fbpx

par Frederick Bernas | 20 avril 2015

Un dimanche matin de début mars, les sans-abris de Carioca Square ont connu un réveil brutal. À 9 h 30, une fanfare s’est mise à jouer des hymnes de céré­mo­nie à la corne­muse, pour célé­brer les 450 ans de la Cité Merveilleuse. Un gâteau d’an­ni­ver­saire sans pareil avait été commandé spécia­le­ment pour l’oc­ca­sion. « J’ai travaillé dessus soixante-deux heures ! » grognait Bruno, le pâtis­sier au regard las, tandis qu’il évidait un seau de crème avant d’en recou­vrir géné­reu­se­ment le plus gros gâteau de toute l’his­toire de Rio : 450 mètres de pâte moel­leuse, labo­rieu­se­ment prépa­rée par une équipe de trente personnes qui manquaient de temps et de glaçage. À 10 h 03, il n’était toujours pas prêt. « Le gâteau ! Le gâteau ! Un bout de gâteau ! » criait un vieux monsieur, plein de rage. Des photo­graphes en nage commençaient à se plaindre, sous ce soleil de plomb qui gâchait leurs clichés pour l’édi­tion du lundi. Mais le gâteau du gouver­ne­ment ne daignait pas se montrer. Les gens, entas­sés derrière les barrières de sécu­rité qui proté­geaient la confec­tion géante, lorgnaient dessus tandis que la police surveillait la foule avec le regard perçant de l’au­to­rité. À 10 h 14, les festi­vi­tés ont enfin commencé.

ulyces-rio450ans-01
Le maire s’ap­prête à couper le gâteau d’an­ni­ver­saire
Crédits : Frede­rick Bernas

Le maire de Rio se donnait en spec­tacle devant les camé­ras. Décoré d’une écharpe d’un bleu festif, Eduardo Paes a coupé le gâteau, présen­tant la première part au gouver­neur de l’État, Luiz Fernando Pezão, d’un geste théâ­tral. Les offi­ciels l’ont englou­tie avec gour­man­dise, suivis par des hôtes de marque : un arche­vêque, un homme arbo­rant une large couronne d’an­ni­ver­saire et un chan­teur pop des années 1970 lessivé, qui se dessé­chait au soleil. Un groupe a entamé « Joyeux anni­ver­saire » sur des airs de samba, tandis que le person­nel en sous-effec­tif chargé de distri­buer le gâteau peinait à répondre à la demande. Les coups de coudes valsaient avec envie derrière les barrières, dans l’at­tente d’une part de ce délice gouver­ne­men­tal. Aux envi­rons de 11 h du matin, les barrières ont été enle­vées. « Ce n’est pas le gâteau du gouver­ne­ment, c’est le nôtre ! » a proclamé Jonaina Oliveira, bour­rant son sac plas­tique de deux énormes parts. « Mais est-ce que vous voyez huit mille personnes ici ? Je ne crois pas, non. On a posé un lapin au gouver­ne­ment. » Les camé­ras de télé­vi­sion se sont foca­li­sées sur un homme vêtu d’un habit tradi­tion­nel complet qui dévo­rait une part de la taille d’une brique. Une belle image à diffu­ser au Brésil pour lancer ce mois très attendu de l’an­ni­ver­saire de Rio, le symbole d’une ville char­gée de fierté. « Le gouver­ne­ment peut bien duper ces porcs igno­rants avec sa grande fête, mais il ne m’aura pas, moi ! » a déclaré la nouvelle figure autoch­tone emblé­ma­tique de Rio, Akazuy Tabajara, lorsque les photo­graphes n’étaient plus là. Sous une coiffe magni­fique ornée de plumes bleues, son visage était peint de traits rouges et blancs qui accen­tuaient l’in­di­gna­tion qui brûlait dans ses yeux. « Les salaires du maire et du gouver­neur n’ont pas payé pour ça. C’est nous qui l’avons fait via les taxes », a conti­nué Tabajana. « Les gens se tuent et se volent entre eux tout le temps. Les auto­ri­tés agissent impu­né­ment. Il n’y a pas de pouvoir fédé­ral, ni de pouvoir muni­ci­pal ou étatique. Il n’y a pas de loi. »

ulyces-rio450ans-02
Akazuy Tabajara dévore sa part de gâteau gouver­ne­men­tal
Crédits : Frede­rick Bernas

Deux mondes

En mai 1555, Nico­las Durand de Ville­ga­gnon lança une expé­di­tion qui allait façon­ner l’his­toire de Rio de Janeiro. Ville­ga­gnon, un capi­taine de vais­seau français mous­ta­chu qui avait combattu dans bon nombre de guerres, rassem­bla un équi­page hété­ro­clite composé de six cents hommes : des dissi­dents reli­gieux, des soldats, des condam­nés, des merce­naires ainsi que des arti­sans, afin de fonder un nouvel empire dans le Nouveau Monde. Ne flan­chant pas devant la présence des Portu­gais qui avaient déjà colo­nisé le Brésil et établi un gouver­ne­ment central à Salva­dor da Bahia, dans le nord du pays, l’équi­page français jeta l’ancre à 1 600 km plus au sud, sur l’île de Seri­gipe dans la baie de Guana­bara. Là, ils entre­prirent la construc­tion de Fort Coli­gny, dont le nom venait de l’ami­ral qui avait persuadé le roi de France Henri II de finan­cer ce projet ambi­tieux. Le capi­taine avait sélec­tionné un empla­ce­ment de premier ordre dans cette baie gâtée par la nature. Dotée d’une surface totale dépas­sant les 390 km², acces­sible par une seule entrée de moins de deux kilo­mètres, Guana­bara était large et pour­tant facile à défendre. Elle était parse­mée de quelque cent trente îles et habi­tée par des tribus indiennes qui accueillirent les étran­gers.

ulyces-rio450ans-05
Carte de l’éphé­mère « France antar­c­tique »

Néan­moins, Ville­ga­gnon était un maître d’ou­vrage sévère accusé par l’un de ses pairs d’être « plus barbare » que les « barbares » autoch­tones, qu’il décri­vait eux-mêmes comme « les hommes les plus sauvages que la Terre ait portés ». En 1558, il noya trois mission­naires protes­tants lors d’un accès de fureur. Une partie de ses sujets aban­don­nèrent l’aven­ture française afin d’ins­tal­ler un campe­ment plus loin dans les terres. Confronté à la déser­tion, à l’inef­fi­ca­cité et au manque de ressources, le capi­taine retourna à Paris en 1559 afin de quéman­der de l’aide auprès de la Couronne. Puis le désastre s’abat­tit sur eux. Le gouver­neur du Brésil portu­gais, Mem de Sà, condui­sit des milliers d’hommes dans le but d’anéan­tir cet obstacle gran­dis­sant à la supré­ma­tie impé­riale. À l’heure où il aurait eu besoin d’aide, Ville­ga­gnon n’était pas là pour défendre son para­dis tropi­cal laissé à l’aban­don. Coli­gny s’ef­fon­dra, et le 1er mars 1565, une seconde expé­di­tion portu­gaise menée par Está­cio de Sá, le neveu du gouver­neur, s’ins­talla à São Sebas­tião do Rio de Janeiro, au pied du mont du Pain de Sucre. Ainsi naquit la Cité Merveilleuse.

~

Un autre tour­nant dans l’his­toire du Brésil a eu lieu le 2 octobre 2009. Des fêtes déchaî­nées ont éclaté sur les plages de Rio lorsque le Comité inter­na­tio­nal olym­pique a annoncé que la ville avait été choi­sie afin d’ac­cueillir les jeux d’été 2016. Le président Luiz Inácio Lula da Silva, habi­tuel­le­ment surnommé « Lula », a livré une discours passionné, point d’orgue d’an­nées de négo­cia­tions en coulisse pour atti­rer le pres­ti­gieux événe­ment. Avec la Coupe du monde de foot­ball de 2014 en poche, de grandes célé­bra­tions étaient de mise. En pleine vague de pros­pé­rité écono­mique, le Brésil était offi­ciel­le­ment prêt à rejoindre l’élite du monde des affaires et à bannir ce complexe d’in­fé­rio­rité omni­pré­sent qui le rongeait progres­si­ve­ment après des géné­ra­tions passées à gâcher son poten­tiel. Une classe moyenne gran­dis­sante, l’aug­men­ta­tion de l’em­ploi, des progrès dans l’iné­ga­lité des reve­nus, et surtout un PIB en nette crois­sance ont fait connaître au pays une success story latino-améri­caine qui a fait des envieux.

« Deux mondes coexistent à l’in­té­rieur de Rio : la cité d’as­phalte et les fave­las sur les collines. » — Milton Teixeira

Cepen­dant, à peine cinq ans plus tard, l’en­thou­siasme est retombé. L’éco­no­mie brési­lienne a connu une baisse en 2013 et conti­nue de dégrin­go­ler, tandis que le chômage augmente. Les anciennes critiques sur cette société divi­sée à contrecœur n’ont jamais vrai­ment disparu. Les problèmes sociaux du pays ont été éclip­sés par les lumières aveu­glantes de l’énorme spec­tacle lucra­tif de la FIFA l’an dernier, mais avec les Jeux olym­piques le pays serait surveillé d’en­core plus près, et tout spécia­le­ment Rio. Au cœur de cette vision olym­pique du Brésil se trouve Barra da Tijuca. À envi­ron une heure de route du centre-ville, au bout d’une route qui serpente au milieu de parcs natio­naux verdoyants, l’en­droit accueillera la majo­rité des événe­ments spor­tifs de 2016. L’ave­nue prin­ci­pale est un boule­vard modeste longé par des proprié­tés aux grands portails, des conces­sion­naires auto­mo­biles et des centres commer­ciaux (dont l’un possède une réplique de la Statue de la Liberté trônant fière­ment à l’ex­té­rieur) qui marquent le terri­toire de l’élite aisée de Rio. « Deux mondes coexistent à l’in­té­rieur de Rio : la cité d’as­phalte et les fave­las sur les collines », explique l’his­to­rien Milton Teixeira. « Ce sont deux réali­tés qui impliquent des lois et des normes sociales diffé­rentes, comme s’il s’agis­sait de deux pays tout à fait diffé­rents. » « Nous avons toujours eu cette société exclu­sive au sein de laquelle la popu­la­tion n’est consi­dé­rée que comme de la main d’œuvre, ce qui n’est pas surpre­nant dans un pays qui a vécu trois cents ans d’es­cla­vage insti­tu­tion­na­lisé. » Teixeira pour­rait s’étendre toute la jour­née sur le sujet dans son appar­te­ment de Bota­fogo. Il sent le renfermé et tous les coins sont remplis d’objets : des statuettes de Boud­dha, des coupes de cris­tal, des pein­tures à l’huile et une collec­tion de kata­nas japo­nais – dont un lui a été offert par un ami poli­cier qui lui a dit qu’il servait d’ins­tru­ment de torture au chef d’un cartel dans la favela de Santa Marta. « C’est comme un petit musée person­nel, plai­sante-t-il, et Rio est toujours là. » La baie de Guana­bara appa­raît dans plusieurs de ses photos. « Les plages sont le pont d’échanges paci­fiques, c’est un espace démo­cra­tique, dit-il. Vous pouvez être riche ou pauvre et porter les mêmes habits, vous compor­ter de la même façon : la seule diffé­rence que les gens remarquent, ce n’est pas le statut social, mais votre façon de vous distin­guer et la beauté de votre corps. Un mondain peut avoir plus d’argent mais être moins beau qu’un tech­ni­cien de surface. »

ulyces-rio450ans-06
Les paysages de Rio dessinent les divi­sions sociales de la ville
Crédits : Frede­rick Bernas

Dans les quar­tiers d’Ipa­nema et de Copa­ca­bana, les complexes d’ap­par­te­ments luxueux et les hôtels cinq étoiles longent la plage, comme le fameux Copa­ca­bana Palace qui a été rénové. Durant la saison des mariages, ses salles sont pleines d’en­fants de célé­bri­tés fortu­nées de Rio, tirés à quatre épingles dans leurs vête­ments Cartier ou Dior, révé­lant l’opu­lence de leur vie de club privé. À l’ex­té­rieur, toute une nuée de vendeurs ambu­lants marchent péni­ble­ment dans le sable chaud, suant à grosses gouttes tandis qu’ils tirent leurs char­rettes débor­dant de lunettes ou de plateaux de caïpi­rin­has sucrées, appe­lant ceux qui prennent le soleil avec une régu­la­rité ryth­mée. À la fin d’un nouveau jour prolongé, tandis que les vendeurs remballent et que les baigneurs rentrent chez eux, la marée se met à monter, appor­tant avec elle une traî­née d’or­dures. Des sandales perdues, des plaques de poly­sty­rène et des porte­feuilles volés font leur appa­ri­tion. Les enfants creusent des trous avec des planches de bois poin­tues venues du large. Les deux mondes de Rio se séparent à nouveau.

Bles­sures profondes

Les fantômes de l’es­cla­vage subsistent encore un peu partout dans la ville, quand on sait où regar­der. De gros galions aux mâts élevés trans­por­taient les Afri­cains jusqu’au Brésil par centaines : Ango­lais, Yorou­bas, Congo­lais et membres d’autres groupes ethniques enchaî­nés à des lits de planches dans d’étroits espaces pour garan­tir un maxi­mum de profit. La mala­die se répan­dait rapi­de­ment dans des condi­tions si terribles. Lorsque les examens médi­caux révé­laient la présence de la variole, les malades étaient aban­don­nés sur l’île de Ville­ga­gnon, ancien­ne­ment Seri­gipe. S’ils mouraient, on les jetait à la mer. Les esclaves en bonne santé étaient empor­tés au marché de Praça XV, à quelques pas du palais impé­rial. De nos jours, la bourse de Rio se tient à l’en­droit où la précieuse cargai­son humaine était déchar­gée et vendue – indi­vi­duel­le­ment ou au poids.

ulyces-rio450ans-07
Le palais impé­rial sur Praça XV de Novem­bro
Crédits

« Vous pouviez payer pour deux cents kilo­grammes et obte­nir un assor­ti­ment quel­conque de gens choi­sis par les vendeurs et rassem­blés : peut-être une femme enceinte, un enfant en bas âge ou un adoles­cent », explique Sadakne Baroudi, l’his­to­rienne qui assure des circuits pédestres dans le Rio afri­cain. Sa mission est de nous éclai­rer sur « l’His­toire oubliée des histoires volées ». « Le système du kilo a impré­gné tous les recoins du pays, ainsi que sa struc­ture sociale », pour­suit Baroudi, donnant l’exemple des restau­rants où les gens pèsent leurs assiettes, omni­pré­sents. Elle s’ex­prime avec la ferme convic­tion d’un profes­seur émérite, mati­née  d’in­di­gna­tion sincère. Origi­naire de Harlem, à New York, elle vit au Brésil depuis douze ans déjà et n’est pas retour­née une seule fois aux États-Unis. « Le Brésil nie son histoire », lâche-t-elle sans ména­ge­ment. « C’est avec l’es­cla­vage que le pays s’est construit et qu’il existe encore aujourd’­hui, mais les gens ne veulent pas avoir voir les faits et les véri­tés histo­riques. Ils ne veulent pas réveiller les démons du passé. » En 1779, le marché des esclaves fut démé­nagé à l’autre bout de la ville, au quai du Valongo. Un entre­pôt fut construit tout près, imaginé par André Rebouças, un ingé­nieur brillant qui était d’ailleurs un homme noir libre origi­naire de l’État de Bahia, plus au nord. Rebouças, fervent parti­san de l’abo­li­tion, avait insisté sur le fait que pas une seule brique de sa struc­ture à l’arche parfai­te­ment symé­trique ne devait être posée par les mains d’un esclave. « Le bâti­ment surplombe Valongo d’une façon qui l’éclipse complè­te­ment. C’est comme si Rebouças disait : “Veuillez m’ex­cu­ser, messieurs, ceci est un entre­pôt” », explique Baroudi tandis qu’elle embrasse du regard le marché, un site classé à présent. Il fut pavé en 1911 et son sol retrouvé cent ans plus tard, lorsque des ouvriers ont creusé le sol pour un projet de drai­nage. L’église Notre-Dame-du-Rosaire et Saint-Benoît est beau­coup moins bien préser­vée. Au cœur du centre-ville encrassé de Rio, sa façade de pierres craque­lée est couverte de graf­fi­tis. Lorsque tombe la nuit, des sans-abris viennent reven­diquer une place devant la porte de l’église avec leurs boîtes en carton. Quelques mètres plus loin, une femme nommée Rita utilise des cartes de tarot illus­trées afin de lire l’ave­nir des gens, entou­rée de fleurs, de figu­rines et du bour­don­ne­ment mystique d’un enre­gis­tre­ment de prières umban­das.

ulyces-rio450ans-08
Une statuette à l’ef­fi­gie de Santa Anastá­cia
Crédits : Frede­rick Bernas

À l’in­té­rieur, le visage muselé de Santa Anastá­cia hante une salle voisine en annexe de la chapelle prin­ci­pale, longée par des rangées de bougies. Offerte en cadeau au fils d’un riche proprié­taire terrien, elle s’était violem­ment oppo­sée à ses avances sexuelles et avait été punie par la pose d’un masque de silence en fer qui donnait à sa tête la forme d’un cœur. Son exis­tence fut reniée par l’Église catho­lique, mais cette sainte patronne des esclaves conti­nue de vivre en tant qu’i­cone de lutte et de défiance, véné­rée par des sectes cachées. L’image tragique d’Anastá­cia habite aussi le musée afro-brési­lien que cache l’église à l’étage. « Toilettes indis­po­nibles » est le seul panneau situé près de son entrée secrète, dans le fond du bâti­ment. À l’in­té­rieur : des chaînes, des fers, des pinces et de lourds colliers ornés de piques reposent dans des vitrines pous­sié­reuses sous un plafond à la pein­ture écaillée. Les images aux murs montrent des scènes où ces instru­ments de contrôle semblent plus déco­ra­tifs que restric­tifs, tandis que des esclaves joyeux chantent dans les rues, dansent la capoeira ou détendent leurs corps musclés dans la cale appa­rem­ment spacieuse d’un cargo. « La culture afro-brési­lienne a été trans­for­mée en symbole natio­nal du Brésil partout dans le monde », assure Baroudi à Pedra do Sal, le foyer spiri­tuel de la musique popu­laire qui attire régu­liè­re­ment de nombreux visi­teurs pour ses spec­tacles. Un panneau d’in­for­ma­tions pour les touristes explique prudem­ment comment les steve­dores (ou manu­ten­tion­naires portiers) se « rassem­blaient pour chan­ter et danser » dans les cercles effer­ves­cents de samba, à jouer des mélo­dies aux rythmes d’ori­gine afri­caine. On ne fait mention des esclaves que pour leur labeur. « La posi­tion du gouver­ne­ment consiste à dire qu’on peut applau­dir bien fort la culture – mangeons donc une feijoada et dansons un peu la samba –, mais qu’on n’a pas besoin de parler du racisme insti­tu­tion­na­lisé ou de se deman­der comment l’iné­ga­lité entre ethnies est repro­duite au Brésil », affirme Baroudi. Malgré le traité de 1826 inter­di­sant la vente d’es­claves, le marché de l’im­por­ta­tion humaine au Brésil battait des records. Avec l’es­sor du café dans les années 1840, beau­coup de plan­ta­tions se mirent à manquer cruel­le­ment de main d’œuvre. Lorsque la vente fut offi­ciel­le­ment inter­dite en 1851, Rio de Janeiro comp­tait cent mille esclaves, autant que sa popu­la­tion libre. Ils durent attendre encore trois décen­nies avant d’être tota­le­ment éman­ci­pés. Le Brésil est le dernier pays à avoir aboli l’es­cla­vage, mais Baroudi m’avoue qu’elle croit que l’es­cla­vage a été « repris et réin­venté » à notre époque. « Nous main­te­nons ces systèmes, voilà pourquoi nous n’avons pas avancé avec les problèmes de racisme », dit-elle en décri­vant une partie d’em­ployés domes­tiques qui sont prison­niers de la pauvreté à cause du salaire mini­mum, et qui effec­tuent les mêmes tâches banales que leurs ancêtres. « L’es­cla­vage est un système de travail qui a bâti de grandes nations, conti­nue Baroudi, et la classe des esclaves existe toujours. »

~

« Je travaille quatorze heures par jour, sept jours sur sept », souffle Paul le méca­ni­cien tandis qu’il bricole les moteurs de son atelier baptisé Elec­tro-Paul, dans le complexe de fave­las de la Maré, bercé par la pop ringarde de la radio qui grésille dans ses enceintes rayées.

« Si les trafiquants me voient parler à la police, ils me tueront. » — Un habi­tant de Maré

Alors que le soleil se couche, on voit défi­ler dans les rues des visages sombres marqués par les rides d’une déter­mi­na­tion quoti­dienne. « Tout le monde est esclave ici, rien n’a changé », reprend Paul. « Peu importe qui est le patron. Je travaille toujours, comme avant, pour que mes gosses aient une meilleure vie. » Maré compte plus de cent trente mille habi­tants, un conglo­mé­rat de quinze commu­nau­tés qui ne cesse de s’étendre dans la zone nord de Rio de Janeiro. Contrai­re­ment aux autres fave­las, celle-ci n’est pas construite sur une colline : sa surface plane se trouve à la jonc­tion de deux routes prin­ci­pales qui relient le centre-ville de Rio aux zones en péri­phé­rie et aux aéro­ports inter­na­tio­naux. Maré est de facto sous occu­pa­tion mili­taire. En avril 2014, un peu plus d’un mois avant la Coupe du monde, deux mille cinq cents soldats y ont fait une descente avec leurs héli­co­ptères et leurs camions blin­dés pour s’em­pa­rer du terri­toire contrôlé par les cartels de la drogue. C’était censé être une mesure d’ur­gence, mais un an plus tard, l’ar­mée reste une réalité menaçante. Les soldats circulent toujours dans les rues en camions ouverts marqués d’un numéro WhatsApp pour les demandes de « paci­fi­ca­tion », poin­tant leurs fusils dans toutes les direc­tions et dévi­sa­geant de haut quiconque serait assez témé­raire pour croi­ser leur regard. « Je n’ai pas peur parce que je suis né ici », explique un homme d’âge mûr, torse nu et portant de grosses lunettes, une minute après qu’une patrouille s’est avan­cée dans une rue qui, d’après lui, appar­tient à un gang. « Si les trafiquants me voient parler à la police, ils me tueront », reprend-il en montrant les trous lais­sés par les balles qui criblent le mur bleu derrière lui. « Les rési­dents ne s’en mêlent pas, on ne peut en parler à personne. » Le complexe est un laby­rinthe fait de ruelles étroites et d’ave­nues bondées, sectionné par un petit ruis­seau marron. Les soldats sont station­nés à tous les points de passage prin­ci­paux, surveillant les parcs et les aires de jeux, ou squat­tant derrière des sacs de sable sous une auto­route suréle­vée.

ulyces-rio450ans-09
Les maisons de Maré
Crédits : Frede­rick Bernas

La présence d’une armada de motards qui font réson­ner leurs klaxons et portent des mitrailleuses ne passe pas non plus inaperçue. Des parties de la Maré sont toujours aux mains de bandi­dos armés. « Les trafiquants savent déjà que vous êtes là », m’in­dique Badharo, un peintre ango­lais de quarante ans. Il est arrivé à Rio en 1997, fuyant une guerre civile brutale parce qu’il « ne voulai[t] bles­ser personne » ou être forcé à combattre. Sa vision du Brésil a été forgée par les feuille­tons télé et les films qui montraient le carna­val, Copa­ca­bana et d’autres « belles choses ». « Je croyais venir au para­dis, mais j’y ai trouvé l’en­fer », dit-il tris­te­ment. « En Angola, je ne  voyais pas de gens s’entre-tuer ou de cadavres joncher les rues, mais ici, j’ai tout vu. Après seule­ment une semaine, je n’ar­rê­tais plus de pleu­rer car je voulais rentrer. Je croyais que je n’au­rais pas la force de rester. » Badharo parle d’une manière ouverte et vive, mais il semble inca­pable de soute­nir mon regard tandis qu’il raconte ces histoires qui font froid dans le dos et décrivent une violence semble-t-il commune. « Les bandi­dos jouaient au foot avec les têtes coupées de leurs enne­mis morts », conti­nue-t-il, obser­vant des enfants s’en­voyer la balle sur la pelouse arti­fi­cielle en face de chez lui, tandis qu’un tube des Red Hot Chili Peppers résonne dans une autre maison.

ulyces-rio450ans-10
Des jeunes s’en­traînent sur un terri­toire des gangs
Crédits : Frede­rick Bernas

« Dieu merci, cet enfer m’a aussi appris à vivre et à comprendre les gens. J’ai appris que je ne pouvais pas me permettre de commettre d’er­reurs. Ce n’est pas le gouver­ne­ment du Brésil qui fait la loi ici, c’est un autre État qui contrôle tout, dit-il. À mon arri­vée ici, ils m’ont expliqué les règles. On ne vole pas les gens. On ne frappe pas une femme avec violence. Une femme doit être consen­tante pour coucher avec toi, et tu ne peux pas voler la fille d’un autre. S’ils trouvent un type qui fait ce genre d’hor­reurs, ils l’amènent avec eux et lui coupent la tête. » À force, il a réussi à faire la paix avec le pouvoir alter­na­tif qui gouverne le quar­tier, qui main­tient un ordre fonc­tion­nel, si ce n’est impi­toyable, et qui ne « force personne à ache­ter ou consom­mer de la drogue ». Badharo dit qu’il n’a pas peur pour sa femme ou ses deux enfants, qui jouent sur le trot­toir avec leurs tricycles et leurs tablettes tactiles. « Dès que j’ai un problème, je viens deman­der à ces types de le résoudre », conti­nue-t-il avec un fort accent ango­lais. « Si vous êtes à court de gaz, ils vous donnent de l’argent. Si votre femme ou votre enfant est malade, ils vous donnent des médi­ca­ments. Ils vous donnent tout. » Il ajoute que les plans sociaux, les événe­ments commu­nau­taires et le nettoyage des rues sont aussi finan­cés par le gang. « Pour la jour­née inter­na­tio­nale de la femme, ils orga­nisent une grande fête : ils donnent du gâteau à tout le monde, ils jouent avec les enfants. Ils s’as­surent que tout reste propre par ici. » « Ce ne sont pas des gens mauvais, ils sont bons. Ce sont des gens bien », répète-t-il à plusieurs reprises. « Tout doit être en ordre, mais dans certains endroits il n’y a aucune loi. » « Si vous ne les emmer­dez pas, ils vous laissent tranquille. »

Jardim Grama­cho

Deux semaines après le début du mois des festi­vi­tés à Rio, des conflits étaient en passe d’écla­ter. Le 15 mars aurait dû être un dimanche paisible comme les autres, mais les métros étaient remplis dès l’au­rore : une foule de gens arbo­rant le maillot jaune du Brésil s’ex­cla­maient tout exci­tés, donnaient des coups de sifflet et se prenaient en photo. La scène avait beau rappe­ler la Coupe du monde, ces gens-là n’étaient pas des suppor­ters se rendant à un match. Les cheveux grison­nants et les crânes dégar­nis rensei­gnaient sur le type de popu­la­tion majo­ri­taire ici. Ces Brési­liens en colère se diri­geaient vers le centre des plages de Copa­ca­bana pour protes­ter contre le gouver­ne­ment. « Ils détruisent notre magni­fique pays et ses gens merveilleux », lance Joana Oliveira, un écono­miste de 65 ans. « En d’autres temps, des gens avec les cheveux blancs, comme moi, ont déjà protesté plusieurs fois contre la dicta­ture. À  présent, on se rassemble à nouveau pour deman­der au Brésil de rede­ve­nir ce qu’il était avant : un pays libre et indé­pen­dant avec des droits. »

ulyces-rio450ans-11
Les mani­fes­tants longent les plages de Copa­ca­bana
Crédits : Frede­rick Bernas

La marche avançait douce­ment et bruyam­ment, dépas­sant une sculp­ture de sable élabo­rée du Cristo Reden­tor construite pour célé­brer les 450 ans de Rio. Tandis que les héli­co­ptères volaient de façon menaçante au-dessus de nos têtes, les cher­cheurs de trésors sur la plage qui venaient des hôtels luxueux semblant éton­nés de voir leurs vacances tout à coup pertur­bées. « DILMA : DEHORS ! » « Le Brésil ne devien­dra pas un nouveau Cuba ! » « Les crimi­nels : en prison ! » Quelques-unes des pancartes les plus créa­tives inté­graient « PT », les initiales du Parti travailliste, dans des mots comme « coruPTos » ou encore « incomPeTen­cia ». Tout le Brésil semblait bien connaître la prési­dente Dilma Rous­seff, qui a entamé son second mandat à la tête du pays au début de l’an­née 2015, après des résul­tats serrés aux élec­tions d’oc­tobre dernier. Une affaire de corrup­tion dans la compa­gnie publique pétro­lière Petro­bras, gérée par Rous­seff pendant sept ans, avait fait un scan­dale et nui à sa popu­la­rité, sans parler de la peur actuelle liée au malaise écono­mique et à l’ef­fon­dre­ment de la devise. « Aujourd’­hui est un jour salu­taire pour le Brésil, un jour de rédemp­tion. Les gens sont dans les rues du matin au soir », déclare Vera Britto, 71 ans, profes­seur à la retraite. « Le PT pense qu’il détient le pays, il s’est appro­prié tout l’État pour un projet de pouvoir crimi­nel. » S’égo­sillant au-dessus du vacarme créé par la mani­fes­ta­tion, Britto accuse les auto­ri­tés d’avoir infil­tré des mensonges dans la société à un « niveau subcons­cient », en impré­gnant le système éduca­tif d’idéo­lo­gie. Au lieu d’ap­pe­ler à une mise en accu­sa­tion comme beau­coup de ses collègues mani­fes­tants, Britto préfère une solu­tion radi­cale : « Je n’ai jamais voulu de cela, même les mili­taires n’en veulent pas.  Selon moi, le pays n’a plus d’es­poir à moins que l’ar­mée n’in­ter­vienne. » Des échos d’ap­pro­ba­tion se font alors entendre à ses côtés.

ulyces-rio450ans-03
Le meme de la Fédé­ra­tion des asso­cia­tions de fave­las de l’État de Rio

Plus tard dans la jour­née, la Fédé­ra­tion des asso­cia­tions de fave­las de l’État de Rio a publié une image qui s’est diffu­sée comme une traî­née de poudre, de son propre point de vue sur l’af­faire. Cette photo de plusieurs four­gons blin­dés entrant dans un bidon­ville non spéci­fié est char­gée d’un message sarcas­tique plein de mépris : « Hé, réac­tion­naire, Viens donc habi­ter dans une favela, Ici, l’État n’existe pas, Et les mili­taires inter­viennent. »

~

Tandis que le bus 422C tourne au nord dans l’Ave­nida Brasil, le paysage d’une ville en déclin vous accueille à bras ouverts pour une étreinte suin­tante. La grande route est entou­rée de palmiers fins suffoquant dans les émana­tions des voitures qui passent près des entre­pôts, des antennes-relais, des motels et des restes lugubres de bâti­ments aban­don­nés. Les passa­gers endor­mis se réveillent peu à peu. À la fin de la ligne, il n’y a plus personne. C’est la puan­teur qui vous saisit en premier. Jardim Grama­cho a le déshon­neur d’être connue mondia­le­ment comme la plus grosse décharge de la planète. Une société paral­lèle de collec­teurs de déchets y travaille d’ar­rache-pied, du matin au soir, à trier les ordures de la Cité Merveilleuse accu­mu­lés là depuis des décen­nies. « Je ne veux pas vivre ici, j’y suis venue par néces­sité », affirme Maria Lucia Suarez Feitos, une arrière-grand-mère de 60 ans qui a passé la moitié de sa vie à Grama­cho. « Mon mari était au chômage et ne trou­vait pas d’em­ploi, mais nos cinq enfants avaient faim : c’était la seule solu­tion pour obte­nir de l’argent. »

« Beau­coup de gens ici dépendent des ordures. » — Maria

La maison de Maria se dresse juste en face de la décharge, au terme d’un chemin boueux. Des hordes de vautours tournent au-dessus de porcs obèses qui reniflent des montagnes putrides de déchets. Pièces de voitures, ordi­na­teurs, jouets, meubles et télé­vi­sions dont le contenu a été vidé ont fusionné ensemble pour créer une masse impé­né­trable de détri­tus aban­don­nés par l’homme. « J’ai collecté des boîtes de conserve, des bocaux en verre, des bouteilles, du métal… et j’ai vendu le tout pour nour­rir mes enfants », dit-elle en indiquant le bazar. « On peut obte­nir un réal pour un kilo de plas­tique. Ça fait cinq petits pains. » Le corps fati­gué de Maria semble menu, même dans la minus­cule cabane bleue de sa fille Mara, et ses jambes sont grêlées de piqûres d’in­sectes qui ont gonflé jusqu’à donner des furoncles. « Toutes ces ordures sont dange­reuses pour la santé », explique-t-elle en lâchant une quinte de toux sifflante. « Mais c’est notre seul espoir de manger. Nous n’avons nulle part où aller. » Mara habite avec neuf de ses douze enfants dont les photos décorent les murs de la chambre prin­ci­pale. Le plus jeune a trois ans et le plus vieux presque 26 ; et elle a déjà sept petits-enfants. En juin 2012, la famille a été plon­gée dans le chaos lorsque l’usine de trai­te­ment des déchets où travaillait Mara a fermé après trente-quatre ans de service. Les travailleurs ont reçu une compen­sa­tion de 3 900 réaux (envi­ron 1 200 dollars) et la promesse d’une aide ulté­rieure, qui ne s’est appa­rem­ment jamais réali­sée. « Les gens qui viennent ici font seule­ment des promesses et repartent », s’in­digne Maria. « Ils ont promis de la lumière, du gaz, de l’eau, du pain… c’est comme ça. » « Nous sommes des êtres humains, nous sommes des gens, et nous avons des besoins », inter­vient sa fille qui chasse une nuée de mouches. « Les portes tombent, les maisons sont cassées, les enfants courent des risques, et ils dépensent tout cet argent dans les Jeux olym­piques. Quelqu’un doit s’oc­cu­per de nous. » Mara survit grâce à un apport mensuel de 504 réaux (155 dollars) donné par le programme fédé­ral d’aide sociale Bolsa Famí­lia. « Je ne dirais pas que je vis comme une reine, mais j’ar­rive à m’ache­ter l’es­sen­tiel : du riz, des hari­cots, des fruits et des légumes. Je n’ar­rive jamais à me procu­rer des biscuits ou des produits Danone. »

IMG_5189
La décharge de Jardim Grama­cho
Crédits : Sebas­tian Gil Miranda

Une coali­tion de groupes d’ac­tion de collec­teurs de déchets persuade le gouver­ne­ment de main­te­nir les grands travaux publics. « Nous voulons un quar­tier bien conçu et durable pour qu’on puisse bien y vivre », commente Alexandre Frei­tas Mariano, 38 ans, qui vit à Grama­cho depuis 1998. « Il faut qu’il ressemble à une véri­table partie de la ville dotée d’un poten­tiel de déve­lop­pe­ment, pas seule­ment une décharge. » Le projet inclut des routes, des maisons, des écoles, des centres spor­tifs et des instal­la­tions de recy­clage, ainsi qu’une usine de trai­te­ment pour le méthane produit par les ordures en décom­po­si­tion dans les vieilles décharges, dont Frei­tas Mariano dit qu’elle peut servir de finan­ce­ment pour redy­na­mi­ser l’en­droit. Depuis la ferme­ture de 2012, une collecte non-offi­cielle a subsisté hors des struc­tures coopé­ra­tives déjà établies. Plusieurs rési­dents quali­fient la situa­tion de « clan­des­tine » et ne veulent pas que Grama­cho soit complè­te­ment nettoyée. « Beau­coup de gens ici dépendent des ordures », explique Maria, assise devant une télé­vi­sion jaune dont la lumière vacille tandis que des oies se chamaillent bruyam­ment à l’ex­té­rieur. Lorsqu’on lui demande ce que ferait la commu­nauté si les déchets venaient à être enle­vés, son flot d’élo­quence semble se tarir. « Je ne sais pas si je peux répondre à ça », bredouille-t-elle, perplexe. « Nous avons besoin que les ordures conti­nuent d’exis­ter. »

Rêves d’ave­nir

Tous les mercre­dis après-midi, les filles de la favela Morro do Adeus mettent leur collant lilas, leur justau­corps et leur jupette, et rassemblent leurs cheveux dans un chignon retenu par des élas­tiques. Elles descendent lente­ment la colline par groupes de deux ou de trois, jusqu’à un terrain de sport où se trouve une cage de foot­ball et un panier de basket, qui se trans­forme en école de danse clas­sique seule­ment pour quelques heures.

ponta3
Inter­ven­tion poli­cière dans la favela
Crédits : Sebas­tian Gil Miranda

Le 18 mars, les sœurs Kauane et Raiane se prépa­raient à quit­ter la maison, rangeant leurs chaus­sures de danse et leurs bouteilles d’eau, lorsque soudain un coup de feu a retenti. « Parfois c’est calme, parfois non, comme aujourd’­hui », m’ex­plique quelques heures plus tard Ana Ilza Manuel Helena, leur mère, les yeux rivés sur une vue impre­nable de la ville. « Quand tant de mauvaises choses se produisent, cette beauté s’en trouve gâchée. Comment un parent pour­rait-il vivre en paix ? » Morro do Adeus est une favela parmi les treize qui composent Alemão, un vaste complexe de bidon­villes qui s’étend sur des collines ondu­lées à l’ouest de la Maré. L’ar­mée brési­lienne y avait été déployée en 2010, avant l’ar­ri­vée de l’Unité de police paci­fi­ca­trice (UPP) en 2012, dans le cadre d’un programme phare de l’État destiné à libé­rer les commu­nau­tés des gangs de narco­tra­fiquants qui y sévis­saient. À peu près à la même époque, Tuany Nasci­mento a créé « Na Ponta das Pies », un cours de danse clas­sique qui comp­tait une quaran­taine d’élèves âgées de quatre à 15 ans. « C’était une chose tout à fait natu­relle et spon­ta­née », se rappelle la jeune femme de 20 ans. « J’avais le temps de faire quelque chose pour la commu­nauté : je voulais donner des cours et conti­nuer moi-même à danser. »

ulyces-rio450ans-13
Tuany Nasci­mento
Crédits : Face­book

Cette balle­rine et gymnaste talen­tueuse qui a repré­senté le Brésil pour la Gymnaes­trada mondiale de 2011, a aban­donné son rêve de faire du haut niveau à cause des « frais qu’on ne pouvait pas couvrir ». À présent, elle enseigne la danse un peu partout à Rio, mais c’est à « Na Ponta » qu’elle consacre toute son éner­gie. « Pour les filles d’ici, la danse clas­sique est une expé­rience de la vie. Chaque plié et chaque saut, c’est un pas de plus vers l’uni­ver­sité, ou vers le travail dont elles rêvent », me confie Tuany. « Certaines d’entre elles ont des parents ou des frères impliqués dans le trafic de drogues. Les gens empruntent la voie du crime par manque d’op­por­tu­ni­tés, mais ce projet leur offre une alter­na­tive. Elles ont une chance de ne pas tomber dans une mauvaise vie. » Même avec les patrouilles régu­lières des offi­ciers de l’UPP, la violence vient de temps à autre pertur­ber le quar­tier. Des fusillades durant des cours de ballet ont déjà obligé les filles à se mettre à couvert, avec pour seule protec­tion un grillage. Le 21 mars, un combat armé à cinq heures du matin s’est prolongé sur plus de trente minutes. Des jours plus tard, un présen­ta­teur à la mine sombre est apparu sur l’écran plat dans le salon des Nasci­mento, qui sert aussi de chambre à coucher pour Tuany et ses cinq jeunes frères et sœurs. Une histoire à propos de la sécu­rité qui s’amé­lio­rait dans les fave­las était suivie d’images de l’en­ter­re­ment d’une habi­tante d’Alemão, morte à 38 ans sur son pallier, touchée par une balle perdue tandis qu’elle discu­tait avec des voisins. « Le mot paci­fi­ca­tion est asso­cié à la paix », dit tris­te­ment Tuany, « mais la majo­rité des endroits “paci­fiés” sont toujours en guerre. L’UPP aurait dû venir avec plus d’ini­tia­tives sociales pour que les gens s’in­ves­tissent dans des choses plus posi­tives. »

ponta1
« Na Ponta das Pies »
Crédits : Sebas­tian Gil Miranda

« Les familles doivent aider et parti­ci­per, l’amour manque par ici, ajoute Ana, sa mère. Les filles tombent faci­le­ment enceintes, commencent à prendre de la drogue, vont en prison ou finissent dans la rue. Beau­coup d’en­fants ont du talent, mais leurs parents ne pensent pas qu’ils peuvent gagner dans la vie. » Leur espoir d’ave­nir repose sur un terrain vague à quelques pâtés de maison plus loin. « Nous voulons créer un endroit chaleu­reux où tout le monde peut trou­ver l’aide néces­saire », explique Tuany qui compte lancer une campagne de finan­ce­ment parti­ci­pa­tif pour mener à bien le projet. Son idée inclut une biblio­thèque, de l’es­pace pour des ateliers et un studio de danse tout équipé. « Le ballet est l’une des formes d’art les plus belles et trans­for­ma­trices. Il faut être disci­pliné et respec­ter les règles », ajoute-t-elle. L’en­traî­ne­ment offre aux filles « déter­mi­na­tion et concen­tra­tion dans tout ce qu’elles dési­rent, et tout ce dont elles rêvent ».

ulyces-rio450ans-14
Rio de Janeiro compte plus de six millions d’ha­bi­tants
Crédits : Frede­rick Bernas

Traduit de l’an­glais par Anas­ta­siya Reznik d’après l’ar­ticle « ‘The City of Asphalt and the Fave­las on the Hills’: At 450 Years Old, Rio Is Divi­ded Into Two Worlds », paru dans VICE News. Couver­ture : Tuany Nasci­mento, par Frede­rick Bernas.

Plus de monde