ont commencé à se débar­­ras­­ser de leurs origines hors-la-loi. Au mois d’août, des membres ont aidé au main­­tien de barri­­cades contre des tanks encer­­clant le Parle­­ment russe – un coup d’État raté, fomenté par des tenants de la ligne « dure » au sein du Parti commu­­niste contre les réformes de Gorbat­­chev. Son succes­­seur, Boris Eltsine, récom­­pensa le Chirur­­gien d’une médaille pour ses efforts (un honneur qu’il abhorre aujourd’­­hui). Peu de temps après, les Loups de la Nuit ont engagé un mana­­ger, et on leur a proposé d’ap­­pa­­raître dans des campagnes publi­­ci­­taires. « Dès 1991, Khirurg (le Chirur­­gien) lui-même était plus suscep­­tible d’être vu dans des programmes télé­­vi­­sés pour les jeunes, dans des clips vidéos et dans les jour­­naux qu’à ses anciens lieux de sortie privi­­lé­­giés », écrit Pilking­­ton. La tran­­si­­tion de la Russie vers une écono­­mie de marché occi­­den­­tale dans les années 1990 a provoqué un chômage géné­­ra­­lisé et permis l’avè­­ne­­ment du crime orga­­nisé pour une bonne partie de la décen­­nie suivante. Les Loups de la Nuit, en revanche, sont parve­­nus à s’étendre. En 1992, le Chirur­­gien a ouvert le Sexton à Moscou, une boîte rock ayant pour modèle son ancien repaire de Berlin-Ouest. Trois ans plus tard, les Loups de la Nuit possé­­daient un salon de tatouage, un maga­­sin de motos et une ligne de vête­­ments à l’ef­­fi­­gie du club. Leur premier show de motos annuel a attiré plusieurs milliers de fans. « Parfois, je revois la table chirur­­gi­­cale dans mes rêves », me confie le Chirur­­gien. « Mais je sais aujourd’­­hui que je fais exac­­te­­ment ce que Dieu m’a réservé. D’une certaine façon, je paie ma dette. Je n’ai jamais été aussi heureux que lorsque j’avais ma première moto, une Jawa. »

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Devant l’en­­trée du Sexton
Crédits : YouTube

Les clubs de motos sont souvent un curieux mélange de défiance anti­­so­­ciale et de gouver­­nance démo­­cra­­tique, avec des membres prenant les déci­­sions sur la base d’un système de vote. Vers la moitié des années 1990, le Sexton de Moscou a brûlé, et le Chirur­­gien, par le biais de deux compa­­gnies qu’il possé­­dait, a pu acqué­­rir deux bâti­­ments en péri­­phé­­rie de la ville, pouvant servir de nouveaux quar­­tiers géné­­raux au club. D’après la jour­­na­­liste russe Nata­­liya Tele­­gina, qui a fait de nombreuses recherches sur la ques­­tion, beau­­coup de membres pensaient que les nouveaux locaux seraient des biens collec­­tifs. Mais le Chirur­­gien s’en est octroyé la propriété exclu­­sive, m’ex­­plique-t-elle. Un ancien membre affirme que le Chirur­­gien a égale­­ment réécrit la charte du club, créant ainsi une struc­­ture centra­­li­­sée lui octroyant plus de pouvoirs. « C’était comme la période d’Hit­­ler en Alle­­magne : Hitler a accédé au pouvoir démo­­cra­­tique­­ment », décrit Ivan, un membre du chapitre mosco­­vite des Hells Angels. « La même histoire s’est dérou­­lée chez les Loups de la Nuit. Ce que Khirurg atten­­dait du club, c’était un statut spécial pour avoir non pas un vote, non pas deux votes, mais d’avoir LE vote pour prendre n’im­­porte quelle déci­­sion. » (Un porte-parole du club rejette ces décla­­ra­­tions, affir­­mant que le Chirur­­gien est « très démo­­cra­­tique ».) Ivan, un Ange plutôt râblé qui se fait appe­­ler Hippo, ainsi qu’un autre membre du nom de Sascha, ont accepté une rencontre dans un restau­­rant au centre de Moscou. Tous deux étaient membres des Loups de la Nuit, et tous deux les ont quit­­tés en 2001, outrés par ce qu’ils ont observé de la méga­­lo­­ma­­nie crois­­sante du Chirur­­gien. Aux côtés de huit autres membres des Loups, les deux hommes ont formé le chapitre des Hells Angels à Moscou. Le Chirur­­gien semble s’être large­­ment inspiré du modèle du club occi­­den­­tal pour fonder les Loups de la Nuit : très tôt, ils étaient régis par une traduc­­tion russe mot pour mot de la charte des Hells Angels. Mais il est désor­­mais devenu un fervent détrac­­teur de ces clubs dits hors-la-loi. Dans la presse russe, il les appelle « dealers d’armes », « démons » et « cartels de la drogue sur roues ».

En juin, le Chirur­­gien a demandé au Parle­­ment d’in­­clure les Bandi­­dos et les Hells Angels à la liste des orga­­ni­­sa­­tions étran­­gères indé­­si­­rables du gouver­­ne­­ment. ulyces-putinbikers-06Depuis le départ d’Ivan et de Sascha, les Loups de la Nuit ont complè­­te­­ment aban­­donné leur passé under­­ground. Il y a eu les appa­­ri­­tions du Chirur­­gien avec Poutine et les subven­­tions du Krem­­lin, mais aussi des rallies régu­­liers sur des sites reli­­gieux ortho­­doxes. Il y a eu une compa­­gnie de holding, « Loup », four­­nis­­sant sécu­­rité et projet d’une compé­­ti­­tion pour les jeunes. Ce dernier combine des motos et des éléments de « combat dans des immeubles en ruines, des arts martiaux, avec posses­­sion d’armes à feu et d’objets tran­­chants ». En janvier, le Chirur­­gien a aidé à la créa­­tion d’Anti-Maïdan, un groupe patrio­­tique visant à contrer tout mouve­­ment pro-démo­­cra­­tique suscep­­tible de s’ins­­tal­­ler en Russie. « On ne les consi­­dère pas comme un club de bikers », s’énerve Ivan. « Nous ne sommes pas des orga­­ni­­sa­­tions poli­­tiques. Il existe une phrase bien connue en Russie : “Si tu entends le mot patrio­­tisme, cela signi­­fie que quelqu’un vole quelque chose.” » « Quelqu’un de pers­­pi­­cace a déclaré qu’un esprit tordu est un terreau fertile à la créa­­tion de monstres », pour­­suit Ivan. « Le Chirur­­gien voulait être numéro un. Dans sa tête, il se voit comme le mec qui a plus d’op­­por­­tu­­ni­­tés, plus d’argent, plus d’in­­fluence ou plus de pouvoir. Il a donc commencé à construire son propre monde, et il y est parvenu. Il est devenu le ministre du culte de la moto. »

LISEZ LA SUITE DE L’HISTOIRE ICI


Traduit de l’an­­glais par Natha­­lie Delhove d’après l’ar­­ticle « Putin’s Angels: Inside Russia’s Most Infa­­mous Motor­­cycle Club », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Le Chirur­­gien et ses hommes (ITAR-TASS/Scan­­pix). Créa­­tion graphique par Ulyces.


CES BIKERS RUSSES FONT LA GUERRE DANS LE DONBASS

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