par Elliott Prasse-Freeman | 10 juillet 2016

Les promesses

De Rangoun, au Myan­­mar. La Ligue natio­­nale pour la démo­­cra­­tie (LND), le parti d’op­­po­­si­­tion à la junte, a remporté les élec­­tions de novembre 2015. Le peuple l’a porté au pouvoir, bercé par les promesses de chan­­ge­­ment et de liber­­tés nouvelles, après un demi-siècle de dicta­­ture mili­­taire. Le fait que le parti soit mené par Aung San Suu Kyi, éter­­nelle dissi­­dente et lauréate du prix Nobel de la paix en 1991, n’a fait qu’ajou­­ter aux rêves de chan­­ge­­ment profond.

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Aung San Suu Kyi
Crédits : Htoo Tay Zar

Pour­­tant, jusqu’ici, les choses ne prennent pas cette direc­­tion. Dès sa prise de pouvoir, le LND a initié des projets lois visant à restau­­rer un certain nombre de restric­­tions draco­­niennes, mises en place par la junte, à l’égard des mani­­fes­­ta­­tions paci­­fiques. Certes, de nombreux prison­­niers poli­­tiques ont été relâ­­chés, mais le nouveau gouver­­ne­­ment n’a pas mis fin aux procé­­dures qui menacent certains mili­­tants parmi les plus actifs du pays. Parmi eux, Harn Win Aung a mené la résis­­tance contre une énorme mine de cuivre, construite sur les terres de fermiers expro­­priés. Le LND est allé jusqu’à censu­­rer un film projeté lors d’un festi­­val en faveur des droits de l’homme : il présen­­tait l’ar­­mée sous un jour qui ne lui conve­­nait pas. Le parti n’a pas pris la peine de justi­­fier ses actions. Il a en outre déli­­bé­­ré­­ment choisi de s’abs­­te­­nir sur plusieurs sujets cruciaux. Durant la campagne élec­­to­­rale de novembre dernier, l’une des promesses était d’éta­­blir une défi­­ni­­tion claire de ce qu’est un « prison­­nier poli­­tique ».

Récem­­ment pour­­tant, lorsqu’un des partis repré­­sen­­tant les mino­­ri­­tés ethniques a soulevé le problème au parle­­ment, le LND a refusé de lui répondre. Au cours des deux derniers mois, des mili­­tants pour la paix, des travailleurs et des natio­­na­­listes d’ex­­trême droite ont été pour­­sui­­vis sans distinc­­tion pour avoir enfreint les lois sur les protes­­ta­­tions. Le gouver­­ne­­ment élu démo­­cra­­tique­­ment semble étran­­ge­­ment réti­cent à déman­­te­­ler le système répres­­sif mis en place par la junte. Est-il réel­­le­­ment possible qu’un parti poli­­tique composé et soutenu par des centaines, voire des milliers d’an­­ciens prison­­niers poli­­tiques devienne lui même l’op­­pres­­seur ? Les défen­­seurs d’Aung San Suu Kyi s’in­­sur­­ge­­ront proba­­ble­­ment à juste titre devant ce quali­­fi­­ca­­tif. L’écra­­sante majo­­rité du LND au parle­­ment ne suffit pas à muse­­ler les 25 % de sièges réser­­vés à l’ar­­mée prévus par la consti­­tu­­tion. Ce contin­gent pro-mili­­taire empêche le gouver­­ne­­ment de chan­­ger la consti­­tu­­tion. Cette même consti­­tu­­tion qui garan­­tit aux forces armées le contrôle des minis­­tères de la défense et de l’in­­té­­rieur (qui inclue bien sûr la police). Certains obser­­va­­teurs affirme que le Myan­­mar est toujours l’État mili­­taire qu’il a été depuis plus de 50 ans. Les parti­­sans du gouver­­ne­­ment arguent que le LND veut lever les restric­­tions établies par l’ar­­mée, mais n’en a pas le pouvoir. Sans doute est-ce vrai. Il n’en reste pas moins que, pour l’ins­­tant, le parti d’Aung San Suu Kyi n’a produit aucun effort convain­­cant pour faire avan­­cer les choses. Il a balayé d’un revers de la main les préoc­­cu­­pa­­tions d’Am­­nesty Inter­­na­­tio­­nal et d’Hu­­man Rights Watch, qui affirment que la loi sur la protes­­ta­­tion publique contre­­vient aux normes inter­­­na­­tio­­nales sur la ques­­tion. Pour­­tant, le LND a d’ores et déjà prouvé qu’il pouvait contour­­ner des restric­­tions a priori insur­­mon­­table quand il le voulait. Quand l’ar­­mée a empê­­ché Aung San Suu Kyi d’ac­­cé­­der à la prési­­dence, son parti a tout simple­­ment créé un nouveau statut plus puis­­sant que celui de président. Le LND fait face à la persis­­tance du pouvoir poli­­tique de l’ar­­mée, mais semble avoir la capa­­cité d’avan­­cer pour faire sortir le Myan­­mar d’une culture poli­­tique auto­­ri­­taire. Il choi­­sit appa­­rem­­ment de ne pas le faire.

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Des poli­­ciers birmans lors d’une mani­­fes­­ta­­tion
Crédits : Fron­­tier

Sous le tapis

Cette inac­­tion du LND appa­­raît moins anec­­do­­tique lorsque l’on s’at­­tarde sur la façon dont le parti ignore le secteur non gouver­­ne­­men­­tal. Je me suis récem­­ment entre­­tenu avec des dizaines de mili­­tants, issus de grandes orga­­ni­­sa­­tions de la société civile birmane et de mouve­­ments popu­­laires. Ils ont tous fait cas du refus d’Aung San Suu Kyi de les lais­­ser parti­­ci­­per à l’éla­­bo­­ra­­tion de plans pour répondre aux problèmes du pays. Nombre d’entre eux rapportent qu’elle a consi­­déré leur travail d’un œil dédai­­gneux, émet­­tant même des doutes quant à leur déon­­to­­lo­­gie. Elle aurait égale­­ment remis en cause l’uti­­lité de leur travail dans un Myan­­mar désor­­mais démo­­cra­­tique. L’iro­­nie de la situa­­tion est que la société civile birmane était la force d’op­­po­­si­­tion la plus effi­­cace à la junte. Face à l’hos­­ti­­lité du LND, certains mili­­tants ont commencé à se désen­­ga­­ger. Plusieurs de mes inter­­­lo­­cu­­teurs m’ont raconté qu’à la mi-mai, un forum a été reporté de peur de déclen­­cher la colère du LND. Des membres d’or­­ga­­ni­­sa­­tions ethniques décrivent leur inclu­­sion au proces­­sus de paix du pays comme « pater­­na­­liste et très hiérar­­chi­­sée ».

Les mili­­tants indé­­pen­­dants trouvent eux aussi le nouvel envi­­ron­­ne­­ment répres­­sif : « Disons-le fran­­che­­ment, le LND a les mili­­tants en horreur », m’a confié Ko Saleiq, un mili­­tant de Rangoun. « Si nous sommes pris à distri­­buer des tracts à propos des expro­­pria­­tions terriennes ou des viola­­tions du droit du travail, nous deve­­nons la cible du LND. » Quand je lui demande s’ils risquent la prison pour ça, il a un rire amer. « Nous sommes d’an­­ciens prison­­niers poli­­tiques, la prison ne nous fait pas peur. » Il tient à souli­­gner que les mili­­tants dans son genre ont à cœur de soute­­nir le premier gouver­­ne­­ment birman à avoir été élu démo­­cra­­tique­­ment depuis des décen­­nies, ils ne veulent pas deve­­nir ses adver­­saires. Mais le LND les rabroue à la moindre occa­­sion.

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Ils sont toujours prison­­niers poli­­tiques
Crédits : Fron­­tier

La démo­­cra­­tie à la birmane s’ap­­pa­­rente plus à une réduc­­tion du degré d’au­­to­­ri­­ta­­risme qu’à un véri­­table chan­­ge­­ment de régime poli­­tique. Le LND semble privi­­lé­­gier les chan­­ge­­ments de façade aux réformes fonda­­men­­tales. Par exemple, la première action d’Aung San Suu Kyi à la tête du nouveau gouver­­ne­­ment n’a pas été de s’at­­taquer aux expro­­pria­­tions terriennes ou aux viola­­tions du droit du travail, mais de mener une vaste campagne anti-déchets. Récem­­ment, le LND a proposé d’in­­ter­­dire l’usage de la noix de bétel, une substance cancé­­ri­­gène légè­­re­­ment addic­­tive dont la masti­­ca­­tion donne lieu à des crachats rougeâtres qui décorent les trot­­toirs et les couloirs du pays. Mais son inter­­­dic­­tion détrui­­rait le gagne pain de milliers de pauvres gens. Le parti semble plus préoc­­cupé par l’as­­pect esthé­­tique du problème que par ses consé­quences sociales. Le LND a égale­­ment annoncé un plan ambi­­tieux et terri­­fiant pour faire lutter contre les squat­­teurs. Un syndi­­ca­­liste rencon­­tré dans une zone indus­­trielle est choqué par la mesure. Pour lui, ces préoc­­cu­­pa­­tions super­­­fi­­cielles ont coupé court aux poli­­tiques en faveur des dému­­nis. « Plutôt que d’abais­­ser le coût de la vie, ils se contentent de trou­­ver honteux que des squat­­teurs encombrent les rues des villes agréables », dit-il. « Mais il n’y a plus de terres dispo­­nibles car elles ont toutes été vendues aux nantis. Et je n’ai aucune raison de penser que le LND osera affron­­ter les cols blancs ou l’ar­­mée. »

Ainsi, plutôt que de résoudre les problèmes poli­­tiques et écono­­miques de la société birmane, le LND tente de les planquer sous le tapis. Le parti, il est vrai, affiche des dehors très démo­­cra­­tiques : il a été élu à une écra­­sante majo­­rité, lors d’élec­­tions régu­­lières. Mais sa façon d’exer­­cer le pouvoir ressemble parfois à celle de la vieille Birma­­nie auto­­ri­­taire. Son mépris des acti­­vistes non gouver­­ne­­men­­taux, sa prédi­­lec­­tion pour les mesures cosmé­­tiques au détri­­ment de la bonne gouver­­nance, et ses persé­­cu­­tions conti­­nuelles contre les dissi­­dents suggère que pour le LND, le rôle du peuple se limite à voter. Et après avoir voté, les citoyens peuvent rentrer chez eux.

Jouer avec le feu

Comment les popu­­la­­tions margi­­na­­li­­sées du pays vont-elles accueillir cette façon de gouver­­ner ? Dans le cadre d’un Etat auto­­ri­­taire, écra­­ser la dissi­­dence réduit le peuple au silence par la peur. Mais dans un contexte plus démo­­cra­­tique, la répres­­sion n’en­­gendre en géné­­ral qu’une oppo­­si­­tion plus furieuse. Plus le LND oppresse les citoyens en faisant fi de leurs problèmes, plus il inspire chez eux un esprit de résis­­tance. « C’est nous, les mili­­tants, qui avons changé le pays. Pas le LND. Nous nous sentons trahis », m’a confié un acti­­viste de Manda­­lay.

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Un mili­­tant envoyé en prison
Crédits : Fron­­tier

Pour l’heure, le soutien popu­­laire du LND reste fort. A travers tout le pays, des fermiers et des travailleurs m’ont dit leur convic­­tion que ce « gouver­­ne­­ment du peuple » allait résoudre leurs problèmes. Pour l’ins­­tant, ce n’est pas le cas. Le calme ne durera pas éter­­nel­­le­­ment. « Nous pensons sincè­­re­­ment que le nouveau gouver­­ne­­ment ne restera pas sourd à nos manques et à nos souf­­frances. Mais si c’est le cas, nous les combat­­trons sans relâche », assurent des fermiers de Mattaya. Pendant des géné­­ra­­tions, les citoyens birmans ont été traité comme quan­­tité négli­­geable par la junte. Se retrou­­ver face à des problèmes analogues face au LND est un inat­­tendu, pour tout ceux qui l’ont tant soutenu. Il est grand temps que le gouver­­ne­­ment commence à écou­­ter, sans quoi il risque de trans­­for­­mer les femmes et les hommes qui l’ont porté au pouvoir en enne­­mis.

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Des paysans expro­­priés de force
Crédits : Flickr

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The New Burma Is Star­­ting to Look Too Much Like the Old Burma », paru dans Foreign Policy. Couver­­ture : Une mani­­fes­­ta­­tion répri­­mée par les forces de l’ordre. (Fron­­tier)


LE MYANMAR, ENTRE CONFLITS ETHNIQUES ET CRISE SANITAIRE

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Au Myan­­mar, les réfu­­giés rohin­­gyas sont isolés et peinent à avoir accès aux soins. Enquête sur le système de santé d’un pays en pleine trans­­for­­ma­­tion.

L’ap­­pel à la prière isla­­mique, prove­­nant de deux haut-parleurs, se répand dans tout Thet Kal Pyin, un camp de réfu­­giés situé à moins de 100 kilo­­mètres de la fron­­tière entre le Myan­­mar et le Bangla­­desh. L’ap­­pel résonne dans plusieurs allées de bâti­­ments larges et bas aux toits bleus. Chaque struc­­ture rassemble plusieurs familles. Le camp, lui, abrite quelque 5 000 personnes. La plupart, pour ne pas dire toutes, appar­­tiennent à l’eth­­nie des Rohin­­gyas, une mino­­rité musul­­mane persé­­cu­­tée. En réac­­tion à l’ap­­pel à la prière, des hommes barbus chaus­­sés de sandales se rassemblent au crépus­­cule. Ils entrent dans une chau­­mière qui fait office de mosquée. À l’en­­trée, ils se lavent les mains et retirent leurs chaus­­sures. Puis, une fois la nuit tombée, ils s’ac­­crou­­pissent sur des tapis en osier pour prier.

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Le port de Sittwe
Crédits : EU/ECHO/Pierre Prakash

Ce camp a été créé il y a trois ans à la suite d’émeutes mortelles qui se sont dérou­­lées dans la ville portuaire de Sittwe. Ces violences sont le résul­­tats de tensions de longue date, qui ont fina­­le­­ment atteint leur paroxysme, entre les Rohin­­gyas et l’eth­­nie boud­d­histe des Rakhines. Les Rakhines sont une mino­­rité ethnique présente au Myan­­mar, où les Birmans repré­­sentent le plus grand groupe ethnique. Ils sont toute­­fois majo­­ri­­taires dans l’État de Rakhine, situé sur la côte ouest du pays, et beau­­coup d’entre eux consi­­dèrent les Rohin­­gyas comme des intrus.

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