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par Frederick Bernas | 20 avril 2015

Un dimanche matin de début mars, les sans-abris de Carioca Square ont connu un réveil brutal. À 9 h 30, une fanfare s’est mise à jouer des hymnes de céré­­mo­­nie à la corne­­muse, pour célé­­brer les 450 ans de la Cité Merveilleuse. Un gâteau d’an­­ni­­ver­­saire sans pareil avait été commandé spécia­­le­­ment pour l’oc­­ca­­sion. « J’ai travaillé dessus soixante-deux heures ! » grognait Bruno, le pâtis­­sier au regard las, tandis qu’il évidait un seau de crème avant d’en recou­­vrir géné­­reu­­se­­ment le plus gros gâteau de toute l’his­­toire de Rio : 450 mètres de pâte moel­­leuse, labo­­rieu­­se­­ment prépa­­rée par une équipe de trente personnes qui manquaient de temps et de glaçage. À 10 h 03, il n’était toujours pas prêt. « Le gâteau ! Le gâteau ! Un bout de gâteau ! » criait un vieux monsieur, plein de rage. Des photo­­graphes en nage commençaient à se plaindre, sous ce soleil de plomb qui gâchait leurs clichés pour l’édi­­tion du lundi. Mais le gâteau du gouver­­ne­­ment ne daignait pas se montrer. Les gens, entas­­sés derrière les barrières de sécu­­rité qui proté­­geaient la confec­­tion géante, lorgnaient dessus tandis que la police surveillait la foule avec le regard perçant de l’au­­to­­rité. À 10 h 14, les festi­­vi­­tés ont enfin commencé.

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Le maire s’ap­­prête à couper le gâteau d’an­­ni­­ver­­saire
Crédits : Frede­­rick Bernas

Le maire de Rio se donnait en spec­­tacle devant les camé­­ras. Décoré d’une écharpe d’un bleu festif, Eduardo Paes a coupé le gâteau, présen­­tant la première part au gouver­­neur de l’État, Luiz Fernando Pezão, d’un geste théâ­­tral. Les offi­­ciels l’ont englou­­tie avec gour­­man­­dise, suivis par des hôtes de marque : un arche­­vêque, un homme arbo­­rant une large couronne d’an­­ni­­ver­­saire et un chan­­teur pop des années 1970 lessivé, qui se dessé­­chait au soleil. Un groupe a entamé « Joyeux anni­­ver­­saire » sur des airs de samba, tandis que le person­­nel en sous-effec­­tif chargé de distri­­buer le gâteau peinait à répondre à la demande. Les coups de coudes valsaient avec envie derrière les barrières, dans l’at­­tente d’une part de ce délice gouver­­ne­­men­­tal. Aux envi­­rons de 11 h du matin, les barrières ont été enle­­vées. « Ce n’est pas le gâteau du gouver­­ne­­ment, c’est le nôtre ! » a proclamé Jonaina Oliveira, bour­­rant son sac plas­­tique de deux énormes parts. « Mais est-ce que vous voyez huit mille personnes ici ? Je ne crois pas, non. On a posé un lapin au gouver­­ne­­ment. » Les camé­­ras de télé­­vi­­sion se sont foca­­li­­sées sur un homme vêtu d’un habit tradi­­tion­­nel complet qui dévo­­rait une part de la taille d’une brique. Une belle image à diffu­­ser au Brésil pour lancer ce mois très attendu de l’an­­ni­­ver­­saire de Rio, le symbole d’une ville char­­gée de fierté. « Le gouver­­ne­­ment peut bien duper ces porcs igno­­rants avec sa grande fête, mais il ne m’aura pas, moi ! » a déclaré la nouvelle figure auto­ch­­tone emblé­­ma­­tique de Rio, Akazuy Tabajara, lorsque les photo­­graphes n’étaient plus là. Sous une coiffe magni­­fique ornée de plumes bleues, son visage était peint de traits rouges et blancs qui accen­­tuaient l’in­­di­­gna­­tion qui brûlait dans ses yeux. « Les salaires du maire et du gouver­­neur n’ont pas payé pour ça. C’est nous qui l’avons fait via les taxes », a conti­­nué Tabajana. « Les gens se tuent et se volent entre eux tout le temps. Les auto­­ri­­tés agissent impu­­né­­ment. Il n’y a pas de pouvoir fédé­­ral, ni de pouvoir muni­­ci­­pal ou étatique. Il n’y a pas de loi. »

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Akazuy Tabajara dévore sa part de gâteau gouver­­ne­­men­­tal
Crédits : Frede­­rick Bernas

Deux mondes

En mai 1555, Nico­­las Durand de Ville­­ga­­gnon lança une expé­­di­­tion qui allait façon­­ner l’his­­toire de Rio de Janeiro. Ville­­ga­­gnon, un capi­­taine de vais­­seau français mous­­ta­­chu qui avait combattu dans bon nombre de guerres, rassem­­bla un équi­­page hété­­ro­­clite composé de six cents hommes : des dissi­­dents reli­­gieux, des soldats, des condam­­nés, des merce­­naires ainsi que des arti­­sans, afin de fonder un nouvel empire dans le Nouveau Monde. Ne flan­­chant pas devant la présence des Portu­­gais qui avaient déjà colo­­nisé le Brésil et établi un gouver­­ne­­ment central à Salva­­dor da Bahia, dans le nord du pays, l’équi­­page français jeta l’ancre à 1 600 km plus au sud, sur l’île de Seri­­gipe dans la baie de Guana­­bara. Là, ils entre­­prirent la construc­­tion de Fort Coli­­gny, dont le nom venait de l’ami­­ral qui avait persuadé le roi de France Henri II de finan­­cer ce projet ambi­­tieux. Le capi­­taine avait sélec­­tionné un empla­­ce­­ment de premier ordre dans cette baie gâtée par la nature. Dotée d’une surface totale dépas­­sant les 390 km², acces­­sible par une seule entrée de moins de deux kilo­­mètres, Guana­­bara était large et pour­­tant facile à défendre. Elle était parse­­mée de quelque cent trente îles et habi­­tée par des tribus indiennes qui accueillirent les étran­­gers.

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Carte de l’éphé­­mère « France antar­c­­tique »

Néan­­moins, Ville­­ga­­gnon était un maître d’ou­­vrage sévère accusé par l’un de ses pairs d’être « plus barbare » que les « barbares » auto­ch­­tones, qu’il décri­­vait eux-mêmes comme « les hommes les plus sauvages que la Terre ait portés ». En 1558, il noya trois mission­­naires protes­­tants lors d’un accès de fureur. Une partie de ses sujets aban­­don­­nèrent l’aven­­ture française afin d’ins­­tal­­ler un campe­­ment plus loin dans les terres. Confronté à la déser­­tion, à l’inef­­fi­­ca­­cité et au manque de ressources, le capi­­taine retourna à Paris en 1559 afin de quéman­­der de l’aide auprès de la Couronne. Puis le désastre s’abat­­tit sur eux. Le gouver­­neur du Brésil portu­­gais, Mem de Sà, condui­­sit des milliers d’hommes dans le but d’anéan­­tir cet obstacle gran­­dis­­sant à la supré­­ma­­tie impé­­riale. À l’heure où il aurait eu besoin d’aide, Ville­­ga­­gnon n’était pas là pour défendre son para­­dis tropi­­cal laissé à l’aban­­don. Coli­­gny s’ef­­fon­­dra, et le 1er mars 1565, une seconde expé­­di­­tion portu­­gaise menée par Está­­cio de Sá, le neveu du gouver­­neur, s’ins­­talla à São Sebas­­tião do Rio de Janeiro, au pied du mont du Pain de Sucre. Ainsi naquit la Cité Merveilleuse.

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Un autre tour­­nant dans l’his­­toire du Brésil a eu lieu le 2 octobre 2009. Des fêtes déchaî­­nées ont éclaté sur les plages de Rio lorsque le Comité inter­­­na­­tio­­nal olym­­pique a annoncé que la ville avait été choi­­sie afin d’ac­­cueillir les jeux d’été 2016. Le président Luiz Inácio Lula da Silva, habi­­tuel­­le­­ment surnommé « Lula », a livré une discours passionné, point d’orgue d’an­­nées de négo­­cia­­tions en coulisse pour atti­­rer le pres­­ti­­gieux événe­­ment. Avec la Coupe du monde de foot­­ball de 2014 en poche, de grandes célé­­bra­­tions étaient de mise. En pleine vague de pros­­pé­­rité écono­­mique, le Brésil était offi­­ciel­­le­­ment prêt à rejoindre l’élite du monde des affaires et à bannir ce complexe d’in­­fé­­rio­­rité omni­­pré­sent qui le rongeait progres­­si­­ve­­ment après des géné­­ra­­tions passées à gâcher son poten­­tiel. Une classe moyenne gran­­dis­­sante, l’aug­­men­­ta­­tion de l’em­­ploi, des progrès dans l’iné­­ga­­lité des reve­­nus, et surtout un PIB en nette crois­­sance ont fait connaître au pays une success story latino-améri­­caine qui a fait des envieux.

« Deux mondes coexistent à l’in­­té­­rieur de Rio : la cité d’as­­phalte et les fave­­las sur les collines. » — Milton Teixeira

Cepen­­dant, à peine cinq ans plus tard, l’en­­thou­­siasme est retombé. L’éco­­no­­mie brési­­lienne a connu une baisse en 2013 et conti­­nue de dégrin­­go­­ler, tandis que le chômage augmente. Les anciennes critiques sur cette société divi­­sée à contrecœur n’ont jamais vrai­­ment disparu. Les problèmes sociaux du pays ont été éclip­­sés par les lumières aveu­­glantes de l’énorme spec­­tacle lucra­­tif de la FIFA l’an dernier, mais avec les Jeux olym­­piques le pays serait surveillé d’en­­core plus près, et tout spécia­­le­­ment Rio. Au cœur de cette vision olym­­pique du Brésil se trouve Barra da Tijuca. À envi­­ron une heure de route du centre-ville, au bout d’une route qui serpente au milieu de parcs natio­­naux verdoyants, l’en­­droit accueillera la majo­­rité des événe­­ments spor­­tifs de 2016. L’ave­­nue prin­­ci­­pale est un boule­­vard modeste longé par des proprié­­tés aux grands portails, des conces­­sion­­naires auto­­mo­­biles et des centres commer­­ciaux (dont l’un possède une réplique de la Statue de la Liberté trônant fière­­ment à l’ex­­té­­rieur) qui marquent le terri­­toire de l’élite aisée de Rio. « Deux mondes coexistent à l’in­­té­­rieur de Rio : la cité d’as­­phalte et les fave­­las sur les collines », explique l’his­­to­­rien Milton Teixeira. « Ce sont deux réali­­tés qui impliquent des lois et des normes sociales diffé­­rentes, comme s’il s’agis­­sait de deux pays tout à fait diffé­­rents. » « Nous avons toujours eu cette société exclu­­sive au sein de laquelle la popu­­la­­tion n’est consi­­dé­­rée que comme de la main d’œuvre, ce qui n’est pas surpre­­nant dans un pays qui a vécu trois cents ans d’es­­cla­­vage insti­­tu­­tion­­na­­lisé. » Teixeira pour­­rait s’étendre toute la jour­­née sur le sujet dans son appar­­te­­ment de Bota­­fogo. Il sent le renfermé et tous les coins sont remplis d’objets : des statuettes de Boud­dha, des coupes de cris­­tal, des pein­­tures à l’huile et une collec­­tion de kata­­nas japo­­nais – dont un lui a été offert par un ami poli­­cier qui lui a dit qu’il servait d’ins­­tru­­ment de torture au chef d’un cartel dans la favela de Santa Marta. « C’est comme un petit musée person­­nel, plai­­sante-t-il, et Rio est toujours là. » La baie de Guana­­bara appa­­raît dans plusieurs de ses photos. « Les plages sont le pont d’échanges paci­­fiques, c’est un espace démo­­cra­­tique, dit-il. Vous pouvez être riche ou pauvre et porter les mêmes habits, vous compor­­ter de la même façon : la seule diffé­­rence que les gens remarquent, ce n’est pas le statut social, mais votre façon de vous distin­­guer et la beauté de votre corps. Un mondain peut avoir plus d’argent mais être moins beau qu’un tech­­ni­­cien de surface. »

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Les paysages de Rio dessinent les divi­­sions sociales de la ville
Crédits : Frede­­rick Bernas

Dans les quar­­tiers d’Ipa­­nema et de Copa­­ca­­bana, les complexes d’ap­­par­­te­­ments luxueux et les hôtels cinq étoiles longent la plage, comme le fameux Copa­­ca­­bana Palace qui a été rénové. Durant la saison des mariages, ses salles sont pleines d’en­­fants de célé­­bri­­tés fortu­­nées de Rio, tirés à quatre épingles dans leurs vête­­ments Cartier ou Dior, révé­­lant l’opu­­lence de leur vie de club privé. À l’ex­­té­­rieur, toute une nuée de vendeurs ambu­­lants marchent péni­­ble­­ment dans le sable chaud, suant à grosses gouttes tandis qu’ils tirent leurs char­­rettes débor­­dant de lunettes ou de plateaux de caïpi­­rin­­has sucrées, appe­­lant ceux qui prennent le soleil avec une régu­­la­­rité ryth­­mée. À la fin d’un nouveau jour prolongé, tandis que les vendeurs remballent et que les baigneurs rentrent chez eux, la marée se met à monter, appor­­tant avec elle une traî­­née d’or­­dures. Des sandales perdues, des plaques de poly­s­ty­­rène et des porte­­feuilles volés font leur appa­­ri­­tion. Les enfants creusent des trous avec des planches de bois poin­­tues venues du large. Les deux mondes de Rio se séparent à nouveau.

Bles­­sures profondes

Les fantômes de l’es­­cla­­vage subsistent encore un peu partout dans la ville, quand on sait où regar­­der. De gros galions aux mâts élevés trans­­por­­taient les Afri­­cains jusqu’au Brésil par centaines : Ango­­lais, Yorou­­bas, Congo­­lais et membres d’autres groupes ethniques enchaî­­nés à des lits de planches dans d’étroits espaces pour garan­­tir un maxi­­mum de profit. La mala­­die se répan­­dait rapi­­de­­ment dans des condi­­tions si terribles. Lorsque les examens médi­­caux révé­­laient la présence de la variole, les malades étaient aban­­don­­nés sur l’île de Ville­­ga­­gnon, ancien­­ne­­ment Seri­­gipe. S’ils mouraient, on les jetait à la mer. Les esclaves en bonne santé étaient empor­­tés au marché de Praça XV, à quelques pas du palais impé­­rial. De nos jours, la bourse de Rio se tient à l’en­­droit où la précieuse cargai­­son humaine était déchar­­gée et vendue – indi­­vi­­duel­­le­­ment ou au poids.

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Le palais impé­­rial sur Praça XV de Novem­­bro
Crédits

« Vous pouviez payer pour deux cents kilo­­grammes et obte­­nir un assor­­ti­­ment quel­­conque de gens choi­­sis par les vendeurs et rassem­­blés : peut-être une femme enceinte, un enfant en bas âge ou un adoles­cent », explique Sadakne Baroudi, l’his­­to­­rienne qui assure des circuits pédestres dans le Rio afri­­cain. Sa mission est de nous éclai­­rer sur « l’His­­toire oubliée des histoires volées ». « Le système du kilo a impré­­gné tous les recoins du pays, ainsi que sa struc­­ture sociale », pour­­suit Baroudi, donnant l’exemple des restau­­rants où les gens pèsent leurs assiettes, omni­­pré­­sents. Elle s’ex­­prime avec la ferme convic­­tion d’un profes­­seur émérite, mati­­née  d’in­­di­­gna­­tion sincère. Origi­­naire de Harlem, à New York, elle vit au Brésil depuis douze ans déjà et n’est pas retour­­née une seule fois aux États-Unis. « Le Brésil nie son histoire », lâche-t-elle sans ména­­ge­­ment. « C’est avec l’es­­cla­­vage que le pays s’est construit et qu’il existe encore aujourd’­­hui, mais les gens ne veulent pas avoir voir les faits et les véri­­tés histo­­riques. Ils ne veulent pas réveiller les démons du passé. » En 1779, le marché des esclaves fut démé­­nagé à l’autre bout de la ville, au quai du Valongo. Un entre­­pôt fut construit tout près, imaginé par André Rebouças, un ingé­­nieur brillant qui était d’ailleurs un homme noir libre origi­­naire de l’État de Bahia, plus au nord. Rebouças, fervent parti­­san de l’abo­­li­­tion, avait insisté sur le fait que pas une seule brique de sa struc­­ture à l’arche parfai­­te­­ment symé­­trique ne devait être posée par les mains d’un esclave. « Le bâti­­ment surplombe Valongo d’une façon qui l’éclipse complè­­te­­ment. C’est comme si Rebouças disait : “Veuillez m’ex­­cu­­ser, messieurs, ceci est un entre­­pôt” », explique Baroudi tandis qu’elle embrasse du regard le marché, un site classé à présent. Il fut pavé en 1911 et son sol retrouvé cent ans plus tard, lorsque des ouvriers ont creusé le sol pour un projet de drai­­nage. L’église Notre-Dame-du-Rosaire et Saint-Benoît est beau­­coup moins bien préser­­vée. Au cœur du centre-ville encrassé de Rio, sa façade de pierres craque­­lée est couverte de graf­­fi­­tis. Lorsque tombe la nuit, des sans-abris viennent reven­­diquer une place devant la porte de l’église avec leurs boîtes en carton. Quelques mètres plus loin, une femme nommée Rita utilise des cartes de tarot illus­­trées afin de lire l’ave­­nir des gens, entou­­rée de fleurs, de figu­­rines et du bour­­don­­ne­­ment mystique d’un enre­­gis­­tre­­ment de prières umban­­das.

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Une statuette à l’ef­­fi­­gie de Santa Anastá­­cia
Crédits : Frede­­rick Bernas

À l’in­­té­­rieur, le visage muselé de Santa Anastá­­cia hante une salle voisine en annexe de la chapelle prin­­ci­­pale, longée par des rangées de bougies. Offerte en cadeau au fils d’un riche proprié­­taire terrien, elle s’était violem­­ment oppo­­sée à ses avances sexuelles et avait été punie par la pose d’un masque de silence en fer qui donnait à sa tête la forme d’un cœur. Son exis­­tence fut reniée par l’Église catho­­lique, mais cette sainte patronne des esclaves conti­­nue de vivre en tant qu’i­­cone de lutte et de défiance, véné­­rée par des sectes cachées. L’image tragique d’Anastá­­cia habite aussi le musée afro-brési­­lien que cache l’église à l’étage. « Toilettes indis­­po­­nibles » est le seul panneau situé près de son entrée secrète, dans le fond du bâti­­ment. À l’in­­té­­rieur : des chaînes, des fers, des pinces et de lourds colliers ornés de piques reposent dans des vitrines pous­­sié­­reuses sous un plafond à la pein­­ture écaillée. Les images aux murs montrent des scènes où ces instru­­ments de contrôle semblent plus déco­­ra­­tifs que restric­­tifs, tandis que des esclaves joyeux chantent dans les rues, dansent la capoeira ou détendent leurs corps musclés dans la cale appa­­rem­­ment spacieuse d’un cargo. « La culture afro-brési­­lienne a été trans­­for­­mée en symbole natio­­nal du Brésil partout dans le monde », assure Baroudi à Pedra do Sal, le foyer spiri­­tuel de la musique popu­­laire qui attire régu­­liè­­re­­ment de nombreux visi­­teurs pour ses spec­­tacles. Un panneau d’in­­for­­ma­­tions pour les touristes explique prudem­­ment comment les steve­­dores (ou manu­­ten­­tion­­naires portiers) se « rassem­­blaient pour chan­­ter et danser » dans les cercles effer­­ves­­cents de samba, à jouer des mélo­­dies aux rythmes d’ori­­gine afri­­caine. On ne fait mention des esclaves que pour leur labeur. « La posi­­tion du gouver­­ne­­ment consiste à dire qu’on peut applau­­dir bien fort la culture – mangeons donc une feijoada et dansons un peu la samba –, mais qu’on n’a pas besoin de parler du racisme insti­­tu­­tion­­na­­lisé ou de se deman­­der comment l’iné­­ga­­lité entre ethnies est repro­­duite au Brésil », affirme Baroudi. Malgré le traité de 1826 inter­­­di­­sant la vente d’es­­claves, le marché de l’im­­por­­ta­­tion humaine au Brésil battait des records. Avec l’es­­sor du café dans les années 1840, beau­­coup de plan­­ta­­tions se mirent à manquer cruel­­le­­ment de main d’œuvre. Lorsque la vente fut offi­­ciel­­le­­ment inter­­­dite en 1851, Rio de Janeiro comp­­tait cent mille esclaves, autant que sa popu­­la­­tion libre. Ils durent attendre encore trois décen­­nies avant d’être tota­­le­­ment éman­­ci­­pés. Le Brésil est le dernier pays à avoir aboli l’es­­cla­­vage, mais Baroudi m’avoue qu’elle croit que l’es­­cla­­vage a été « repris et réin­­venté » à notre époque. « Nous main­­te­­nons ces systèmes, voilà pourquoi nous n’avons pas avancé avec les problèmes de racisme », dit-elle en décri­­vant une partie d’em­­ployés domes­­tiques qui sont prison­­niers de la pauvreté à cause du salaire mini­­mum, et qui effec­­tuent les mêmes tâches banales que leurs ancêtres. « L’es­­cla­­vage est un système de travail qui a bâti de grandes nations, conti­­nue Baroudi, et la classe des esclaves existe toujours. »

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« Je travaille quatorze heures par jour, sept jours sur sept », souffle Paul le méca­­ni­­cien tandis qu’il bricole les moteurs de son atelier baptisé Elec­­tro-Paul, dans le complexe de fave­­las de la Maré, bercé par la pop ringarde de la radio qui grésille dans ses enceintes rayées.

« Si les trafiquants me voient parler à la police, ils me tueront. » — Un habi­­tant de Maré

Alors que le soleil se couche, on voit défi­­ler dans les rues des visages sombres marqués par les rides d’une déter­­mi­­na­­tion quoti­­dienne. « Tout le monde est esclave ici, rien n’a changé », reprend Paul. « Peu importe qui est le patron. Je travaille toujours, comme avant, pour que mes gosses aient une meilleure vie. » Maré compte plus de cent trente mille habi­­tants, un conglo­­mé­­rat de quinze commu­­nau­­tés qui ne cesse de s’étendre dans la zone nord de Rio de Janeiro. Contrai­­re­­ment aux autres fave­­las, celle-ci n’est pas construite sur une colline : sa surface plane se trouve à la jonc­­tion de deux routes prin­­ci­­pales qui relient le centre-ville de Rio aux zones en péri­­phé­­rie et aux aéro­­ports inter­­­na­­tio­­naux. Maré est de facto sous occu­­pa­­tion mili­­taire. En avril 2014, un peu plus d’un mois avant la Coupe du monde, deux mille cinq cents soldats y ont fait une descente avec leurs héli­­co­­ptères et leurs camions blin­­dés pour s’em­­pa­­rer du terri­­toire contrôlé par les cartels de la drogue. C’était censé être une mesure d’ur­­gence, mais un an plus tard, l’ar­­mée reste une réalité menaçante. Les soldats circulent toujours dans les rues en camions ouverts marqués d’un numéro WhatsApp pour les demandes de « paci­­fi­­ca­­tion », poin­­tant leurs fusils dans toutes les direc­­tions et dévi­­sa­­geant de haut quiconque serait assez témé­­raire pour croi­­ser leur regard. « Je n’ai pas peur parce que je suis né ici », explique un homme d’âge mûr, torse nu et portant de grosses lunettes, une minute après qu’une patrouille s’est avan­­cée dans une rue qui, d’après lui, appar­­tient à un gang. « Si les trafiquants me voient parler à la police, ils me tueront », reprend-il en montrant les trous lais­­sés par les balles qui criblent le mur bleu derrière lui. « Les rési­­dents ne s’en mêlent pas, on ne peut en parler à personne. » Le complexe est un laby­­rinthe fait de ruelles étroites et d’ave­­nues bondées, sectionné par un petit ruis­­seau marron. Les soldats sont station­­nés à tous les points de passage prin­­ci­­paux, surveillant les parcs et les aires de jeux, ou squat­­tant derrière des sacs de sable sous une auto­­route suréle­­vée.

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Les maisons de Maré
Crédits : Frede­­rick Bernas

La présence d’une armada de motards qui font réson­­ner leurs klaxons et portent des mitrailleuses ne passe pas non plus inaperçue. Des parties de la Maré sont toujours aux mains de bandi­­dos armés. « Les trafiquants savent déjà que vous êtes là », m’in­­dique Badharo, un peintre ango­­lais de quarante ans. Il est arrivé à Rio en 1997, fuyant une guerre civile brutale parce qu’il « ne voulai[t] bles­­ser personne » ou être forcé à combattre. Sa vision du Brésil a été forgée par les feuille­­tons télé et les films qui montraient le carna­­val, Copa­­ca­­bana et d’autres « belles choses ». « Je croyais venir au para­­dis, mais j’y ai trouvé l’en­­fer », dit-il tris­­te­­ment. « En Angola, je ne  voyais pas de gens s’entre-tuer ou de cadavres joncher les rues, mais ici, j’ai tout vu. Après seule­­ment une semaine, je n’ar­­rê­­tais plus de pleu­­rer car je voulais rentrer. Je croyais que je n’au­­rais pas la force de rester. » Badharo parle d’une manière ouverte et vive, mais il semble inca­­pable de soute­­nir mon regard tandis qu’il raconte ces histoires qui font froid dans le dos et décrivent une violence semble-t-il commune. « Les bandi­­dos jouaient au foot avec les têtes coupées de leurs enne­­mis morts », conti­­nue-t-il, obser­­vant des enfants s’en­­voyer la balle sur la pelouse arti­­fi­­cielle en face de chez lui, tandis qu’un tube des Red Hot Chili Peppers résonne dans une autre maison.

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Des jeunes s’en­­traînent sur un terri­­toire des gangs
Crédits : Frede­­rick Bernas

« Dieu merci, cet enfer m’a aussi appris à vivre et à comprendre les gens. J’ai appris que je ne pouvais pas me permettre de commettre d’er­­reurs. Ce n’est pas le gouver­­ne­­ment du Brésil qui fait la loi ici, c’est un autre État qui contrôle tout, dit-il. À mon arri­­vée ici, ils m’ont expliqué les règles. On ne vole pas les gens. On ne frappe pas une femme avec violence. Une femme doit être consen­­tante pour coucher avec toi, et tu ne peux pas voler la fille d’un autre. S’ils trouvent un type qui fait ce genre d’hor­­reurs, ils l’amènent avec eux et lui coupent la tête. » À force, il a réussi à faire la paix avec le pouvoir alter­­na­­tif qui gouverne le quar­­tier, qui main­­tient un ordre fonc­­tion­­nel, si ce n’est impi­­toyable, et qui ne « force personne à ache­­ter ou consom­­mer de la drogue ». Badharo dit qu’il n’a pas peur pour sa femme ou ses deux enfants, qui jouent sur le trot­­toir avec leurs tricycles et leurs tablettes tactiles. « Dès que j’ai un problème, je viens deman­­der à ces types de le résoudre », conti­­nue-t-il avec un fort accent ango­­lais. « Si vous êtes à court de gaz, ils vous donnent de l’argent. Si votre femme ou votre enfant est malade, ils vous donnent des médi­­ca­­ments. Ils vous donnent tout. » Il ajoute que les plans sociaux, les événe­­ments commu­­nau­­taires et le nettoyage des rues sont aussi finan­­cés par le gang. « Pour la jour­­née inter­­­na­­tio­­nale de la femme, ils orga­­nisent une grande fête : ils donnent du gâteau à tout le monde, ils jouent avec les enfants. Ils s’as­­surent que tout reste propre par ici. » « Ce ne sont pas des gens mauvais, ils sont bons. Ce sont des gens bien », répète-t-il à plusieurs reprises. « Tout doit être en ordre, mais dans certains endroits il n’y a aucune loi. » « Si vous ne les emmer­­dez pas, ils vous laissent tranquille. »

Jardim Grama­­cho

Deux semaines après le début du mois des festi­­vi­­tés à Rio, des conflits étaient en passe d’écla­­ter. Le 15 mars aurait dû être un dimanche paisible comme les autres, mais les métros étaient remplis dès l’au­­rore : une foule de gens arbo­­rant le maillot jaune du Brésil s’ex­­cla­­maient tout exci­­tés, donnaient des coups de sifflet et se prenaient en photo. La scène avait beau rappe­­ler la Coupe du monde, ces gens-là n’étaient pas des suppor­­ters se rendant à un match. Les cheveux grison­­nants et les crânes dégar­­nis rensei­­gnaient sur le type de popu­­la­­tion majo­­ri­­taire ici. Ces Brési­­liens en colère se diri­­geaient vers le centre des plages de Copa­­ca­­bana pour protes­­ter contre le gouver­­ne­­ment. « Ils détruisent notre magni­­fique pays et ses gens merveilleux », lance Joana Oliveira, un écono­­miste de 65 ans. « En d’autres temps, des gens avec les cheveux blancs, comme moi, ont déjà protesté plusieurs fois contre la dicta­­ture. À  présent, on se rassemble à nouveau pour deman­­der au Brésil de rede­­ve­­nir ce qu’il était avant : un pays libre et indé­­pen­­dant avec des droits. »

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Les mani­­fes­­tants longent les plages de Copa­­ca­­bana
Crédits : Frede­­rick Bernas

La marche avançait douce­­ment et bruyam­­ment, dépas­­sant une sculp­­ture de sable élabo­­rée du Cristo Reden­­tor construite pour célé­­brer les 450 ans de Rio. Tandis que les héli­­co­­ptères volaient de façon menaçante au-dessus de nos têtes, les cher­­cheurs de trésors sur la plage qui venaient des hôtels luxueux semblant éton­­nés de voir leurs vacances tout à coup pertur­­bées. « DILMA : DEHORS ! » « Le Brésil ne devien­­dra pas un nouveau Cuba ! » « Les crimi­­nels : en prison ! » Quelques-unes des pancartes les plus créa­­tives inté­­graient « PT », les initiales du Parti travailliste, dans des mots comme « coruPTos » ou encore « incomPeTen­­cia ». Tout le Brésil semblait bien connaître la prési­­dente Dilma Rous­­seff, qui a entamé son second mandat à la tête du pays au début de l’an­­née 2015, après des résul­­tats serrés aux élec­­tions d’oc­­tobre dernier. Une affaire de corrup­­tion dans la compa­­gnie publique pétro­­lière Petro­­bras, gérée par Rous­­seff pendant sept ans, avait fait un scan­­dale et nui à sa popu­­la­­rité, sans parler de la peur actuelle liée au malaise écono­­mique et à l’ef­­fon­­dre­­ment de la devise. « Aujourd’­­hui est un jour salu­­taire pour le Brésil, un jour de rédemp­­tion. Les gens sont dans les rues du matin au soir », déclare Vera Britto, 71 ans, profes­­seur à la retraite. « Le PT pense qu’il détient le pays, il s’est appro­­prié tout l’État pour un projet de pouvoir crimi­­nel. » S’égo­­sillant au-dessus du vacarme créé par la mani­­fes­­ta­­tion, Britto accuse les auto­­ri­­tés d’avoir infil­­tré des mensonges dans la société à un « niveau subcons­­cient », en impré­­gnant le système éduca­­tif d’idéo­­lo­­gie. Au lieu d’ap­­pe­­ler à une mise en accu­­sa­­tion comme beau­­coup de ses collègues mani­­fes­­tants, Britto préfère une solu­­tion radi­­cale : « Je n’ai jamais voulu de cela, même les mili­­taires n’en veulent pas.  Selon moi, le pays n’a plus d’es­­poir à moins que l’ar­­mée n’in­­ter­­vienne. » Des échos d’ap­­pro­­ba­­tion se font alors entendre à ses côtés.

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Le meme de la Fédé­­ra­­tion des asso­­cia­­tions de fave­­las de l’État de Rio

Plus tard dans la jour­­née, la Fédé­­ra­­tion des asso­­cia­­tions de fave­­las de l’État de Rio a publié une image qui s’est diffu­­sée comme une traî­­née de poudre, de son propre point de vue sur l’af­­faire. Cette photo de plusieurs four­­gons blin­­dés entrant dans un bidon­­ville non spéci­­fié est char­­gée d’un message sarcas­­tique plein de mépris : « Hé, réac­­tion­­naire, Viens donc habi­­ter dans une favela, Ici, l’État n’existe pas, Et les mili­­taires inter­­­viennent. »

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Tandis que le bus 422C tourne au nord dans l’Ave­­nida Brasil, le paysage d’une ville en déclin vous accueille à bras ouverts pour une étreinte suin­­tante. La grande route est entou­­rée de palmiers fins suffoquant dans les émana­­tions des voitures qui passent près des entre­­pôts, des antennes-relais, des motels et des restes lugubres de bâti­­ments aban­­don­­nés. Les passa­­gers endor­­mis se réveillent peu à peu. À la fin de la ligne, il n’y a plus personne. C’est la puan­­teur qui vous saisit en premier. Jardim Grama­­cho a le déshon­­neur d’être connue mondia­­le­­ment comme la plus grosse décharge de la planète. Une société paral­­lèle de collec­­teurs de déchets y travaille d’ar­­rache-pied, du matin au soir, à trier les ordures de la Cité Merveilleuse accu­­mu­­lés là depuis des décen­­nies. « Je ne veux pas vivre ici, j’y suis venue par néces­­sité », affirme Maria Lucia Suarez Feitos, une arrière-grand-mère de 60 ans qui a passé la moitié de sa vie à Grama­­cho. « Mon mari était au chômage et ne trou­­vait pas d’em­­ploi, mais nos cinq enfants avaient faim : c’était la seule solu­­tion pour obte­­nir de l’argent. »

« Beau­­coup de gens ici dépendent des ordures. » — Maria

La maison de Maria se dresse juste en face de la décharge, au terme d’un chemin boueux. Des hordes de vautours tournent au-dessus de porcs obèses qui reniflent des montagnes putrides de déchets. Pièces de voitures, ordi­­na­­teurs, jouets, meubles et télé­­vi­­sions dont le contenu a été vidé ont fusionné ensemble pour créer une masse impé­­né­­trable de détri­­tus aban­­don­­nés par l’homme. « J’ai collecté des boîtes de conserve, des bocaux en verre, des bouteilles, du métal… et j’ai vendu le tout pour nour­­rir mes enfants », dit-elle en indiquant le bazar. « On peut obte­­nir un réal pour un kilo de plas­­tique. Ça fait cinq petits pains. » Le corps fati­­gué de Maria semble menu, même dans la minus­­cule cabane bleue de sa fille Mara, et ses jambes sont grêlées de piqûres d’in­­sectes qui ont gonflé jusqu’à donner des furoncles. « Toutes ces ordures sont dange­­reuses pour la santé », explique-t-elle en lâchant une quinte de toux sifflante. « Mais c’est notre seul espoir de manger. Nous n’avons nulle part où aller. » Mara habite avec neuf de ses douze enfants dont les photos décorent les murs de la chambre prin­­ci­­pale. Le plus jeune a trois ans et le plus vieux presque 26 ; et elle a déjà sept petits-enfants. En juin 2012, la famille a été plon­­gée dans le chaos lorsque l’usine de trai­­te­­ment des déchets où travaillait Mara a fermé après trente-quatre ans de service. Les travailleurs ont reçu une compen­­sa­­tion de 3 900 réaux (envi­­ron 1 200 dollars) et la promesse d’une aide ulté­­rieure, qui ne s’est appa­­rem­­ment jamais réali­­sée. « Les gens qui viennent ici font seule­­ment des promesses et repartent », s’in­­digne Maria. « Ils ont promis de la lumière, du gaz, de l’eau, du pain… c’est comme ça. » « Nous sommes des êtres humains, nous sommes des gens, et nous avons des besoins », inter­­­vient sa fille qui chasse une nuée de mouches. « Les portes tombent, les maisons sont cassées, les enfants courent des risques, et ils dépensent tout cet argent dans les Jeux olym­­piques. Quelqu’un doit s’oc­­cu­­per de nous. » Mara survit grâce à un apport mensuel de 504 réaux (155 dollars) donné par le programme fédé­­ral d’aide sociale Bolsa Famí­­lia. « Je ne dirais pas que je vis comme une reine, mais j’ar­­rive à m’ache­­ter l’es­­sen­­tiel : du riz, des hari­­cots, des fruits et des légumes. Je n’ar­­rive jamais à me procu­­rer des biscuits ou des produits Danone. »

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La décharge de Jardim Grama­­cho
Crédits : Sebas­­tian Gil Miranda

Une coali­­tion de groupes d’ac­­tion de collec­­teurs de déchets persuade le gouver­­ne­­ment de main­­te­­nir les grands travaux publics. « Nous voulons un quar­­tier bien conçu et durable pour qu’on puisse bien y vivre », commente Alexandre Frei­­tas Mariano, 38 ans, qui vit à Grama­­cho depuis 1998. « Il faut qu’il ressemble à une véri­­table partie de la ville dotée d’un poten­­tiel de déve­­lop­­pe­­ment, pas seule­­ment une décharge. » Le projet inclut des routes, des maisons, des écoles, des centres spor­­tifs et des instal­­la­­tions de recy­­clage, ainsi qu’une usine de trai­­te­­ment pour le méthane produit par les ordures en décom­­po­­si­­tion dans les vieilles décharges, dont Frei­­tas Mariano dit qu’elle peut servir de finan­­ce­­ment pour redy­­na­­mi­­ser l’en­­droit. Depuis la ferme­­ture de 2012, une collecte non-offi­­cielle a subsisté hors des struc­­tures coopé­­ra­­tives déjà établies. Plusieurs rési­­dents quali­­fient la situa­­tion de « clan­­des­­tine » et ne veulent pas que Grama­­cho soit complè­­te­­ment nettoyée. « Beau­­coup de gens ici dépendent des ordures », explique Maria, assise devant une télé­­vi­­sion jaune dont la lumière vacille tandis que des oies se chamaillent bruyam­­ment à l’ex­­té­­rieur. Lorsqu’on lui demande ce que ferait la commu­­nauté si les déchets venaient à être enle­­vés, son flot d’élo­quence semble se tarir. « Je ne sais pas si je peux répondre à ça », bredouille-t-elle, perplexe. « Nous avons besoin que les ordures conti­­nuent d’exis­­ter. »

Rêves d’ave­­nir

Tous les mercre­­dis après-midi, les filles de la favela Morro do Adeus mettent leur collant lilas, leur justau­­corps et leur jupette, et rassemblent leurs cheveux dans un chignon retenu par des élas­­tiques. Elles descendent lente­­ment la colline par groupes de deux ou de trois, jusqu’à un terrain de sport où se trouve une cage de foot­­ball et un panier de basket, qui se trans­­forme en école de danse clas­­sique seule­­ment pour quelques heures.

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Inter­­ven­­tion poli­­cière dans la favela
Crédits : Sebas­­tian Gil Miranda

Le 18 mars, les sœurs Kauane et Raiane se prépa­­raient à quit­­ter la maison, rangeant leurs chaus­­sures de danse et leurs bouteilles d’eau, lorsque soudain un coup de feu a retenti. « Parfois c’est calme, parfois non, comme aujourd’­­hui », m’ex­­plique quelques heures plus tard Ana Ilza Manuel Helena, leur mère, les yeux rivés sur une vue impre­­nable de la ville. « Quand tant de mauvaises choses se produisent, cette beauté s’en trouve gâchée. Comment un parent pour­­rait-il vivre en paix ? » Morro do Adeus est une favela parmi les treize qui composent Alemão, un vaste complexe de bidon­­villes qui s’étend sur des collines ondu­­lées à l’ouest de la Maré. L’ar­­mée brési­­lienne y avait été déployée en 2010, avant l’ar­­ri­­vée de l’Unité de police paci­­fi­­ca­­trice (UPP) en 2012, dans le cadre d’un programme phare de l’État destiné à libé­­rer les commu­­nau­­tés des gangs de narco­­tra­­fiquants qui y sévis­­saient. À peu près à la même époque, Tuany Nasci­­mento a créé « Na Ponta das Pies », un cours de danse clas­­sique qui comp­­tait une quaran­­taine d’élèves âgées de quatre à 15 ans. « C’était une chose tout à fait natu­­relle et spon­­ta­­née », se rappelle la jeune femme de 20 ans. « J’avais le temps de faire quelque chose pour la commu­­nauté : je voulais donner des cours et conti­­nuer moi-même à danser. »

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Tuany Nasci­­mento
Crédits : Face­­book

Cette balle­­rine et gymnaste talen­­tueuse qui a repré­­senté le Brésil pour la Gymnaes­­trada mondiale de 2011, a aban­­donné son rêve de faire du haut niveau à cause des « frais qu’on ne pouvait pas couvrir ». À présent, elle enseigne la danse un peu partout à Rio, mais c’est à « Na Ponta » qu’elle consacre toute son éner­­gie. « Pour les filles d’ici, la danse clas­­sique est une expé­­rience de la vie. Chaque plié et chaque saut, c’est un pas de plus vers l’uni­­ver­­sité, ou vers le travail dont elles rêvent », me confie Tuany. « Certaines d’entre elles ont des parents ou des frères impliqués dans le trafic de drogues. Les gens empruntent la voie du crime par manque d’op­­por­­tu­­ni­­tés, mais ce projet leur offre une alter­­na­­tive. Elles ont une chance de ne pas tomber dans une mauvaise vie. » Même avec les patrouilles régu­­lières des offi­­ciers de l’UPP, la violence vient de temps à autre pertur­­ber le quar­­tier. Des fusillades durant des cours de ballet ont déjà obligé les filles à se mettre à couvert, avec pour seule protec­­tion un grillage. Le 21 mars, un combat armé à cinq heures du matin s’est prolongé sur plus de trente minutes. Des jours plus tard, un présen­­ta­­teur à la mine sombre est apparu sur l’écran plat dans le salon des Nasci­­mento, qui sert aussi de chambre à coucher pour Tuany et ses cinq jeunes frères et sœurs. Une histoire à propos de la sécu­­rité qui s’amé­­lio­­rait dans les fave­­las était suivie d’images de l’en­­ter­­re­­ment d’une habi­­tante d’Alemão, morte à 38 ans sur son pallier, touchée par une balle perdue tandis qu’elle discu­­tait avec des voisins. « Le mot paci­­fi­­ca­­tion est asso­­cié à la paix », dit tris­­te­­ment Tuany, « mais la majo­­rité des endroits “paci­­fiés” sont toujours en guerre. L’UPP aurait dû venir avec plus d’ini­­tia­­tives sociales pour que les gens s’in­­ves­­tissent dans des choses plus posi­­tives. »

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« Na Ponta das Pies »
Crédits : Sebas­­tian Gil Miranda

« Les familles doivent aider et parti­­ci­­per, l’amour manque par ici, ajoute Ana, sa mère. Les filles tombent faci­­le­­ment enceintes, commencent à prendre de la drogue, vont en prison ou finissent dans la rue. Beau­­coup d’en­­fants ont du talent, mais leurs parents ne pensent pas qu’ils peuvent gagner dans la vie. » Leur espoir d’ave­­nir repose sur un terrain vague à quelques pâtés de maison plus loin. « Nous voulons créer un endroit chaleu­­reux où tout le monde peut trou­­ver l’aide néces­­saire », explique Tuany qui compte lancer une campagne de finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif pour mener à bien le projet. Son idée inclut une biblio­­thèque, de l’es­­pace pour des ateliers et un studio de danse tout équipé. « Le ballet est l’une des formes d’art les plus belles et trans­­for­­ma­­trices. Il faut être disci­­pliné et respec­­ter les règles », ajoute-t-elle. L’en­­traî­­ne­­ment offre aux filles « déter­­mi­­na­­tion et concen­­tra­­tion dans tout ce qu’elles dési­rent, et tout ce dont elles rêvent ».

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Rio de Janeiro compte plus de six millions d’ha­­bi­­tants
Crédits : Frede­­rick Bernas

Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « ‘The City of Asphalt and the Fave­­las on the Hills’: At 450 Years Old, Rio Is Divi­­ded Into Two Worlds », paru dans VICE News. Couver­­ture : Tuany Nasci­­mento, par Frede­­rick Bernas.

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