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Dévasté par deux explosions dans la capitale, le Liban doit résoudre une crise politique profonde pour remettre son économie à flot.

par Denis Hadzovic | 16 août 2020

Le soulè­ve­ment du peuple

À l’angle la place des Martyrs, dans le centre-ville de Beyrouth, une fumée blanche roule entre les mani­fes­tants pour se perdre dans leur dos. Elle rappelle l’ex­plo­sion tragique, qui a emporté au moins 171 personnes et en a blessé des milliers, le 4 août 2020, près du port. Proté­gés par des masques à gaz ou de simples foulards, ces Liba­nais en colère cherchent encore une fois à éviter la fumée, quatre jours plus tard, en lançant des projec­tiles vers sa source. La police a sorti les lacry­mos mais elle ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

Devant le Parle­ment, des milliers d’hommes et de femmes réclament la démis­sion du gouver­ne­ment. « Démis­sion­nez ou pendez-vous », peut-on lire sur certaines pancartes bran­dies par les mani­fes­tants. Selon l’ONG Human Rights Watch, des quan­ti­tés dispro­por­tion­nées de gaz lacry­mo­gène ont été illé­ga­le­ment utili­sées par les forces de l’ordre. Un mani­fes­tant a reçu un tir direc­te­ment dans la tête, le bles­sant sévè­re­ment, tandis que d’autres ont été visés par des balles en caou­tchouc. 

Deux jours plus tard, le gouver­ne­ment liba­nais démis­sionne. Lundi 10 août, le Premier ministre Hassan Diab l’an­nonce en direct à la télé­vi­sion, alors qu’une grande partie de son cabi­net a publique­ment déclaré soute­nir les mani­fes­tants. Hassan Diab était lui-même arrivé au pouvoir en décembre dernier, quelques mois après des mani­fes­ta­tions qui avaient fait tomber un autre gouver­ne­ment, celui de Saad Hariri. Diab remet d’ailleurs la faute sur ses prédé­ces­seurs : « Ils devraient avoir honte d’eux-mêmes car leur corrup­tion est la cause de ce désastre qui a été caché depuis sept ans », tempête-t-il.

Cette seconde démis­sion ne suffira pas à apai­ser la colère des Liba­nais. Avant la catas­trophe, le pays devait déjà faire face à une crise écono­mique, qui avait fait plon­ger la valeur de sa monnaie, la livre liba­naise. Depuis octobre 2019, elle a perdu 80 % (aujourd’­hui, une livre-liba­naise vaut 0,0005 euro), sachant que le PIB du pays avait déjà chuté de 6,5 % en 2019, selon le FMI. La dette du pays s’élève à plus de 90 milliards de dollars.

La pandé­mie de Covid-19 n’a rien arrangé puisqu’elle a entraîné la mise en place d’un confi­ne­ment à la mi-mars, puis à nouveau en mai. Des mesures qui ont dras­tique­ment réduit les impor­ta­tions et fait monter les prix de produits de première néces­sité comme le pain (+33 % entre octobre et fin juin). La ferme­ture des commerces a égale­ment engen­dré des pertes d’em­plois, si bien que le chômage est aujourd’­hui à 33 %, et 45 % des Liba­nais vivent sous le seuil de pauvreté. 

Crédits : Shahen Arabogh­lian

D’après George Antoun, direc­teur de l’ONG Mercy Corps pour le Liban, cette catas­trophe arrive au pire moment pour le pays. « D’un point de vue huma­ni­taire, les besoins sont équi­va­lents à ceux juste après un trem­ble­ment de terre », indique-t-il. Le Liban « ne sera pas capable de s’en sortir par lui-même ». Lors de sa visite dans le pays, deux jours après l’ex­plo­sion, Emma­nuel Macron s’est engagé à propo­ser « un nouveau pacte poli­tique » aux diri­geants liba­nais pour lutter contre la corrup­tion qui mine le pays. Le 9 août, 252,7 millions d’eu­ros d’aide ont été collec­tés par la commu­nauté inter­na­tio­nale pour venir en aide au pays.

Mais le discré­dit de la classe poli­tique est si grand que les Liba­nais craignent le détour­ne­ment de cet argent. En octobre 2019, la société de statis­tiques améri­caine Gallup indiquait que 93 % d’entre eux consi­dé­raient le gouver­ne­ment comme corrompu. Ils attendent donc eux aussi un chan­ge­ment de système poli­tique, mais un chan­ge­ment qui vienne de la rue et non de l’étran­ger.

Des reven­di­ca­tions fortes

Le souffle provoqué par les deux explo­sions du 4 août 2020 a laissé une image apoca­lyp­tique de Beyrouth. Une partie de la ville est en ruine et il n’y a personne pour la recons­truire. « Le problème ne vient pas que du gouver­ne­ment actuel, il concerne la classe poli­tique entière », juge Aya Majzoub. Cette cher­cheuse pour Human Rights Watch basée à Beyrouth avait été bles­sée par les forces de l’ordre lors de la mani­fes­ta­tion du samedi 8 août.

« Les gens exigent un chan­ge­ment du régime. Ils ne veulent plus des visages déjà vus au sein du gouver­ne­ment, ils veulent un tout nouveau système », insiste-t-elle. Main­te­nant que les mani­fes­tants ont obtenu la chute de Hassan Diab, ils devraient enga­ger des négo­cia­tions pour établir une nouvelle loi élec­to­rale, ouvrant la voie à des élec­tions.

L’objec­tif étant d’ins­tau­rer un gouver­ne­ment de tran­si­tion axé sur la stabi­li­sa­tion de l’éco­no­mie avec le soutien de la majo­rité du peuple. Le quoti­dien liba­nais Al-Akhbar explique que Washing­ton, Riyad et Paris soutiennent la nomi­na­tion de l’an­cien ambas­sa­deur Nawaf Salam à la tête d’un gouver­ne­ment neutre. Ce dernier est juge à la Cour inter­na­tio­nale de justice et a repré­senté le Liban à l’ONU.

Emma­nuel Macron dit toute­fois plai­der en faveur d’un gouver­ne­ment d’union natio­nale, rassem­blant les diffé­rentes forces poli­tiques en présence, une solu­tion déjà maintes fois éprou­vée. En coulisse, le nom de l’an­cien Premier ministre Saad Hariri est même chuchoté, au grand dam des Liba­nais qui veulent la dispa­ri­tion des caciques. 

D’autres mani­fes­tants espèrent voir émer­ger l’un ou l’une des leurs, comme Perla Joe Maalouli, acti­viste et leadeuse du mouve­ment de contes­ta­tion, qui avait déjà appelé à la révo­lu­tion en octobre dernier. Mais sera-t-elle accep­tée par les forma­tions chiites, Hezbol­lah et Amal, qui font partie de la coali­tion majo­ri­taire au Parle­ment et exercent un rôle de premier plan au Liban ? Il ne fait aucun doute qu’elles cher­che­ront à avoir voix au chapitre.

Nawaf Salam
Crédits : IISD/ENB | Fran­cis Dejon

Quelles que soient les personnes qui arri­ve­ront au pouvoir, elles auront fort à faire pour redres­ser la situa­tion écono­mique du pays. « Le Liban vacillait au bord de l’ef­fon­dre­ment avant cette explo­sion et désor­mais, il fonce vers sa faillite », déplore Lina Khatib, de l’ins­ti­tut de réflexion britan­nique Chatham House. Selon le gouver­neur de Beyrouth Marwan Abboud, les explo­sions devraient coûter entre 3 et 5 milliards de dollars au pays, sachant que 85 % de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment de céréales du Liban étaient gardés dans les stocks détruits par le souffle.

Pour se rele­ver, le Liban va avoir besoin d’un énorme plan de relance. L’an passé, le Centre liba­nais d’études poli­tiques recom­man­dait une hausse des inves­tis­se­ments dans la recherche et l’in­no­va­tion. Il esti­mait aussi que le pays avait de nombreux produits qui pouvaient être compé­ti­tifs à l’étran­ger mais que « 50 % des produits issus de l’in­dus­trie agroa­li­men­taire liba­naise [sont] reje­tés par les marchés euro­péens parce qu’ils ne se conforment pas aux régle­men­ta­tions ».

Les atouts à exploi­ter sont donc nombreux. Mais il va d’abord falloir que des diri­geants intègres sortent le pays de l’or­nière pour le remettre sur pied.


Couver­ture : Marten Bjork


 

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