par Hannah Armstrong | 16 décembre 2014

La route du yellow­­cake serpente depuis la ville portuaire de Coto­­nou, au Bénin, jusque dans les profon­­deurs écla­­tantes du Sahara, se désin­­té­­grant lente­­ment en chemin. Quand les camions atteignent la ville minière d’Ar­­lit, où est extrait le mine­­rai d’ura­­nium dans des mines à ciel ouvert avant d’être traité en yellow­­cake, il y a alors plus de trous sur la route que de goudron.

Nids de chameaux

Les trous dans les portions les plus isolées sont si profonds que les habi­­tants de la région surnomment « nids de chameaux » ce que nous appe­­lons habi­­tuel­­le­­ment des nids de poule. Les camions roulent au pas dans un bruit assour­­dis­­sant sur les plaines épineuses et ensa­­blées du Sahara, pour livrer de la dyna­­mite aux mineurs et retour­­ner au port, char­­gés de barils de yellow­­cake. Arlit et ses instal­­la­­tions minières forment un îlot indus­­triel diffi­­cile à proté­­ger dans cet océan déser­­tique, qui était aux mains de la rébel­­lion à peine cinq ans plus tôt. Les djiha­­distes du Sahara l’ont attaquée trois fois depuis 2010. yellowcake-definition Il nous aura fallu vingt heures de route étalées sur deux jours pour parcou­­rir les 965 kilo­­mètres de route déla­­brée qui mènent de Niamey, la capi­­tale du Niger, jusqu’à la ville minière. J’ai voyagé dans un Land Crui­­ser des années 1990 avec une équipe de jour­­na­­listes venus du sud du Niger pour réali­­ser un repor­­tage sur les condi­­tions de travail atroces dans les mines à ciel ouvert, et couvrir les célé­­bra­­tions qui ont lieu dans le massif de l’Aïr, piliers de la culture et de la tradi­­tion toua­­regs. À mesure que nous nous enfon­­cions dans le nord du désert, les jour­­na­­listes deve­­naient de plus en plus méfiants. Sadou, le came­­ra­­man, nous faisait peur avec ses histoires de rebelles toua­­regs et de mara­­bouts démo­­niaques. Le chemin coupait à travers des lits de rivières assé­­chées, aux rives pentues. « C’est l’en­­droit le plus dange­­reux, disait Sadou. C’est toujours là que les rebelles ATTAQUENT ! » Il avait appuyé ce dernier mot avec un claque­­ment des cinq doigts. La chaîne hi-fi crachait des morceaux MP3 bour­­rés d’Auto-Tune en langue haoussa, signés Maradi et Zinder. Dans ce qui ressem­­blait plus ou moins à du gang­sta rap, l’un des chan­­teurs menaçait de tabas­­ser quiconque pira­­te­­rait ses chan­­sons. « Il a été la cause de pas mal de divorces, a dit Sadou. Des femmes mariées ont esca­­ladé les murs de leurs maisons pour aller le voir chan­­ter. C’est pour ça que les mara­­bouts prient pour qu’il meure jeune. » À quelques centaines de mètres de la route, des nomades toua­­regs chevau­­chaient des ânes trans­­por­­tant des bonbonnes d’eau. Il ne nous ont pas adressé un regard. Le Land Crui­­ser a conti­­nué sa progres­­sion hasar­­deuse sur le chemin cabossé, dépas­­sant des carcasses de voitures qui avaient explosé il y a peu. La route de l’ura­­nium longe les lignes élec­­triques, rappe­­lant qu’il s’agit des seules infra­s­truc­­tures mises en place par l’État à des centaines de kilo­­mètres à la ronde, dans les deux direc­­tions. Des avions privés des compa­­gnies minières font la navette pour les Euro­­péens de passage. Tout le reste est trans­­porté par camion, y compris le mine­­rai d’ura­­nium raffiné, celui qu’on appelle yellow­­cake. Nous sommes passés devant un camion en panne, rempli de dyna­­mite, bien gardé par un pick-up équipé d’une mitrailleuse de calibre 12,7 et par huit gendarmes. Les autres camions trans­­portent de tout, des mangues aux chameaux en passant par les denrées alimen­­taires de base venues du sud du Niger : rien ne pousse autour d’Ar­­lit, à part les brous­­sailles qui nour­­rissent les bêtes de somme des nomades. Les camions venant des villes du nord du Niger comme Kano ou Kaduna apportent des objets made in China, des piles de chaises en plas­­tique débor­­dant de toutes parts, atta­­chées par des cordes et des filets. Les trans­­ports de produits chimiques utili­­sés dans le raffi­­nage de l’ura­­nium sont telle­­ment usés qu’ils recrachent régu­­liè­­re­­ment leur contenu sur la route. Nous avons aperçu plusieurs petites collines de poudre jaune que les jour­­na­­listes affir­­maient être du soufre ; et un liquide de refroi­­dis­­se­­ment appelé pyra­­lin se déverse souvent sur la route : chaque sol qu’il touche sera assé­­ché pour au moins cinquante ans. Le yellow­­cake du Niger est envoyé depuis Coto­­nou jusqu’en France, où 75 % de l’éner­­gie est produite par le nucléaire : il repré­­sente à peu près 40 % de l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment d’Areva. Même si le proces­­sus est consi­­déré comme de l’éner­­gie « propre » en Europe, l’ex­­trac­­tion et le trans­­port au Niger se révèlent désas­­treux pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment.

Quand un camion chargé de yellow­­cake s’est retrouvé les quatre roues en l’air, le mine­­rai ne s’est pas répandu dans la nature.

Alha­­cen Almous­­ta­­pha, opéra­­teur dans une mine de yellow­­cake et respon­­sable poli­­tique, se rappelle d’au moins trois fuites de yellow­­cake au cours des quinze dernières années. Les deux premières ont engen­­dré des chutes de yellow­­cake dans les rues. Depuis, le mine­­rai traité, haute­­ment radio­ac­­tif, n’est plus seule­­ment trans­­porté dans de grosses caisses, mais il est égale­­ment emballé trois fois et enfermé hermé­­tique­­ment avant d’être chargé dans les camions. Ainsi, quand un camion chargé de yellow­­cake s’est retrouvé les quatre roues en l’air en 2011 à Tchi­­ro­­ze­­rein, le mine­­rai ne s’est pas répandu dans la nature.

Les mines d’Ar­­lit

Nous avons passé la nuit à inter­­­ro­­ger des mineurs. Certains sont malades à cause de l’ex­­po­­si­­tion aux radia­­tions, d’autres ont été licen­­ciés parce qu’ils avaient souhaité former un syndi­­cat. Nous avons quitté Arlit tôt le matin suivant, prenant place dans un convoi se diri­­geant vers le massif de l’Aïr où se tien­­draient bien­­tôt les célé­­bra­­tions de la culture toua­­reg les plus impor­­tantes de l’an­­née – et du pays. Cette fois, il n’y avait tout simple­­ment plus de route, et les 4×4 et autres puis­­sants véhi­­cules ont traversé les plaines sableuses du désert en se trac­­tant sur des piles de pierres, soule­­vant de mons­­trueux nuages de pous­­sières.

yellowcake-ulyces-3
Cava­­lier
Crédits : Hannah Armstrong

Notre desti­­na­­tion, la minus­­cule oasis toua­­reg connue sous le nom  d’Ifé­­rouane, servait de base de repli pour les rebelles toua­­regs qui cher­­chaient une auto­­no­­mie poli­­tique dans les années 1990, ainsi que des parts dans le commerce de l’ura­­nium. Après cette rébel­­lion et celle qui a suivi en 2007, la ville était la plus satu­­rée de mines terrestres du pays, en plus d’être la plus isolée. Aujourd’­­hui, avec Brigi Raffini, leader toua­­reg né à Iférouane nommé Premier ministre, le Niger est devenu un exemple d’in­­té­­gra­­tion réus­­sie et d’har­­mo­­nie entre ses diffé­­rentes ethnies. Un facteur explique peut-être la stabi­­lité du Niger alors que des conflits font rage dans trois de ses cinq pays fron­­ta­­liers (le sud de la Libye, le nord du Mali et le nord du Nige­­ria) : les poli­­tiques de décen­­tra­­li­­sa­­tion des zones sahé­­liennes, qui ont donné du pouvoir à des acteurs locaux dans des coins coupés de tout. Une campagne massive de démi­­nage a été lancée à l’ap­­proche des festi­­vi­­tés, initia­­tive qui a été perçu comme une première dans la recon­­nais­­sance de l’im­­por­­tance d’Ifé­­rouane comme centre de la culture toua­­reg à l’échelle natio­­nale. L’am­­biance s’est progres­­si­­ve­­ment déten­­due et les paysages s’em­­bel­­lis­­saient à mesure que notre convoi progres­­sait au nord d’Ar­­lit, rempli d’of­­fi­­ciers mili­­taires, de mineurs d’ura­­nium, d’élus nigé­­riens du nord du pays – resplen­­dis­­sants dans leurs boubous tradi­­tion­­nels, malgré la chaleur acca­­blante et les nuages de pous­­sière – et d’équipes de came­­ra­­mans venus du sud. Nous nous arrê­­tions fréquem­­ment pour faire des répa­­ra­­tions express sur les véhi­­cules brûlants, ou prendre en photo des filles nomades, avec des fouets et des jupes, tirant de l’eau des puits. Les Toua­­regs n’ont besoin de rien d’autre qu’une grosse pierre et de quelques pompes à air pour répa­­rer à peu près n’im­­porte quoi sur un véhi­­cule à quatre roues. Mes compa­­gnons du sud du Niger n’étaient pas aussi à l’aise sur ce terrain. Vers 11 heures, nous avons percuté un rocher : mauvais angle, l’axe du pneu avant gauche s’est plié. Ils ont décidé de lais­­ser le Land Crui­­ser derrière eux et m’ont fait monter dans le premier véhi­­cule du convoi où il restait une place pour un passa­­ger en plus.

yellowcake-ulyces-4
Mauvais virage
Crédits : Hannah Armstrong

Prise en sand­­wich entre deux mineurs d’ura­­nium ivres, sur le siège arrière d’un Land Crui­­ser tout droit venu des années 1980, j’ai lutté pour trou­­ver mes marques. « Vous vivez à Arlit ? », ai-je demandé. « On vit à Arlit, on travaille à Arlit et on meurt à Arlit », a crié l’un d’eux, alors qu’un autre lançait : « Où est la bière ? Voya­­ger sans bière, c’est haram ! » Ils ont alors sorti de nulle part deux Bière Niger froides. Lorsqu’ils ont appris que je venais de Miami, ils m’ont crié dans les oreilles : « 50 Cent ! », « Rihanna ! », « Ferrari ! ». Après avoir descendu deux bières chacun, les deux mineurs ont sombré d’un coup dans un sommeil si profond que même les chocs qu’ac­­cu­­saient leurs têtes proje­­tées contre les vitres, causés par les sursauts du Crui­­ser sur la route pleine d’em­­bûches que nous déva­­lions, ne suffi­­saient pas à les réveiller. Le conduc­­teur, sobre, m’a décrit son travail : il recy­­clait et réha­­bi­­li­­tait l’eau de pluie tombant dans les carrières. Conta­­mi­­née, elle est utili­­sée dans le trai­­te­­ment du mine­­rai.

Iférouane

Quand nous sommes fina­­le­­ment arri­­vés à l’oa­­sis idyl­­lique d’Ifé­­rouane, sales et épui­­sés, nos corps four­­bus par la route, je savais que je ne pour­­rais comp­­ter ni sur les coura­­geux came­­ra­­mans, ni sur les mineurs alcoo­­li­­sés pour me trou­­ver un abri et une douche de fortune. « Des flingues et pas d’al­­cool », ai-je pensé, en accep­­tant l’in­­vi­­ta­­tion qui m’était faite d’en­­trer dans un Land Crui­­ser clima­­tisé, piloté par un brave ex-rebelle Toua­­reg devenu agent des douanes. Ils avaient réqui­­si­­tionné quatre tentes non loin du festi­­val qu’ils avaient baptisé « la Cité doua­­nière », et m’en ont allouée une avant de me conduire dans un maga­­sin pour ache­­ter des seaux d’eau et une éponge. Nous avons passé une soirée fort agréable, à boire du thé en contem­­plant les drape­­ries d’étoiles au-dessus de nos têtes. J’ai aidé l’un de mes hôtes à répondre à un SMS roman­­tique en anglais envoyé par sa petite amie, qu’il avait rencon­­trée il y a quelques mois alors qu’il fouillait un bus à la recherche de produits de contre­­bande. Il l’avait trou­­vée telle­­ment belle qu’il lui avait demandé si elle souhai­­tait sortir pour lui donner son numéro de télé­­phone. « Tu me manques, mon amour », lui avait-elle envoyé par SMS, affi­­chant fière­­ment sa maîtrise de l’an­­glais. « Tu me manques aussi, je suis impa­­tient de revoir ton visage si doux », ai-je écrit à sa place en guise de réponse. Elle devait arri­­ver le jour suivant : l’of­­fi­­cier en charge des fron­­tières avait engagé un chauf­­feur pour qu’il amène au festi­­val trois de ses petites amies dans le même véhi­­cule.

yellowcake-ulyces-5
Toua­­regs dans le massif de l’Aïr
Crédits : Hannah Armstrong

Un autre m’a montré une photo de son bébé, prénommé Muajo, qui était né le dernier jour de l’at­­taque du groupe MUAJO – lié à Al-Qaïda – contre les mines de la SOMAÏR à Arlit. Les dégâts avaient été si impor­­tants qu’il avait fallu les fermer pendant six mois. Les agents des douanes s’in­­cli­­naient comme des seigneurs alors que les exha­­lai­­sons de théine flot­­taient dans les airs et que des arti­­sans nous servaient de nouveau du thé. Ils m’ont abreuvé d’his­­toires sur les rébel­­lions, la corrup­­tion poli­­tique, le bandi­­tisme qu’on trou­­vait aux fron­­tières, leurs petites amies, leurs femmes, les terro­­ris­­tes… j’étais trop fati­­guée pour toutes les rete­­nir. Repo­­sée et en forme le lende­­main matin, je suis passée par le stand de démi­­nage pour discu­­ter avec d’an­­ciens rebelles et des mili­­taires qui avaient mené des opéra­­tions ensemble. De nobles dames à la peau pâle, toutes en rondeurs, brillaient dans des tenues indigo aux reflets d’or. Des groupes de femmes jouaient du tambour et clamaient des poèmes, immor­­ta­­li­­sant les actions héroïques des guer­­riers. Des Land Crui­­ser et des Toyota Hilux arri­­vaient sur le champ et dépo­­saient de gros hommes entur­­ban­­nés. Pendant la céré­­mo­­nie d’ou­­ver­­ture, chaque commune du massif de l’Aïr para­­dait devant des diri­­geants, instal­­lés dans une tribune. Il y avait les Toua­­regs de Timia, trans­­por­­tant des oranges et du raisin qui poussent dans leur oasis saha­­rienne. Les femmes toua­­regs de Gouga­­ram étaient si bien en chair et rayon­­nantes qu’elles ont déclen­­ché des tonnerres d’ap­­plau­­dis­­se­­ments. Le programme a été annoncé : il y aurait des courses de chameau et de la lutte tradi­­tion­­nelleun sport de combat d’Afrique de l’Ouest qui se pratique presque nu et est devenu le sport natio­­nal du Niger. Les hommes toua­­regs se retiennent, par pudeur, d’y parti­­ci­­per. Les célé­­bra­­tions respi­­raient la paix et l’unité. Il faisait 40°C, les villa­­geois auraient pu rester bien trop long­­temps debout au soleil, des véhi­­cules auraient pu tomber de la falaise à chaque nouvelle arri­­vée sur la route périlleuse, mais qu’im­­porte, nous étions là, célé­­brant la beauté de la culture et des terres toua­­regs, ainsi que leur rôle central au Niger, en tant que pays et en tant qu’É­­tat. « Aujourd’­­hui, nous sommes en paix. La paix est reve­­nue », a lancé Moha­­med Anoko, l’un des leaders de la rébel­­lion des années 1990, avant de lire à haute voix une liste des choses qui devaient être faites pour conso­­li­­der et préser­­ver cette paix. En premier lieu, il fallait répa­­rer les routes. Les discours de la céré­­mo­­nie d’ou­­ver­­ture se sont pour­­sui­­vis à mesure que le soleil s’éle­­vait à l’ho­­ri­­zon. Soudain, une explo­­sion – la tribune, les orateurs et la foule réduits au silence.

yellowcake-ulyces-2
Camion renversé dans le désert
Crédits : Hannah Armstrong

Un pick-up mili­­taire embarquant des forces spéciales s’est dirigé vers l’en­­droit d’où semblait venir le bruit. Nous appren­­drions plus tard qu’un véhi­­cule avait roulé sur une mine. Offi­­ciel­­le­­ment, il s’agis­­sait d’une arme lais­­sée là par l’an­­cienne rébel­­lion. Offi­­cieu­­se­­ment, certains respon­­sables de la sécu­­rité bien infor­­més se sont deman­­dés si elle n’avaient pas été placée là plus récem­­ment… Les festi­­vi­­tés se sont pour­­sui­­vies dans la joie, accueillant des milliers de personnes. Et pour­­tant, certains ont affirmé qu’une ombre avait été jetée sur la célé­­bra­­tion.


Traduit de l’an­­glais par Julien Cadot d’après l’ar­­ticle « The Yellow­­cake Road », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Toua­­regs dans le désert. Créa­­tion graphique par Ulyces.

Down­load WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
udemy course down­load free
Download Premium WordPress Themes Free
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
free download udemy course

Plus de wild