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Et pourquoi y a-t-il tant d'armes françaises au Yémen ?

par Servan Le Janne | 11 mars 2020

Secret défense

Devant les restes du royaume naba­téen, dans le désert d’Ara­bie saou­dite, de grosses gouttes de sueur perlent sur le front dégarni de Jean-Yves Le Drian. Aveu­glé par le soleil d’Al-Ula, au nord-ouest du pays, il plisse les yeux malgré de grandes lunettes noires. Il fait très chaud, en ce mois de janvier 2020, sur le site archéo­lo­gique de Mada’in Saleh, mais le ministre de la Défense français ne grimace peut-être pas pour ça. Selon une source bien infor­mée, les discus­sions avec son homo­logue saou­dien, le prince Faisal ben Farhan al-Saoud, n’ont pas été très fruc­tueuses avant cette visite. Le Drian aurait aimé vendre plus de maté­riel mili­taire au premier impor­ta­teur d’armes au monde.

Dans un rapport publié lundi 9 mars 2020, l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de recherche pour la paix de Stock­holm (Sipri) place Riyad en tête des ache­teurs de canons, avec 12 % de parts de marché sur la période 2015–2019. L’Inde est deuxième (9,2 %), suivie de l’Égypte (5,8 %), de l’Aus­tra­lie (4,9 %) et de la Chine (4,3 %). Quant à la France, elle est sur le podium des expor­ta­teurs. Le lobbying de Jean-Yves Le Drian n’est pas sans effet puisqu’elle vient de gagner deux places en vendant 7,9 % des missiles, avions de chasse et navires de guerre au monde, soit une hausse de 72 % par rapport à la période 2010–2014. Dans le même temps, les emplettes saou­diennes grim­paient de 130 %.

D’après le Sipri, Riyad a acheté « 30 chas­seurs et un grand nombre de missiles en prove­nance des États-Unis, des véhi­cules blin­dés venant du Canada et de France, des patrouilleurs de France ainsi que des missiles et avions d’en­traî­ne­ment britan­niques. » Au total, 73 % de ses impor­ta­tions viennent des États-Unis, 13 % du Royaume-Uni et 4,3 % de la France. Et ce maté­riel se retrouve immanqua­ble­ment en zone de guerre.

En septembre 2019, Amnesty Inter­na­tio­nal a lancé une campagne inti­tu­lée « Silence on arme ! » pour dénon­cer l’uti­li­sa­tion d’armes françaises contre des civils. Elle s’ap­puyait notam­ment sur une note de la Direc­tion du rensei­gne­ment mili­taire (DRM) dévoi­lée le 15 avril 2019 par le média d’in­ves­ti­ga­tion Disclose, qui énumère une série d’armes françaises longue comme les malheurs yémé­nites : chars Leclerc, obus flèches, Mirage 2000–9, radar Cobra, blin­dés Aravis, héli­co­ptères Cougar et Dauphin, canons Caesar…

En consul­tant ce rapport rédigé le 25 septembre 2018, le président Emma­nuel Macron et la ministre de la Défense Florence Parly ont pu avoir le détail de l’équi­pe­ment exporté par Paris et désor­mais utilisé dans la guerre au Yémen. Ses ache­teurs, l’Ara­bie saou­dite et les Émirats arabes unis, y mènent des frappes à l’ori­gine de « l’une des plus graves crises huma­ni­taires au monde » selon les Nations unies. Quelque 68 000 personnes ont déjà perdu la vie.

Le 20 janvier 2019, sur France Inter, Florence Parly refuse pour­tant d’ad­mettre l’im­pli­ca­tion du maté­riel français. « Je n’ai pas connais­sance du fait que des armes [françaises] soient utili­sées direc­te­ment dans ce conflit. » Neuf jour après les révé­la­tions de Disclose, le 24 avril 2019, l’AFP apprend la convo­ca­tion de trois jour­na­listes par la Direc­tion géné­rale de la sécu­rité inté­rieure (DGSI). Le service de rensei­gne­ment souhaite les inter­ro­ger dans le cadre d’une enquête pour « compro­mis­sion par personne dépo­si­taire et compro­mis­sion par un tiers » ouverte par le Parquet de Paris dès le 13 décembre 2018.

Crédits : Almig­dad Mojalli/VOA/Wiki­me­dia commons

« Cette procé­dure pénale n’a d’autre objec­tif que de tenter de connaître nos sources », s’in­surge Geof­frey Livolsi, un membre de Disclose inter­rogé par Media­part. « C’est de fait une atteinte à la liberté de la presse qui suppose le secret des sources. Le pouvoir exécu­tif a donc choisi de répondre à nos révé­la­tions par la menace juri­dique. »

Placés sous le statut de « suspects libre » en vue de leur entre­tien le 14 mai prochain, Geof­frey Livolsi et Mathias Destal (Disclose) et Benoît Collom­bat (Radio France) sont large­ment soute­nus par la profes­sion. Une quaran­taine de medias expriment leur soli­da­rité avec eux. Dans un commu­niqué, les parte­naires de leur enquête, Arte Info, Media­part, Radio France, The Inter­cept et Konbini news rappellent que les docu­ments dévoi­lés « présentent un inté­rêt public majeur ». Car alors qu’elle figure parmi les premiers vendeurs d’armes au monde, la France refuse d’être plei­ne­ment trans­pa­rente.

Sans l’enquête de Disclose, le public n’au­rait peut-être jamais su qu’une cinquan­taine de canons Caesar, sortis des usines de l’in­dus­triel français Nexter, ont été déployés le long de la fron­tière sépa­rant l’Ara­bie saou­dite et le Yémen pour « appuyer les troupes loya­listes, épau­lées par les forces armées saou­diennes, dans leur progres­sion en terri­toire yémé­nite », selon la note ; ni que des navires français parti­cipent au blocus naval qui freine le ravi­taille­ment des civils. L’un d’eux contri­bue « à l’ap­pui des opéra­tions terrestres menées sur le terri­toire yémé­nite ».

Les promesses de l’obus

Sur les berges d’Ho­deïda, à l’ouest du Yémen, le ciel dégagé de ce mois de novembre 2018 forme un dégradé turquoise avec la mer Rouge, hérissé çà et là par les grues du port. Il y a encore quelques jours, cette toile harmo­nieuse était déchi­rée par les obus. Le calme règne aujourd’­hui, mais pour combien de temps ? À la remorque d’un pick-up, des hommes armés de Kalach­ni­kov filent sous les câbles élec­triques suspen­dus comme des toiles d’arai­gnées entre les maisons encore debout. Plus loin, des lance-roquettes aux airs de fusées se promènent à l’ar­rière de motos. Personne n’y prête vrai­ment atten­tion. Car les armes de ces rebelles houthis ne sont rien à côté des bombes saou­diennes.

Bien­tôt, impla­cables, elle revien­dront s’écra­ser sur cette ville où tran­site 70 % de l’aide huma­ni­taire. « Des opéra­tions mili­taires sont en cours et chaque opéra­tion a ses parti­cu­la­ri­tés et son rythme propre », a déclaré jeudi 15 novembre le colo­nel saou­dien Turki al-Maliki à l’AFP. Qu’im­porte les cinq millions d’en­fants mena­cés de famine. Au début du mois, une fillette de sept ans, Amal Hussain, a succombé à la malnu­tri­tion. La « pire situa­tion au monde » dénon­cée par les Nations Unies a des chances d’em­pi­rer. Depuis le début du conflit, en 2015, quelque 50 000 personnes ont été tuées. Parmi elles, il faut comp­ter les 40 mineurs frap­pés « par erreur » à Saada au mois d’août, a reconnu le comman­de­ment saou­dien de la coali­tion alliée aux loya­listes.

Pour accom­plir cette œuvre funeste, Riyad peut comp­ter sur le gouver­ne­ment des États-Unis, premier armu­rier mondial. « Au Yémen, il y a surtout des missiles améri­cains », observe Georges Berghe­zan, expert du Groupe de recherche et d’in­for­ma­tion sur la paix et la sécu­rité (Grip). Sans convaincre, Washing­ton « certi­fie » que tout est mis en œuvre pour épar­gner les civils. Ce rôle incombe notam­ment au troi­sième expor­ta­teur d’armes du monde : la France. « Les avions de la coali­tion utilisent du maté­riel de ciblage français », dénonce juste­ment le député LREM de Haute-Garonne Sébas­tien Nadot. Ce membre de la commis­sion des affaires étran­gères plaide pour l’ou­ver­ture d’une commis­sion d’enquête parle­men­taire sur les expor­ta­tions d’armes aux belli­gé­rants du conflit. En vain.

Crédits : Direc­tion géné­rale de l’ar­me­ment

Contrai­re­ment aux Pays-Bas, à la Suède, à l’Es­pagne et à l’Al­le­magne, qui ont remis en cause des contrats d’ar­me­ments passés avec le royaume saou­dien, la France fait toujours affaire. Elle a envoyé pour 1,4 milliard d’eu­ros d’armes à Riyad en 2017, « sans complexe », tacle Aude Fleu­rant, cher­cheuse à l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de recherche sur la paix de Stock­holm (Sipri). « Si Paris trans­fère habi­tuel­le­ment à Riyad autour de 400 à 500 millions d’eu­ros d’armes chaque année, les livrai­sons ont augmenté peu avant et pendant le conflit : 644 millions en 2014, 900 millions d’eu­ros en 2015, 1 milliard en 2016 », note un long rapport rendu en avril 2018 par la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale des Ligues des droits de l’homme (FIDH), l’Ob­ser­va­toire des arme­ments (Obsarm), la Ligue des droits de l’homme (LDH) et Sisters Arab Forum for Human Rights.

Au moment où parais­sait ce docu­ment, le prince héri­tier d’Ara­bie saou­dite Moham­med ben Salmane était à Paris. Il ne s’est pas contenté de visi­ter la capi­tale. À en croire diffé­rents quoti­diens, sa signa­ture figure au bas d’un contrat prévoyant la livrai­son de 39 bateaux d’in­ter­cep­tion, construits par le groupe hexa­go­nal CMN (Cons­truc­tions méca­niques de Norman­die), et de canons Caesar, sortis des usines de la société Nexter. Deux mois plus tard, le minis­tère de la Défense rendait son rapport au Parle­ment sur les expor­ta­tions d’ar­me­ment. En intro­duc­tion, la ministre Florence Parly se féli­ci­tait que la France eût reçu pour 7 milliards d’eu­ros de commandes en maté­riel de guerre l’an passé. Près de 60 % viennent du Moyen-Orient.

Ses entre­prises sont présentes « à envi­ron 30 % dans l’aé­ro­nau­tique, 30 % dans l’élec­tro­nique, 20 % dans le domaine naval », y apprend-on. « Les domaines terrestre, spatial et missiles se partagent les 20 % restants. » Entre 2008 et 2017, leurs carnets de commandes ont surtout été remplis par l’Inde, puis par l’Ara­bie saou­dite, le Qatar, l’Égypte, le Brésil et les Émirats arabes unis. Pour la période 2013–2017, le rapport du Sipri met l’Égypte, la Chine et l’Inde dans le trio de tête. « Le prin­ci­pal produit d’ex­por­ta­tion, c’est l’avion Rafale », indique Georges Berghe­zan. « Les navires Mistral coûtent aussi très cher. Puis il y a les sous-marins. La France produit en revanche assez peu d’ar­me­ment léger. » En 2017, l’Ara­bie saou­dite n’a ainsi reçu que 19 pisto­lets semi-auto­ma­tique (9 mm), huit cara­bines semi-auto­ma­tique et cinq fusils à pompe calibre 12 en prove­nance de Paris.

Crédits : Direc­tion géné­rale de l’ar­me­ment

Dans le rapport au Parle­ment, ce niveau de détail ne concerne que les armes de poing. À sa lecture, on ignore quels appa­reils ont été trans­fé­rés – c’est-à-dire l’es­sen­tiel. Les socié­tés d’ar­me­ment doivent pour­tant deman­der l’aval du gouver­ne­ment avant de vendre à l’étran­ger. Une fois qu’elles ont obtenu cette licence, une commis­sion inter­mi­nis­té­rielle étudie les commandes. « Elle est compo­sée de tech­ni­ciens qui ont des infor­ma­tions précises sur ce qui est vendu », remarque Sébas­tien Nadot. Hélas, le Parle­ment n’a pas de droit de regard ou de contrôle sur ce travail. Cette opacité nour­rit la suspi­cion, regrette le député. D’au­tant que « des chars Leclerc ont été vus à proxi­mité d’Hou­deida », note-t-il. Leur présence témoigne de l’an­cien­neté et de l’opa­cité des ventes d’armes de la France aux pays du Moyen-Orient.

Dans la ligne des émirs

En ce mois de septembre 2018, dans le désert du Rub al-Khali, 800 soldats avancent péni­ble­ment, pris en étau entre le sable plat et le soleil écra­sant. Quand les ordres reten­tissent, en français en anglais ou en arabe, des regrou­pe­ments se forment derrière les canons Caesar construits par Nexter. Un à un, les appa­reils font feu, envoyant leurs projec­tiles se perdre dans le loin­tain. Et à la nuit tombée, un esca­dron de chars Leclerc se lance à la recherche d’en­ne­mis invi­sibles. L’exer­cice franco-émirien « El-Himei­mat » a pour objec­tif de « renfor­cer la coopé­ra­tion franco-émirienne et l’in­te­ro­pé­ra­bi­lité des deux armées », décrit le minis­tère de la Défense.

Pour la France, c’est une manière de respec­ter son enga­ge­ment. « Dans un contrat, il y a plus que la vente de plate-formes et de systèmes », souligne Aude Fleu­rant. « Cela comprend de l’en­traî­ne­ment, des pièces de rechange, voire la créa­tion d’usines, de sites d’as­sem­blages ou des trans­ferts de tech­no­lo­gie. Comme les contrats sont confi­den­tiels, on ne sait pas exac­te­ment ce qui s’y trouve. Les demandes de déclas­si­fi­ca­tion du Sipri ont été repous­sées. » Ces services ont permis aux Émira­tis de prendre posses­sion de ports stra­té­giques dans le sud du Yémen, à Aden, Mukalla, et sur l’île de Soco­tra, contre la volonté du gouver­ne­ment du pays qu’ils sont censés soute­nir.

Crédits : Direc­tion géné­rale de l’ar­me­ment

En dehors du désert, les Français et les Émira­tis montrent de bons signes de coopé­ra­tion. Il y a neuf ans, la première armée d’Eu­rope a implanté une base dans le pays du Golfe, où ses socié­tés Airbus, Safran, les CMN et Thales ont du reste investi. L’an­cien président de cette dernière, Luc Vigne­ron, est aujourd’­hui à la tête de l’Emi­rates Defense Indus­tries Company. À l’été 2018, ce masto­donte de la défense s’est emparé du construc­teur de muni­tions français Manu­rhin. Belle prise pour un petit État qui n’existe que depuis 1971.

Dès sa nais­sance, Abou Dhabi commande deux héli­co­ptères de combat français, l’Alouette-3 et le Puma. Il s’offre même un avion Mirage-5 et un Matra R550 Magic l’an­née suivante. À cette période, les socié­tés françaises se tournent juste­ment vers les pays arabes pour expor­ter. Le maté­riel français utilisé par Israël pendant la Guerre des Six Jours (1967) a été si effi­cace que les autres États de la région veulent pouvoir riva­li­ser. Prin­ci­pal client de la France jusqu’ici, l’État hébreu déve­loppe de son côté sa propre indus­trie. La Libye s’équipe du Mirage en 1970, suivie deux ans plus tard par l’Irak. La recom­po­si­tion du paysage de l’ar­me­ment français s’achève dans le même temps par la nais­sance de grands groupes : SNECMA et Thom­son CSF en 1968, Aéro­spa­tiale en 1970, et Dassault-Bréguet avia­tion en 1971.

Si l’Égypte est un client histo­rique, « la France a commencé à trans­fé­rer des équi­pe­ments en Arabie saou­dite à la fin des années 1960 », constate Aude Fleu­rant. Durant la décen­nie suivante, Dassault, la SNECMA et Thom­son entendent appor­ter leur concours à l’ « orga­ni­sa­tion indus­trielle arabe », esquis­sée par l’Égypte avec des capi­taux saou­diens et émira­tis. Le projet fait long feu mais Paris demeure un des grands four­nis­seurs des pays de la région. C’est un moyen de main­te­nir à flot un secteur d’ac­ti­vité confronté à une demande interne fléchis­sante. Et cela donne un levier en cas de crise. Lors de l’in­sur­rec­tion de la Grande Mosquée de la Mecque, en 1979, le Groupe d’in­ter­ven­tion de la gendar­me­rie natio­nale (GIGN) livre des grenades lacry­mo­gènes aux auto­ri­tés saou­diennes.

Crédits : Direc­tion géné­rale de l’ar­me­ment

En 1980, la moitié de la produc­tion de maté­riel aéro­nau­tique, le tiers des arme­ments terrestres et 17 % des arme­ments partent à l’étran­ger. Une série impres­sion­nante de frégates et de lanceurs de missiles prennent le chemin de Riyad, de même que des forma­teurs du Comman­de­ment des opéra­tions spéciales. Les Émirats arabes unis ne sont pas en reste. En février 1992, ils signent même un contrat histo­rique d’une valeur de 3,6 milliards de dollars, portant notam­ment sur la vente de 436 chars Leclerc. Seule­ment, dans ce genre d’en­ga­ge­ments, « il y a un écart entre les annonces de ventes et les ventes », pointe Aude Fleu­rant. « Une licence d’ex­por­ta­tion est déli­vrée par le gouver­ne­ment sur la base d’une hypo­thèse. Mais les négo­cia­tions concer­nant tout ce qui accom­pagne la plate-forme cédée peuvent durer des années. »

Aussi, près d’une dizaine d’an­née plus tard, en 2001, le groupe public d’ar­me­ment Giat Indus­tries annonce-t-il la suspen­sion des livrai­sons pour une « diver­gence » des termes de l’ac­cord. En réalité, note alors Libé­ra­tion, les problèmes viennent « des commis­sions exor­bi­tantes versées aux inter­mé­diaires, à Taïwan et en Arabie saou­dite pour des frégates de Thom­son, ou des faveurs consen­ties aux clients, aux Émirats arabes unis (UAE) pour les chars Leclerc. » Et le quoti­dien est encore loin de connaître l’am­pleur de la corrup­tion.

Le mur

Le « contrat du siècle », comme l’ap­pelle alors une partie de la presse, n’est pas arrivé tout seul en France. Il a été apporté sur un plateau en argent plaqué par un intime de l’émir d’Abou Dhabi, Abbas Ibra­him Yousef al-Yousef. Dans des docu­ments obte­nus par Wiki­leaks, publiés par Media­part le 28 septembre 2018, cet ancien pilote de chasse appa­raît comme le desti­na­taire, à travers la société offshore Kenoza Indus­trial Consul­ting & Mana­ge­ment Inc., de commis­sions occultes de près de 200 millions de dollars. Cette fois, c’est le Giat qui a payé. Mais « d’après un capi­taine d’in­dus­trie français qui l’a bien connu », l’homme a déjà inter­cédé en faveur de « Thalès, Dassault ou Airbus ».

Rien que de tout à fait légal. En France, il faut attendre la trans­po­si­tion d’une conven­tion anti-corrup­tion de l’OCDE, en juin 2000, pour que ces commis­sions deviennent contraires à la loi. Les inter­mé­diaires comme Abbas Ibra­him Yousef al-Yousef « étaient nombreux », se souvient Georges Berghe­zan. Sous le parrai­nage du chef des services secrets français Alexandre de Marenches, l’homme d’af­faires Bernard Chey­nel met de l’huile dans les contrats en Libye, au Pakis­tan et en Afrique du Sud. Le Syrien Akkram Ojjeh a lui été « large­ment utilisé comme négo­cia­teur des contrats entre l’Ara­bie saou­dite et la France », cite l’his­to­rien Jacques Frémaux. Sans oublier Ziad Takkie­dine, cité dans les affaires Kara­chi et Sarkozy-Khadafi.

Crédits : Media­part

« Pendant la guerre froide, les services secrets entraient en jeu », résume Georges Berghe­zan. « Ce genre de choses est un peu plus contrôlé main­te­nant. » Crai­gnant des pour­suites, le Giat inter­rompt le verse­ment des commis­sions à Al-Yousef en 2000. Moins farouche, le porteur d’af­faires saisit le tribu­nal arbi­tral de Paris pour récla­mer les 39 millions de dollars d’im­payés sur les 234 promis. Devant cette justice privée, le groupe français recon­naît que l’Émi­rati s’est livré à des « des actes de corrup­tion ». Mais, ajoute-t-il, il existe « une dispro­por­tion entre le montant des commis­sions et les services four­nis ». En 2010, les arbitres donnent raison au Giat.

L’an­née suivante, de nouveaux fronts s’ouvrent en Libye et en Syrie. À cette occa­sion, Paris para­chute des armes aux oppo­sants de Mouam­mar Kadhafi et en livre clan­des­ti­ne­ment aux insur­gés syriens. François Hollande le recon­naî­tra plus tard. « Rare­ment un pays s’est vanté de son illé­ga­lité », s’étonne Georges Berghe­zan. « Il est possible que la même chose se déroule au Yémen mais je ne pense pas. » Les affaires de Paris dans la région ne sont cette fois-ci pas secrètes. « Pour ce qui est des chars Leclerc, je vous confirme que leur impli­ca­tion au Yémen a forte­ment impres­sionné les mili­taires de la région », déclare en mars 2016 le président de Nexter (ex-Giat), Stéphane Mayer, devant la repré­sen­ta­tion natio­nale.

Un an plus tard, Sébas­tien Nadot arrive sur les bancs de l’As­sem­blée « sans connais­sance parti­cu­lière sur le sujet ». Alerté par des asso­cia­tions, cet histo­rien de forma­tion découvre avec horreur le drame des Yémé­nites. Au gouver­ne­ment ou du côté des conseillers minis­té­riels, personne ne semble s’en émou­voir. En tout cas, ses ques­tions restent sans réponse. « On a une rela­tion trop forte avec l’Ara­bie saou­dite et les Émirats arabe unis qui sont parties prenantes », conclue-t-il face à ce mur. Le traité sur le commerce des armes rati­fié par la France en 2014 somme pour­tant les États de suspendre leurs expor­ta­tions d’armes, s’ils apprennent qu’elles sont utili­sées en infrac­tion avec le droit inter­na­tio­nal.

Crédits : Sipri

Le rapport de la FIDH rendu en avril 2018 liste une quin­zaine d’in­dices de présence d’armes françaises au Yémen : des canons Caesar (Nexter), Mirage 2000 (Dassault), Crotale Shanine (Thales), drones Sper­wer/SDTI (Safran), drones Airbus DRAC, avions Airbus A330-MRTT, héli­co­ptères Airbus Cougar, véhi­cules ACMAT Bastion Patsas, chars Leclerc (Nexter), héli­co­ptères Dauphin (Sud Avia­tion), une radio Thales, des frégates et une corvette de Naval Group.

Les contrats conti­nuent d’être signés. À l’hi­ver 2017–2018, les Émirats arabes unis commandent des corvettes Gowind 2500 et l’Ara­bie saou­dite se procure des patrouilleurs de type Combat­tante FS56. Le 20 mars, les Chan­tiers Couach acceptent de trans­fé­rer des tech­no­lo­gies à la société émira­tie ADD mili­tary Supplies. « Qui pouvait savoir qu’é­cla­te­rait un conflit au Yémen ? » se défend contre l’évi­dence la ministre de la Défense Florence Parly dans la foulée. À la commis­sion des affaires étran­gères du Parle­ment, l’enquête récla­mée par Sébas­tien Nadot est bloquée. Sa prési­dente, Marielle de Sarnez, « estime que ça n’a pas à être à l’ordre du jour », peste-t-il. Elle a en revanche fini par promettre une mission d’in­for­ma­tion.

« Mon souhait le plus cher, c’est qu’on ne découvre pas que la France a parti­cipé à des crimes de guerre », pour­suit l’élu. Mais pour l’heure, « on a un rapport d’ex­perts de l’ONU qui dit qu’il y a crime de guerre et nous on conti­nue à vendre des armes ».


Couver­ture : Une forma­tion de Mirage 2000. (Minis­tère de la Défense/Ulyces)


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