fbpx

Alors que le confinement touche à sa fin en France, son bilan est en train d'être évalué à coups de statistiques et de comparaisons.

par Denis Hadzovic | 15 juin 2020

Les lits vides

Sous les néons blafards de la clinique CHC MontLé­gia, au nord-ouest de Liège, une infir­mière vêtue d’une blouse anis prend des notes en scru­tant les lits vides qui l’en­tourent. Ce vendredi 12 juin 2020, il n’y a plus qu’elle dans cette salle de réani­ma­tion où 169 patients étaient pris en charge au plus fort de l’épi­dé­mie, le 8 avril. Sur le millier de personnes infec­tées passées par l’éta­blis­se­ment, 77 sont mortes et 40 % sont rentrées chez elles. Avec 108 nouveaux cas, 32 hospi­ta­li­sa­tions et 10 décès vendredi, le gouver­ne­ment belge a décidé d’ar­rê­ter les confé­rences de presse de crise. L’épi­dé­mie est bel et bien en recul.

En France, les auto­ri­tés sani­taires recen­saient moins de 851 personnes en réani­ma­tion vendredi 12 juin, une première depuis le mois de mars. Depuis le pic des 7 148 patients sous assis­tance respi­ra­toire deux mois plus tôt, ce nombre n’a cessé de dimi­nuer. L’Hexa­gone a enre­gis­tré 156 813 conta­mi­na­tions au Covid-19 et 29 398 décès. Un bilan consé­quent mais qui aurait pu être autre­ment plus lourd sans le confi­ne­ment. « Des dizaines de milliers de vies ont été sauvées par nos choix, par nos actions », a estimé le président Emma­nuel Macron dimanche soir lors d’une allo­cu­tion télé­vi­sée.

Selon une étude parue dans la revue Nature lundi 8 juin, les mesures prises pour empê­cher la propa­ga­tion du coro­na­vi­rus ont empê­ché 3,1 millions de décès dans 11 pays euro­péens, dont 690 000 en France. Ses auteurs de l’Im­pe­rial College de Londres ont pris en compte non seule­ment le confi­ne­ment mais aussi l’in­ter­dic­tion des événe­ments publics, la restric­tion des dépla­ce­ments ou la ferme­ture des commerces et des écoles en France, en Belgique, en Espagne, en Alle­magne, au Royaume-Uni, en Italie, en Autriche, en Suisse, au Dane­mark, en Norvège et en Suède.

« Nos résul­tats montrent que les mesures non-médi­cales, et notam­ment le confi­ne­ment, ont eu un grand rôle dans la réduc­tion de la trans­mis­sion », résument-ils. « Pour garder la trans­mis­sion du SARS-CoV-2 sous contrôle, un main­tien des mesures devrait être envi­sagé. » Plus d’une centaine de pays avait déjà mis en place un confi­ne­ment total ou partiel à la fin du mois de mars, ce qui permet à bien des gouver­ne­ments euro­péens et asia­tiques de desser­rer l’étau aujourd’­hui. En France, l’épi­dé­mie est « contrô­lée », consta­tait le président du Conseil scien­ti­fique Jean-François Delfraissy le 5 juin.

Crédits : Eric Salard

Mais le virus a tout de même fait plus de 29 000 morts dans l’Hexa­gone et près de 430 000 morts sur le globe, un bilan qui inter­roge la rapi­dité de la réac­tion. Alors que les plaintes contre le gouver­ne­ment affluent à Paris, des cher­cheurs améri­cains ont calculé qu’il aurait suffi d’im­po­ser des mesures de confi­ne­ment une semaine plus tôt aux États-Unis pour sauver 36 000 vies. La barre des deux millions de malades a été dépas­sée dans le pays le plus puis­sant mais aussi le plus touché du monde.

En avril, les épidé­mio­lo­gistes de l’École des hautes études en santé publique (EHESP) expliquaient qu’en prenant une four­chette basse, ils évaluaient le nombre de vies sauvées à plus de 61 000 en un mois. Sans réac­tion, le nombre de décès quoti­dien aurait doublé « tous les quatre à cinq jours à partir du 19 mars ». Près de 670 000 patients auraient été hospi­ta­li­sés, les cas graves auraient néces­sité plus de 100 000 lits de réani­ma­tion. « Dans l’étude de l’Im­pe­rial College, et dans la nôtre, les chiffres ne repré­sentent que les décès à l’hô­pi­tal, on ne prend pas en compte l’éven­tuelle satu­ra­tion des lits de réani­ma­tion. Les chiffres déter­mi­nés sont un peu un résul­tat qui sous-estime ce qu’au­rait été la réalité », explique Jona­than Roux, post-docto­rant à l’EHESP et co-auteur de l’étude.

« On a prédit un inter­valle de confiance, de prédic­tion. Avec cet inter­valle, notre résul­tat de 62 000 morts pour­rait aller de 24 000 dans la borne basse, à plus de 100 000 dans la borne haute. On a créé un modèle mathé­ma­tique qui avait pour but de repro­duire les données qui sont four­nies par Santé publique France, notam­ment celles décla­rées tous les jours par le direc­teur géné­ral de la Santé. À partir de ces données, on a essayé d’es­ti­mer des para­mètres qui permet­taient de repro­duire les événe­ments en se basant sur la période du 20 mars au 28 mars, car on défi­nit celle-ci comme la période de pré-confi­ne­ment ; puisque les effets de celui-ci n’étaient pas encore obser­vables sur cette période », ajoute l’au­teur.

À ces statis­tiques, le profes­seur Jean-François Tous­saint répond par des faits dérou­tants. Invité sur CNews début juin, cet ancien membre du Haut conseil de la santé publique et direc­teur d’un insti­tut d’épi­dé­mio­lo­gie à l’Irmes (Insti­tut de recherche biomé­di­cale et d’épi­dé­mio­lo­gie du sport) a dressé une compa­rai­son éton­nante : en Europe, « les pays qui ont confiné et ceux qui n’ont pas confiné ont le même taux de morta­lité à la fin de cette vague », remarquait-il. « La mesure de confi­ne­ment arrive bien après la phase de circu­la­tion virale, dont on sait qu’elle a commencé en novembre ou décembre dans le monde. » Alors, les hypo­thèses scien­ti­fiques peuvent-elles êtres véri­fiées sur le terrain ?

La géogra­phie du confi­ne­ment

Le confi­ne­ment n’a pas été appliqué par tous. Alors que sa situa­tion géogra­phique l’ex­po­sait en théo­rie au virus, le Japon n’a pas cloî­tré sa popu­la­tion chez elle. Il y a deux mois, les médias locaux esti­maient que 400 000 personnes pouvaient mourir de cette pandé­mie. Mais le pays ne recense aujourd’­hui « que » 17 382 malades et 924 morts.

Contrai­re­ment à la Chine, le Japon n’a pas eu recours à la vidéo-surveillance pour faire respec­ter les mesures mises en place. Ces dernières se comptent sur les doigts d’une main puisque Tokyo a demandé à ses citoyens d’évi­ter trois choses : les espaces clos, les espaces bondés et certaines situa­tions comme les conver­sa­tions à deux qui prêtent à un échange trop proche. Du reste, le port du masque n’est pas quelque chose de nouveau pour la popu­la­tion nippone, et les citoyens ont l’ha­bi­tude de se saluer à distance.

« En regar­dant simple­ment le nombre de décès, vous pouvez dire que le Japon a réussi », déclare Miki­hito Tanaka, profes­seur à l’uni­ver­sité Waseda. De nombreux experts restent cepen­dant scep­tiques quant à la raison pour laquelle le Japon n’a pas été très impacté par le coro­na­vi­rus. Une chose est sûre, le pays a réagi plus vite que la plupart des autres nations en repé­rant la propa­ga­tion du virus dès le mois de janvier et en agis­sant avec des équipes médi­cales. La Corée du Sud, dont les condi­tions et risques de propa­ga­tion de l’épi­dé­mie semblaient être les mêmes que celles du Japon, a égale­ment géré la présence du virus sur son terri­toire sans avoir à impo­ser un confi­ne­ment.

« En Corée du Sud, ils ont fait une stra­té­gie de dépis­tage. L’Al­le­magne a été un des premiers pays où le test contre le virus a été produit, mais il est encore trop tôt pour pouvoir compa­rer et dire quelle stra­té­gie était la meilleure. Il faudra attendre la fin de la première vague dans tous les pays pour avoir des indi­ca­teurs communs, et ensuite compa­rer », explique Jona­than Roux. « Avec les données qu’on avait il y a 3 mois, toutes les stra­té­gies étaient possibles. La réalité est qu’on en apprend tout le temps sur la mala­die, on en connait beau­coup plus aujourd’­hui, et les études sont mises à jour quoti­dien­ne­ment avec les données de la litté­ra­ture. »

Un des éléments qui a permis ce succès a été la réponse ultra-rapide et effi­cace des auto­ri­tés sud-coréennes aux premiers cas recen­sés en Chine. Une semaine après l’iden­ti­fi­ca­tion du premier cas le 20 janvier dernier, le gouver­ne­ment a donné l’ordre à ses usines de produire des kits de test en masse. Au bout de deux semaines, il produi­sait déjà plus de 100 000 kits par jour. « Nous avons agi comme une armée », a déclaré Lee Sang-won, expert des mala­dies infec­tieuses aux Centres coréens de contrôle et de préven­tion des mala­dies. Cette produc­tion a permis au gouver­ne­ment de tester massi­ve­ment et rapi­de­ment la popu­la­tion, tout en gardant une trans­pa­rence avec les citoyens sud-coréens. Aujourd’­hui, le pays recense 12 000 cas de conta­mi­na­tion et 277 morts.

D’autres pays qui se sont passés du confi­ne­ment ont moins réussi. C’est le cas de la Suède qui déplore ces derniers jours 40 morts quoti­diens en moyenne, autant que la France alors que sa popu­la­tion est six fois plus faible. Son taux de morta­lité est le cinquième mondial et on dénombre plus de 51 000 cas confir­més pour 4 900 morts. Les méde­cins redoutent égale­ment une deuxième vague d’épi­dé­mie à Stock­holm après les mani­fes­ta­tions contre le racisme et les violences poli­cières. Près de 90 % des morts liées au coro­na­vi­rus concernent des personnes âgées de plus de 70 ans et trois quarts d’entre elles sont décé­dées chez elles ou en maison de retraite. Les méde­cins estiment que de nombreuses vies auraient pu être sauvées si les malades avaient été trans­fé­rés en soins inten­sifs.

Mais la situa­tion est pire au Brésil. Depuis le début de la pandé­mie, le président Jair Bolso­­naro affirme être opposé au « lock­down ». Il est en conflit avec les gouver­neurs des États du pays qui imposent tant bien que mal des mesures de confi­­ne­­ment, quali­­fiant ces dernières de « dicta­­to­­riales » et parti­cipe même à des mani­fes­ta­tions anti-confi­ne­ment. Enfin, pendant que ses citoyens meurent, le président brési­lien s’est orga­nisé un week-end barbe­cue et jet-ski le 10 mai dernier. Mais avec plus de 850 000 personnes infec­tées et 42 802 décès, le Brésil est le deuxième pays le plus touché par la pandé­mie, derrière les États-Unis.

Hautes hypo­thèses

Avant d’éva­luer le nombre de vies sauvées à 3,1 millions, l’Im­pe­rial College de Londres a publié une étude le 26 mars, où les mêmes cher­cheurs expliquaient que sans le confi­ne­ment, le Covid-19 aurait infecté 7 milliards de personnes et en aurait tué au moins 40 millions en 2020. Sans les mesures de distan­cia­tion sociale, les pays au faible PIB seraient les plus sévè­re­ment touchés par une épidé­mie « catas­tro­phique ». Dans cette étude, les cher­cheurs prédi­saient que 38,7 millions de vies pour­raient être sauvées à travers le monde si les pays testaient, isolaient et mettaient en place des gestes barrières.

Leurs prévi­sions ont donc légè­re­ment changé depuis. Le 8 juin, alors que leur nouvelle étude parais­sait dans la revue Nature, des cher­cheurs de l’uni­ver­sité de Berke­ley publiaient des résul­tats encore plus impres­sion­nants. Ils esti­maient que les mesures d’ur­gence avaient évité 530 millions d’in­fec­tions en France, en Italie, en Chine, en Corée du Sud et aux États-Unis. Pékin a sous­trait 280 millions au virus et Paris 45 millions. « Notre étude n’a pas estimé le nombre de vies sauvées par ces poli­tiques car, avec autant d’in­fec­tions, le taux de morta­lité serait bien plus élevé que tout ce qui a pu être observé à ce jour », ajoutent-ils.

C’est bien le problème des modèles statis­tiques : ils peinent à prendre en compte les varia­tions induites par l’évo­lu­tion d’une épidé­mie. Dans un avis remis le 2 juin, le Conseil scien­ti­fique estime que le confi­ne­ment a permis de réduire le taux de trans­mis­sion du Covid-19 d’en­vi­ron 70 à 80 %. Seule­ment les données utili­sées sont sujettes à caution : on ne peut y inté­grer les cas non détec­tés ni plei­ne­ment prendre en compte le fait que davan­tage de tests se tradui­raient par davan­tage de détec­tions. Or en matière de statis­tiques, « les erreurs commises sont cumu­la­tives et engendrent très rapi­de­ment des valeurs aber­rantes », nuance l’épi­dé­mio­lo­giste Laurent Toubiana.

Crédits : Matt Buck

Les cher­cheurs de l’Im­pe­rial College de Londres recon­naissent que leurs analyses sont construites sur un certain nombre d’hy­po­thèses contes­tables. Elles supposent par exemple que la baisse du taux de trans­mis­sion soit due aux mesures et non à d’autres variables comme les compor­te­ments indi­vi­duels. En mars, ils avaient d’ailleurs estimé que 15 % de la popu­la­tion espa­gnole était infec­tée, alors qu’une étude conduite égale­ment à grande échelle situe ce taux à 5,2 %. Sans comp­ter que les confi­ne­ments ne sont pas respec­tés de la même manière dans chaque pays, tout comme la distan­cia­tion sociale ou les gestes barrières.

Si le confi­ne­ment n’est pas la seule mesure qui permet d’évi­ter la conta­gion, puisque le Japon et la Corée du Sud ont plus ou moins réussi à le maîtri­ser en réali­sant de nombreux tests et en évitant les rassem­ble­ments d’am­pleur, l’exemple suédois tend à démon­trer que son impact est réel, en parti­cu­lier pour les personnes âgées. Les courbes varient donc effec­ti­ve­ment en fonc­tion des mesures adop­tées. Et leurs diffé­rences seront d’au­tant plus visibles quand l’épi­dé­mie aura reculé partout.


Couver­ture : Clau­dio Schwarz


 

Plus de monde