par edouardf | 19 juin 2016

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La traque

La guerre se passait mal pour Assad. En 2012, le nombre de défec­­tions de mili­­taires et d’ad­­mi­­nis­­tra­­teurs civils a consi­­dé­­ra­­ble­­ment augmenté. Les déser­­teurs rejoi­­gnaient l’Ar­­mée syrienne libre, une vaste coor­­di­­na­­tion de groupes rebelles. Ils souhai­­taient faire de la Syrie une démo­­cra­­tie, mais des djiha­­distes ont commencé à se montrer sur le champ de bataille. Ils étaient géné­­ra­­le­­ment plus effi­­caces au combat que les combat­­tants de l’ASL. Plusieurs groupes d’in­­sur­­gés se sont empa­­rés de points de passage clés vers la Turquie et ont bouté les troupes du régime hors de la majeure partie du nord de la Syrie – dont Adleb et Alep, la plus grande ville du pays.

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Bombar­­de­­ment à Alep
Crédits : Free­­dom House

Au mois de février, les diri­­geants de la Cellule centrale de gestion des crises d’As­­sad ont inter­­­rogé Bara­­kat sur les fuites. Un autre employé l’avait prévenu que son secré­­taire l’es­­pion­­nait. Bara­­kat a alors décidé de fuir le pays, mais pas avant de pouvoir mettre en sécu­­rité les compte-rendus des réunions entre­­po­­sés dans les bureaux des membres de la cellule. Il a égale­­ment plani­­fié le vol des corres­­pon­­dances entre ces derniers et le cabi­­net prési­­den­­tiel, le Premier ministre et le ministre de l’In­­té­­rieur. Bara­­kat a fouillé les bureaux pendant un jour de congé, récu­­pé­­rant le plus de docu­­ments possibles, avant de parcou­­rir les quelques 400 kilo­­mètres qui s’étendent entre Damas à la fron­­tière turque au nord. Les postes-fron­­tières étaient sous contrôle des troupes loya­­listes. Avec plus d’un millier de pages scot­­chées sur son corps, Bara­­kat a réussi à passer au travers et s’est enre­­gis­­tré dans un hôtel sous un faux nom avant même que quiconque à Damas ne remarque sa dispa­­ri­­tion. Le mois suivant, une fois que sa mère a pu quit­­ter la Syrie en toute sécu­­rité, Bara­­kat s’est fait connaître. Il a fait savoir à Al Jazeera qu’il souhai­­tait trans­­mettre les docu­­ments à la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale. Peu après la fuite de Bara­­kat, les réunions de la cellule de crise ont été trans­­fé­­rées de la direc­­tion régio­­nale du parti Baas au Bureau de la sécu­­rité natio­­nale, étroi­­te­­ment surveillé.

En juillet, alors que se répan­­dait la rumeur d’un coup d’État immi­nent, une explo­­sion dans la salle de réunion a tué le président de la cellule de crise, le chef du Bureau de la sécu­­rité natio­­nale, le ministre de la Défense et le beau-frère d’As­­sad, Assef Chaou­­kat, qui avait récem­­ment accepté le poste d’adjoint au minis­­tère de la Défense. Deux factions rebelles ont reven­­diqué l’at­­ten­­tat mais chacune a fait preuve d’une extrême inco­­hé­­rence quant à sa façon de procé­­der. Le lende­­main, le Times affi­­chait en une : « Washing­­ton commence à plani­­fier la chute du gouver­­ne­­ment syrien ». Le Premier ministre et le porte-parole du minis­­tère des Affaires étran­­gères d’As­­sad ont alors rejoint l’op­­po­­si­­tion. Même le géné­­ral respon­­sable de la préven­­tion de la déser­­tion a accusé l’ar­­mée de « commettre des massacres envers une popu­­la­­tion civile inno­­cente », avant d’an­­non­­cer : « Je rejoins la révo­­lu­­tion du peuple. »

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L’un des docu­­ments récu­­pé­­rés par l’or­­ga­­ni­­sa­­tion
Crédits : Caesar

Les enquê­­teurs syriens de la commis­­sion ont scellé une alliance avec certaines brigades de l’Ar­­mée syrienne libre, qui gagnait peu à peu du terrain. Au départ, les rebelles n’avaient « aucun inté­­rêt pour la docu­­men­­ta­­tion », raconte Wiley. « Ce qu’ils voulaient, c’était foncer et s’em­­pa­­rer des posi­­tions du régime. Il y avait de la joie, on tirait en l’air. Ils pillaient l’en­­droit en cher­­chant des armes et des muni­­tions, car c’était ce dont ils avaient besoin. Et puis ils y mettaient le feu. » Toute preuve poten­­tielle était ainsi détruite. « Prenez d’abord les docu­­ments et faites-les évacuer pour qu’on les sorte du pays », a demandé la commis­­sion aux rebelles. « Notez seule­­ment de façon très simple où ils ont été trou­­vés et à quelle date. Empaque­­tez-les. Scel­­lez les boites du mieux que vous pouvez avec du cello­­phane ou un truc du genre, ce qui vous passe sous la main. Et comme ces docu­­ments sont trans­­por­­tés, suivez leurs mouve­­ments. Atten­­tion aussi à ne pas les falsi­­fier ni les abîmer. » Car devant une cour, l’avo­­cat de la défense peut toujours prétendre qu’une preuve incul­­pa­­toire est irre­­ce­­vable. La plupart du temps, les enquê­­teurs syriens guidaient les groupes de rebelles modé­­rés quand ils prenaient d’as­­saut des bâti­­ments du rensei­­gne­­ment, mais les forces gouver­­ne­­men­­tales tentaient de détruire tous les docu­­ments qu’ils ne pouvaient pas empor­­ter dans leur fuite. Quelques jours après un repli, « on a annoncé des pilon­­nages inces­­sants » aux endroits clés, d’après le chef enquê­­teur syrien de la CIJA. Des cana­­li­­sa­­tions ont explosé, détrui­­sant des centaines de pages avant que lui ou ses collègues ne puissent entrer dans les bâti­­ments. Parfois, des groupes armés les appe­­laient pour venir récu­­pé­­rer des docu­­ments après une fusillade. « Il est préfé­­rable qu’on les récu­­père nous-mêmes, mais ça n’in­­va­­lide pas les docu­­ments », explique Wiley. « Ce n’est pas la peine de courir des risques inuti­­les… même si des gens sont morts ou ont été bles­­sés pour récu­­pé­­rer ces docu­­ments. » La première victime a été un cour­­sier, blessé par balle en 2012 alors qu’il fuyait sur une route de contre­­bande en trans­­por­­tant une mallette pleine de docu­­ments. Depuis, dans le cadre de ces extrac­­tions, deux autres hommes ont perdu la vie : l’un d’eux était le frère de l’enquê­­teur en chef adjoint de la commis­­sion, et il a été tué lors d’une embus­­cade tendue par les troupes loya­­listes.

En 2012 toujours, un cour­­sier et sa femme sont tombés sur un check­­point inha­­bi­­tuel à l’ex­­té­­rieur d’Alep. Il était contrôlé par les combat­­tants du Front al-Nosra, un groupe djiha­­diste qui a révélé plus tard son affi­­lia­­tion à Al-Qaïda. Les mili­­ciens ont décou­­vert les docu­­ments du cour­­sier sur la banquette arrière. Ils ont laissé partir sa femme et l’ont pris en otage. « Ils menaçaient de le juger puis de l’exé­­cu­­ter en tant qu’es­­pion du régime », raconte Wiley. « On a passé un accord avec le tribu­­nal de la charia pour qu’il soit reconnu coupable d’autre chose. Il a écopé d’une amende de 5 000 dollars et on l’a réglée. » D’autres enquê­­teurs de la CIJA ont été kidnap­­pés par les groupes djiha­­distes, mais ils sont tous libres aujourd’­­hui. Pour leur travail, l’is­­la­­misme radi­­cal repré­­sente une menace aussi grande que celle du régime. Ces groupes voient d’un très mauvais œil les ententes avec l’Oc­­ci­dent, et ils ignorent souvent la notion de justice inter­­­na­­tio­­nale. À présent, dans cette traque de docu­­ments incul­­pa­­toires, la mission des enquê­­teurs est recon­­nue par des comman­­dants rebelles aux allé­­geances obscures. « Nos colla­­bo­­ra­­teurs savent très bien comment réagir en cas d’en­­lè­­ve­­ment », affirme Wiley. « Leur maté­­riel est chif­­fré et sophis­­tiqué, de façon à ce que personne ne puisse mettre la main sur les preuves du travail qu’ils accom­­plissent. » Seule une inves­­ti­­ga­­trice syrienne captu­­rée il y a plus de deux ans par le régime est toujours entre leurs mains.

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La fron­­tière turco-syrienne
Crédits : DR

Faire passer les fron­­tières aux docu­­ments est de loin la mission la plus dange­­reuse exécu­­tée par les opéra­­teurs de la CIJA. Le papier est lourd et compro­­met­­tant pour un passeur, mais les photo­­gra­­phies, surtout celles des télé­­phones, peuvent être diffi­­ciles à authen­­ti­­fier devant un juge. Des paquets d’une ving­­taine de kilos de docu­­ments, passés illé­­ga­­le­­ment au-delà de la fron­­tière, sont parve­­nus à la commis­­sion « dans un assor­­ti­­ment de valises pouilleuses », tandis que les char­­ge­­ments plus consé­quents deman­­daient une prépa­­ra­­tion plus complexe. « Vous voyez les ramettes de papier près des photo­­co­­pieurs ? Eh bien ces boîtes en contiennent cinq, consti­­tuées chacune de 500 pages de docu­­ments confi­­den­­tiels. » Le tout pèse au total envi­­ron dix kilos. « Il ne s’agit là que de 2 500 pages. En tout, nous en avons extraites plus de de 600 000 de Syrie », soit plusieurs tonnes de papier. « Il nous faut des véhi­­cules et ces véhi­­cules doivent passer les check­­points. Il faut faire de la recon­­nais­­sance. Il faut savoir quels genres de contrôles il va falloir passer… » La commis­­sion soutient les groupes rebelles et les cour­­siers en apports logis­­tiques. « On dépense de grosses sommes d’argent pour récu­­pé­­rer ces trucs », dit-il. Les fuites massives dépendent souvent de la capa­­cité des pays alliés à obte­­nir des ouver­­tures sur des fronts autre­­ment hermé­­tiques. Les docu­­ments saisis peuvent donc rester cachés pendant des mois. Un jour, plusieurs milliers de pages de preuves ont été confiées à une vieille dame dans une ferme recu­­lée du sud syrien, mais les enquê­­teurs ne lui ont pas bien expliqué l’im­­por­­tance de ces docu­­ments. Quand l’hi­­ver est arrivé, Wiley raconte qu’ « elle avait froid et qu’elle a tout brûlé pour l’uti­­li­­ser comme combus­­tible ! » L’in­­ves­­ti­­ga­­teur en chef de la commis­­sion m’a expliqué comment, dans certaines régions parti­­cu­­liè­­re­­ment hostiles, lui et ses collègues cachent les boîtes dans des grottes ou les enterrent dans le sol, notent le lieu et espèrent les retrou­­ver plusieurs mois ou plusieurs années plus tard, quand les hosti­­li­­tés cesse­­ront. Wiley ajoute à ce propos : « Nous avons de grandes quan­­ti­­tés de docu­­ments en Syrie que nous ne rapa­­trions pas », car c’est trop dange­­reux. « Peut-être plus d’un demi-million de pages. » Tandis que les Syriens collectent les docu­­ments, Wiley engage des mili­­taires et des analystes poli­­tique, des enquê­­teurs, des traduc­­teurs et des avocats euro­­péens pour exami­­ner les preuves.

En 2015, le budget de la CIJA est passé à huit millions de dollars par an et ses effec­­tifs autour de 150 employés, incluant les membres de la direc­­tion et des bureaux d’ana­­lyse en Europe, ainsi que les enquê­­teurs au Moyen-Orient. La CIJA emploie autant d’enquê­­teurs que la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale sur tous ses dossiers en cours.

Les enquê­­teurs syriens de la CIJA ont inter­­­rogé près de 250 victimes dans tout le pays.

La majo­­rité des docu­­ments proviennent des instal­­la­­tions du rensei­­gne­­ment syrien situées à l’ex­­té­­rieur de la capi­­tale. Ces pages concernent souvent les déci­­sions de la Cellule centrale de gestion des crises, mais pour complé­­ter la chaîne de comman­­de­­ment, la commis­­sion a eu besoin de notes manus­­crites issues de ces réunions. Bara­­kat, qui vit main­­te­­nant à Istan­­bul, m’a raconté qu’en 2014, Chris Engels et un analyste lui ont rendu visite pour exami­­ner les docu­­ments de la cellule de crise. La CIJA, qui n’iden­­ti­­fie pas publique­­ment ses témoins, refuse de recon­­naître ce fait. « Ils ont passé trois jours ici, à m’in­­ter­­ro­­ger en détail sur mon travail en Syrie et sur la façon dont se dérou­­laient les réunions. » Ils ont aussi photo­­gra­­phié les docu­­ments et Bara­­kat a fait la promesse de four­­nir les origi­­naux en cas de procès. Lors d’une conver­­sa­­tion avec Bara­­kat par vidéo­­con­­fé­­rence, il m’a montré une pile de docu­­ments qu’il garde d’ha­­bi­­tude à l’abri dans un lieu sécu­­risé. « Ça, ce sont les comptes-rendus de la Cellule centrale de gestion des crises », a-t-il dit tandis qu’il me montrait une page en dési­­gnant l’em­­blème inscrit sur le haut de la feuille. « Comme vous pouvez le voir, il y a un petit faucon doré. Ce sont des docu­­ments origi­­naux, ils sont signés en vert. »

La commis­­sion a commencé à décryp­­ter les docu­­ments de Bara­­kat, établis­­sant des connexions entre les déci­­sions de la cellule de crise et les compor­­te­­ments crimi­­nels des agents de sécu­­rité opérant dans les provinces éloi­­gnées. La recherche d’an­­ciens agents du régime prêts à s’ex­­pliquer sur leur rôle dans le système Assad a été simpli­­fiée par le fait que beau­­coup d’entre eux ont quitté leur poste au gouver­­ne­­ment. Les analystes de la CIJA ont loca­­lisé ces riches déser­­teurs dans les pays du Golfe, en Turquie et en Europe. Certains ont pris posi­­tion avec les rebelles dans le sud de la Turquie, comme dans le camp de réfu­­giés hyper-protégé d’Apaydın, qui est surtout peuplé d’an­­ciens offi­­ciers du régime et de leurs familles. Aucun d’entre eux n’est mentionné parmi les suspects des docu­­ments, qui concernent avant tout les offi­­ciers de haut rang. « Si je peux m’ex­­pri­­mer ainsi, ce sont des légion­­naires », dit Wiley en parlant des témoins. La CIJA préfère inter­­­ro­­ger les victimes qui reviennent de Syrie et n’ont jamais parlé aux jour­­na­­listes, aux groupes huma­­ni­­taires ou au commis­­saires d’enquête de l’ONU. L’avo­­cat de la défense pour­­rait suggé­­rer que, dans ces camps de réfu­­giés bondés, les témoi­­gnages peuvent arbi­­trai­­re­­ment conduire à des récits acca­­blants. C’est pourquoi les enquê­­teurs syriens de la CIJA ont inter­­­rogé près de 250 victimes dans diffé­­rentes provinces, pour sécu­­ri­­ser les « échan­­tillons de preuves » qui montrent que les crimes ont été perpé­­trés de manière systé­­ma­­tique, confor­­mé­­ment à ce que disent les docu­­ments. Le but est d’éta­­blir des connexions solides, à travers les docu­­ments du régime et le témoi­­gnage de témoins et de victimes, entre la poli­­tique du gouver­­ne­­ment syrien et son impact sur la popu­­la­­tion.

Les scru­­pules

L’hi­­ver dernier, j’ai rencon­­tré Mazen al-Hamada, un mili­­tant syrien amai­­gri de 38 ans, dans une chambre d’hô­­tel près d’Am­s­ter­­dam. L’his­­toire de Hamada, qui n’est pas un témoin de la CIJA – car l’iden­­tité de ces derniers doit rester secrète jusqu’à ce qu’ils soient appe­­lés à témoi­­gner – permet de comprendre les effets de la poli­­tique répres­­sive du régime syrien sur les citoyens qu’il n’a eu de cesse de répri­­mer.

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Mazen al-Hamada a survécu aux tortures
Crédits : Guus Dubbel­­man/de Volks­­krant

Hamada est né en 1977, cadet d’une famille de 17 enfants issue de la classe moyenne de Deir ez-Zor, dans l’est du pays. Ses frères et sœurs sont désor­­mais phar­­ma­­ciens, ensei­­gnants et avocats. Il est devenu pour sa part spécia­­liste de terrain pour Schlum­­ber­­ger, une multi­­na­­tio­­nale de services et d’équi­­pe­­ments pétro­­liers qui opérait sur les champs de pétrole de la région. Les membres de la famille de Hamada étaient des oppo­­sants affi­­chés au régime. Même avant la révo­­lu­­tion, ils étaient souvent pour­­sui­­vis et régu­­liè­­re­­ment arrê­­tés. Ils étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment indi­­gnés par l’im­­mo­­bi­­lisme du gouver­­ne­­ment face au fossé qui se creu­­sait entre les riches et les pauvres. « Tout était fait pour favo­­ri­­ser les élites », m’a raconté Hamada. En 2011, la direc­­tion du Bureau natio­­nal de sécu­­rité a écrit une note secrète au président de la cellule de crise, attri­­buant le manque de patrio­­tisme à Deir ez-Zor au « système judi­­ciaire corrompu, aux longs délais de juge­­ment des pour­­suites, au népo­­tisme et à la néces­­sité de subor­­di­­na­­tion pour y restau­­rer le droit ». Les agences de rensei­­gne­­ment du district étaient compé­­tentes et loyales à Assad. À l’heure où poin­­taient les premiers troubles, en février 2011, le diri­­geant de la branche des rensei­­gne­­ments mili­­taires de Deir ez-Zor, le briga­­dier Jameh Jameh, a donné comme instruc­­tion à tous ses subal­­ternes de « prépa­­rer les camé­­ras dans le but de filmer les parti­­ci­­pants et leurs meneurs pour qu’ils soient iden­­ti­­fiés et tenus respon­­sables à l’ave­­nir ».

Après l’aban­­don du QG du rensei­­gne­­ment mili­­taire de Deir ez-Zor, les enquê­­teurs de la CIJA ont pu mettre la main sur ces ordres parmi de nombreux autres liés aux mesures répres­­sives. Les agents de sécu­­rité de Deir ez-Zor prenaient soin d’ap­­pliquer la moindre instruc­­tion prove­­nant de leurs supé­­rieurs. Le 4 février, le président du Bureau natio­­nal de sécu­­rité à Damas a signé une direc­­tive « pour enquê­­ter, recher­­cher et arrê­­ter » quiconque avait écrit « Dehors Bachar » sur une cana­­li­­sa­­tion de 25 centi­­mètres de long, bordant une portion d’au­­to­­route isolée près de Deir ez-Zor. Le 18 mars, un match de foot a opposé Al Foutoua, le club local, au Tish­­reen SC, l’équipe préfé­­rée d’As­­sad origi­­naire de Lattaquié. Hamada vivait près du stade et pouvait entendre le bruit de la foule de spec­­ta­­teurs. « Les gens ont commencé à scan­­der des slogans contre le régime et en faveur des réformes », se souvient-il. L’équipe d’As­­sad a gagné. La foule était en colère, ce qui amusait Hamada. Il pensait que l’issu du match était fixée. « Dès que l’ar­­bitre a sifflé la fin de la rencontre, tout le monde est sorti dans la rue. » C’était la première mani­­fes­­ta­­tion impor­­tante à Deir ez-Zor. Tous les matchs de foot ont été inter­­­dits pour le reste de la saison.

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Brûlures de ciga­­rettes sur la jambe d’Ha­­mada
Crédits : Guus Dubbel­­man/de Volks­­krant

Tout au long du mois de mars, les services de rensei­­gne­­ment de Deir ez-Zor ont décrit ces troubles en des termes honnêtes. Dans un message à ses auxi­­liaires de province, le briga­­dier géné­­ral Jameh explique que les protes­­ta­­tions en Syrie sont influen­­cées par « des pays arabes où ont lieu des révoltes appe­­lant au chan­­ge­­ment, à la démo­­cra­­tie, à la liberté et à des réformes axées sur la créa­­tion d’em­­plois pour les jeunes, dans le but d’amé­­lio­­rer leur niveau de vie et de combattre la corrup­­tion ». Mais dès la fin du mois, les respon­­sables de la sécu­­rité de la province ont commencé à relayer les thèses conspi­­ra­­tion­­nistes diffu­­sées par Damas. Quelques heures à peine après le discours télé­­visé d’As­­sad au parle­­ment le 30 mars, les membres du comité de sécu­­rité de Deir ez-Zor le consi­­dé­­raient déjà comme « une réfé­­rence et un pilier dans notre travail », et la plupart des débats qui ont animé ces groupes par la suite étaient impré­­gnés par cette angoisse de la trahi­­son, de l’in­­sur­­rec­­tion, de l’in­­fluence étran­­gère et du « projet sioniste améri­­cain ». Hamada et ses amis ont accueilli la pers­­pec­­tive d’une révo­­lu­­tion avec enthou­­siasme et, chaque mercredi dans leur quar­­tier, ils ont commencé à se rassem­­bler à la mosquée Othmân ibn Affân pour orga­­ni­­ser les mani­­fes­­ta­­tions qui se tien­­draient après la prière du vendredi. Il m’a expliqué que « c’était dans un souci logis­­tique ». « Tout le monde venait à la mosquée le vendredi, c’est le moment où les gens sortaient. » En riant, il ajoute : « Si on avait eu des églises, on aurait fait ça un dimanche ! »

D’après des enre­­gis­­tre­­ments du comité de sécu­­rité de Deir ez-Zor, ses membres ont décidé de faire infil­­trer la mosquée par des loya­­listes du parti Baas, « deux cama­­rades par mosquée en moyenne, pour préve­­nir chaque cas de rébel­­lion ». Le comité a divisé chaque groupe en trois équipes : une à l’in­­té­­rieure, une autre en couver­­ture à l’ex­­té­­rieure et une dernière en réserve. Mais le plan a échoué : la semaine suivante, le gouver­­neur de Deir ez-Zor a informé le comité que « la plupart des hommes arrê­­tés par le dispo­­si­­tif sécu­­ri­­taire étaient des cama­­rades baasistes » qui avaient retourné leur veste et rejoint la contes­­ta­­tion. Hamada filmait aussi bien les mani­­fes­­ta­­tions que les ripostes des forces de sécu­­rité. Le régime avait coupé Inter­­net dans le quar­­tier, il mettait donc en ligne les vidéos sur le lieu de travail d’un ami. Certaines d’entre elles ont été diffu­­sées sur des chaînes d’ac­­tua­­lité arabes. Pour contrer ces acti­­vi­­tés, le gouver­­neur a annoncé au comité de sécu­­rité qu’il devrait « nommer des experts en Inter­­net parmi nos cama­­rades pour se char­­ger de ces sites hostiles qui diffusent leur venin dans tout le pays, comme Face­­book ». Le comité a eu beau souli­­gner l’im­­por­­tance de faire preuve de rete­­nue, les violences ont empiré. Jameh disait que les mani­­fes­­ta­­tions avaient pour but de provoquer des « effu­­sions de sang pour inci­­ter une inter­­­ven­­tion mili­­taire étran­­gère », une consé­quence qu’il voulait éviter à tout prix. Tôt le lende­­main matin, il a envoyé un court message à toutes les sections des rensei­­gne­­ments mili­­taires de la province : « Vous êtes sommés de donner l’ordre à vos agents de s’abs­­te­­nir d’ou­­vrir le feu sans distinc­­tion et de tuer des gens. »

En mai, le niveau de sécu­­rité dans la région s’était encore dégradé. Des hommes armés de battes, de pisto­­lets et de bombes incen­­diaires ont brûlé deux commis­­sa­­riats, quatre voitures et six motos de la police. Les agents du rensei­­gne­­ment ont appris que quelqu’un essayait de recru­­ter des volon­­taires pour faire sauter une bombe au domi­­cile de Jameh. La direc­­tion de la branche de sécu­­rité poli­­tique de Deir ez-Zor a alors averti qu’ « il pour­­rait y avoir une vague d’as­­sas­­si­­nats ».

Le nom de Mazen al-Hamada est bien­­tôt apparu sur la liste des suspects de Deir ez-Zor.

Hamada a été briè­­ve­­ment arrêté à deux reprises mais il a conti­­nué à orga­­ni­­ser des mani­­fes­­ta­­tions.  Il a cepen­­dant commencé à passer ses nuits en lieux sûrs avec d’autres acti­­vistes. Un de ses frères avait été arrêté sans être relâ­­ché. Lors d’une réunion avec le comité de sécu­­rité, Jameh a prévenu que les déten­­tions pour­­raient être « à double tran­­chant », car elles augmen­­taient le nombre de personnes en colère en deman­­dant la libé­­ra­­tion de leurs proches. Fin mai, Jameh a envoyé plusieurs messages expri­­mant son indi­­gna­­tion. Durant certains inter­­­ro­­ga­­toires, on donnait aux déte­­nus des décharges élec­­triques, on écra­­sait sur leur peau des mégots de ciga­­rette, on les battait « de toute part, de manière indé­­cente », puis on les sodo­­mi­­sait en les obli­­geant à s’as­­seoir sur des bouteilles de soda. Il a expliqué que ses prisons « refu­­se­­raient de porter la respon­­sa­­bi­­lité » des victimes de torture à moins qu’il n’y ait « un rapport écrit sur la santé des déte­­nus incluant les noms des respon­­sables de leurs bles­­sures ». Les scru­­pules de Jameh ont fini par dimi­­nuer durant l’été 2011. Des preuves obte­­nues par la CIJA révèlent que des déte­­nus de sa branche des rensei­­gne­­ments mili­­taires ont été battus à coups de poing, de câbles et de bâtons jusqu’à la perte de connais­­sance, leurs os et leurs dents cassés. Coin­­cés dans des pneus et battus jusqu’à ce que leurs pieds saignent, élec­­tro­­cu­­tés après qu’on eût versé de l’eau sur leurs corps, maltrai­­tés jusqu’à ce qu’ils saignent abon­­dam­­ment et parfois battus à mort. Jameh a parti­­cipé lui-même à bon nombre de ces inter­­­ro­­ga­­toires.

La torture

Dans la soirée du 15 août 2011, la Cellule centrale de gestion des crises a tenu une de ses réunions habi­­tuelles au siège régio­­nal du Baas. En cinq mois de révo­­lu­­tion, l’in­­sur­­rec­­tion s’était dissé­­mi­­née dans plusieurs régions, ce que les membres du comité attri­­buent à « des lacunes dans la gestion de la crise », selon les docu­­ments récu­­pé­­rés par la CIJA. Ils dénoncent « une mauvaise coor­­di­­na­­tion et trop peu de coopé­­ra­­tion entre les corps de sécu­­rité ». Ce soir-là, ils ont conçu un plan pour viser certaines caté­­go­­ries de personnes. D’abord, toutes les branches de sécu­­rité devaient lancer des raids jour­­na­­liers contre les orga­­ni­­sa­­teurs et « ceux qui ternissent l’image de la Syrie dans les médias étran­­gers ». Ensuite, « une fois que chaque secteur était débar­­rassé des gens visés », les agents de sécu­­rité se coor­­don­­ne­­raient avec les troupes loya­­listes du parmi Baas, les milices locales et les respon­­sables de la commu­­nauté pour s’as­­su­­rer que tous ces acti­­vistes ne puissent pas retour­­ner dans ces zones. Enfin, ils souhai­­taient « établir un comité d’enquête char­­nière au niveau des provinces », composé de repré­­sen­­tants de toutes les branches de sécu­­rité qui inter­­­ro­­ge­­raient les déte­­nus. Les résul­­tats « devaient être envoyés à toutes les branches de sécu­­rité, afin qu’elles puissent être employées pour iden­­ti­­fier de nouvelles cibles devant être pour­­sui­­vies ».

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Damas dévas­­tée
Crédits : DR

Cette poli­­tique est deve­­nue l’élé­­ment central des dossiers à charge de la CIJA contre le régime syrien. Entre les docu­­ments de Bara­­kat prove­­nant de Damas et les 600 000 pages que la commis­­sion a récu­­pé­­rées dans tout le pays, les analystes euro­­péens ont été capables de retra­­cer la propa­­ga­­tion de ces ordres à travers les multiples chaînes de commande partant de la cellule de crise. Hisham Ikhtyar, le chef du Bureau de la sécu­­rité natio­­nale syrien, les envoyait aux secré­­ta­­riats régio­­naux du parti Baas en exigeant « la mise en œuvre immé­­diate de ces requêtes, afin que la crise prenne fin le plus rapi­­de­­ment possible ». Les respon­­sables des quatre agences de rensei­­gne­­ment du pays – le rensei­­gne­­ment mili­­taire, celui de l’ar­­mée de l’air, de la sécu­­rité poli­­tique et la direc­­tion géné­­rale du rensei­­gne­­ment – ont trans­­mis ces ordres aux direc­­tions de  chaque branche régio­­nale, qui les ont trans­­mis à leur tour aux agents locaux de sécu­­rité. Les membres de la cellule de crise se sont rendus dans les provinces qui posaient problème pour super­­­vi­­ser la forma­­tion de commis­­sions d’enquêtes mixtes.

Pour la CIJA, iden­­ti­­fier les suspects s’est avéré simple, car selon Wiley, « leurs noms appa­­raissent tout au long des docu­­ments ». « Si les ordres avaient été trans­­mis mais jamais mis en place, cela ne nous appre­­nait pas grand chose », explique Chris Engels. « C’est pourquoi il est tout aussi impor­­tant pour nous de voir les rapports qui remon­­taient la chaîne de comman­­de­­ment », confir­­mant le type d’in­­di­­vi­­dus placés en déten­­tion et inter­­­ro­­gés, et par là même que la direc­­tion de Damas était tenue infor­­mée des abus perpé­­trés dans les centres de déten­­tion. « Cet échec à contrô­­ler les débor­­de­­ments crimi­­nels de services infé­­rieurs peut être passible de pour­­suites », affirme Wiley. « Le système de comman­­de­­ment et la respon­­sa­­bi­­lité des supé­­rieurs est quelque chose de très déve­­loppé. » La cellule de crise deman­­dait même les listes des personnes arrê­­tées. Certains membres des comi­­tés de sécu­­rité de province ont même pris des initia­­tives préven­­tives pour satis­­faire leurs supé­­rieurs. Une copie des instruc­­tions de la cellule de crise trou­­vée à Racca portait une mention écrite : « Fait depuis un bon bout de temps ». D’après le droit inter­­­na­­tio­­nal, les gouver­­ne­­ments sont tenus d’enquê­­ter sur toute viola­­tion des droits de l’homme qui leur serait rappor­­tée.

En septembre, l’avo­­cat géné­­ral de Deir ez-Zor a envoyé trois fax – récu­­pé­­rés plus tard par la CIJA – au gouver­­neur de la province, au ministre de la Justice syrien et à la direc­­tion du comité régio­­nal d’enquête, les exhor­­tant d’ar­­rê­­ter de violer la loi syrienne. Dans l’une d’elles, il écrit : « Les parents et proches des personnes arrê­­tées demandent chaque jour des nouvelles de leurs fils, de leurs pères et de leurs frères. Vous devriez écou­­ter ce qu’ils ont à dire. Les frigos mortuaires de l’hô­­pi­­tal sont remplis de corps non-iden­­ti­­fiés qui se désa­­grègent car ils sont stockés là depuis trop long­­temps. »

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Une rue de Darayya
Crédits : Alexan­­dra Valiente

Le nom de Mazen al-Hamada est bien­­tôt apparu sur la liste des suspects de Deir ez-Zor. Deux de ses frères étaient recher­­chés eux aussi, ainsi que le mari d’une de ses sœurs. Un jour de mars 2012, un méde­­cin a demandé à Hamada s’il pouvait faire passer clan­­des­­ti­­ne­­ment du lait en poudre à une femme de Darayya, dans la banlieue rebelle de Damas. Lui et son neveu ont réuni 55 sachets, les ont cachés sous leurs vête­­ments et sont allés à sa rencontre dans un café. À peine Hamada les avait-il sortis que des agents de sécu­­rité leur ont passé les menottes. Ils leur ont mis les t-shirts sur la tête et les ont embarqué dans un 4×4. « Je n’avais aucune idée d’où nous allions », raconte Hamada. « Pendant tout le chemin, ils nous disaient : “On va vous exécu­­ter.” » Ils ont été mis en sous-vête­­ments, battus et jetés dans une cellule d’en­­vi­­ron trois mètres carrés avec quarante autres déte­­nus. Ils ont appris qu’ils étaient rete­­nus dans une succur­­sale des services de rensei­­gne­­ment de l’ar­­mée de l’air à l’aé­­ro­­port mili­­taire de Mazzeh, une des prisons les plus mal répu­­tées du pays.

Deux semaines plus tard, les prison­­niers ont été conduits dans un petit hangar d’une dizaine de mètres sur cinq. 57 personnes y étaient parquées, les bras autour des jambes, les mentons sur les genoux. « On pour­­ris­­sait », raconte Hamada. « Il n’y avait pas d’air, pas de soleil. On avait les ongles longs car on ne pouvait pas les couper. Quand on se grat­­tait, on s’ar­­ra­­chait la peau ». Les prison­­niers ne pouvaient ni se laver, ni chan­­ger de sous-vête­­ments. Leur peau était attaquée par la gale et d’autres mala­­dies. Dans tout le pays, des déte­­nus buvaient l’eau des toilettes ou mouraient de faim, suffoquaient et tombaient malade. « Les gens deve­­naient fous », raconte Hamada. « Ils perdaient la mémoire, ils perdaient la tête. » Fina­­le­­ment, il a été trans­­féré dans une cellule de confi­­ne­­ment, qu’il parta­­geait avec dix autres personnes. Un jour, on a bandé les yeux de Hamada avant de le traî­­ner dans une pièce pour l’in­­ter­­ro­­ger. Celui qui menait l’in­­ter­­ro­­ga­­toire, que Hamada connaît sous le nom de « Suhail », a commencé par s’as­­su­­rer de son iden­­tité. Certaines personnes étaient en effet déte­­nues et tortu­­rées par acci­dent : leur nom était trop proche d’un de ceux de la liste. Quand Suhail a commencé à lui deman­­der des infor­­ma­­tions sur d’autres oppo­­sants au régime qu’il avait rencon­­tré à Damas, Hamada n’a rien dit.

La torture pouvait commen­­cer. « Au début, ils utili­­saient des ciga­­rettes, ils les écra­­saient sur mes jambes. » Il remonte son jean jusqu’aux genoux pour me montrer quatre cica­­trices bien rondes sur sa jambe gauche, cinq sur celle de droite. J’ai remarqué des brûlures sur ses cuisses aussi. Puis ils lui ont versé de l’eau dessus, avant de l’élec­­tro­­cu­­ter. Pour mettre fin au supplice, Hamada a fini par donner les noms de ses amis qui avaient été tués à Deir ez-Zor. Mais ce n’était qu’un début. « Combien de membres de l’ar­­mée arabe syrienne avez-vous assas­­si­­nés ? » a demandé Suhail. Hamada avait déjà avoué avoir orga­­nisé des mani­­fes­­ta­­tions, mis en ligne des vidéos sur YouTube et parlé à la presse étran­­gère. « C’était un défi : comment faire semblant d’avoir vrai­­ment tué ces gens ? » m’a-t-il expliqué. Ses mains étaient menot­­tées à un tuyau au plafond. « Mes pieds pendaient à quarante centi­­mètres du sol, tout mon poids porté sur les poignets. J’avais la sensa­­tion que les menottes me sciaient les mains. Je suis resté comme ça plus d’une demie heure, puis j’ai commencé à crier. Comme je n’ar­­rê­­tais plus, ils ont mis une botte de mili­­taire dans ma bouche en me disant : “Mord ça et ferme ta gueule.” » Cette méthode de torture était utili­­sée dans un grand nombre de centres de déten­­tions des services de rensei­­gne­­ment, avec quelques varia­­tions créa­­tives. De nombreux déte­­nus ont eu les mains atta­­chées dans le dos avant d’être suspen­­dus par les poignets – certains sont restés ainsi pendant des jours, d’autres jusqu’à leur dernier souffle. i-grande-3485-kalashnikov-ak-47-corps-metal-net L’as­­sis­­tant de Suhail a dit à Hamada que s’il admet­­tait qu’il avait possédé une arme, il serait relâ­­ché. Mais Hamada a refusé et ils lui ont cassé quatre côtes. Il a fina­­le­­ment admis possé­­der un fusil de chasse et, à ce moment-là, ils l’ont laissé retom­­ber. Mais pour qu’ils puissent l’in­­cul­­per de terro­­risme, Suhail voulait que ses confes­­sions parlent d’une Kala­ch­­ni­­kov. Hamada a refusé une nouvelle fois et, en consé­quence, « ils ont enlevé mes sous-vête­­ments et ont amené une pince de plom­­be­­rie », le genre qu’on utilise pour régler la pres­­sion d’un tuyau. « Ils l’ont posée sur mon pénis et ont commencé à serrer. » Hamada se souvient que Suhail lui a demandé : « Tu vas parler ou je dois te la couper ? » Hamada a admis qu’il possé­­dait une Kala­ch­­ni­­kov. Suhail a alors rangé la pince et demandé combien de muni­­tions il avait en stock. « Combien de muni­­tions souhai­­te­­riez-vous que j’ai eu ? » lui a répondu Hamada. Suhail lui a rappelé qu’il devait se confes­­ser de lui-même et Hamada a déclaré : « J’avais cinq balles. » Mais ce n’était pas assez, Suhail a insisté : « Il me faut deux char­­geurs. »

La torture a conti­­nué jusqu’à ce que Hamada avoue ce qu’on lui deman­­dait d’avouer. Parmi les centaines de témoi­­gnages récol­­tés lors d’en­­tre­­tiens avec les victimes, la CIJA a repéré des méthodes récur­­rentes dans les pratiques d’in­­ter­­ro­­ga­­tions de toutes les branches des agences de sécu­­rité. Les gens étaient déte­­nus selon les critères de la cellule de crise. Au-delà de l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de « nouvelles cibles », les résul­­tats des inter­­­ro­­ga­­toires étaient parta­­gés entre les diffé­­rentes agences. Les déte­­nus étaient gardés dans des condi­­tions inhu­­maines, pendant des mois ou des années, sans jamais être confron­­tés au système judi­­ciaire. Ces confes­­sions n’étaient appa­­rem­­ment d’au­­cune utilité aux services de rensei­­gne­­ment, mais elles justi­­fiaient léga­­le­­ment la mise en déten­­tion. Après avoir confessé des crimes violents, les acti­­vistes oppo­­sés au régime pouvaient faire face à de graves accu­­sa­­tions. S’ils étaient recon­­nus coupables, ils pouvaient rester enfer­­més des années de plus. Ces confes­­sions perpé­­tuaient aussi l’illu­­sion d’une vaste conspi­­ra­­tion contre la Syrie, les déte­­nus admet­­tant s’être rebellé ou avoir trahi le pays.

Alors qu’il se remé­­more l’évé­­ne­­ment, la voix de Hamada se brise et il fond en sanglots.

La bruta­­lité s’est éten­­due à de nombreuses commis­­sions d’in­­ter­­ro­­ga­­toires. Il y a même eu un cas pour lequel l’in­­ves­­ti­­ga­­teur a supplié le détenu de parler afin qu’il puisse cesser de lui faire du mal. « Ils étaient nombreux à faire état d’une obli­­ga­­tion de résul­­tats », selon Chris Engels. « La pres­­sion de ne pas bien faire le boulot était réelle et nous avons des preuves de ce qui arri­­vait à ceux qui ne le faisaient pas bien. » La dernière ligne des direc­­tives de la cellule de crise ordon­­nait aux direc­­teurs des diffé­­rentes branches de « four­­nir régu­­liè­­re­­ment au Bureau de sécu­­rité natio­­nale les noms des agents qui faisaient preuve d’in­­dé­­ci­­sion ou de réti­­cence ». Plusieurs mois après sa première torture, Hamada et son neveu ont fait la queue pour appo­­ser leur empreinte digi­­tale sur les comptes-rendus de leurs inter­­­ro­­ga­­toires. Le faux témoi­­gnage de Hamada compre­­nait ses aveux – du moins pense-t-il, car on ne leur propo­­sait pas de lire le compte-rendu. Un gamin de 17 ans patien­­tait derrière Hamada et Fahad. Quand les gardes ont appris qu’il était de Darayya, la banlieue de Damas, ils l’ont jeté au sol. L’un d’eux a apporté un chalu­­meau et ils ont brûlé le garçon « d’ici jusqu’à là », me dit Hamada en faisant passer un doigt sur son menton. « Puis ils l’ont retourné, ils ont brûlé son cou et tout son dos. Son visage était… en feu. Il fondait. » Alors qu’il se remé­­more l’évé­­ne­­ment, les yeux de Hamada deviennent rouges et humides. Sa voix se brise et il fond en sanglots. Pendant deux jours, lui et d’autres prison­­niers du hangar ont essayé d’apai­­ser les douleurs du garçon mourant. Quand les gardes ont récu­­péré le corps, Hamada leur a hurlé dessus. Résul­­tat, il a été suspendu par les poignets pendant plusieurs heures. « À ce moment-là, je voulais qu’ils me tuent, pour en finir avec tout ça. », raconte-t-il. « Je n’en pouvais plus de la torture. J’avais du mal à m’en­­dor­­mir, à me réveiller, à vivre une nouvelle jour­­née. »

 L’hô­­pi­­tal 601

Début 2013, après presque un an de déten­­tion, Hamada se trou­­vait étendu sur le sol du hangar. Il avait subi plusieurs inter­­­ro­­ga­­toires et avait été torturé sept ou huit fois. Son œil infecté suin­­tait le pus. La peau de ses jambes était gangre­­née. Les prison­­niers devaient se rele­­ver quand un garde entrait dans la cellule, mais ce jour-là, Hamada n’a pas pu. « J’uri­­nais du sang », dit-il. Le jour suivant, le respon­­sable de son inter­­­ro­­ga­­toire est venu lui annon­­cer qu’il allait être envoyé à l’hô­­pi­­tal 601, un hôpi­­tal mili­­taire situé au pied du mont Mazzeh – le palais prési­­den­­tiel est perché au sommet. Il lui a aussi dit d’ou­­blier jusqu’à son propre nom : « Ton nom est 1858. »

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Les bâti­­ments de l’hô­­pi­­tal 601

Hamada avait entendu parler de l’hô­­pi­­tal 601. Plusieurs autres déte­­nus avaient été envoyés là-bas, et le peu qui en étaient reve­­nus, d’après Hamada, s’ac­­cor­­daient à dire : « Ce n’est pas un hôpi­­tal, c’est un abat­­toir. » Malgré l’état de Hamada, les gardes l’ont frappé durant son trans­­fert à l’hô­­pi­­tal. L’un d’eux utili­­sait un tuyau vert, un objet souvent utilisé pour tabas­­ser les déte­­nus dans les centres de déten­­tion syriens. Et comme en arabe, lakh­­dar signi­­fie « vert », les agents du régime plai­­santent souvent en appe­­lant leur tuyau Lakh­­dar Brahimi, du nom de l’en­­voyé spécial de l’ONU en Syrie. Dans le couloir de l’hô­­pi­­tal, des infir­­mières – hommes et femmes – ont commencé à frap­­per Hamada avec leurs chaus­­sures et à le trai­­ter de terro­­riste. Quand il est arrivé dans sa chambre, on l’a accro­­ché à un lit avec deux autres prison­­niers. Une infir­­mière lui a demandé quels étaient ses symp­­tômes, avant de le frap­­per avec un bâton. Plus tard dans l’an­­née, un rapport de l’ONU a relevé que « certains membres du person­­nel médi­­cal ont été surpris à maltrai­­ter » des déte­­nus à l’hô­­pi­­tal 601. Hamada ne croyait plus en rien, il n’était que souf­­france. Cette nuit-là, il s’est réveillé avec l’en­­vie d’al­­ler aux toilettes. Un garde l’a frappé sur tout le chemin, mais il a réussi à y aller seul. Quand il a ouvert le premier cabi­­net, il a aperçu une pile de corps battus et bleus. Deux autres étaient éten­­dus dans le second, leurs visages émaciés auxquels il manquait les yeux. Il y avait un autre corps sur le lavabo. Hamada est sorti paniqué, mais le garde l’a obligé à retour­­ner à l’in­­té­­rieur dedans en lui disant : « Pisse sur les corps du dessus. » Il ne pouvait pas. Il a commencé à sentir la réalité vaciller autour de lui. Selon les enquêtes de l’ONU, les déte­­nus morts étaient « entre­­po­­sés dans les toilettes » dans plusieurs centres de sécu­­rité à Damas.

Plus tard cette nuit-là, deux soldats ivres ont fait irrup­­tion dans la chambre. L’un d’eux beuglait : « Qui veut des médi­­ca­­ments ? » Plusieurs déte­­nus ont levé la main. Les méde­­cins n’avaient donné à Hamada aucun séda­­tif – seule­­ment un sac à moitié vide de fluide d’in­­tra­­vei­­neuse –, mais un de ses compa­­gnons de lit, qui était dans la chambre depuis plusieurs jours, l’a averti de ne pas se porter volon­­taire. Le soldat a choisi un prison­­nier, qui implo­­rait sa clémence à genou devant lui, face contre terre. À l’aide d’une arme tran­­chante, le soldat a commencé à lui char­­cu­­ter la base du crâne, section­­nant sa colonne verté­­brale. Puis il a ordonné à un autre détenu de traî­­ner le cadavre jusqu’aux toilettes. « Beau­­coup de patients ont été torturé à mort dans cet établis­­se­­ment », disait le rapport de l’ONU. Ce soldat se faisait appe­­ler Azraël, l’ar­­change de la mort. D’autres survi­­vants se rappellent de ses meurtres, qu’il perpé­­trait toujours de la plus horrible manière.

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Les preuves rassem­­blées par la CIJA sont extrê­­me­­ment choquantes
Crédits : Caesar

« Quand j’ai vu ça, je le jure, j’ai pensé que c’est ce qui allait m’ar­­ri­­ver », raconte Hamada. « J’al­­lais mourir là-bas. » Le deuxième jour, il a supplié un méde­­cin de le renvoyer au camp de l’ar­­mée de l’air. Ce dernier lui a signalé qu’il était encore malade. « Non, non, non, je suis complè­­te­­ment guéri », lui a-t-il dit. Le cinquième jour, les mêmes gardes qui l’avaient amené à l’hô­­pi­­tal 601 l’ont évacué. « Tu n’es qu’un animal, un fils de pute », disaient-ils. « Tu n’es pas encore mort. » Ils l’ont frappé pendant tout le chemin du retour, puis l’ont suspendu par les poignets pendant quatre heures.

En juin 2013, le cas de Hamada a été porté devant la justice. Il a été trans­­féré à la prison d’Adra, à Damas, où il a déposé une demande de preuves face aux charges dont on l’ac­­cu­­sait. Les prisons syriennes sont sujettes à une surveillance judi­­ciaire spéciale ; pas les agences de sécu­­rité. On lui a répondu par écrit qu’il avait été arrêté « pour acte de terro­­risme » et qu’il était privé de liberté jusqu’au 5 juin 2013 – le jour même où les charges avaient été rete­­nues contre lui. Offi­­ciel­­le­­ment, son quin­­zième mois passé dans le centre de déten­­tion de l’ar­­mée de l’air à l’aé­­ro­­port de Mazzeh n’exis­­tait pas. Tôt le matin du 21 août, le gouver­­ne­­ment Syrien a lancé des roquettes au gaz sarin sur des quar­­tiers densé­­ment peuplés de Damas, tuant plus de 1 400 personnes. En réponse, le président Obama, qui avait déjà évoqué aupa­­ra­­vant une « ligne rouge » dans le cas où Assad utili­­se­­rait des armes chimiques, a fait une annonce : « J’ai décidé que les États-Unis devaient agir mili­­tai­­re­­ment contre des cibles du régime syrien. » Il disait vouloir attendre l’ap­­pro­­ba­­tion du Congrès, mais il a conti­­nué : « Quel message enver­­rons-nous si un dicta­­teur peut gazer des centaines d’en­­fants au vu et au su de tout le monde, sans payer aucun prix ? » Peu après l’at­­taque chimique, Hamada et beau­­coup d’autres prison­­niers ont été trans­­fé­­rés à Mazzeh, sans aucune expli­­ca­­tion. Les agents ont conduit les déte­­nus dans un grand hangar vide de la base. Une des roquettes au gaz sarin aurait été lancée depuis la base de Mazzeh, et elle était par consé­quent deve­­nue une cible logique des repré­­sailles améri­­caines. Dans le hangar, les gardes inju­­riaient les déte­­nus. Ils disaient que lorsque les Améri­­cains bombar­­de­­raient la Syrie, ils seraient tous tués.

Début septembre, les États-Unis sont reve­­nus sur leurs projets de campagne mili­­taire, et Hamada a été renvoyé devant le Tribu­­nal anti­­ter­­ro­­riste de Damas, où son cas a fina­­le­­ment été traité. Le juge a pris note du fait qu’il avait avoué avoir attaqué des points de contrôle et tué des soldats. Hamada a retroussé son panta­­lon et lui a montré les brûlures de ciga­­rettes. Il a relevé les poignets, révé­­lant de profondes cica­­trices viola­­cées. Il a montré les traces noires et bleues des coups qui bala­­fraient son torse. La salle d’au­­dience était coutu­­mière de telles démons­­tra­­tions. À chacune des accu­­sa­­tions, le juge annonçait : « Non coupable ». Avant la libé­­ra­­tion de Hamada, il a été inter­­­rogé par les agents du dépar­­te­­ment de la sécu­­rité poli­­tique d’As­­sad. Ils lui ont posé des ques­­tions sur les mani­­fes­­ta­­tions auxquelles il avait parti­­cipé deux ans plus tôt. Il a immé­­dia­­te­­ment avoué : « Je leur ai dit : “Oui, j’étais aux manifs et j’ai traité le président d’en­­foiré !” » Il ajoute : « J’avais déjà vécu l’en­­fer. J’au­­rais avoué n’im­­porte quoi. » Quand les agents ont ramené Hamada devant le tribu­­nal, le juge l’a reconnu et a immé­­dia­­te­­ment rejeté l’af­­faire.

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Une rue de Deir ez-Zor
Crédits : Ahmad Aboud/AFP

Hamada est retourné à Deir ez-Zor, deve­­nue selon ses termes « une ville fantôme ». Deux ans de combats intenses et de bombar­­de­­ments avaient détruit la plupart des bâti­­ments. Le mina­­ret de la mosquée Othmân avait été bombardé. Ses neveux étaient toujours déte­­nus par l’ar­­mée de l’air à Damas. Les autres membres de sa famille avaient dispa­­rus dans des établis­­se­­ments sécu­­ri­­taires. Pendant la déten­­tion de Hamada, la révo­­lu­­tion s’était chan­­gée en guerre sectaire. Le Front al-Nostra avait frappé en force, et sa bruta­­lité n’était dépas­­sée que par Daech. Les groupes rebelles modé­­rés exis­­taient encore, mais ils étaient souvent menés par des chefs de guerre corrom­­pus, et leurs guer­­riers déser­­taient pour rejoindre les factions djiha­­distes plus compé­­tentes. Un grand nombre des révo­­lu­­tion­­naires qui avaient un jour combattu pour la liberté s’étaient radi­­ca­­li­­sés ou étaient morts. Des milices pro-Assad étaient arri­­vées d’Irak, du Liban, d’Af­­gha­­nis­­tan et d’Iran. Daech avait une certaine emprise sur Deir ez-Zor. « Ils tuaient tous les acti­­vistes pro-démo­­cra­­tie, d’une façon diffé­­rente à chaque fois, comme du grand spec­­tacle », m’a raconté Hamada. Il s’est envolé pour la Turquie, a pris un bateau clan­­des­­tin jusqu’en Grèce, et il a traversé plus de 7 000 kilo­­mètres jusqu’aux Pays-Bas, où sa sœur avait démé­­nagé avant la guerre. Il m’a raconté  son périple avec un haus­­se­­ment d’épaule, ce n’était rien pour lui.

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Le récit d’Ha­­mada des atro­­ci­­tés commises à l’hô­­pi­­tal 601 a plus tard été corro­­boré par envi­­ron 5 000 photo­­gra­­phies, rappor­­tées par un offi­­cier mili­­taire syrien connu sous le faux nom de Caesar. Avant la guerre, Caesar et ses collègues docu­­men­­taient des scènes de crimes et d’ac­­ci­­dents de la circu­­la­­tion impliquant du person­­nel mili­­taire à Damas. Ils char­­geaient les images dans les ordi­­na­­teurs du gouver­­ne­­ment, les impri­­maient puis les agra­­faient aux actes de décès offi­­ciels. Début 2011 toute­­fois, les corps étaient ceux de déte­­nus, collec­­tés chaque jour dans les centres de déten­­tion des agences de sécu­­rité et livrés aux hôpi­­taux mili­­taires.

Ces derniers mois, l’ar­­mée syrienne a commencé à rega­­gner le terrain qu’elle avait concédé aux forces rebelles.

À l’hô­­pi­­tal 601, l’équipe de Caesar a photo­­gra­­phié les corps dans la morgue et dans un garage.  Chaque corps photo­­gra­­phié avait un numéro unique, souvent composé de quatre chiffres – comme le 1858 de Hamada – grif­­fonné sur du papier et scot­­ché sur le torse ou sur le front avec un gros marqueur. Un autre chiffre indiquait dans quelle branche du rensei­­gne­­ment le patient avait été tué. Il y avait envi­­ron onze mille corps. L’équipe de Caesar en cata­­lo­­guait parfois plus de cinquante par jour – émaciés, muti­­lés, tailla­­dés, brûlés, frap­­pés, battus, étran­­glés, brisés, fondus. Selon un rapport des Nations unies, une fois que l’équipe de Caesar termi­­nait son travail, un méde­­cin de l’hô­­pi­­tal écri­­vait « crise cardiaque » sur les certi­­fi­­cats de décès. Puis les corps étaient char­­gés à bord de camions et empor­­tés. Dans de rares cas, les familles sont parve­­nus à récu­­pé­­rer le corps de leur défunt, mais le rapport indique que dans chaque cas, il « portait des traces évidentes de tortures ». Le rapport ne s’ar­­rête pas là : « Certains corps étaient rendus aux familles seule­­ment après qu’elles aient signé une décla­­ra­­tion affir­­mant que le défunt avait été tué par des terro­­ristes. » Caesar a quitté la Syrie en août 2013, des clés USB cachées dans ses chaus­­settes. Les photo­­gra­­phies sont restées secrètes jusqu’à son audi­­tion par une équipe de procu­­reurs et d’ex­­perts médico-légal inter­­­na­­tio­­naux, au mois de janvier suivant. Sans dispo­­ser du code qui lie le nom des déte­­nus à l’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion des corps, l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion des morts s’est avérée diffi­­cile. La plupart des visages étaient très abîmés, voire énucléés. Des acti­­vistes syriens proches de Caesar ont publié plusieurs milliers d’images sur le net, permet­­tant aux familles de recher­­cher leurs êtres chers. Les photo­­gra­­phies ont aussi circulé dans les camps de réfu­­giés. Certaines familles se sont rendues compte qu’elles payaient des pots-de-vins pour assu­­rer un trai­­te­­ment décent à leurs proches alors qu’ils étaient morts depuis long­­temps. Jusqu’à présent, envi­­ron 730 victimes ont été iden­­ti­­fiées. Hamada a reconnu plusieurs de ses compa­­gnons de cellule dans les docu­­ments.

Le dénoue­­ment

Parlant des photo­­gra­­phies de Caesar et des docu­­ments de la CIJA, Stephen Rapp m’a assuré que « quand le temps de la justice revien­­dra, nous dispo­­se­­rons de plus de preuves que nous n’en avons jamais eu depuis Nurem­­berg ». Wiley et Engels en sont persua­­dés : si le dossier passe un jour devant un tribu­­nal, la CIJA détient suffi­­sam­­ment de preuves pour faire recon­­naître Bachar el-Assad et ses asso­­ciés comme coupables de nombreux crimes contre l’hu­­ma­­nité, dont des meurtres, des tortures et d’autres actes inhu­­mains.

Hamza_Al-Khateeb
Hamza al-Khateeb

L’an­­née dernière, quand Assad a été inter­­­rogé au sujet des photo­­gra­­phies de Caesar lors d’un entre­­tien avec Foreign Affairs, il a déclaré : « Qui dit que ces actes ont été commis par le gouver­­ne­­ment, et pas par les rebelles ? Qui dit que ces victimes sont bien des Syriens, et pas quelqu’un d’autre ? » En 2011, la commis­­sion d’enquête de l’ONU a présumé qu’un garçon de 13 ans nommé Hamza al-Khateeb avait été torturé en déten­­tion. En réponse, une enquête syrienne a conclu que peu de temps après la mort de l’en­­fant, « un photo­­graphe médico-légal » avait pris « six photos en couleur » du corps. « On lui a attri­­bué le numéro 33. » Les Syriens ont déclaré que les photos ne montraient « pas de traces de coups, ni de torture », et que le garçon avait été tué d’un coup de feu, « proba­­ble­­ment par ses cama­­rades terro­­ristes ». L’enquête a aussi établi qu’un méde­­cin qui avait signalé que le pénis de l’en­­fant avait été sectionné « avait mal jugé la situa­­tion lors des premiers examens ». La collec­­tion de Caesar comprend six images du corps de Hamza al-Khateeb. Ses yeux sont enflés et sa tête est entiè­­re­­ment viola­­cée, d’avoir pris trop de coups. Il lui manque son pénis. Sur chaque image, une carte tachée de sang porte le numéro 33. Dans une réponse proto­­co­­laire à l’enquête des Nations Unies, la mission perma­­nente de l’ONU en Syrie écrit que la consti­­tu­­tion syrienne et ses lois prouvent que les allé­­ga­­tions de déten­­tion arbi­­traires et de torture « ne peuvent plus durer ». La lettre conti­­nue : « Aucun détenu n’a été arrêté illé­­ga­­le­­ment lors de mani­­fes­­ta­­tions paci­­fiques. Si vos ques­­tions portent sur les indi­­vi­­dus qui ont utilisé des armes ou ont parti­­cipé à des actes terro­­ristes contre l’État, c’est un tout autre sujet. »

Quelques mois plus tard, Assad a expliqué à Barbara Walters que l’en­­ga­­ge­­ment des Syriens envers les Nations Unies était « un jeu auquel nous jouons. Cela ne signi­­fie pas que nous y croyons. » Ces derniers mois, l’ar­­mée syrienne a commencé à rega­­gner le terrain qu’elle avait concédé aux forces rebelles, aussi il semble peu probable qu’As­­sad se retire. Son ministre des Affaires étran­­gères, Walid Moual­­lem, a annoncé récem­­ment : « Nous ne négo­­cie­­rons avec personne qui veut discu­­ter de la prési­­dence. » Wiley et le staff de la CIJA évitent de faire des commen­­taires sur le chan­­ge­­ment de régime. « Nous ne nous lais­­sons pas trou­­bler par l’ago­­nie des poli­­tiques » censées mettre fin à la guerre en Syrie. « Nous sommes juste confiants – et je ne crois pas que nous le soyons à tort – vis-à-vis de notre travail. Il serait bien­­tôt révélé dans un tribu­­nal. » En Hollande, Hamada vit dans l’at­­tente d’un trai­­te­­ment pour réha­­bi­­li­­ter ses membres scari­­fiés. Il apprend l’al­­le­­mand et orga­­nise des mani­­fes­­ta­­tions anti-Assad sur des places publiques, malgré une faible mobi­­li­­sa­­tion. Il s’inquiète pour ses neveux, son frère, son beau-frère et beau­­coup d’amis dispa­­rus. « Où sont-ils ? » demande-t-il en pleu­­rant. « Sont-ils en vie ? Sont-ils morts ? » Sa sœur, en Syrie, demande toujours les certi­­fi­­cats de décès à la police mili­­taire, mais en vain. Chaque jour est une souf­­france, me dit Hamada. « Il n’y a que la souf­­france. La souf­­france et la mort. C’est une vie de mort. »


Traduit de l’an­­glais par Myriam Vlot et Anto­­nin Pado­­vani, d’après l’ar­­ticle « The Assad Files », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Chris Engels et Bill Wiley à l’in­­té­­rieur de la salle des preuves de la commis­­sion. (Ben Taub/Créa­­tion graphique par Ulyces)


LES MALHEURS DE LA SYRIE AURONT-ILS UNE FIN ?

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Depuis 2011, la Syrie est en proie à la guerre. Aujourd’­­hui dévas­­tée par une multi­­tude de factions armées, peut-elle entre­­voir une issue au conflit ?

I. Sefer­­ber­­lik

La mémoire popu­­laire perdure à travers les récits de mères et de grand-mères qui prennent le pas sur des archives lais­­sées à l’aban­­don. Quand elle sera vieille, que dira la jeunesse syrienne à ses enfants ? Ils auront tous des histoires dans lesquelles ils se recroque­­vil­lent dans leurs habi­­ta­­tions précaires pendant que les bombes pleuvent, mènent une exis­­tence avilis­­sante dans les camps de réfu­­giés, ou bien s’en­­fuient par des routes dange­­reuses et des mers hostiles pour recom­­men­­cer une vie incer­­taine dans des terres incon­­nues. À la fin du XIXe siècle, lors d’un affron­­te­­ment entre les chré­­tiens de son village et les diri­­geants otto­­mans, ma grand-mère mater­­nelle, encore enfant, quitta le mont Liban (qui appar­­te­­nait alors à la Syrie). Son père fut tué quelques mois après sa nais­­sance, mais elle m’a raconté plus d’une fois qu’il avait affronté les troupes turques à cheval, comme si elle avait assisté à la scène. J’ignore ce qu’il s’est réel­­le­­ment passé, toujours est-il que ses histoires, comme celles d’une rivière si froide qu’elle pouvait fendre une pastèque, sont des véri­­tés gravées dans le marbre pour ses descen­­dants.

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Deux tanks détruits devant une mosquée
Azaz, au nord de la Syrie
Crédits : Chris­­tiaan Trie­­bert

Aujourd’­­hui, les Syriens endurent une épreuve brutale et sans fin, à l’image du drame que leurs ancêtres ont vécu pendant une guerre vieille d’exac­­te­­ment un siècle, et que leurs familles, les poètes et les écri­­vains ont conser­­vée pour eux. Pour les Syriens, ce que nous appe­­lons la Première Guerre mondiale est la Sefer­­ber­­lik, de l’arabe « parcou­­rir le pays », quand la conscrip­­tion mili­­taire, l’en­­rô­­le­­ment forcé dans les bataillons, les nouvelles armes indus­­trielles, les sanc­­tions arbi­­traires, les épidé­­mies et la famine détrui­­sirent en quatre ans tout ce que les Otto­­mans avaient réussi à bâtir en quatre siècles. Le socio­­logue pales­­ti­­nien Salim Tamari décrit cette période comme « quatre misé­­rables années de tyran­­nie symbo­­li­­sées par la dicta­­ture mili­­taire de Ahmed Djemal Pasha en Syrie, la sefer­­ber­­lik (conscrip­­tion et exil forcés) et la pendai­­son des natio­­na­­listes arabes sur la place de la Tour, à Beyrouth le 15 août 1916 ». Le sadisme turc insti­­tu­­tion­­na­­lisé est venu s’ajou­­ter aux malheurs des Syriens, chaque année un peu plus affa­­més par le blocus anglo-français qui, comme les sanc­­tions impo­­sées par l’Union euro­­péenne et les États-Unis aujourd’­­hui, empêchent l’ar­­ri­­vée des denrées de première néces­­sité.

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