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La surveillance de masse n'est pas une fatalité. Partout, le lanceur d'alerte Edward Snowden voit germer des idées pour la combattre.

par Denis Hadzovic | 3 septembre 2020

Jeter un œil

Donald Trump fronce les sour­cils, et il n’est pas le seul. Ce samedi 15 août 2020, le président améri­cain prend tout le monde à contre-pied lorsque, inter­rogé au cours d’une confé­rence de presse dans le New Jersey, il affirme vouloir « jeter un œil » au dossier Edward Snow­den. On pensait le cas du lanceur d’alerte tout vu pour la Maison-Blanche, depuis qu’il a révélé, en 2013, que la Natio­nal Secu­rity Agency (NSA) et d’autres agences de rensei­gne­ment inter­na­tio­nales espionnent les citoyens. Or le président améri­cain fait preuve d’une éton­nante mansué­tude à l’égard d’un homme tradi­tion­nel­le­ment consi­déré comme un dange­reux déla­teur par Washing­ton.

Durant sa campagne prési­den­tielle de 2016, Donald Trump ne cessait de quali­fier Snow­den de traître et avait promis de le trai­ter dure­ment. En 2013, il avait même déclaré sur Twit­ter qu’il devrait être exécuté. Au début de cette année-là, Edward Snow­den travaillait encore pour la NSA, l’agence améri­caine char­gée du rensei­gne­ment élec­tro­nique. Il venait de dévoi­ler le système de surveillance de masse qu’elle exerçait en révé­lant à la presse des tonnes de docu­ments confi­den­tiels.

Edward Snow­den

Malgré le scan­dale produit à l’époque, « la surveillance de masse conti­nue aujourd’­hui, presque sans entrave », juge Edward Snow­den dans une tribune publiée par Wired le 28 juillet 2020. « Presque tout ce que vous faites, et presque tous ceux que vous aimez, sont surveillés et enre­gis­trés par un système dont la portée est infi­nie, mais pas ses garants. » Pour Snow­den, le public a enfin réalisé l’am­pleur de cette surveillance, et c’est une prémisse indis­pen­sable à sa destruc­tion.

À Washing­ton, d’autres respon­sables remettent en cause les méthodes employées depuis des décen­nies. Pour le géné­ral Paul Naka­sone, direc­teur de la NSA et chef de l’US Cyber Command, « la ques­tion est de savoir si le programme de surveillance est un outil dont nous avons encore besoin pour assu­rer la sécu­rité du pays » – si tant est qu’il y a jamais servi. En avril 2019, la NSA a égale­ment recom­mandé à la Maison-Blanche d’aban­don­ner un programme de récolte d’in­for­ma­tions à partir des appels télé­pho­niques et des SMS aux États-Unis. 

Selon Snow­den, « l’ère de la surveillance de masse ne durera pas éter­nel­le­ment ». Le lanceur d’alerte en veut pour preuve les « braves étudiants de Hong Kong » et les « cyber­punks de San Fran­cisco » qui ne passent pas un jour sans cher­cher des moyens de déjouer les outils de surveillance et d’amé­lio­rer les formes de gouver­ne­ment. Des mouve­ments popu­laires mondiaux se sont lancés pour la protec­tion de la vie privée, comme Cryp­toParty, une orga­ni­sa­tion visant à ensei­gner au grand public les bases de la cryp­to­gra­phie. 

« L’in­gé­nio­sité et l’in­ven­tion ont fait émer­ger des systèmes qui protègent nos secrets et peut-être nos âmes », pour­suit-il. « Ces systèmes ont été créés dans un monde où se donner les moyens d’avoir une vie privée donne le senti­ment d’être un crimi­nel. » Mais il va falloir que ce genre d’ini­tia­tives se multi­plient pour que la Maison-Blanche change véri­ta­ble­ment d’opi­nion sur Snow­den. 

En résis­tance

Quand il a décou­vert les révé­la­tions d’Ed­ward Snow­den, Max Schrems est resté, comme beau­coup, muet. Mais il n’a pas tardé à prendre la parole. En 2013, ce juriste autri­chien a déposé plainte contre Face­book, au prétexte que la loi améri­caine n’of­frait pas de protec­tion suffi­sante contre la surveillance des citoyens euro­péens qui utili­saient les services du réseau social.

Jeudi 16 juillet 2020, la Cour euro­péenne de Justice (CEJ) a rendu un arrêt en sa faveur, qui rejette l’ac­cord conclu entre l’Union euro­péenne et les États-Unis rela­tif à l’échange de données person­nelles. Grâce à cette déci­sion, « les entre­prises comme Face­book ne pour­ront envoyer des données vers les États-Unis que si cela est abso­lu­ment néces­saire », se réjouit-il. Cela dit, « les règles euro­péennes de protec­tion de la vie privée se heurtent toujours à la légis­la­tion améri­caine en matière de surveillance ».

On ne peut donc pas faire grand-chose léga­le­ment contre les entre­prises tech­no­lo­giques améri­caines qui collectent des données. Le 19 août dernier, Max Schrems a de nouveau déposé plainte contre 101 sites web car ces derniers trans­fèrent encore et toujours les données de citoyens euro­péens de l’autre côté de l’At­lan­tique, géné­ra­le­ment via des services tels Google et Face­book.

Max Schrems
Crédits : photo­news.at/Anna Rauchen­ber­ger

Mais les infor­ma­tions person­nelles ne partent pas que de ce côté-là. Le réseau social chinois TikTok est soupçonné d’en­voyer les données récol­tées sur le terri­toire améri­cain direc­te­ment au Parti commu­niste chinois. Par ailleurs, Pékin use et abuse de la recon­nais­sance faciale et il n’est pas le seul à se saisir de ce nouvel outil de surveillance. Un de ses spécia­listes, le géant améri­cain Amazon, est d’ailleurs très critiqué. Alors il a réagi.

Le 11 juin dernier, le groupe de Jeff Bezos a inter­dit à la police d’uti­­li­­ser sa tech­­no­­lo­­gie de recon­nais­sance faciale pendant un an, après que des défen­­seurs des droits humains ont souli­­gné qu’elle discri­mi­nait notam­ment les personnes noires. À quelques jours d’in­ter­valle, le PDG d’IBM Arvind Krishna, avait annoncé que son entre­prise allait cesser de commer­cia­li­ser les services de recon­nais­sance faciale d’autres four­nis­seurs « pour la surveillance de masse ». En avril dernier, l’État de Washing­ton a égale­ment adopté une loi de régu­la­tion sur les logi­ciels de recon­nais­sance faciale. 

À chaque fois, ces déci­sions sont prises pour répondre à l’inquié­tude grim­pante du public. Dans une inter­view accor­dée au jour­na­liste Glenn Green­wald en avril dernier, Edward Snow­den consta­tait que « désor­mais, tout ce qu’il nous reste, nos droits, nos idéaux, nos valeurs en tant que person­nes… est ce après quoi ils courent, c’est ce qu’ils nous demandent d’aban­don­ner, c’est ce qu’ils veulent chan­ger. » Son indi­gna­tion a trouvé un large écho.

Snow­den recon­naît que la bataille a encore quelque chose de David contre Goliath. Il se réjouit qu’à eux seuls, certains indi­vi­dus aient imagi­nés de meilleurs outils que n’im­porte quel État, mais tant qu’elles sont isolées, ces initia­tives ne font pas le poids. Mises bout à bout, elles annoncent toute­fois le début de la fin de l’ère de la surveillance de masse. La résis­tance s’or­ga­nise.


Couver­ture : Daniel Monteiro


 

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