par Darien Cavanaugh | 0 min | 8 avril 2015

Premier jour

Je me posi­­tionne entre les axes de l’at­­te­­lage, me glisse dans le harnais et tire. Il ne bouge pas d’un pouce. Je m’in­­cline en avant sur les sangles du harnais. Rien ne se passe. Mon atte­­lage ne veut pas bouger. Je m’in­­cline encore davan­­tage, plan­­tant un pied dans le sol. Toujours rien. Je me couche dans le harnais et pèse tout mon poids vers le sol. Les sangles blessent mes épaules. Cette fois-ci, l’at­­te­­lage roule d’un centi­­mètre. Ainsi, ce maudit engin bouge. C’est physique­­ment possible. Sur la terre battue, au milieu des gravats, un atte­­lage de 180 kilos d’eau et d’équi­­pe­­ment de camping peut donc avan­­cer de quelques centi­­mètres en grinçant.

Désert d'AtacamaLe plus sec au mondeCrédits
Bien­­ve­­nue à Atacama
Le désert le plus aride au monde
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C’est le moment de vérité. Les années que nous avons passées à rêver et orga­­ni­­ser ce voyage, les doutes auxquels nous avons dû faire face, les milliers de dollars que nous avons englou­­tis dans l’af­­faire, le temps que nous avons pris sur nos emplois du temps déjà char­­gés… tout cela converge dans cet endroit perdu au nord du Chili, sur notre rampe de lance­­ment aux portes de la gueule flam­­boyante du dragon qu’est le désert d’Ata­­cama. Ici, il n’y a nulle âme qui vive. Pas un oiseau dans le ciel. Aucun lézard. Aucun insecte, à l’ex­­cep­­tion d’un papillon qui, de temps à autre, surgit de nulle part et dispa­­raît en un batte­­ment de cils. Les montagnes, dont les sommets arides percent l’épais manteau de pous­­sière, se montrent nues, en dents de scie. C’est l’an­­ti­­thèse de l’hu­­ma­­nité, l’évi­­dence du vide, un lieu où le temps est figé. À en juger par les animaux dessé­­chés gisant sur le bord de la route, parfai­­te­­ment préser­­vés par le climat aride, leur lèvres exsangues affi­­chant un rictus sque­­let­­tique, c’est aussi un lieu où s’achève la vie. Quand la NASA cherche à repro­­duire la surface de la planète Mars, c’est ici qu’elle vient. Jeff Shea et moi-même sommes venus crier notre huma­­nité à ce vaste néant géolo­­gique. Le problème, c’est l’eau. Jeff estime qu’il nous faudra vingt jours pour traver­­ser. Un randon­­neur boit approxi­­ma­­ti­­ve­­ment six litres par jour, un litre pèse un kilo­­gramme. Les mathé­­ma­­tiques ont le goût de l’échec. Mais Jeff a eu cette idée folle des atte­­lages.

Jeff Shea au sommet de l'Everest8 848 mètres au-dessus du niveau de la merCrédits
Jeff Shea au sommet de l’Eve­­rest
8 848 mètres au-dessus du niveau de la mer
Crédits

Second problème, nous n’étions pas certains de pouvoir effec­­ti­­ve­­ment les traî­­ner à travers le désert. La surface aurait pu s’avé­­rer trop sableuse. Ou trop rocailleuse. Ou, comme nous allions bien­­tôt le décou­­vrir, jonchée de bombes non-explo­­sées datant de multiples guerres et d’es­­sais nucléaires. Nous devrions aussi traî­­ner nos atte­­lages à plus de trois mille mètres en montée… Jeff avait pour sa part déjà gravi les sept plus hauts sommets de chaque conti­nent, fouillé les jungles d’In­­do­­né­­sie à la recherche de petits hommes préhis­­to­­riques, exploré l’Arc­­tique, et il s’était aussi perdu dans les montagnes tibé­­taines. Lors de son ascen­­sion de l’Eve­­rest, il avait contourné la route la plus aisée au sud – celle qu’a­­vait emprunté Sir Edmund Hillary et la plupart des autres grim­­peurs –, préfé­­rant s’at­­taquer à la crête nord, où George Mallory dispa­­rut en 1924. Ce qui était consi­­dé­­ra­­ble­­ment plus diffi­­cile, mais aussi bien plus beau. Jeff n’opte jamais pour la solu­­tion de faci­­lité. Contrai­­re­­ment à lui, je suis un papa bedon­­nant, un peu plan-plan. Je ne suis même pas inscrit dans une salle de sport, voyez-vous. Je suis chauve, mes bras sont mous et, la semaine dernière, pendant la céré­­mo­­nie de remise de diplôme de ma fille – un moment émou­­vant qui m’a tiré les larmes –, l’ar­­thrite de ma hanche gauche me lançait si fort que je n’ai pas pu m’em­­pê­­cher de boiter.

~

Cinq centi­­mètres, puis sept, l’at­­te­­lage roule. Il faut tirer fort, mais là, sur la terre battue du bas-côté de la route, ce satané atte­­lage roule. La nuit est noire, sans étoiles et sans lune. Lorsque nous sommes sur la route, tirer devient plus facile. Les dernières voitures de notre civi­­li­­sa­­tion ralen­­tissent pour regar­­der ces fous d’Amé­­ri­­cains atte­­lés comme des mulets entre les sangles de leur engins bizarres, prêts à se perdre dans le désert. C’est un moment étour­­dis­­sant d’es­­poir. De l’autre côté de la route, la montagne semble encore merveilleu­­se­­ment irréelle. Un vent frais nous parvient de l’océan. Nous arri­­vons face à la côte. « Oh mon Dieu, me dis-je. Je suis en train de traî­­ner une piscine remplie de ciment. C’est démen­­tiel. » « Si tu peux faire un pas, m’en­­cou­­rage Jeff, tu peux en faire deux. »

Ne pense pas à la colline, ne pense pas non plus au fait que tu es en train de la gravir.

Il veut que j’es­­saie encore dix minutes de plus. J’ima­­gine pouvoir le faire et m’ef­­fon­­drer ensuite avec les honneurs. Je m’in­­cline donc entre les sangles et bascule en avant pour faire bouger l’at­­te­­lage une nouvelle fois, puis plante mon pied droit dans le sol et pousse de toutes mes forces. Je me suis déjà aperçu que lorsque je perds de la vitesse, l’at­­te­­lage recule : je dois alors m’ar­­rê­­ter, poser le pied à terre et tout recom­­men­­cer. J’es­­saie donc de garder une allure régu­­lière. Malgré le vent frais de l’océan, je trans­­pire abon­­dam­­ment. De temps à autre, Jeff s’ar­­rête pour me donner un conseil. Il m’ex­­plique que les habi­­tants de Nouvelle-Guinée marchent avec les pieds en canard. C’est un docteur répon­­dant au nom de « Ed » qui lui a fait remarquer cela dans les années 1980, lors de la première expé­­di­­tion de Jeff dans les plateaux monta­­gneux en forêt tropi­­cale. J’es­­saie de marcher les pieds en canard. L’ef­­fort me fait penser à autre chose sur quelques centaines de mètres. Puis Jeff me glisse un autre conseil : « Il est impor­­tant de ne pas se mettre trop de pres­­sion physique ou psycho­­lo­­gique. Avance le plus lente­­ment possible pour être à l’aise. » C’est pour cela que je suis ici, pour rece­­voir les conseils de Jeff. Je savais que je devais accom­­plir quelque chose de diffi­­cile, et c’était la personne idéale pour m’ai­­der à y parve­­nir. Voilà préci­­sé­­ment ce que je me répé­­tais : « Je dois accom­­plir quelque chose de diffi­­cile. » À présent, Jeff me dit de ne pas m’inquié­­ter. Ne pense pas à la colline, ne pense pas non plus au fait que tu es en train de la gravir. « Vis le moment présent, profite du fait que nous fassions quelque chose d’ex­­tra­or­­di­­naire et de bon pour notre corps. » Cela me permet d’avan­­cer 150 mètres de plus. « Nous arri­­ve­­rons à nos meilleures perfor­­mances si nous sommes dépour­­vus d’an­xiété », ajoute Jeff.

Le chargement des deux voyageursPause en plein désertCrédits : John H. Richardson
Les atte­­lages
Crédits : John H. Richard­­son

Je fais encore une tren­­taine de mètres en essayant de me libé­­rer du stress. Tout devant, Jeff s’ar­­rête et fouille dans ses sacs. Je baisse la tête et tire. Mon nouvel objec­­tif est simple­­ment d’at­­teindre son atte­­lage, même si je suis déjà convaincu de l’ab­­sur­­dité de l’ini­­tia­­tive. En réalité, nous allons nous arrê­­ter à la minute où nous quit­­te­­rons la route. Mais je connais suffi­­sam­­ment Jeff pour savoir qu’il vaut proba­­ble­­ment mieux que je le laisse affron­­ter cette réalité tout seul. Quand je le rejoins enfin, il me propose une épaisse tranche de ched­­dar – ô vision magni­­fique ! Nous nous asseyons au bord de la route, mangeons le fromage et buvons de l’eau pendant que le vent s’oc­­cupe de sécher notre peau. Jeff me parle de sa femme à San Fran­­cisco, qui accou­­chera de leur troi­­sième enfant dans six semaines. Il me confie avoir commencé à lui dire combien il l’ai­­mait avant de fondre en larmes, cet après-midi au télé­­phone. Il prend une longue gorgée d’eau. « Notre char­­ge­­ment est un peu plus léger désor­­mais », remarque-t-il.

Deuxième jour

La lumière du jour révèle combien le paysage est inhos­­pi­­ta­­lier. Soudain, tout devient plus réel. Chaque degré d’in­­cli­­nai­­son de la route a un poids, une masse. L’éblouis­­sante lumière blanche est d’une inten­­sité anni­­hi­­lante, sous elle les crêtes des collines ressemblent à des os de géants morts étalés au soleil. Après trente mètres, un autre pas semble non seule­­ment impos­­sible, mais le geste lui-même paraît complè­­te­­ment fou. Je me dégage du harnais et m’écroule sur le dos. Je m’al­­longe sur la route. Elle est si déli­­cieu­­se­­ment chaude, le vent d’une fraî­­cheur si apai­­sante. Aucun signe de Jeff, Dieu merci. Il me donne de l’es­­pace en me lais­­sant trou­­ver mon propre rythme. Mais je sens sa présence impa­­tiente derrière moi, et une voix dans ma tête commence à réci­­ter Beckett : « (…) il faut conti­­nuer, je ne peux pas conti­­nuer, je faut conti­­nuer, je vais donc conti­­nuer (…) ». L’am­­bi­­va­­lence émotion­­nelle tenace à la base de toute ma vie prend soudain une consis­­tance compa­­rable à celle du soleil. Une vie faite de coups de fil et d’his­­toires, de jour­­naux et de maga­­zines, de films, de télé­­vi­­sion et de sites web, le tri inces­­sam­­ment opéré entre diffé­­rentes versions de la réalité, ce combat sans trêve pour atteindre un degré de mora­­lité où tout fini­­rait par prendre sens s’étiole et se ramasse en quelque chose de dur et d’aveu­­glant. Il n’y a pas d’am­­bi­­guïté dans la douleur. Il n’existe qu’elle. C’est de la folie. Je ne peux pas le faire. Jeff s’ar­­rête et j’at­­tends avec lui qu’il s’as­­seye, avant de me redres­­ser dans une posi­­tion plus décon­­trac­­tée.

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La promesse de l’eau
Crédits

« — Jeff, pourquoi m’as-tu demandé de t’ac­­com­­pa­­gner dans ce voyage ? — Parce qu’il est amusant de parler avec toi. — Mais qu’est-ce qui t’a fait croire que je pouvais le faire ? — Tu peux le faire, déclare-t-il, tu l’as déjà fait. » Je me détourne et contemple la route. L’océan est toujours visible, un triangle bleu niché entre les cuisses ouvertes de la montagne. Il est plus loin que je ne l’ima­­gi­­nais, mais je ne veux pas l’ad­­mettre. Jeff sourit. « J’ai beau détes­­ter les clichés, tout voyage commence par un premier pas. » Je grogne. C’est : « Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas. » Mille lieues, imbé­­cile. Tu ne vas pas m’ai­­der en citant Lao Tseu de travers. Mais regarde-le. Comment puis-je m’at­­tendre à ce qu’il comprenne ? Cet homme est une bête. Et je l’ai déjà vu en pleine action. Après une randon­­née de dix heures, il prépare un petit sac à dos et repart pour quatre heures de plus, juste pour le plai­­sir. « Personne d’autre n’a voulu t’ac­­com­­pa­­gner, c’est ça ? » Il rit et acquiesce. C’était donc ça.

Quatrième jour

Nous semblons enfin nous appro­­cher du sommet de la grande côte, en tout cas de cette grande côte là. Au milieu de nulle part, une station élec­­trique envoie de gros câbles voler à travers le désert. Vers les mines, sans doute. L’élec­­tri­­cité crépite dans les fils comme des œufs dans une poêle à frire. Les collines et les montagnes au loin commencent à chan­­ger de couleur, le brun mono­­corde de la mi-jour­­née cédant la place aux ombres des canyons, qui découpent le désert comme le burin incurvé d’un tanneur trace des motifs dans une selle ouvra­­gée. Sous nos yeux, le vide béant s’étend à l’in­­fini. Je décide de lais­­ser Jeff avec l’at­­te­­lage et de marcher jusqu’en haut de la côte pour voir à quoi ressemble le terrain. Mais le sommet se révèle n’être en fait qu’une petite arête. La montée conti­­nue. Je grimpe donc jusqu’au prochain point culmi­­nant. Une autre arête. Des poupées russes. Nous devons choi­­sir un chemin – en haut ou en bas ? La lumière de la fin de jour­­née renvoie mille nuances de violet sur chaque arête et chaque sommet. Je regarde la côte sans fin au devant, détourne mon regard vers le chemin plus aisé en bas, qui retourne à la route, et tend l’oreille quand Jeff énumère les diffé­­rentes possi­­bi­­li­­tés. « Je vote pour le bitume », finis-je par dire. « Allons-y », acquiesce-t-il.

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Le ciel étoilé du désert d’Ata­­cama
Crédits : Jeff Shea

Mais nous n’y allons pas. À la place, nous déchar­­geons 60 kilos d’eau, six ou sept jarres en tout, et conti­­nuons à gravir la côte. Quand la douleur se fait trop forte, je prends deux cachets de Vico­­din et mon esprit commence à s’em­­bal­­ler. Je pense à Mel Gibson, à Brave­­heart, à l’ar­­ché­­type de la quête et la néces­­sité de mentir à chaque voyage – le concept est tiré d’un essai sur la poésie de Wallace Stevens. Je ne l’ai en réalité jamais lu, mais l’ex­­pres­­sion m’est restée en tête depuis l’uni­­ver­­sité. Je pense qu’il devait parler de quelque chose qui ressemble à cet absurde voyage. Dans un monde où il ne reste plus rien à explo­­rer, où nous en sommes réduits à inven­­ter nos propres justi­­fi­­ca­­tions, les gens ont besoin de trans­­fé­­rer ces quêtes person­­nelles vers de grands concepts comme « le triomphe de l’es­­prit humain ». Mais il n’y a plus de grand concept. Excepté peut-être le fait d’ac­­cep­­ter qu’il n’y a plus de grand concept. C’est une sorte parti­­cu­­lière de déses­­poir qui pousse les puristes à la fréné­­sie. Pour rester sain d’es­­prit, il nous faut accep­­ter le mensonge.

~

« Gauche, droite, gauche, droite. » Des bribes de poèmes ne cessent de me reve­­nir à l’es­­prit, des noms de personnes depuis long­­temps oubliées. Je commence à chan­­ter. « I see trees of green, red roses too, I see them bloom, for me and for you. » Je n’ai jamais réussi à chan­­ter « What a Wonder­­ful World » correc­­te­­ment. Je mélange les nuages blancs et les ciels bleus à chaque fois, et plus rien ne rime avec la nuit sombre et sacrée. Mais cette fois-ci, tout est à sa place et j’en­­voie le pont sur les montagnes ennei­­gées. « I see friends shaking hands, saying how do you do? They’re really saying, I love you. » Je prends conscience qu’un flot de musique suit le rythme de la marche. Sifflez en travaillant. Des mélo­­dies s’élèvent de mes pas. Mon cerveau se vide, mon cœur se remplit. Je ressens une joie plus douce que celle ressen­­tie depuis des années. Je commence à envi­­sa­­ger diffé­­rem­­ment ce voyage absurde. Tels des détec­­tives à la recherche d’in­­dices épars qu’ils doivent rassem­­bler, les voya­­geurs ont besoin d’un petit but bien précis qu’ils puissent penser avoir accom­­pli pour prou­­ver que Dieu est bien au para­­dis et que tout est bien à sa place dans ce monde. Ces voya­­geurs nés le savent peut-être mieux que moi, mais à présent je dois admettre qu’il y a une forme de sagesse à s’illu­­sion­­ner. Si Jeff et moi-même traver­­sions le désert pour la gloire de Jésus, notre souf­­france se justi­­fie­­rait d’elle-même. Rien ne pour­­rait nous arrê­­ter. Mais le faire unique­­ment pour atteindre l’autre côté ? Voilà qui est diffi­­cile.

Nous sommes perdus. Tout ce que nous pouvons voir, ce sont des dépôts de sel épar­­pillés aux quatre vents.

« Gauche, droite, gauche, droite. » Au diable tout cela ! « I hear babies cry, I watch them grow… »Louis Armstrong a été fustigé pour cette chan­­son. Les puristes disaient que ce n’était pas du jazz – voilà une autre raison de ne pas aimer les puristes. Voyons si je peux la chan­­ter en entier sans faire d’er­­reur. Jeff m’at­­tend et je m’ap­­proche de lui, balance un bras en l’air comme Pava­­rotti et fredonne la chan­­son en entier sans une syllabe de travers. Je me sens à la fois idiot et satis­­fait. Jeff est préoc­­cupé. « Je pense que nous avons pris une mauvaise route. » Je refuse qu’il me décou­­rage et me pousse en avant de moi-même. Nous nous arrê­­tons à la nuit tombante, prépa­­rons du café et mangeons du fromage accom­­pa­­gné de quelques morceaux du thon épicé de Jeff. Une fois rassa­­siés et repo­­sés, Jeff m’an­­nonce qu’il veut que nous fassions un peu de marche de nuit, ce qui ne me surprend pas. Je voudrais lui dire que j’ai peur de me tordre la cheville dans l’obs­­cu­­rité, mais l’ex­­pres­­sion peinte sur son visage m’en empêche. Il veut déses­­pé­­ré­­ment être dans les temps. Une fois repar­­tis, la route semble meilleure. Les ornières sont peu profondes, le sable a disparu, nous descen­­dons encore et encore jusqu’à ce qui ressemble à Salar Mar Muerto – « Tu vois ces arêtes, ces fissures, ces dépôts de sel ? Nous sommes sur le bon chemin ! » Le ciel nocturne se trouble, devient vitreux et soudain nous marchons dans la brume. Fina­­le­­ment, je prends goût à la randon­­née de nuit. Le vent est tombé, l’air est frais, le brouillard jette un voile sur le désert sans fin et ajoute un senti­­ment ultime à la nuit. Je me sens invin­­cible et vivant, mon cœur hurle : « J’EXISTE ! » Quand Jeff fait halte, je peux prédire qu’il s’at­­tend à ce que je l’im­­plore de nous arrê­­ter pour la nuit. « Conti­­nuons », dis-je.

Campement de Jeff et John Une nuit dans le désert Crédits : Jeff Shea
John H. Richard­­son à la belle étoile
Crédits : Jeff Shea

Cinquième jour

Nous sommes perdus. Dans toutes les direc­­tions, tout ce que nous pouvons voir, ce sont des dépôts de sel épar­­pillés aux quatre vents, sculp­­tés dans des formes merveilleuses. Certains mesurent 30 centi­­mètres de haut, comme si quelqu’un avait cuit un gâteau et que le four avait explosé. On ne peut pas faire rouler d’at­­te­­lage sur ces dépôts. Il n’y a pas de repères, le soleil commence à décli­­ner et les traces de la jeep que nous suivions jusqu’ici repartent vers l’océan. Nous faisons à peine un demi-kilo­­mètre avant que la route ne s’es­­tompe carré­­ment. Je m’ar­­rête, fou de rage. Mais Jeff conti­­nue, forçant son atte­­lage à rouler sur les plus petits dépôts de sel. « Tu ne t’en vas nulle part ! » crié-je. Mais il ne s’ar­­rête pas. Je décide d’es­­sayer un autre chemin plus étroit, ou peut être est-ce juste une trouée entre des séries de dépôts de sel. Il a l’avan­­tage de filer tout droit jusqu’à la route. Jeff fait demi-tour et me suit. Mais bien­­tôt, les dépôts de sel se rapprochent, s’em­­bour­­bant dans les roues de nos atte­­lages. Fina­­le­­ment, je suis prêt à admettre ma défaite. « Tu suis juste une autre forme de nulle part. Mais c’est ton nulle part », dit-il.

Dépôts de selCrédits
Les dépôts de sel d’Ata­­cama
Crédits

Je dois l’ad­­mettre, j’ai­­mais vrai­­ment mon illu­­sion d’un meilleur chemin, car c’était le mien. À présent, je me sens respon­­sable de tous ses défauts. Diffi­­cile d’être le meneur. « Je déteste autant ton nulle part que le mien », dis-je. Nous rions tous les deux et la tension s’apaise. Huitième jour. Ce matin quand je me réveille, étourdi dans mon sac de couchage, je demande à Jeff si nous sommes jeudi ou vendredi. « Vendredi », me répond-t-il. Mais je me sens bien. Je suis fier d’avoir cuisiné les quatre derniers repas, je porte fina­­le­­ment un poids égal et je compte de moins en moins sur les encou­­ra­­ge­­ments de Jeff. Il prend une mesure avec son alti­­mètre et déclare que nous avons grimpé 945 mètres. Peut-être est-ce pour cela que Jeff est si sensible. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il ne peut pas s’em­­pê­­cher de voya­­ger. La nour­­ri­­ture semble main­­te­­nant écra­­sante. Une demi-tasse de nouilles est trop riche. Quand Jeff me tend le trognon de sa pomme, je le mange jusqu’au pépin, reni­­flant comme un animal. Le désert vous fait cela. Le vide est trop grand, le plus petit plai­­sir une intoxi­­ca­­tion.

~

En marchant à côté de moi, au clair de lune, pendant que nous menons avec force nos atte­­lages dans la pous­­sière et les ornières, Jeff parle sans cesse, me racon­­tant une histoire après l’autre sur la vie et l’amour et sur le fait de saisir l’ins­­tant magique dans lequel l’uni­­vers nous appelle. Je me souviens d’une fois Chez Panisse, un célèbre restau­­rant de Berke­­ley : je mangeais à une longue table en bois avec un groupe de personnes, et il y avait cette femme aux cheveux noirs emmê­­lés ; elle avait le visage angu­­leux d’une poétesse bohé­­mienne, et tout mon être s’est soudai­­ne­­ment changé en un énorme cœur battant la chamade. Je lui demande s’il a déjà vu Docteur Jivago, la scène où Jivago et Lara se voient pour la dernière fois dans la datcha aban­­don­­née, gelée par la glace. S’il connaît ce senti­­ment de gloire et de perte, exal­­tant et déchi­­rant à la fois. J’ai pris son numéro et l’ai appe­­lée deux fois. Je pense qu’elle l’a ressen­­tie aussi, mais j’étais marié et j’ai laissé filer. Je me souviens de ce senti­­ment, pour­­tant, comme si la vie se distil­­lait jusqu’à sa plus pure essence le temps d’un instant parfait.

Dois-je faire marche arrière ?

Jeff répond avec impa­­tience. « Certaines personnes traî­­ne­­raient ton histoire dans la boue et te diraient : “Ce n’est pas bien car tu es marié, tu dois respec­­ter ceci ou cela.” J’ignore tout ça car à mon avis, c’est ce que tu as vécu qui est sacré. Ici, il y a quelque chose d’es­­sen­­tiel­­le­­ment beau. Je pense qu’il est impor­­tant de répondre à cet appel. » Oui, nous avons dépassé ce genre de ques­­tion­­ne­­ments. Mais le fait de me remé­­mo­­rer ces moments dans ce contexte me rappelle la douleur à laquelle vous vous expo­­sez lorsque vous déci­­dez de répondre à un appel irré­­sis­­tible. Pas éton­­nant que la plupart des gens se retranchent derrière des barrières plus sûres. Je me sens merdique, alors je ronchonne : « Et voilà, tu m’as refait penser à cette femme ! » Jeff fait halte. Devant nous, un wagon de marchan­­dises aban­­donné qui a l’air d’avoir mille ans, dont le bois est si érodé qu’il est devenu une partie du désert, cessant d’être une créa­­tion de l’homme. L’ex­­plo­­ra­­tion du wagon nous procure une joie intense. C’est un senti­­ment si bon que celui d’ar­­ri­­ver dans un lieu qui semble si aban­­donné et hors du temps, comme si nous explo­­rions une ruine perdue d’un empire oublié.

Neuvième jour

De nouveau seul, je marche sans réflé­­chir, mettant un pied devant l’autre, m’abru­­tis­­sant du bruit sourd et régu­­lier de mes pas. Le soleil se lève et j’aperçois les lumières de ce qui doit être la gare de Valen­­cia au loin, nichée au pied d’une chaîne de montagnes spec­­ta­­cu­­laire qui s’étend tout au long du côté alpin de la cordillère des Andes. Je vois alors le clair de lune se reflé­­ter sur les rails et une idée me vient : pourquoi ne pas avan­­cer sur les rails ? L’es­­pace entre eux est rempli de terre, la surface devrait être presque plate. Et les rails semblent être suffi­­sam­­ment proches l’un de l’autre pour que mes roues les chevauchent. Je tire mon atte­­lage sur une dernière berme. J’y parviens et ça marche ! mes roues se placent sur les rails et roulent sans souci. Pris de vertige par le triomphe et la satis­­fac­­tion, je reprends la marche. Au loin, je peux voir la lune s’éle­­ver au-dessus des montagnes. Le clair de lune se reflète sur les rails, les trans­­for­­mant en deux lignes d’argent qui indiquent la gare de Valen­­cia. Le ciel est constellé d’étoiles qui scin­­tillent dans la lumière froide. Oui ! Je conti­­nue à pous­­ser, plus ravi que jamais. Oui ! Les rails argen­­tés qui s’alignent dans une symé­­trie parfaite dessinent mon chemin, mon chemin à moi, enfin. Oui ! Oui ! Oui !

Un canyon du désert d'AtacamaCrédits
Canyon en plein désert
Crédits

Mais alors que je me féli­­cite d’avoir résolu le problème tech­­nique que Jeff, dans toute sa volonté brutale et magni­­fique, n’a pas su résoudre, je suis mes superbes rails argen­­tés dans un canyon étroit et réalise que si un train arrive en face, je serai mis en pièces avec mon atte­­lage. Il y a peut-être assez d’es­­pace et de temps pour le balan­­cer en dehors de la berme et sauter après coup, mais il y a tout là-bas un virage serré et rien ne me garan­­tit qu’un train n’en profi­­tera pas pour surgir de là. Dois-je faire marche arrière ? Je décide que non et m’en tiens à ce choix. Je conti­­nue à avan­­cer tant bien que mal et aussi vite que possible, la peur au ventre. Le canyon conti­­nue plus loin que je le pensais et je m’es­­souffle, sans oser pour­­tant ralen­­tir. Fina­­le­­ment, je parviens au virage. Il n’y a pas de train, aussi décidé-je de pour­­suivre un peu plus loin. Là, tout en haut de la montée, je vois la station de Valen­­cia. Triple oui ! Je me rends compte que je n’ai pas été juste avec Jeff. Quand il a dit que la nature était son Dieu, je n’ai pas prêté atten­­tion aux mots, car je ne crois pas en Dieu et que je n’avais jamais vrai­­ment ressenti la merveille mystique que peut être la nature. Désor­­mais, c’est chose faite. Elle a un goût indé­­fi­­nis­­sable, elle est un peu effrayante – pour des raisons que je ne comprends pas –, mais pour l’heure, dans ce moment magni­­fique, je me sens exalté. Peut être vais-je conti­­nuer ma route, après tout. Mon Dieu, que la lune est parfaite.


Traduit de l’an­­glais par Sophie Cartier d’après l’ar­­ticle « When You Don’t Know Where You Are, That’s Where You Want to Be », paru dans Esquire. Couver­­ture : Le désert d’Ata­­cama. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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