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par Damon Tabor | 2 mars 2016

Bons vœux de Sébas­to­pol

Le président du club de motards le plus réputé de Russie émerge des eaux calmes d’un ancien maré­cage, après une brasse puri­fiante. Son appa­rence est éloquente : grand, tatoué, tout en muscles. Sa crinière de lion lui agrippe le dos de ses boucles sombres. Un cruci­fix d’argent pend à son cou. « Il nage dans ce lac pendant une heure envi­ron, pour main­te­nir son état mental », explique un de ses lieu­te­nants enchaî­nant les ciga­rettes, un Kazakh baraqué du nom d’Ar­man. Le chef se fait appe­ler le Chirur­gien, et il est le président du club de bikers comp­tant le plus de membres en Russie : les Loups de la Nuit. C’est un homme très occupé. La semaine dernière, il a rédigé le script de la soirée de marque des Loups de la Nuit : un show annuel de motos qui se tient ici, à Sébas­to­pol. Cette ville se situe en Crimée, récem­ment annexée par la Russie. Le show combine cascades de motos, manœuvres mili­taires et repré­sen­ta­tions natio­na­listes assour­dis­santes. On m’a même dit qu’un soir, il a rencon­tré le vice-président argen­tin. Quelques semaines plus tôt, il défiait un légis­la­teur local en duel. Le fonc­tion­naire s’était opposé au prêt du terrain d’une usine de gravier désaf­fec­tée pour la tenue du show des Loups de la Nuit, car l’ar­ran­ge­ment lui parais­sait douteux : les motards béné­fi­ciaient d’une ristourne de 99,9 % sur le prix d’ori­gine. Il a par ailleurs décliné la provo­ca­tion en duel…

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Alexan­der Zaldos­ta­nov, dit le Chirur­gien
Crédits : DR

Après sa baignade, le Chirur­gien s’avance à grands pas vers la réplique d’un avion de combat datant de la Seconde Guerre mondiale. Non loin de là, un char tout droit importé d’un studio de cinéma du Kaza­khs­tan se repose dans les herbes folles. Tous deux seront inté­grés au show de motos des Loups de la Nuit, dans quelques semaines. Ce spec­tacle fantas­ma­go­rique célèbre la victoire de l’Ar­mée rouge sur Hitler, tout en alimen­tant la nostal­gie de l’ère sovié­tique pour la Russie. « J’aime beau­coup le sujet de la guerre en ce moment », argue le Chirur­gien. « Le show pour le show, j’en ai rien à foutre. Je suis un guer­rier. Je me bats pour mon pays, pour mon histoire. Avec tout ce que la Russie doit affron­ter ces derniers temps… Surtout l’Amé­rique. Ils nous foutent tout sur le dos. » Une paire de mains métal­liques surdi­men­sion­nées pend au-dessus de la tête du Chirur­gien. Elles émergent d’une cuve rouillée. On pouvait déjà les aper­ce­voir, bien en évidence, dans le show de l’an­née dernière, agitées au-dessus de la scène avec malveillance, comme si elles orches­traient une foule de mani­fes­tants « pro-Occi­dent ». On les voit gigo­ter au « pas de l’oie », réin­ter­pré­ta­tion à la sauce du Chirur­gien de la révo­lu­tion de la place Maïdan de 2014 en Ukraine, qui a mené à la desti­tu­tion du président pro-russe Viktor Ianou­ko­vytch. Le discours du Chirur­gien fait écho à la version offi­cielle du Krem­lin : des fascistes ukrai­niens ont renversé un gouver­ne­ment légi­time avec l’ap­pui secret de l’Oc­ci­dent, et ont mis en place un gouver­ne­ment mili­taire aux projets ignobles à l’en­contre de l’eth­nie russe. L’une des mains arti­fi­cielles arbo­rait une bague, absente aujourd’­hui, sur laquelle était imprimé le logo d’un aigle ressem­blant étran­ge­ment au sceau du président des États-Unis. « Ça ne repré­sente pas les Améri­cains », m’as­sure Arman. « C’est le mal mondial, le mal inter­na­tio­nal. » « Tout ceci a un sens », dit le chef des Loups de la Nuit.

Cet ancien chirur­gien-dentiste de 52 ans, dont le vrai nom est Alexan­der Zaldos­ta­nov, contemple autour de lui ses acces­soires de guerre. « Tout ce qu’en­tre­prennent les Loups de la Nuit. Mon projet entier, tout ce que j’ai dans la tête, sera repré­senté ici. » J’avais fait le voyage en juillet vers la Russie pour en apprendre plus sur les inten­tions du Chirur­gien et de son cama­rade Noch­niye Volki. Show­man charis­ma­tique avec un sérieux penchant pour la gran­di­lo­quence provo­ca­trice, le président du club de motards est proba­ble­ment la star natio­na­liste la plus recon­nais­sable de Russie. Durant la dernière décen­nie, il est parvenu à trans­for­mer un gang de bikers under­ground en une armée sacrée et avant-gardiste de guer­riers aux tech­niques très person­nelles, dont les liens avec le Krem­lin sont plus qu’é­troits. On dit que cette armée compte jusqu’à 5 000 hommes. Dans les médias russes, le Chirur­gien vante régu­liè­re­ment la gran­deur du pays, tout en clamant que ses enne­mis ont l’in­ten­tion de désta­bi­li­ser la Russie. Il orga­nise régu­liè­re­ment des rallies en compa­gnie des autres Loups de la Nuit pour promou­voir le patrio­tisme russe et le chris­tia­nisme ortho­doxe, à coups de pèle­ri­nages ronflants vers les grandes églises et les sites sacrés. Il a fait le vœu de défendre le Krem­lin des mani­fes­tants inspi­rés par Maïdan, et a juré de mourir pour Vladi­mir Poutine, le président du pays. L’une de ses cita­tions est restée célèbre : « Chaque lieu où se trouvent les Loups de la Nuit doit être consi­déré comme russe. »

Récem­ment, le club a orga­nisé un rally anti-OTAN de trois jours en Slovaquie. Ces derniers temps, il a égale­ment pris goût à l’apo­lo­gie de Staline. Les jour­na­listes occi­den­taux ont affu­blé les Loups de la Nuit du surnom de « Hells Angels de Russie », ou encore de « pivot crucial du soft power russe », en raison de leur patrio­tisme musclé. Fin février 2014, alors que la Russie tentait de récu­pé­rer la pénin­sule de Crimée à l’Ukraine, le Chirur­gien s’est rendu sur les lieux du conflit par avion. Le jour de son arri­vée, les Loups de la Nuit s’af­fai­raient déjà aux côtés des milices pro-Russes, mettant en place des barrages routiers à Sébas­to­pol. En mars, le gouver­ne­ment des États-Unis affirme qu’ils ont pris d’as­saut un complexe naval. Le Chirur­gien aurait person­nel­le­ment super­visé la coor­di­na­tion de la confis­ca­tion d’armes ukrai­niennes par les forces russes.

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Le Chirur­gien et Vladi­mir Poutine à un rassem­blant des Loups de la Nuit
Crédits : Ronald Chop­per/Face­book

Le 18 mars 2014, la Russie a offi­ciel­le­ment annexé la pénin­sule. Que le Chirur­gien ait agi de sa propre initia­tive ou sur ordre d’of­fi­ciels russes reste indé­ter­miné. Mais il semble haute­ment impro­bable que le Krem­lin n’au­to­ri­se­rait pas, du moins taci­te­ment, une opéra­tion de telle impor­tance (le Chirur­gien a reçu, peu de temps après, une médaille pour la « libé­ra­tion de la Crimée et Sébas­to­pol » à Moscou, d’après les médias russes). Après l’éten­due du conflit dans l’est de l’Ukraine quelques semaines plus tard, les Loups de la Nuit ont envoyé un de leurs chapitres rejoindre les milices pro-Russes pour combattre l’ar­mée ukrai­nienne – un conflit écra­sant qui se pour­suit encore aujourd’­hui, ayant déjà fait près de 8 000 morts. Les Loups de la Nuit ont mis en place des convois huma­ni­taires dans la région et, pour ce que j’ai pu consta­ter par moi-même, servent de police à Louhansk, l’une des deux répu­bliques sépa­ra­tistes auto­pro­cla­mées. « Pour la première fois, nous avons fait montre de résis­tance face au sata­nisme mondial, à la sauva­ge­rie gran­dis­sante de l’Eu­rope occi­den­tale, à la course au consu­mé­risme reniant toute spiri­tua­lité, à la destruc­tion des valeurs tradi­tion­nelles, à cette démo­cra­tie améri­caine », a fière­ment déclaré le Chirur­gien au mois de mars. La rhéto­rique utili­sée par le gang fait écho à la fois à une vague montante de natio­na­lisme en Russie et à un virage serré vers la droite dans la poli­tique du pays. Sous le règne de Poutine, le Krem­lin a fait empri­son­ner des jour­na­listes et des repré­sen­tants de l’op­po­si­tion, banni la « propa­gande homo­sexuelle » et mis en place un système d’er­satz de partis poli­tiques qui permet l’illu­sion d’une auto­no­mie gouver­ne­men­tale. Il a déployé tout l’at­ti­rail de sa propa­gande – des radios et jour­naux, mais surtout la télé­vi­sion, contrô­lés par l’État – pour atti­ser une ferveur patrio­tique. « La Russie est comme le Royaume des miroirs défor­mants », m’a un jour expliqué un Mosco­vite libé­ral, faisant réfé­rence à un conte de fée datant de l’ère sovié­tique, dans lequel un roi utilise des miroirs défor­mants pour laver le cerveau de son peuple. Le Chirur­gien et ses Loups de la Nuit ont proli­féré dans cet écosys­tème natio­na­liste. Le club a affirmé avoir reçu plus d’un million de dollars en subven­tions de la part du Krem­lin en soutien aux actions patrio­tiques du groupe, telles que le show de motos à Sébas­to­pol. En plusieurs occa­sions, Poutine a lui-même enfour­ché une Harley à trois roues et roulé aux côtés du Chirur­gien.

En 2013, il a récom­pensé le chef des Loups de la Nuit par l’ordre de l’Hon­neur pour « son éduca­tion patrio­tique de la jeunesse ». En juin, la presse russe a annoncé qu’un cosmo­naute emmè­ne­rait l’em­blème du club dans l’es­pace. D’après Mark Galeotti, un expert de la Russie et profes­seur à l’uni­ver­sité de New York, Poutine a fait des membres du club des « auxi­liaires de l’État » dans l’op­tique d’une tenta­tive plus large de trans­for­mer ses adver­saires poten­tiels en alliés dociles. Bien qu’exactes, ces asser­tions ne permettent que très peu de comprendre comment un gang de motards autre­fois à contre-courant en est venu à exer­cer un travail de telle puis­sance et de telle enver­gure dans la Russie actuelle et, à présent lâché dans la nature, ce qu’il espère accom­plir.

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Au Bike­show de Sebas­to­pol
Crédits : Ronald Chop­per/Face­book

« Nous sommes l’ar­mée de Russie », me dit le Chirur­gien. Mais il pour­suit : « Je ne veux pas rencon­trer d’étran­gers, étant donné qu’ils n’écrivent rien de bon. » (Il avait accepté d’être inter­viewé à contrecœur, après qu’un membre mosco­vite du groupe lui a fourni une recom­man­da­tion.) « Je serai toujours mauvais à leurs yeux. Je suis mauvais, je suis de la bande à Pouti­ne… Qu’ils aillent se faire foutre. En atten­dant, cette bande est accueillie avec des fleurs. Vous verrez comme nous serons accla­més à Sébas­to­pol. » Le Chirur­gien conduit douce­ment une voitu­rette de golf vers un immeuble en béton de quatre étages, aban­donné – le quar­tier géné­ral du chapitre local – et dispa­raît à l’in­té­rieur. Il est attendu sur un vol vers Moscou en première classe dans deux heures. Très vite, le chef des Loups de la Nuit réap­pa­raît, tout vêtu de la pano­plie complète du motard : bottines noires, panta­lon noir, blou­son noir portant l’em­blème du club – une tête de loup enflam­mée. Dmitry Simi­chein, le chef de ce chapitre de Sébas­to­pol, fait entrer le Chirur­gien dans un pick-up « person­na­lisé » et nous filons vers l’aé­ro­port. À dix minutes de l’en­droit, le moteur du pick-up se noie. Simi­chein conti­nue à l’épaule.

En Occi­dent, le Chirur­gien a atteint le statut de paria hors-la-loi – les États-Unis l’ont récem­ment placé sur la liste des sanc­tions inter­na­tio­nales, mention­nant les liens étroits entre le club et les services spéciaux russes, ainsi que son impli­ca­tion dans le conflit ukrai­nien – mais certains Criméens le consi­dèrent appa­rem­ment comme un héros. Une femme, accom­pa­gnée d’une jeune fille, recon­nait immé­dia­te­ment notre célèbre passa­ger. « Regarde qui est là ! » s’ex­clame-t-elle en russe, se pres­sant à la fenêtre de la voiture. « Les Loups de la Nuit ! Le Chirur­gien ! » En totale admi­ra­tion, la femme demande de garder un souve­nir. « C’est pas tous les jours que j’au­rai la chance de pouvoir faire une photo avec une telle personne », s’ex­ta­sie-t-elle. Souriant vaillam­ment, le Chirur­gien prend la pose avec les deux femmes. « Tous nos vœux de santé à votre patrio­tisme ! » dit la femme avant notre départ. « De la part de tout Sébas­to­pol, de la Crimée ! »

Le Chirur­gien

Nés de la scène anar­chique mosco­vite under­ground des années 1980, les Loups de la Nuit étaient à l’ori­gine un rassem­ble­ment infor­mel de métal­leux et de motards, se réunis­sant dans la chauf­fe­rie d’un immeuble à appar­te­ments à Moscou. La poli­tique de la peres­troïka de Mikhail Gorbat­chev avait commencé à relâ­cher les rênes sovié­tiques : de la musique occi­den­tale, des drogues et une philo­so­phie de rébel­lion à contre-courant s’in­si­nuaient dans la capi­tale. Les membres du groupe savou­raient cette liberté nouvelle. Ils cuvaient leur alcool dans les rues de Moscou, sur des Dieprs sovié­tiques et des Jawas tchèques décré­pites. Ils harce­laient la police et se bagar­raient avec les « Lyubers », des body­buil­deurs issus de la classe ouvrière d’un quar­tier proche. Ils ont pris part à des groupes de rock locaux. « On se rassem­blait toutes les nuits, entre 50 et 100 motos », m’a raconté Ed Ratni­kov, un ami proche du Chirur­gien à cette époque. « T’ima­gines ? La police routière se faisait dessus. »

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Zaldos­ta­nov à la fin des années 1980
Crédits : Andreï Orlov

Le clan des Loups de la Nuit comp­tait parmi ses premiers membres un musi­cien, un méca­ni­cien et un kiné­si­thé­ra­peute. Zaldos­ta­nov effec­tuait sa rési­dence en tant que chirur­gien-dentiste dans une clinique de Moscou, et déve­lop­pait sa double vie : il sortait toute la nuit, puis rentrait par la fenêtre de derrière pour passer du cuir à la blouse blanche. (Roos Turin, l’un des autres pères fonda­teurs de la scène motarde mosco­vite de l’époque, affirme que Zaldos­ta­nov voulait, à la base, se faire appe­ler « Le Dentiste », mais qu’il a ensuite estimé que ce n’était pas assez menaçant.)

Dès le début, le club s’oc­cu­pait de la sécu­rité de groupes locaux et gérait la protec­tion de petits boulots au marché noir, en espé­rant éviter les fouilles de la police et des gang­sters – une tâche que le Chirur­gien entre­pre­nait béné­vo­le­ment. « Nous étions des Robin des Bois », dit-il aujourd’­hui. « Plusieurs acti­vi­tés commer­ciales émer­geaient – des petites boutiques, des maga­sins… – et nous les proté­gions comme des amis, mais c’est vite devenu un busi­ness. Ils ne voulaient plus que les Loups de la Nuit, puisque nous étions les meilleurs. » Au début des années 1990, le Chirur­gien, charis­ma­tique et ambi­tieux, s’est intro­nisé chef des Loups de la Nuit. Il était consi­déré comme le « Roi de la scène mosco­vite » d’après Hilary Pilking­ton, une socio­logue britan­nique spécia­liste de la contre-culture de cette ville. Le Chirur­gien a voyagé de Moscou à Berlin-Ouest, où il avait trouvé du travail en tant que videur au Sexton, une célèbre boîte rock en ville. Il vivait dans un squat et s’est rapi­de­ment marié avec une Alle­mande (ils se sont ensuite sépa­rés). Il se délec­tait de l’un­der­ground bruyant et sans limites de Berlin, et s’est initié au monde des motards auprès de membres du chapitre local des Hells Angels. « Il adorait la sensa­tion de liberté ici », a récem­ment raconté le précé­dent patron du Sexton à un jour­na­liste. « C’était un punk dans l’âme. » Par chance, Vladi­mir Poutine, futur président de Russie et véri­table patron des Loups de la Nuit, travaillait comme agent inter­mé­diaire du KGB de l’autre côté du Mur, à Dresde.

Vers 1991, les Loups de la Nuit ont commencé à se débar­ras­ser de leurs origines hors-la-loi. Au mois d’août, des membres ont aidé au main­tien de barri­cades contre des tanks encer­clant le Parle­ment russe – un coup d’État raté, fomenté par des tenants de la ligne « dure » au sein du Parti commu­niste contre les réformes de Gorbat­chev. Son succes­seur, Boris Eltsine, récom­pensa le Chirur­gien d’une médaille pour ses efforts (un honneur qu’il abhorre aujourd’­hui). Peu de temps après, les Loups de la Nuit ont engagé un mana­ger, et on leur a proposé d’ap­pa­raître dans des campagnes publi­ci­taires. « Dès 1991, Khirurg (le Chirur­gien) lui-même était plus suscep­tible d’être vu dans des programmes télé­vi­sés pour les jeunes, dans des clips vidéos et dans les jour­naux qu’à ses anciens lieux de sortie privi­lé­giés », écrit Pilking­ton. La tran­si­tion de la Russie vers une écono­mie de marché occi­den­tale dans les années 1990 a provoqué un chômage géné­ra­lisé et permis l’avè­ne­ment du crime orga­nisé pour une bonne partie de la décen­nie suivante. Les Loups de la Nuit, en revanche, sont parve­nus à s’étendre. En 1992, le Chirur­gien a ouvert le Sexton à Moscou, une boîte rock ayant pour modèle son ancien repaire de Berlin-Ouest. Trois ans plus tard, les Loups de la Nuit possé­daient un salon de tatouage, un maga­sin de motos et une ligne de vête­ments à l’ef­fi­gie du club. Leur premier show de motos annuel a attiré plusieurs milliers de fans. « Parfois, je revois la table chirur­gi­cale dans mes rêves », me confie le Chirur­gien. « Mais je sais aujourd’­hui que je fais exac­te­ment ce que Dieu m’a réservé. D’une certaine façon, je paie ma dette. Je n’ai jamais été aussi heureux que lorsque j’avais ma première moto, une Jawa. »

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Devant l’en­trée du Sexton
Crédits : YouTube

Les clubs de motos sont souvent un curieux mélange de défiance anti­so­ciale et de gouver­nance démo­cra­tique, avec des membres prenant les déci­sions sur la base d’un système de vote. Vers la moitié des années 1990, le Sexton de Moscou a brûlé, et le Chirur­gien, par le biais de deux compa­gnies qu’il possé­dait, a pu acqué­rir deux bâti­ments en péri­phé­rie de la ville, pouvant servir de nouveaux quar­tiers géné­raux au club. D’après la jour­na­liste russe Nata­liya Tele­gina, qui a fait de nombreuses recherches sur la ques­tion, beau­coup de membres pensaient que les nouveaux locaux seraient des biens collec­tifs. Mais le Chirur­gien s’en est octroyé la propriété exclu­sive, m’ex­plique-t-elle. Un ancien membre affirme que le Chirur­gien a égale­ment réécrit la charte du club, créant ainsi une struc­ture centra­li­sée lui octroyant plus de pouvoirs. « C’était comme la période d’Hit­ler en Alle­magne : Hitler a accédé au pouvoir démo­cra­tique­ment », décrit Ivan, un membre du chapitre mosco­vite des Hells Angels. « La même histoire s’est dérou­lée chez les Loups de la Nuit. Ce que Khirurg atten­dait du club, c’était un statut spécial pour avoir non pas un vote, non pas deux votes, mais d’avoir LE vote pour prendre n’im­porte quelle déci­sion. » (Un porte-parole du club rejette ces décla­ra­tions, affir­mant que le Chirur­gien est « très démo­cra­tique ».) Ivan, un Ange plutôt râblé qui se fait appe­ler Hippo, ainsi qu’un autre membre du nom de Sascha, ont accepté une rencontre dans un restau­rant au centre de Moscou. Tous deux étaient membres des Loups de la Nuit, et tous deux les ont quit­tés en 2001, outrés par ce qu’ils ont observé de la méga­lo­ma­nie crois­sante du Chirur­gien. Aux côtés de huit autres membres des Loups, les deux hommes ont formé le chapitre des Hells Angels à Moscou. Le Chirur­gien semble s’être large­ment inspiré du modèle du club occi­den­tal pour fonder les Loups de la Nuit : très tôt, ils étaient régis par une traduc­tion russe mot pour mot de la charte des Hells Angels. Mais il est désor­mais devenu un fervent détrac­teur de ces clubs dits hors-la-loi. Dans la presse russe, il les appelle « dealers d’armes », « démons » et « cartels de la drogue sur roues ».

En juin, le Chirur­gien a demandé au Parle­ment d’in­clure les Bandi­dos et les Hells Angels à la liste des orga­ni­sa­tions étran­gères indé­si­rables du gouver­ne­ment. ulyces-putinbikers-06Depuis le départ d’Ivan et de Sascha, les Loups de la Nuit ont complè­te­ment aban­donné leur passé under­ground. Il y a eu les appa­ri­tions du Chirur­gien avec Poutine et les subven­tions du Krem­lin, mais aussi des rallies régu­liers sur des sites reli­gieux ortho­doxes. Il y a eu une compa­gnie de holding, « Loup », four­nis­sant sécu­rité et projet d’une compé­ti­tion pour les jeunes. Ce dernier combine des motos et des éléments de « combat dans des immeubles en ruines, des arts martiaux, avec posses­sion d’armes à feu et d’objets tran­chants ». En janvier, le Chirur­gien a aidé à la créa­tion d’Anti-Maïdan, un groupe patrio­tique visant à contrer tout mouve­ment pro-démo­cra­tique suscep­tible de s’ins­tal­ler en Russie. « On ne les consi­dère pas comme un club de bikers », s’énerve Ivan. « Nous ne sommes pas des orga­ni­sa­tions poli­tiques. Il existe une phrase bien connue en Russie : “Si tu entends le mot patrio­tisme, cela signi­fie que quelqu’un vole quelque chose.” » « Quelqu’un de pers­pi­cace a déclaré qu’un esprit tordu est un terreau fertile à la créa­tion de monstres », pour­suit Ivan. « Le Chirur­gien voulait être numéro un. Dans sa tête, il se voit comme le mec qui a plus d’op­por­tu­ni­tés, plus d’argent, plus d’in­fluence ou plus de pouvoir. Il a donc commencé à construire son propre monde, et il y est parvenu. Il est devenu le ministre du culte de la moto. »

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Traduit de l’an­glais par Natha­lie Delhove d’après l’ar­ticle « Putin’s Angels: Inside Russia’s Most Infa­mous Motor­cycle Club », paru dans Rolling Stone. Couver­ture : Le Chirur­gien et ses hommes (ITAR-TASS/Scan­pix). Créa­tion graphique par Ulyces.


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