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Les grands vendeurs d'armes du monde entier cherchent à réduire leurs émissions, s'adapter et surtout tirer profit du dérèglement climatique.

par Denis Hadzovic | 9 juin 2020

Laser de guerre

Derrière une colline qui se dresse en plein désert, une nuée de drones bour­donne à l’ap­proche d’une base améri­caine. En descen­dant du ciel laiteux, les appa­reils se retrouvent dans le viseur d’un radar juché au-dessus d’une Jeep. Sans un bruit, le véhi­cule émet un long fais­ceau rouge qui les pulvé­rise un par un. Dans cette vidéo en images de synthèse d’oc­tobre 2018, Raytheon Tech­no­lo­gies présente ses lasers à haute-éner­gie. Elles ont été vendues à l’US Air Force en octobre 2019 et la tech­no­lo­gie a été testée avec succès par la marine améri­caine le 22 mai 2020. En plus d’être précise, elle respecte la planète en n’uti­li­sant que des photons.

Alors que les ventes d’armes se pour­suivent pendant la pandé­mie de Covid-19 – la Maison-Blanche prévoit de livrer « des milliers de bombes » à l’Ara­bie saou­dite selon l’élu du New Jersey Bob Menen­dez –, l’in­dus­trie ne se contente plus de fabriquer et de perfec­tion­ner ses engins et ses muni­tions. Au-delà du laser, le projet de Raytheon prévoit de déve­lop­per de nombreuses tech­no­lo­gies « à faible empreinte carbone ou qui utilisent moins d’éner­gie fossile », précise la société. Une étude publiée par l’uni­ver­sité Brown en novembre 2019 démontre que l’ar­mée des États-Unis émet, à elle seule, plus de CO2 par an que certains pays comme le Portu­gal ou la Suède.

Crédits : Raytheon Tech­no­lo­gies

Pour s’adap­ter au dérè­gle­ment clima­tique, l’ar­mu­rier britan­nique BAE Systems a créé de nouveaux équi­pe­ments qui résistent à des tempé­ra­tures plus élevées. Il pourra ainsi conti­nuer d’ex­pé­dier ses équi­pe­ments au Moyen-Orient et, là encore, en Arabie saou­dite. En paral­lèle, le minis­tère de la Défense britan­nique prévoit de réduire les déchets plas­tiques (ou autres) en recy­clant les colis de muni­tions qui contiennent des équi­pe­ments allant des simples balles aux compo­sants de missiles.

Et les groupes français suivent aussi le mouve­ment. Thales a annoncé au Carbon Disclo­sure Project (CDP) – un orga­nisme qui publie l’im­pact envi­ron­ne­men­tal des plus grandes entre­prises – que la demande pour ses appa­reils de météo­ro­lo­gie avait augmenté. La société hexa­go­nale entend aussi déve­lop­per des équi­pe­ments à même de parti­ci­per aux opéra­tions huma­ni­taires, par exemple en cas de catas­trophes clima­tiques. Elle cherche enfin à réduire ses propres émis­sions. Il était temps. En France, troi­sième expor­ta­teur d’armes au monde et cinquième plus grand produc­teur d’armes au monde, le minis­tère de la Défense a attendu 2012 pour publier son premier bilan carbone.

Green­wa­shing

En 2007, alors que Thales déga­geait un béné­fice net d’1,009 milliard d’eu­ros, le groupe spécia­lisé dans la défense ambi­tion­nait de réduire son empreinte clima­tique. Tous les trois ans, il revoit ses objec­tifs de baisse de consom­ma­tion d’éner­gie, d’eau, de déchets et de CO2. Entre 2008 et 2015, il a ainsi fait chuter de 40 % son recours aux éner­gies fossiles, de 30 % sa consom­ma­tion d’eau et de 17 % sa produc­tion de CO2. Il a aussi parti­cipé à la créa­tion du programme euro­péen Clean Sky, une initia­tive visant à dimi­nuer l’im­pact de l’ac­ti­vité aérienne sur l’en­vi­ron­ne­ment.

En termes d’ar­me­ment mili­taire, Thales a équipé ses radars de nitrure de gallium et de proces­seurs multi­couches « faible­ment consom­ma­teurs » afin de faire fi des pièces rota­tives et réduire la consom­ma­tion d’éner­gie. La société a aussi mis au point une tech­no­lo­gie permet­tant aux systèmes embarqués des véhi­cules mili­taires de tirer leur éner­gie en alter­nant entre les batte­ries au lithium et l’al­ter­na­teur.

Les sous-marins d’Ocean Aero

De son côté, l’Amé­ri­cain Lock­heed Martin a investi dans des entre­prises spécia­li­sées dans la robo­tique ainsi que la société cali­for­nienne Ocean Aero, qui produit des sous-marins fonc­tion­nant à l’éner­gie solaire. Ces derniers parti­cipent à la surveillance de l’en­vi­ron­ne­ment marin et le protègent de la pêche illé­gale. Mais ils peuvent aussi être utili­sés comme de véri­tables armes de guerre. Cet exemple montre combien les efforts des armu­riers du monde sont inté­res­sés. Dans son rapport rendu au Carbon Disclo­sure Project, Thales n’ou­blie pas de rappe­ler les « oppor­tu­ni­tés écono­miques » que repré­sentent la sécu­rité en temps de dérè­gle­ment clima­tique.

« Ils conti­nue­ront de vendre de gros systèmes d’armes car c’est là où il y a de l’argent », souligne Steve Chis­nall, cher­cheur en sécu­rité et en stra­té­gie à l’uni­ver­sité de Southamp­ton, au Royaume-Uni. Cela dit, il n’est pas rares que le complexe mili­taro-indus­triel accouche de nombreuses inno­va­tions, utili­sées par la société civile, comme le radar ou le GPS. « Ces entre­prises en savent beau­coup sur le chan­ge­ment clima­tique », observe Steve Chis­nall. « Elles ont beau­coup d’équipes de cher­cheurs et des ressources énormes. » Mais leurs actions en la matière ne semblent pas à la hauteur de ces connais­sances.


Couver­ture : Raytheon Tech­no­lo­gies 


 

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