par Edward Snowden | 7 mars 2015

Quand, en janvier 2013, la jour­­na­­liste Laura Poitras reçoit un mail du mysté­­rieux « Citi­­zen­­four », elle ne sait pas qu’elle est entrée en contact avec celui qui devien­­dra la bête noire de la NSA. Avec les jour­­na­­listes Glenn Green­­wald et Ewen MacAs­­kill, elle se rend à Hong-Kong pour rencon­­trer son contact anonyme : Edward Snow­­den, le lanceur d’alerte qui a fui les États-Unis avec des docu­­ments confi­­den­­tiels dévoi­­lant le programme de surveillance géné­­ra­­lisé des services secrets améri­­cains, nommé PRISM. Ces révé­­la­­tions allaient avoir un impact poli­­tique et écono­­mique colos­­sal dans le monde entier et mettre la protec­­tion de la vie privée sur inter­­­net au centre du débat public. Et pour­­tant, la loi de son pays consi­­dère Snow­­den comme un traitre.

Réfu­­gié à Moscou, le lanceur d’alerte n’a pour­­tant pas été réduit au silence. Il corres­­pond toujours avec la presse depuis la Russie et le film docu­­men­­taire Citi­­zen­­four, récem­­ment osca­­risé et réalisé par Laura Poitras, raconte cette enquête sur grand écran. Snow­­den fait aussi des appa­­ri­­tions moins conven­­tion­­nelles : le 23 février dernier, il s’est prêté à l’exer­­cice de l’AMA (Ask Me Anything, deman­­dez-moi ce que vous voulez) sur Reddit, offrant une chance à n’im­­porte quel utili­­sa­­teur du site de lui poser une ques­­tion. Nous avons traduit une partie de cet échange.


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Snowden & GreenwaldCrédits : CitizenFour
Snow­­den & Green­­wald
Crédits : Citi­­zenFour

TheJa­­ckal8 : M. Snow­­den, si vous pouviez recom­­men­­cer, est-ce que vous feriez la même chose ? Si non, que feriez-vous diffé­­rem­­ment ?

J’au­­rais lancé l’alerte plus tôt. J’en ai longue­­ment parlé avec Daniel Ells­­berg, qui a expliqué pourquoi bien mieux que moi. Si j’avais lancé l’alerte plus tôt, peut-être que l’uti­­li­­sa­­tion de ces programmes aurait été moins auto­­ma­­ti­­sée, et ceux qui en abusent n’au­­raient pas pris l’ha­­bi­­tude d’avoir le pouvoir que de tels outils mettent à votre dispo­­si­­tion. C’est quelque chose que l’on voit dans beau­­coup de secteurs publics, pas seule­­ment dans le domaine de la sécu­­rité natio­­nale, mais c’est très impor­­tant : une fois que l’on donne un nouveau pouvoir ou une nouvelle auto­­rité au gouver­­ne­­ment, il devient extrê­­me­­ment diffi­­cile de le lui reti­­rer.

Une fois que l’on donne un nouveau pouvoir au gouver­­ne­­ment, il devient extrê­­me­­ment diffi­­cile de le lui reti­­rer.

Peu importe la valeur que l’on donne à tel programme ou tel pouvoir (comme la Section 215, qui inter­­­cepte les appels enre­­gis­­trés aux États-Unis et qui, selon les propres rapports du gouver­­ne­­ments, n’a jamais empê­­ché une seule attaque terro­­riste immi­­nente depuis son lance­­ment il y a plus de dix ans), une fois que le coût est absorbé, une fois que dollars et répu­­ta­­tion ont été enga­­gés, il est diffi­­cile de reve­­nir en arrière. Faites en sorte que cela ne se passe pas dans votre pays.

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mason­­dog13 : Comment faire pour que les abus de la NSA soient au cœur du débat autour de l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine de 2016 ? On a l’im­­pres­­sion que le sujet était brûlant en 2013, mais Daesh et d’autres événe­­ments ont désor­­mais pris sa place dans les médias et le débat public. Quelles sont vos idées pour rame­­ner cette ques­­tion sur le devant de la scène ?

C’est une bonne ques­­tion, et il existe déjà des réponses à ce sujet. S’or­­ga­­ni­­ser est impor­­tant. L’ac­­ti­­visme, égale­­ment. Mais nous devons nous souve­­nir que les gouver­­ne­­ments ne se réforment pas seuls. Un des argu­­ments d’un livre que j’ai lu récem­­ment (Data and Goliath, de Bruce Schneier) est que la stricte appli­­ca­­tion des lois peut sembler être une bonne solu­­tion, mais que ce n’est jamais le cas. À priori, stop­­per le crime est un objec­­tif sédui­­sant. Alors comment est-ce possible ? Quand on étudie l’his­­toire de la civi­­li­­sa­­tion occi­­den­­tale, le progrès et l’avan­­cée des droits de l’homme reposent sur la viola­­tion de la loi. L’Amé­­rique est la consé­quence d’une révo­­lu­­tion violente qui était une trahi­­son ouverte de la couronne et de l’ordre établi. L’His­­toire montre que la correc­­tion des injus­­tices naît souvent d’ac­­tions crimi­­nelles assu­­mées. L’abo­­li­­tion de l’es­­cla­­vage. La protec­­tion des Juifs persé­­cu­­tés. Mais même sur des sujets moins extrêmes, on peut trou­­ver des exemples simi­­laires. Par exemple, la prohi­­bi­­tion de l’al­­cool ? Le mariage gay ? La marijuana ? Où en serions-nous aujourd’­­hui si le gouver­­ne­­ment, profi­­tant de ses pouvoirs de surveillance et d’ap­­pli­­ca­­tion de la loi, avait – dans le strict respect des textes – arrêté, empri­­sonné, et publique­­ment humi­­lié tous ces « crimi­­nels » ?

Le Parti Pirate à BerlinCrédits :
Le Parti Pirate à Berlin
Crédits : Mike Herbst

Au bout du compte, si le peuple perd sa volonté de recon­­naître qu’il existe des périodes de l’His­­toire où la léga­­lité se distingue de la mora­­lité, nous ne cédons pas seule­­ment le contrôle de nos droits aux pouvoirs publics, nous leur cédons égale­­ment notre avenir. Quel est le rapport avec la poli­­tique ? Eh bien, je soupçonne les gouver­­ne­­ments actuels d’être plus inquiets à la pers­­pec­­tive de perdre leur pouvoir de contrôle et de régu­­la­­tion du compor­­te­­ment de leurs citoyens, que face au mécon­­ten­­te­­ment de ces mêmes citoyens. Comment faire pour que cela nous soit béné­­fique ? Nous pouvons déve­­lop­­per des moyens, en utili­­sant les appli­­ca­­tions et la sophis­­ti­­ca­­tion de la science, pour rappe­­ler aux gouver­­ne­­ments que s’ils ne veulent plus être des gardiens respon­­sables de nos droits, nous, le peuple, crée­­rons des systèmes qui nous permet­­tront non seule­­ment de garan­­tir nos droits, mais qui reti­­re­­ront aux gouver­­ne­­ments la possi­­bi­­lité d’in­­ter­­fé­­rer avec l’exer­­cice de ces mêmes droits. On commence à voir le début d’une telle dyna­­mique quand les offi­­ciels se plaignent lorsque les firmes tech­­no­­lo­­giques les plus impor­­tantes adoptent le cryp­­tage. L’idée n’est pas de bascu­­ler dans l’anar­­chie ou de se sous­­traire à l’au­­to­­rité publique, mais de rappe­­ler au gouver­­ne­­ment qu’il doit y avoir un équi­­libre des pouvoirs entre le gouver­­nant et le gouverné, et qu’à l’heure où la science donne aux citoyens et aux commu­­nau­­tés de plus en plus de pouvoir, il y aura de plus en plus d’as­­pects de nos vies où – si le gouver­­ne­­ment conti­­nue de se compor­­ter mina­­ble­­ment et avec un dédain envers le citoyen – nous pouvons trou­­ver des moyens de réduire, voire d’éli­­mi­­ner, ses pouvoirs en construi­­sant un nouveau para­­digme perma­nent.

Nos droits ne nous sont pas accor­­dés par le gouver­­ne­­ment. Ils sont inscrits dans notre nature.

Nos droits ne nous sont pas accor­­dés par le gouver­­ne­­ment. Ils sont inscrits dans notre nature. C’est tout l’op­­posé pour les gouver­­ne­­ments : leurs privi­­lèges sont rigou­­reu­­se­­ment égaux à ce que à quoi nous voulons bien renon­­cer. Nous n’avons pas eu à réflé­­chir à tout cela au cours des dernières décen­­nies puisque notre niveau de vie a augmenté dans tous les domaines, et de manière impres­­sion­­nante, et cela nous a rendu confor­­ta­­ble­­ment complai­­sants. Mais au cours de l’His­­toire, nous nous trou­­vons face à des périodes où les pouvoirs publics réflé­­chissent plus en terme de ce qu’ils « pour­­raient » faire, et non de ce qu’ils « devraient » faire, et ce qui est légal se distingue peu à peu de ce qui est moral. Dans de tels moments, nous ferions bien de nous rappe­­ler qu’au bout du compte, la loi ne nous défend pas : nous défen­­dons la loi. Et quand elle est contraire à notre morale, nous avons le droit et la respon­­sa­­bi­­lité de réta­­blir l’équi­­libre.

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caha­­se­­ler : Nous sommes au courant de ce qu’il se passe à la NSA depuis un moment main­­te­­nant et pour­­tant, rien n’a été fait pour y mettre un terme. Que pensez-vous que nous, citoyens, devrions faire main­­te­­nant ?

L’un des plus gros problèmes de gouver­­nance aujourd’­­hui est la diffi­­culté qu’ont les citoyens de confron­­ter les agents du gouver­­ne­­ment lorsque ces derniers fran­­chissent la ligne jaune. Nous pouvons déve­­lop­­per de nouveaux outils et de nouvelles tradi­­tions pour proté­­ger nos droits, et faire de notre mieux pour élire des repré­­sen­­tants nouveaux et plus compé­­tents, mais si nous ne pouvons pas condam­­ner ces agents pour leur compor­­te­­ment abusif, nous fini­­rons avec un système où les mauvaises actions sont récom­­pen­­sées une fois l’élec­­tion termi­­née. C’est comme cela qu’on se retrouve avec des candi­­dats disant une chose mais, une fois en place, font quelque chose de radi­­ca­­le­­ment diffé­rent. Comment résoudre ceci ? Bonne ques­­tion.

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moiz­­syed : Qu’a­­vez vous ressenti lorsque Neil Patrick Harris a fait sa blague « for some trea­­son » (jeu de mots entre « reason », raison, et « trea­­son », trahi­­son ; « for some reason » pouvant se traduire par « pour une raison incon­­nue », ndt) pour justi­­fier votre absence le soir de la céré­­mo­­nie des Oscars ?

Pour être honnête, ça m’a fait rire. Je ne pense pas qu’il voulait prendre une quel­­conque posi­­tion, et même s’il l’avait voulu, ce n’était pas la pire des manières de le faire. Mon point de vue est simple : si vous n’êtes pas prêt à rece­­voir des insultes pour votre pays, peut-être que vous ne vous sentez pas assez concerné par ce qu’il s’y passe.

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citizen1
En fuite
Crédits : Citi­­zen­­four

ba_dumt­­shhh : Que pensez-vous de la dernière affaire sortie par Kaspersky ? Je comprends qu’ils ne parlent ni des victimes ni des agres­­seurs – c’est leur mode de fonc­­tion­­ne­­ment. Mais pensez-vous qu’ils devraient dési­­gner la NSA comme l’agres­­seur quand ils savent qu’elle est impliquée ?

Le rapport Kaspersky sur l’« Equa­­tion Group » (ils semblent avoir arrêté de dési­­gner spéci­­fique­­ment la NSA, bien que la signa­­ture soit claire) était impor­­tant, mais je pense que plus impor­­tant encore est celui sur le pira­­tage de Gemalto, une société hollan­­daise qui produit des infra­s­truc­­tures utili­­sées dans le monde entier – pira­­tage coor­­donné par les États-Unis et le Royaume-Uni. Pourquoi ? Bien que l’ex­­ploi­­ta­­tion d’un micro­­lo­­gi­­ciel soit ardue, au moins est-elle répa­­rable : des outils peuvent être produits pour détec­­ter le micro­­lo­­gi­­ciel défaillant et « re-flasher » ceux qui fonc­­tionnent bien. Ce n’est pas la même chose pour les cartes SIM, qui sont « flashées » en usine, une fois pour toute. Quand la NSA et le GCHQ ont compro­­mis la sécu­­rité de, poten­­tiel­­le­­ment, des milliards de télé­­phones (le cryp­­tage 3G/4G repose sur le secret partagé rési­­dant sur la SIM), non seule­­ment ils ont compro­­mis le fabri­­cant, mais ils ont aussi compro­­mis les clients, car le seul moyen d’ef­­fa­­cer une telle action est de rappe­­ler toutes les SIM fabriquées par Gemalto et de les rempla­­cer. Nos gouver­­ne­­ments – en parti­­cu­­lier leurs services de sécu­­rité – n’ont pas à faire pencher la balance en faveur d’une opéra­­tion de récolte d’in­­for­­ma­­tions qui n’a eu qu’un apport minime en termes de rensei­­gne­­ment sur des cibles-clés, et esti­­mer qu’elle est plus souhai­­table que la sécu­­rité des commu­­ni­­ca­­tions à l’échelle globale (et c’est d’au­­tant plus le cas lorsque notre écono­­mie repose énor­­mé­­ment sur la tech­­no­­lo­­gie et les commu­­ni­­ca­­tions, bien plus que celles de nos concur­­rents).


Traduit de l’an­­glais par Benoît Marchi­­sio d’après l’AMA d’Ed­­ward Snow­­den, Laura Poitras et Glenn Green­­wald sur Reddit. Couver­­ture : Citi­­zenFour

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