par Holly Millea | 11 février 2015

4 juillet 2012. C’est la cani­­cule dans la ville de Star City, en Virgi­­nie-Occi­­den­­tale, au début du mois le plus chaud de l’an­­née. Tandis que les uns se réfu­­gient dans l’obs­­cu­­rité et la fraî­­cheur des salles de cinéma du centre commer­­cial de Morgan­­town, devant The Amazing Spider-Man ou Magic Mike, les autres échappent à la chaleur en piquant une tête dans la rivière Monon­­ga­­héla. Skylar Neese, elle, traîne son ennui et ses seize ans dans l’ap­­par­­te­­ment fami­­lial. Se sentant reje­­tée par ses amies, parties en vacances ensemble, elle lance un tweet qui exprime toute sa frus­­tra­­tion : marre d’être coin­­cée dans ce putain d’ap­­part’, merci à mes « amies », j’adore passer du temps avec vous.

ulyces-skylar-19
Skylar Neese

« Je lui ai dit : “Skylar, pourquoi n’ouvres-tu pas un livre ?” » se souvient sa mère, aujourd’­­hui assise dans le salon, dési­­gnant la biblio­­thèque pleine à craquer. « Après avoir dévoré la saga Twilight, elle venait de se mettre aux clas­­siques. Elle avait adoré Les Grandes espé­­rances. » Skylar, avec ses yeux d’un bleu vif héri­­tés de sa mère, son teint d’ivoire et sa fossette au menton, allait passer en première à Univer­­sity High School (UHS) avec les féli­­ci­­ta­­tions. Elle excel­­lait dans les deux matières dont elle avait horreur : les mathé­­ma­­tiques et la biolo­­gie. En juillet, elle avait déjà pris de l’avance sur les lectures impo­­sées avec Devant la douleur des autres, de Susan Sontag, et Le Faiseur de pluie, de Saul Bellow, dont le person­­nage prin­­ci­­pal maîtrise à merveille le langage Twit­­ter : « Sans passion pour m’em­­por­­ter, je n’ac­­com­­plis jamais rien… Tout seul je suis plutôt doué, mais mettez-moi au milieu d’un groupe, et là, dégâts assu­­rés. » Ainsi que le cri du cœur de tous les adoles­­cents : « Je veux, je veux, je veux, je veux, je veux ! » Skylar voulait être avec ses meilleures amies. Cette nuit-là, avant de se coucher, elle tweete : le stress aura ma peau. Le jour suivant, un jeudi, en rentrant de son job du soir chez Wendy’s, elle trouve ses parents devant la télé­­vi­­sion – Mary, confor­­ta­­ble­­ment instal­­lée dans son fauteuil incli­­nable, et son père, Dave, allongé sur le canapé. Elle les embrasse, leur dit qu’elle les aime, puis qu’elle est fati­­guée et monte direc­­te­­ment se coucher. Lorsqu’ils ont revu pour la dernière fois leur fille unique, c’était sur les images en noir et blanc d’une vidéo de surveillance de piètre qualité. Elle est sortie en douce par la fenêtre de sa chambre, au rez-de-chaus­­sée, en pleine nuit, sac sur l’épaule, ses cheveux battant au vent dans sa course vers la voiture qui l’at­­tend sur le petit parking. Lorsqu’on voit Skylar grim­­per dans la voiture, sur les ultimes secondes du film enre­­gis­­tré par les camé­­ras de surveillance du bâti­­ment, on a envie de l’ar­­rê­­ter et de lui crier : « Stop, n’y va pas ! » Mais la portière se referme, la voiture démarre, et elle dispa­­raît.


La toile

Toutes les adoles­­centes de 16 ans ont un souve­­nir de guerre. Même la plus chan­­ceuse, la plus jolie, la plus popu­­laire des filles a ses cica­­trices. Nous avons toutes blessé quelqu’un. Et nous avons toutes été bles­­sées un jour. Nous sommes toutes les person­­nages de Sa Majesté des mouches et de Lolita malgré moi, ou ceux qui se battent pour leur survie dans Hunger Games.

ulyces-skylar-21
Insé­­pa­­rables
Rachel, Skylar et Shelia
Crédits : Twit­­ter

Dans cette version adoles­­cente de Game of Thrones, il nous faut un allié, quelqu’un pour nous aider à nous défendre des frondes et des flèches de nos rivaux et de nos bour­­reaux. Skylar et Shelia Eddy étaient insé­­pa­­rables depuis l’âge de 7 ou 8 ans. « Shelia ne prenait même plus la peine de frap­­per à la porte, elle entrait, tout simple­­ment », se souvient Dave Neese, un homme doux tout en muscles, les yeux noirs et les cheveux coupés ras. Toujours à s’oc­­cu­­per des personnes en détresse, Skylar s’était immé­­dia­­te­­ment prise d’af­­fec­­tion pour Shelia, fille unique de parents divor­­cés. Avec ses 45 kilos toute mouillée, Shelia ne payait pas de mine, mais elle était aussi sauvage que les Appa­­laches envi­­ron­­nantes. « Skylar pensait pouvoir la sauver », raconte Mary, qui est employée admi­­nis­­tra­­tive. « Je l’en­­ten­­dais souvent au télé­­phone lui remon­­ter les bretelles : “Ne sois pas idiote ! Qu’est-ce que tu croyais ?” D’un autre côté, Shelia était très amusante. Elle avait toujours des idées folles, un vrai petit diable. » C’est en seconde – la première fois qu’elles ont fréquenté le même établis­­se­­ment – qu’elles ont fait la connais­­sance de Rachel Shoaf, qui sortait d’un collège catho­­lique et avait un demi-frère plus âgé. Tandis que Shelia était lais­­sée à elle-même, Rachel, dont les parents étaient égale­­ment divor­­cés, appar­­te­­nait à une famille très croyante.

Cet automne-là, les trois jeunes filles sont deve­­nues les meilleures amies du monde. Skylar et Rachel étaient toujours en compé­­ti­­tion pour l’ami­­tié de Shelia, qui profi­­tait de l’em­­prise qu’elle avait sur ses amies. Ce n’est pas un hasard si Girls et Sex and the City mettent en scène quatre amies et pas trois. Trois, c’est beau­­coup trop, tandis que quatre, cinq, ou plus, contrai­­re­­ment à ce que voudrait la logique mathé­­ma­­tique, non. Toutes les filles qui se sont retrou­­vées piégées dans un triangle amical le savent. Elles connaissent bien l’an­­goisse latente ressen­­tie par toutes les parties, et savent que les degrés d’amour et l’équi­­libre des pouvoirs sont toujours en mouve­­ment. « Le problème », écri­­vait feu Thomas Fogarty, docteur en méde­­cine, théra­­peute fami­­lial respecté et spécia­­liste des rela­­tions trian­­gu­­laires, « c’est que les lignes (les rela­­tions) sont figées, fermées et déter­­mi­­nantes pour chaque élément du trio ». Toute action de la part d’un membre entraîne la réac­­tion des deux autres, de sorte qu’ils « ont du mal à main­­te­­nir leur proxi­­mi­­té… l’un des membres fusionne avec l’autre, ils deviennent ainsi quasi­­ment indis­­tincts… Il est alors diffi­­cile de déter­­mi­­ner ce qui est soi et ce qui est l’autre », de sorte que le troi­­sième membre est tenu à distance, toujours à l’in­­té­­rieur du triangle, mais laissé à l’écart, spec­­ta­­teur de la proxi­­mité qu’il rêve de parta­­ger, se sentant ainsi aban­­donné.

ulyces-skylar-22
Les forêts de Virgi­­nie-Occi­­den­­tale
Crédits : Forest Wander

Sédui­­santes chacune à leur manière, les trois ados auraient pu sortir tout droit d’une série de la chaîne CW : Rachel, grande et rousse, croyante, la star des spec­­tacles de fin d’an­­née ; Skylar, la petite brune angé­­lique, vivante et loyale ; et Shelia, alter­­nant entre un blond déco­­loré et un noir corbeau, toujours partante pour tout, charis­­ma­­tique, toute de sensua­­lité, image d’Épi­­nal de la  Reine du prin­­temps saluant la foule sur son char lors d’un cortège. Et bien qu’elles aient habité dans des banlieues diffé­­rentes de Morgan­­town, elles vivaient virtuel­­le­­ment ensemble dans le monde numé­­rique. Elles passaient leurs vies à publier des posts, envoyer des textos, à twee­­ter, à retwee­­ter… des conver­­sa­­tions entières de 140 signes, expri­­mant leurs émotions en émoti­­cônes. Comme le dit Skylar dans un tweet du 4 avril 2012 : Twit­­ter semble m’en­­glou­­tir, parfois. C’est un senti­­ment que l’on partage lorsqu’on navigue dans les innom­­brables tweets du trio. Ces minus­­cules missives – plus de 9 400 posts – dressent un portrait bref et éloquent des jeunes filles, de ce qu’elles veulent, veulent, veulent, veulent, veulent : ce qu’elles pensent et ressentent, et ce qu’elles sont inca­­pables de ressen­­tir. Tels les multiples points d’une pein­­ture de Georges Seurat, il ressort un tableau de leur juxta­­po­­si­­tion. Mais le contexte étant primor­­dial, il est néces­­saire de dessi­­ner ces portraits à partir de tweets corres­­pon­­dant à des affir­­ma­­tions, et non à partir de tweets faisant partie d’un dialogue, qui sont des réac­­tions — canton­­nons-nous aux décla­­ra­­tions. Et commençons par Skylar : les mous­­tiques sont des créa­­tures répu­­gnantes venues de l’En­­fer… je déteste la manière de conduire de mes parents… c’est extra­­or­­di­­naire, quand on fait à peine 500 mètres en voiture, comme on a l’im­­pres­­sion que la lune fait des bonds dans le ciel… @_racchh est épous­­tou­­flante lorsqu’elle chante <3… j’aime bien Obama… merci à mon père pour le mcdo !!… la vie serait telle­­ment plus facile sans la jalou­­sie… dès que mon profes­­seur annonce que ce ne sera pas dans le contrôle, j’ar­­rête d’écou­­ter… omg Sauvés par le gong passe à la télé… en pleine séance paquets cadeau pour la famille de @_sheliiaa, même si je le fais jamais pour la mien­­ne… sans thé glacé, la vie serait vrai­­ment trop nulle… j’aime mon chien plus que tout au monde… appa­­rem­­ment mon sac à main est un trou sans fond… tous les mecs de Walmart sentent merveilleu­­se­­ment bon aujourd’­­hui…

La tech­­no­­lo­­gie fait obstruc­­tion au déve­­lop­­pe­­ment de l’em­­pa­­thie et conduit au déta­­che­­ment.

Rachel a fermé son compte en mai 2013, mais ses tweets sont restés sur Topsy, un index de Twit­­ter, jusqu’à ce qu’ils soient effa­­cés pour de bon en février dernier. Voici à quoi ressemble son auto­­por­­trait : je veux aller à poud­­lard plus que tout au monde… le resto chinois, c’est ce que je préfè­­re… une jour­­née avec moi et shelia, impos­­sible de s’en­­nuyer lol… je meurs d’en­­vie d’un chee­­se­­ca­­ke… ne pas prendre de déci­­sion perma­­nente sur la base d’une émotion éphé­­mè­­re… parfois j’ai­­me­­rais ne jamais tomber amou­­reu­­se… pendant le carême, j’ar­­rête de pleu­­rer… raiponce c’est trop bien comme film, et là il lui coupe les cheveux, mais putain pourquoi ?… la neige rend tout plus silen­­cieux… si j’étais lesbienne, hannah hart serait mon type… je fais des cauche­­mars trop réalis­­tes… beyoncé est trop sexy, la vache… the break­­fast club est mon film préféré de tous les temps… si c’est pas tes parents c’est la putain de poli­­ce… je suis la seule à trou­­ver la fille de millé­­nium super belle ?… oh trop contente de retrou­­ver mes sandales <3…trop cool, La Bible est en train de passer… je ne sais plus ce qui est un rêve et ce qui fait partie de la réali­­té… Mais la palme du tweet revient à Shelia et ses 4 374 posts, qui, sans petit boulot régu­­lier ni répé­­ti­­tions de théâtre, dispo­­sait de beau­­coup de temps libre. Assez pour écrire presque autant que Rachel et Skylar réunies : ce serait cool si on avait le droit d’être nu tout le temps… mara­­thon karda­­shian, ma vie est trop cool… ça me dérange pas que tu me détestes, tant que je t’ai détesté avant… ma meilleure amie me maaanque… j’aime avoir le dessus… beau-papa, faut que t’ar­­rêtes de te prome­­ner torse nu, c’est dégueu. surtout que t’as des plus gros seins que moi… je me demande ce que ça fait d’être bon en maths… putain j’aime trop mes cheveux quand ils sont longs, jamais je les coupe­­rai… c’est pas une coïn­­ci­­dence si « absti­nent » rime avec « chiant »… lol ma mère me sous-estime trop, comme toutes les mères… megan fox est la perfec­­tion incar­­née, y a pas photo… t’es grosse parce que je te hais… y a pas de mots pour dire à quel point je me sens bien toute nue… aaah new york unité spéciale mettra toujours de la joie dans ma vie… notre géné­­ra­­tion est vrai­­ment foutue. alors imagi­­nez quand nos enfants auront des enfants… quand je t’ignore, ne m’ignore pas… si tu parles de ton amour incon­­di­­tion­­nel pour justin bieber, j’ai proba­­ble­­ment envie de te poignar­­der… trop pres­­sée de faire mes séances d’uv… quand est-ce que les karda­­shians m’adoptent ?… tu nour­­ris ma déter­­mi­­na­­tion à ne rien ressen­­tir… Leurs selfies montrent les filles extra­­or­­di­­nai­­re­­ment soudées : elles font des grimaces, prennent la pose et sont affec­­tueuses. Dès le prin­­temps 2012, Skylar a commencé à se sentir mise à l’écart, et elle a tweeté : c’est nul que mes amies mènent leurs vies sans moi. Puis : une fille, une fille. une salope, une salope.

ulyces-skylar-17-1
« les gens peuvent être méchants sans aucnue raison »

« Shelia et Skylar se dispu­­taient souvent », me confie Daniel Hovat­­ter, un ancien cama­­rade de classe. « Un jour, quand on était en seconde, avec Rachel on répé­­tait Orgueil et Préju­­gés et elle avait son télé­­phone à l’oreille. Elle rigo­­lait. Elle m’a fait : “Écoute ça.” Shelia et Skylar se dispu­­taient mais Skylar igno­­rait que Shelia avait lancé une conver­­sa­­tion à trois et que Rachel était en train d’écou­­ter. » Le 31 mai 2012, tweet de Skylar : t’es qu’une grosse faux-cul et t’es vrai­­ment stupide si tu pensais que je ne l’ap­­pren­­drais pas. Le 9 juin, retweet : personne de l’école ne me manquera cet été, parce que si on est vrai­­ment amis, on se verra. Sinon, on ne se verra pas. Un peu plus tard, elle lançait cet aver­­tis­­se­­ment : Je suis au courant. Sache-le. Le lende­­main : j’es­­père que tu sais que j’en ai plus rien à foutre #adieu.

De sang-froid

Avant Twit­­ter, les textos, Insta­­gram, Flickr et Tumblr, on utili­­sait des carnets pour se faire la guerre : on écri­­vait le nom du malheu­­reux élu dont on voulait se moquer sur la couver­­ture d’un cahier à spirales, puis on en noir­­cis­­sait les pages de raille­­ries et de critiques odieuses. Le cahier finis­­sait par être perdu ou jeté, et la victime s’en remet­­tait. Mais à l’ère des réseaux sociaux, où les rumeurs et les insi­­nua­­tions douteuses ne meurent pas, aucun répit n’est possible. Vous pouvez toucher votre proie en cliquant simple­­ment sur entrée, puis aller vous coucher sans diffi­­culté. « Il y a un manque total d’em­­pa­­thie sur la Toile : on n’a pas à se confron­­ter aux consé­quences natu­­relles de nos actes », explique Jamie Howard, docteur en psycho­­lo­­gie clinique au Child Mind Insti­­tute de New York. « On dit des choses qu’on ne dirait pas en face, et on fait preuve de plus de dureté. » Pour déve­­lop­­per de l’em­­pa­­thie, il faut inter­­a­gir direc­­te­­ment avec une personne, être témoin de ses réac­­tions : je dis quelque chose de méchant à mon inter­­­lo­­cu­­teur, je le vois pleu­­rer, donc je me sens coupable. La tech­­no­­lo­­gie fait obstruc­­tion à ce déve­­lop­­pe­­ment de l’em­­pa­­thie et conduit au déta­­che­­ment.

ulyces-skylar-23
Selfies de Skylar et Shelia

Les adoles­­cents – sous l’em­­prise du mélange déton­­nant de leurs hormones, de leur sexua­­lité en effer­­ves­­cence, de leur cortex préfron­­tal encore en déve­­lop­­pe­­ment, et de l’In­­ter­­net (qui possède sa propre morale) – peuvent se montrer très brutaux. En juin 2014, dans le Wiscon­­sin, lorsque deux adoles­­centes de 12 ans ont été accu­­sées d’avoir frappé leur amie de dix-neuf coups de couteau dans le but d’imi­­ter Slen­­der­­man – un mème Inter­­net effrayant très popu­­laire dans les jeux vidéo et l’ima­­ge­­rie desti­­née aux ados –, l’une d’entre elles a déclaré aux enquê­­teurs : « C’était bizarre, mais je n’ai eu aucun remords. » Il faut se garder d’en conclure que tous les ados équi­­pés d’un ordi­­na­­teur sont suscep­­tibles de deve­­nir des crimi­­nels sans scru­­pu­­les… « Il s’agit d’un mélange complexe dans lequel entrent en jeu la biolo­­gie, la psycho­­lo­­gie et le contexte social », explique Jim Clemente, profi­­ler du FBI à la retraite, ancien agent spécial respon­­sable de l’Unité d’ana­­lyse compor­­te­­men­­tale de Quan­­tico, dans l’État de Virgi­­nie, qui a contri­­bué à résoudre l’af­­faire du « sniper de Washing­­ton ». « Pour moi, les choses se présentent comme ceci : lorsqu’une personne tue, ce sont les gènes qui chargent l’arme ; la person­­na­­lité et le profil psycho­­lo­­gique la braquent ; et le vécu s’oc­­cupe de pres­­ser la détente. En d’autres termes, vous nais­­sez avec votre patri­­moine géné­­tique, qui contient un poten­­tiel, bon ou mauvais. Vous vous situez à une certaine échelle. Vous êtes en grande partie respon­­sable de votre person­­na­­lité et de votre profil psycho­­lo­­gique : ce sont les milliards de déci­­sions quoti­­diennes que vous prenez en votre âme et conscience. Et pour quelqu’un qui serait dépourvu d’em­­pa­­thie, il est beau­­coup plus facile de faire des choix sans jamais tenir compte des autres. Vous êtes seul au monde, c’est du narcis­­sisme à l’état pur. »

Le 7 août 2012, jour de la rentrée, les avis de recherche de Skylar étaient placar­­dés partout dans la ville : « Envi­­ron 1,65 m, 60 – 65 kilos… elle portait un short jaune et un t-shirt multi­­co­­lo­­re… aperçue pour la dernière fois montant dans une voiture incon­­nue à 0 h 31… » Tout ce qu’on savait, c’était ce que Shelia et Rachel avaient bien voulu racon­­ter à la police : Skylar avait fait le mur et les avait retrou­­vées aux envi­­rons de 23 heures pour une petite virée nocturne dans le but de fumer un joint avant le départ de Rachel en camp d’été ce week-end là (ni Shelia, ni Rachel n’ont accepté de me rencon­­trer pour cette histoire). Les filles ont affirmé avoir, sur l’in­­sis­­tance de leur amie, déposé Skylar avant minuit au bout de sa rue pour ne pas réveiller ses parents. Et le véhi­­cule de la vidéo ? Avec qui Skylar était-elle repar­­tie à 0 h 31 ? Elles n’en savaient pas plus que la police. Quant à ses deux derniers tweets, écrits avant de partir de chez Wendy’s la nuit du 5 juillet, ils invitent à la spécu­­la­­tion : c’est quand tu fais des trucs de ce genre que je me dis que je ne pour­­rai JAMAIS te faire entiè­­re­­ment confiance. Après quoi elle a retweeté : J’es­­père, car je ne sais rien faire d’autre. Impos­­sible de déter­­mi­­ner à qui de Shelia ou de Rachel ces tweets étaient desti­­nés. Tout ce que l’on sait, c’est que le compte Twit­­ter de Shelia est mysté­­rieu­­se­­ment resté inac­­tif les 4 et 5 juillet. Quoi qu’il se soit passé ces jours-là, Shelia a refait surface le 6 juillet à 6 h 09 avec un retweet : Toujours garder son sang-froid. Les rumeurs lancées sur les réseaux sociaux se sont propa­­gées très rapi­­de­­ment aux couloirs de l’UHS : préda­­teur sexuel rencon­­tré sur Inter­­net, braquages de banques dans la campagne de Blacks­­ville, over­­dose, fugue…

ulyces-skylar-24
Comté de Monon­­ga­­lia
À la fron­­tière de la Penn­­syl­­va­­nie
Crédits : Brian M. Powell

Dave et Mary Neese étaient certains que leur fille n’avait pas fugué. « Elle avait laissé ses lentilles de contact dans sa chambre », rapporte Mary. « Pareil pour son lisseur. Elle détes­­tait avoir les cheveux bouclés, elle ne serait jamais partie sans. Goody [le doudou de Skylar, qui avait été autre­­fois une des chemises de nuit en soie de sa mère] était là aussi. Tout ce qu’une fille aurait emporté : brosse à dents, brosse à cheveux… Elle avait pris son télé­­phone, mais pas son char­­geur. » En août 2012, Shelia a posté le message suivant sur Face­­book : skylar reviens 🙁 sérieu­­se­­ment, sans toi l’école c’est nul… tu me manques trop ! À quoi Dave a répondu : elle va BIENTÔT reve­­nir ma puce, je t’em­­brasse. Shelia : je t’em­­brasse aussi ! « Selon certaines rumeurs, Skylar, Shelia et Rachel prenaient de la drogue et Skylar aurait fait une over­­dose. À la suite de quoi elles auraient pris peur et auraient caché son cadavre quelque part », raconte Hotta­­ver. « Certains essayaient d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion en préten­­dant savoir où en était l’enquête, mais en réalité personne ne savait rien », ajoute Morgan Lawrence, ancien cama­­rade de l’UHS et ami de Skylar, « à part les deux personnes qui refu­­saient de parler ». Et pour ajou­­ter à la confu­­sion, les commères du coin s’en donnaient à cœur joie sur le forum Topix, tandis que les fanas d’af­­faires crimi­­nelles se perdaient en conjec­­tures sur Webs­­leuths.com. bigflaw : J’es­­père que la police a inter­­­rogé les crimi­­nels sexuels de la région. J’en ai trouvé que 2 origi­­naires de Star City sur le site de la police de Virgi­­nie-Occi­­den­­ta­­le… Pisces_Sun : Quelqu’un aurait peut-être aperçu Skylar récem­­ment à Caro­­lina Beach… Sparky : Moi je pense que Skylar est en vie et qu’elle se cache de ses parents.

À qui est cette voiture ?

Depuis le début, Jessica Cole­­bank sentait que Shelia et Rachel mentaient. Cet agent expé­­ri­­menté de la police de Star City, âgée de 31 ans, a les cheveux bruns rele­­vés en queue de cheval et des yeux noirs perçants. Elle a été la première à inter­­­ro­­ger les adoles­­centes. « Il y avait quelque chose qui ne collait pas chez Shelia. Je me suis dit que si c’était ma meilleure amie, je ne reste­­rais pas chez moi les bras ballants ou à prendre du bon temps avec mes copines. Je la cher­­che­­rais jusqu’à ne plus pouvoir tenir debout. Shelia ne montrait aucune émotion, sauf quand je lui posais des ques­­tions auxquelles elle ne voulait pas répondre. Là, elle se mettait à pleu­­rer. »

« Je pense que Skylar vivait par procu­­ra­­tion grâce à Shelia. » — Jessica Cole­­bank

Rachel étant déjà partie à Camp Bosco, son camp de vacances catho­­lique, Cole­­bank n’a pu l’in­­ter­­ro­­ger qu’au télé­­phone. « Rachel était désin­­volte, elle ne montrait aucun signe de panique, elle disait juste : “Je ne sais pas ce que fabrique Skylar, il faut deman­­der à Shelia, parce que je n’en sais pas plus.” Leurs réponses semblaient toutes prépa­­rées. » Pendant qu’elle inter­­­ro­­geait Dave et Mary, elle est tombée sur le jour­­nal intime de Skylar. Bien que la jeune fille ait cessé d’y écrire un an avant les faits – Twit­­ter avait remplacé tout ça –, le carnet mettait en lumière la dyna­­mique du trio. « Beau­­coup de choses qu’elle a écrites donnaient l’im­­pres­­sion… non pas de jalou­­sie envers Shelia, mais que Shelia avait tous les garçons et était libre de faire tout ce qu’elle voulait. Skylar était très jolie, mais Shelia était le centre d’at­­ten­­tion. Et elle faisait en sorte de l’être. » « Skylar y évoque les “sexca­­pades” de Shelia, tandis qu’elle n’était pas active », pour­­suit Cole­­bank. « Je pense que Skylar vivait par procu­­ra­­tion grâce à Shelia, car celle-ci lui racon­­tait avec qui elle l’avait fait, comment elle l’avait fait, si c’était bien ou nul, s’il était gros ou petit… À mon avis, c’est une des raisons pour lesquelles [Skylar] n’était pas active sexuel­­le­­ment. Elle n’avait pas besoin de l’être, elle vivait des récits de Shelia. » Une des entrées se révèle parti­­cu­­liè­­re­­ment édifiante : le 21 août 2011, Skylar décrit en détail une soirée au cours de laquelle les trois ados ont fait une razzia sur le bar de la mère de Rachel. « Elle étaient ivres, et Shelia et Rachel ont commencé à s’em­­bras­­ser et à se cares­­ser dans tous les sens, c’est tout juste si elles ne faisaient pas l’amour – et Skylar a lancé le mot qui fâche », raconte Mary. « Elle était coin­­cée dans la chambre, elle avait peur de sortir, peur que Patri­­cia [la mère de Rachel] ne s’aperçoive qu’elles avaient fait main basse sur l’al­­cool… Et Skylar a dû rester là, à les regar­­der s’em­­bras­­ser, parce qu’elle ne voulait pas se faire attra­­per ! » Deux semaine après l’in­­ci­dent, tweet de Skylar : je pour­­rais racon­­ter tout ce que je sais à toute l’école, et j’en sais beeeaaau­­coup #entou­­teim­­pu­­nité. Le 2 octobre 2012, Shelia a lancé un appel sur la page Face­­book TEAMSKYLAR <3, avec une photo d’elle assise par terre entre les jambes de Skylar, dos renversé, les yeux fermés tandis que son amie l’em­­brasse sur la joue : skylar, déso­­lée de ne rien avoir posté depuis un moment, l’école me prend tout mon temps… tu nous manques beau­­coup à moi et à Rachel, surtout à midi, on s’as­­soit toutes seules pour déjeu­­ner. reviens pour qu’on ait plus l’air de losers ! lol c’est vrai­­ment dur au lycée sans toi, en fait tout est dur sans toi. sérieu­­se­­ment je pense à toi h24 et c’est dur de pas pouvoir te parler au télé­­phone toute la jour­­née. Je sais que tu appré­­cie­­rais pas certaines rumeurs…

ulyces-skylar-25
Skylar et Shelia

Deux indi­­vi­­dus, sous le pseu­­do­­nyme de JosieS­­ny­­der et Mia Barr, ont commencé à suivre Shelia et Rachel sur Twit­­ter et prenaient un malin plai­­sir à narguer les deux jeunes filles. Le 10 octobre 2012, Mia a tweeté : Luc 12 2 Il n’y a rien de caché qui ne doive être décou­­vert, ni de secret qui ne doive être connu. Le 26 octobre, JosieS­­ny­­der écri­­vait à son tour : @MiaBarr8 faire couler les pretty little liars #jene­­te­­lais­­se­­raija­­mais­­tom­­ber. Et une semaine plus tard, la voilà qui deman­­dait : What­­cha gonna doo what­­cha gonna doo when they come for you [« Qu’est-ce que tu vas faire, qu’est-ce que tu vas faire quand ils vien­­dront t’ar­­rê­­ter ? », passage célèbre d’une chan­­son de Bob Marley]. Prise à partie par ces esprits vengeurs du numé­­rique, Shelia a posté un tweet rageur sans hash­­tag, qui sonnait clai­­re­­ment comme une menace : personne sur cette terre ne peut se mesu­­rer à rachel et moi, et si vous pensez le contraire, vous vous trom­­pez. « Les crimi­­nels ont ce besoin de recon­­nais­­sance », explique Chris Berry, poli­­cier d’État qui a repris l’af­­faire au milieu du mois d’août 2012. « Aupa­­ra­­vant, les assas­­sins entraient dans un bar, buvaient leur verre à côté d’un inconnu et lançaient : “Eh, j’ai tué un homme l’autre jour.” Main­­te­­nant, ils font ça sur les réseaux sociaux. » La police de Virgi­­nie-Occi­­den­­tale est entrée en action en créant un faux profil en ligne. Afin d’ob­­te­­nir le plus d’in­­for­­ma­­tions possibles, raconte Berry, « je me suis fait passer pour un de leurs cama­­rades de lycée ».

À 29 ans, d’une beauté encore juvé­­nile et vêtu de jeans, d’un t-shirt blanc à manches longues et de chaus­­sures à grosses semelles, il pour­­rait faci­­le­­ment passer pour l’un des 30 000 élèves qui parcourent les couloirs du lycée de Morgan­­town chaque automne. Berry a passé au peigne fin la page Face­­book des filles, « jusqu’à l’épui­­se­­ment ». Il admet que Twit­­ter « était plus diffi­­cile à comprendre. J’ai appris ce qu’é­­tait un hash­­tag il y a seule­­ment six mois. Je croyais que ça s’ap­­pe­­lait un retweet. » Ce qu’il a pu glaner de son obser­­va­­tion des comptes, c’est que durant toute la période pendant laquelle Skylar a disparu, Shelia conti­­nuait de s’en donner à cœur joie. « Après une tren­­taine tweets expliquant comment elle a séché les cours et s’est enivrée, un tweet qui dit “tu me manques Skylar s’il te plaît reviens”… Je me suis dit qu’il y avait anguille sous roche. »

ulyces-skylar-26
« tu seras TOUJOURS ma meilleure amie »

Au lycée, Rachel et Shelia s’iso­­laient de plus en plus de leurs cama­­rades. Elles ont été encore inter­­­ro­­gées par les auto­­ri­­tés, chacune en présence de son avocat. Elles étaient les seules à en avoir un. « Elles agis­­saient vrai­­ment bizar­­re­­ment et restaient entre elles deux, de plus en plus coupées du monde », raconte Hotta­­ver. « Fran­­che­­ment, je n’ai jamais aimé Shelia, elle voulait tout contrô­­ler, être la reine, du genre : “Pros­­ter­­nez-vous devant moi.” Mais pour moi, Rachel était comme Skylar, je les aimais toutes les deux. J’ai même dit à Rachel : “Si tu es au courant de quoi que ce soit, il faut le dire à la police main­­te­­nant, parce qu’ils le sauront de toute manière. Ce n’est pas un jeu.” » À chaque inter­­­ro­­ga­­toire, une porte s’ou­­vrait, une pièce du puzzle se mettait en place, rappro­­chant la police de la vérité. Tandis que Rachel se montrait « plus réser­­vée », selon Cole­­bank, Shelia était « dans la séduc­­tion ». Berry se souvient du jour ou Shelia est entrée vêtue en tout et pour tout d’un panta­­lon de survê­­te­­ment baissé sur les hanches pour dévoi­­ler son pier­­cing au nombril et d’un t-shirt court qui lais­­sait voir son soutien-gorge, les cheveux noués en une queue de cheval. « Elle était d’hu­­meur guille­­rette », raconte Berry. « J’ai regardé d’un air effaré mon collègue Ronnie Gaskins en disant : “C’est quoi cette blague ?” » À ce moment-là, ils essayaient de résoudre le mystère de la voiture. « On vision­­nait le film, et en voyant la voiture se garer, elle a déclaré : “Je ne connais pas cette voiture.” C’est en condui­­sant que j’ai eu une illu­­mi­­na­­tion. Je me suis dit : “Mais oui, espèce de crétin, c’est la voiture de Shelia !” C’était forcé­­ment sa voiture, car Skylar a fait le mur et n’est jamais reve­­nue. » Tout a été confirmé par la vidéo de surveillance des camé­­ras d’une supé­­rette qui montrait sans doute possible la voiture de Shelia se diri­­geant à l’ouest vers Blacks­­ville, à l’heure à laquelle les filles étaient censées conduire vers l’est.

Les aveux

Tandis que l’enquête avançait au cours de l’au­­tomne, toutes les branches des auto­­ri­­tés (la police locale, la police d’État et le FBI) étaient arri­­vées à la même conclu­­sion : Shelia et Rachel en savaient plus qu’elles ne voulaient bien le lais­­ser entendre. Étant donné que les opéra­­teurs télé­­pho­­niques ne gardent pas les textos en mémoire, tout ce que les auto­­ri­­tés avaient à se mettre sous la dent se résu­­mait à deux signaux reçus par une antenne-relais de télé­­pho­­nie mobile située près de Blacks­­ville – le premier venant du télé­­phone de Rachel, l’autre du télé­­phone de Shelia, les deux émis après 4 heures du matin le 6 juillet –, ainsi que des varia­­tions dans le témoi­­gnage des adoles­­centes.

ulyces-skylar-27
Les complices
Rachel Shoaf et Shelia Eddy
Crédits : Twit­­ter

L’agent spécial Morgan Spur­­lock du FBI se souvient de la gestuelle invo­­lon­­taire de Rachel. « Elle jouait avec ses cheveux, avec un stylo, ou bien faisait mine de dessi­­ner sur la table avec le doigt pendant qu’on essayait de lui parler. » Shelia, en revanche, « gardait le dos bien droit, les mains croi­­sées sur la table, elle regar­­dait ses inter­­­lo­­cu­­teurs droit dans les yeux et s’ex­­pri­­mait avec assu­­rance. Elle tenait à savoir ce que nous pensions, où nous en étions. Et elle s’ex­­cu­­sait de chan­­ger constam­­ment son témoi­­gnage. Elle se trou­­vait des excuses, du genre de : “Il était tard”, ou : “Je n’ai pas fait atten­­tion à l’heure.” Elle essayait de se servir de ce qu’on lui disait pour brouiller les pistes », dit-il en répri­­mant un rire. « Même les crimi­­nels de haut rang n’agissent pas tous comme ça. » Shelia était passée au détec­­teur de mensonges et était persua­­dée de l’avoir réussi. « Quelle arro­­gance, de penser qu’elle pour­­rait trom­­per la machine », raconte Cole­­bank.

Le 12 décembre 2012, Rachel s’est rendue dans le centre-ville pour passer le test à son tour. Mais alors qu’elle se diri­­geait vers le bureau de Gaskins où l’at­­ten­­dait l’ins­­pec­­teur en charge du test, la panique l’a empor­­tée : elle a sauté de la voiture de son père et, dans sa course, est tombée sur la mère de Shelia, Tara Clen­­de­­nen. En arri­­vant au commis­­sa­­riat de Star City pour récu­­pé­­rer le télé­­phone de sa fille, que la police avait saisi, Tara a informé les offi­­ciers de la situa­­tion. Lorsque Cole­­bank lui a demandé si elle savait où se trou­­vait Rachel, Tara a répondu : « Rachel est dans ma voiture. » Cole­­bank s’en souvient nette­­ment : « Ça m’a enragé qu’elle les protège autant. Après quoi elle m’a dit : “Faudrait que vous arrê­­tiez de harce­­ler ma fille comme ça. Vous avez fait de sa vie un enfer.” Je lui ai répondu : “Au contraire. Je suis bien contente que ça lui pour­­risse la vie, c’est une menteuse.” Elle s’est éner­­vée, et je l’ai trai­­tée d’abru­­tie finie. » On lui a retiré l’af­­faire. JosieS­­ny­­der et Mia Barr, qui avaient à l’évi­­dence un infor­­ma­­teur bien placé, conti­­nuaient de chahu­­ter les filles. JosieS­­ny­­der : Bah alors, on se cache de la police ? JosieS­­ny­­der : @MiaBarr8 échec au détec­­teur de mensonge. MiaBarr : @_racchh Rach tu sais que Shelia te montre du doigt ! Mary Neese elle-même est allée jusqu’à poster un message de 1 600 carac­­tères sur la page Face­­book TEAMSKYLAR 2012 : ces filles ont plus de choses à se repro­­cher que ce qu’on pensait… ça a tout l’air d’un crime et l’hy­­po­­thèse du meurtre n’a pas été écar­­tée… Le post a été effacé un ou deux jours plus tard à la demande des auto­­ri­­tés. Mais le mal était fait, le message avait été partagé à l’in­­fini sur le web. Pour Shelia et Rachel, la pres­­sion de la police, des deux fantômes d’In­­ter­­net et du lycée deve­­nait insup­­por­­table. Peu avant les vacances de Noël, les deux ados ont quitté l’école et pris des cours à domi­­cile. Le 28 décembre, le comté de Monon­­ga­­lia a répondu à un appel d’ur­­gence : « J’ai un souci avec ma fille de 16 ans. Elle est deve­­nue incon­­trô­­lable. Elle nous frappe, elle court dans la rue en pous­­sant des hurle­­ments… » C’était Patri­­cia Shoaf, complè­­te­­ment dépas­­sée. Derrière, on peut entendre les plaintes de Rachel, incom­­pré­­hen­­sibles. Patri­­cia ordonne à Rachel : « Donne-moi ton télé­­phone. Non ! Stop ! Ça suffit, c’est terminé. C’est terminé ! » Puis à son inter­­­lo­­cu­­teur : « Mon mari essaie de la conte­­nir, je vous en prie venez vite. »

« Ses trois premiers mots ont été : “On l’a poignar­­dée.” »

Rachel a été admise à la clinique psychia­­trique de Chest­­nut Ridge. C’est la première fois qu’elle était hors de portée de Shelia, et les tweets de Shelia – adres­­sés à qui, la ques­­tion se pose – avaient perdu leur agres­­si­­vité. Ce jour-là, à 17 h 25 : ouah… la pire nuit de toute ma vie. Puis à 22 h 32 : pfff j’es­­père que ma @_racchh <3 va bien. je t’aaaaiiiiime. Le 3 janvier 2013, Shelia, qui avait tenté à plusieurs reprises, en vain, de voir Rachel à la clinique, a posté une photo d’elles, enfin réunies, tout sourire, avec en légende : ENFIIIIIN J’AI PU VOIR@_racchh <3. Sur la photo, Rachel a l’air crispé, et pour cause : elle portait un micro. Elle était sortie de l’hô­­pi­­tal le jour-même pour consul­­ter son avocat, qui avait ensuite contacté le bureau du procu­­reur fédé­­ral pour lui annon­­cer qu’elle était prête à parler si on pouvait arri­­ver à un accord. « On s’at­­ten­­dait à ce qu’elle dise : “Oui, Skylar a fait une over­­dose d’hé­­roïne” », raconte Gaskins, témoin de la scène, alors en charge de l’enquête. « Ses trois premiers mots ont été : “On l’a poignar­­dée.” L’of­­fi­­cier qui m’ac­­com­­pa­­gnait et moi-même sommes restés bouche bée pendant un moment. Puis on lui a dit : “Reprends depuis le début. Raconte-nous exac­­te­­ment ce qu’il s’est passé. Qu’est-ce que tu entends par là ?” » Rachel s’est empa­­rée d’une corbeille à papiers – au cas où elle se senti­­rait mal – et elle a commencé à tout racon­­ter avec force détails, se soula­­geant de tous ses péchés.

~

Shelia et Skylar se dispu­­taient sans arrêt. C’est au prin­­temps 2012, en cours de biolo­­gie, alors que Rachel et Shelia parlaient de tuer Skylar en plai­­san­­tant, que l’une d’entre elles a fini par dire : « On devrait la tuer. » Un accord tacite a scellé le pacte. Elles ont passé le mois suivant à mettre au point leur plan, qu’elles comp­­taient mettre à exécu­­tion avant le départ en vacances de Rachel. Rachel a dérobé la pelle de son père et Shelia a subti­­lisé deux des couteaux de cuisine de sa mère. Elles ont caché le tout dans le coffre de la voiture de Shelia, avec des produits de nettoyage et des vête­­ments de rechange, puis se sont rendues devant l’im­­meuble de Skylar. Malgré les 30°C qu’il faisait à l’ex­­té­­rieur ce jour-là, les filles avaient passé un sweat à capuche, qui dissi­­mu­­lait les couteaux qu’elles avaient enrou­­lés dans des torchons pour éviter de se bles­­ser. Une fois sur place, elles ont retiré les couteaux de leurs étuis de fortune et les ont replacé sous leur sweat, juste sous l’ais­­selle, prêtes à l’ac­­tion. Elles ont appelé Skylar, qui les a rejoint dans la voiture.

ulyces-skylar-28
À l’orée d’une forêt de Penn­­syl­­va­­nie

Skylar pensait qu’il s’agis­­sait d’une virée en douce à Brave, juste au-delà la fron­­tière avec la Penn­­syl­­va­­nie. Elles s’y étaient déjà rendues pour fumer, elle avait donc pris son bang et Rachel avait sa propre pipe à eau. C’est là-bas, à l’orée d’un bois, qu’elles ont trouvé un endroit où s’ins­­tal­­ler. Au moment où Skylar s’est rele­­vée pour aller cher­­cher un briquet, Rachel a dit : « À trois. » C’était le signal, elles devaient comp­­ter un, deux, trois. Elles ont poignardé leur amie dans le dos. Skylar a réussi à s’échap­­per, mais Rachel l’a plaquée à terre. Au cours de la lutte qui a suivi, Skylar est parve­­nue à s’em­­pa­­rer du couteau et a entaillé Rachel sous le genou. Mais elles étaient trop fortes pour elle. « J’ai demandé à Rachel ce que Skylar lui avait dit », raconte Gaskins. « Elle a répondu : “Pourquoi ?” Alors je lui ai posé exac­­te­­ment la même ques­­tion, pourquoi ? Réponse : “Ben, on l’ai­­mait pas.” »

L’hor­­reur et le réel

Après sa confes­­sion, Rachel a mené les poli­­ciers sur les lieux du crime, pour retrou­­ver le corps de Skylar. Une fois passé Blacks­­ville, la neige montait aux genoux, et Rachel était dans l’in­­ca­­pa­­cité de retrou­­ver l’en­­droit exact. La tenta­­tive de faire avouer son crime à Shelia et d’en­­re­­gis­­trer son aveu s’est soldée par un échec. Shelia avait dû s’aper­­ce­­voir que quelque chose clochait. Après cela, leur amitié a décliné. Le jour suivant, Shelia a tweeté : c’est bien la première fois que je me retrouve sans voix… putain de merde. Et le 7 janvier : garde le sourire, même quand tu vis un enfer. 15 janvier : tu te rends pas compte des dégâts que t’as causés. Puis le 16 janvier, le soleil avait fait fondre la neige. Gaskins s’est à nouveau rendu à Brave. Cette fois-ci, à une dizaine de mètres à peine du bas-côté, il est tombé sur des restes humains recou­­verts de bran­­chages et de débris, ainsi que sur un télé­­phone aban­­donné dans l’herbe humide. « Le télé­­phone conte­­nait une carte SD avec des photos », raconte Spur­­lock. « Je l’ai envoyé au labo infor­­ma­­tique : il s’agis­­sait des mêmes photos que celles présentes sur le compte Insta­­gram de Skylar. » Skylar ayant été « aban­­don­­née… à la nature » – selon l’ex­­pres­­sion du procu­­reur du comté de Monon­­ga­­lia, Marcia Ashdown –, sa tête avait été sépa­­rée de son corps (elle a été retrou­­vée plus tard). Son corps a été envoyé pour une analyse ADN au labo du FBI, mais Rachel, Shelia et les autres semblaient déjà assu­­rés du résul­­tat.

ulyces-skylar-29
Shelia, Rachel et Skylar lorsqu’elles étaient petites

16 janvier, JosieS­­ny­­der : Le ciel est sombre aujourd’­­hui. [« SKY is so gloomy today »] 22 janvier, Shelia : je me demande s’il existe des séries poli­­cières où les crimes NE SONT PAS  réso­­lus. 28 janvier, Rachel : il y a tant de choses que je regrette mais je prends un nouveau chemin et je suis au comble du bonheur. 2 février, Rachel : cette salope ne détruira pas ma vie une fois de plus -____-. Et le 8 mars : le passé c’est le passé, on avance, putain. Le 13 mars, la nouvelle est tombée : le corps retrouvé dans les bois était bien celui de Skylar Neese. Shelia a joué aux survi­­vantes, postant toute une série de tweets comme : la douleur est bien réel­­le… repose en paix skylar, tu reste­­ras À TOUT JAMAIS ma meilleure amie. tu me manques plus que ce que les mots peuvent expri­­mer. Ce jour-là, Rachel s’est faite aussi silen­­cieuse que la neige. « On nous a demandé pourquoi elles n’avaient pas été arrê­­tées immé­­dia­­te­­ment », rapporte Ashdown. « Rachel mentait depuis des mois. Et main­­te­­nant elle aurait dit la vérité ? Cela semblait plau­­sible, mais on avait besoin de plus de preuves. » Tandis que les auto­­ri­­tés montaient un dossier contre Shelia (et essayaient de faire en sorte que les filles soient jugées comme des adultes), la police a passé un accord avec Rachel : en échange de sa coopé­­ra­­tion et de son témoi­­gnage contre Shelia, Rachel accep­­te­­rait de plai­­der coupable pour homi­­cide au second degré [les violences volon­­taires ayant entraîné la mort sans l’in­­ten­­tion de la donner]. Toujours occu­­pés à conso­­li­­der leur dossier, ils ont auto­­risé Rachel à partir en vacances avec sa mère au mois d’avril. Le 21, elle a tweeté une photo de mimo­­sas, avec pour légende : bien besoin d’un mimo­­sa… voire dix.

ulyces-skylar-30
« si seule­­ment vous saviez, vous vous feriez dessus »

Shelia passait ses jour­­nées sur Twit­­ter, se passait en boucle les saisons de New York Unité Spéciale, et s’est même rendue au bal de promo du lycée de North Marion près de Farming­­ton, se rappro­­chant d’une amie habi­­tant Blacks­­ville qui avait été égale­­ment proche de Skylar. « Avec Shelia et Skylar, on passait tous nos week-ends ensemble », se souvient Shania Ammons, qui fréquen­­tait le lycée Clay Battelle. « On était un vrai trio. J’étais aussi proche de l’une que de l’autre, mais elles étaient toutes les deux plus intimes. Alors quand Skylar a disparu, je me suis vrai­­ment rappro­­chée de Shelia. » Le 31 mars 2013, comme pour provoquer les auto­­ri­­tés, Shelia échan­­geait sur Twit­­ter avec une amie à propos d’un tout autre sujet lorsqu’elle a écrit : on l’a vrai­­ment fait. Tout au long du mois, elle s’est mise à twee­­ter des messages qui étaient des sortes de réfé­­rences voilées au meurtre : 23 avril : si tu savais, tu te ferais dessus. 24 avril : ça m’énerve quand les gens rejettent leurs mauvaises actions et leurs mauvaises déci­­sions sur les autres. assume. 27 avril : pas de repos pour les braves. 28 avril : je déteste ça quand je vois ou quand j’en­­tends des choses qui ont un rapport avec toi, parce que t’es la dernière personne à qui j’ai envie de penser. 30 avril : j’ai fermé assez de portes pour savoir qu’il n’y a pas de retour possible.

« Hormis un “oui, monsieur le juge” et un “coupable”, la fille aux 4 374 tweets n’avait rien à dire pour sa défense. »

Le lende­­main matin, Spur­­lock et Gaskins garaient leur voiture sur le parking de Cracker Barrel à Gran­­ville, en Virgi­­nie-Occi­­den­­tale, au moment où Shelia et sa mère s’ap­­prê­­taient à monter dans la leur. « Elle semblait plus choquée que coupable », se souvient Spur­­lock. Pendant dix mois, Shelia avait tant joué et répété sa version des faits à tout le monde – la police, sa famille, ses amis, ses abon­­nés Twit­­ter – qu’elle avait sûre­­ment fini par se persua­­der qu’elle ne se ferait jamais prendre. Entrée bruta­­le­­ment dans cette nouvelle réalité, Shelia ressen­­tait enfin de la peur. « Elle nous a dit : “Ne me mettez pas avec des gens méchants” », se rappelle Spur­­lock. Toujours aussi narcis­­sique, elle lui a demandé s’il n’avait pas quelque chose qu’elle pour­­rait utili­­ser pour se coif­­fer. « Ce n’est pas une requête habi­­tuelle, étant donnée la gravité des circons­­tances. Elle ne voulait pas non plus qu’on la voie dans la voiture : “Les gens me voient d’ici !” J’ai répondu : “Et oui, Shelia, ils te voient. Tu es accu­­sée d’ho­­mi­­cide volon­­taire.” »

Toute leur vie

Le dernier film à passer au cinéma désert Warner de Morgan­­tow était Tout va bien ! The Kids Are All Right ! Le majes­­tueux bâti­­ment art déco se situe à quelques pas seule­­ment du tribu­­nal du comté de Monon­­ga­­lia, lui-même situé juste en face du maga­­sin Dollar Gene­­ral, où l’on trouve tout, de la Bible aux chaus­­settes. La salle d’au­­dience, prési­­dée par le juge Russell Clawges, était bondée en ce 24 janvier 2014. La plupart des gens dans l’as­­sis­­tance portaient du violet, la couleur préfé­­rée de Skylar. Mary Neese, avec ses airs d’Eli­­za­­beth Taylor, ses cheveux noirs et ses yeux bleu azur, était assise dans l’as­­sem­­blée, une boîte de mouchoirs à ses pieds. Dave, à ses côtés, lui tenait la main, une expres­­sion impé­­né­­trable sur le visage.

shelia-eddy-4
Shelia est recon­­nue coupable du meurtre

Les enceintes crépi­­tantes, instal­­lées pour faire patien­­ter les jour­­na­­listes au bout du couloir, diffu­­saient la musique d’une station de radio. Ainsi, Shelia Eddy, en uniforme orange, chaus­­settes blanches, sandales et menottes aux poignets, a reçu sa condam­­na­­tion à perpé­­tuité, avec possi­­bi­­lité de liberté condi­­tion­­nelle au bout de quinze années d’in­­car­­cé­­ra­­tion, au son des notes de « Isn’t She Lovely », de Stevie Wonder. Hormis un « oui, monsieur le juge » et un « coupable », la fille aux 4 374 tweets n’avait rien à dire pour sa défense. Un mois plus tard, c’était au tour de Rachel. La jeune fille était mécon­­nais­­sable : elle avait pris du poids, sa peau avait perdu de sa fermeté, et elle avait coupé ses beaux cheveux roux. Tout le monde s’at­­ten­­dait à ce que l’ac­­trice fasse une décla­­ra­­tion, ce qu’elle a fait. « Je suis si déso­­lée », s’est-elle excla­­mée dans un sanglot, « je ne sais pas comment présen­­ter mes excuses, car il n’existe pas de mots pour décrire la culpa­­bi­­lité et le remords que je ressens chaque jour pour ce que j’ai fait. La personne qui a agi n’était pas vrai­­ment moi, ce n’est pas la personne que je suis, ce n’est pas de quoi je suis faite, et ce n’est pas ce en quoi je crois. Je n’au­­rais jamais pu imagi­­ner que cela arri­­ve­­rait un jour. J’ai pris peur et je me suis retrou­­vée mêlée à quelque chose que je ne voulais pas. Je n’ai jamais vrai­­ment pris conscience de la gravité de mes actes » – à ces mots, Mary Neese s’est agitée – « et du nombre de personnes que j’avais bles­­sées. J’ai fait du mal aux Neese, et à tous ceux qui aimaient Skylar. J’ai fait du mal à mes parents et j’ai couvert ma famille de honte… J’ai fait du mal à mes profes­­seurs et à tous ceux qui croyaient en moi… Et j’ai fait du mal à notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. Puisse Dieu accor­­der à Skylar et à sa famille le repos éter­­nel… Je prie tous les jours pour Son pardon. » Dave Neese a pris la parole pour dire à Rachel d’une voix mal assu­­rée qu’elle pouvait garder ses excuses et tout le reste et les jeter aux ordures, car cela ne valait rien. Michael Neese, l’oncle de Skylar, s’est avancé pour parler. « Le premier jour… j’ai imprimé deux cents affi­­chettes et j’ai conduit… jusqu’au nouveau Kroger… J’ai commencé à les distri­­buer aux gens qui sortaient du maga­­sin, mais personne n’en voulait, et je ne compre­­nais pas pourquoi. Alors j’ai décidé de les poser sur les pare-brises des voitures garées sur le parking. Un homme est sorti de sa voiture et m’a demandé si j’avais besoin d’aide ». Neese était en larmes. « J’ai repéré un couple de personne âgées qui allaient monter dans leur voitu­­re… je leur ai tendu une affi­­chette, mais l’homme a dit : “On n’est pas de la région.” Je me suis effon­­dré, je suis remonté dans ma voiture et je suis rentré chez moi. » Lorsqu’il a eu fini son discours, la plupart des spec­­ta­­teurs était en larmes. L’inu­­ti­­lité de ces affiches à l’ère d’In­­ter­­net semblait presque insup­­por­­table. Marcia Ashdown, la procu­­reur, a été la dernière personne à s’ex­­pri­­mer au nom de Skylar. Comme elle l’avait fait lors de la condam­­na­­tion de Shelia, elle a retracé les événe­­ments de la nuit fati­­dique, en ajou­­tant un argu­­ment incon­­tes­­table : « Rachel Shoaf décrit une scène très sanglan­­te… Rachel Shoaf estime que Skylar a reçu dix-neuf coups de couteaux avant de mourir, et elle a expliqué que pendant l’agres­­sion, le… cou de Skylar faisait “des bruits bizarres”, et qu’elles ont toutes deux conti­­nué à la poignar­­der jusqu’à ce que les bruits cessent… Pour un meurtre ô combien adulte, commis avec autant de sang-froid et de prémé­­di­­ta­­tion, il ne peut certai­­ne­­ment pas y avoir d’autre verdict qu’un verdict adulte. »

75962_4418915464945_1804658084_n
Un avis de recherche

Le juge Clawdges a condamné Rachel à trente ans de prison, pouvant donner lieu à une mise en liberté condi­­tion­­nelle au bout de dix ans, grâce à l’ac­­cu­­sa­­tion pour meurtre au second degré. Au bout du compte, restait l’im­­pres­­sion écra­­sante que tout ne faisait que commen­­cer. Personne, ni les avocats, ni les procu­­reurs, ni les enquê­­teurs, ni les familles ne compre­­naient comment trois jolies jeunes filles, les meilleures amies du monde, avaient pu en arri­­ver à tant de violence. « Quand on réflé­­chit à ce qu’est la vie d’un adoles­cent et à l’am­­pleur ridi­­cule que peuvent prendre des choses insi­­gni­­fiantes à cet âge-là, c’est assez choquant », affirme Ashdown. « Pourquoi diable n’ont-elles pas tout bête­­ment cessé d’être amies avec elle ? Enfin, certains préfèrent assas­­si­­ner leur conjoint plutôt que de divor­­cer, et il ne s’agit pas toujours d’une histoire d’as­­su­­rance-vie… ils veulent réel­­le­­ment tuer. » Roméo et Juliette, Un Amour sans fin, L’At­­trape-cœurs, Une Paix sépa­­rée, Nos Étoiles contrai­­res… Les adoles­­cents sont aussi passion­­nés et impul­­sifs que les person­­nages de leurs romans favo­­ris. Ce qui a permis à cette pulsion, à ce fantasme du « On devrait la tuer » de deve­­nir réalité, c’est la fusion psycho­­lo­­gique de Shelia et de Rachel, exacer­­bée par le fris­­son que leur procu­­rait le fait d’éta­­ler leur histoire aux yeux du monde entier. « Cela s’ap­­pa­­rente à l’es­­prit de compé­­ti­­tion, comme s’il leur avait fallu prou­­ver quelque chose », analyse le docteur Howard du Child Mind Insti­­tute. « Il ne s’agit même pas de faire en sorte que quelqu’un meure, mais de l’acte lui-même. » À la une, à la deux, à la trois… Si l’une de ces filles avait eu un profil diffé­rent, Skylar serait peut-être encore en vie. « Shelia ne serait jamais passée à l’acte toute seule », explique Clemente, désor­­mais recon­­verti dans l’écri­­ture et qui travaille comme conseiller tech­­nique pour la série à succès Esprits Crimi­­nels. « Il fallait qu’elles soient deux – une domi­­nante et une domi­­née – qu’elles aient accès aux réseaux sociaux, qui offrent distance et anony­­mat. Elles avaient tout le temps néces­­saire à l’éla­­bo­­ra­­tion de leur plan et de leur fantasme, qui étaient tout à fait déta­­chés de Skylar. » Pour se faire une idée de l’im­­por­­tance qu’ont eu les réseaux sociaux dans ce meurtre, un coup d’œil à l’his­­to­­rique du télé­­phone de Shelia suffit. « J’y ai eu accès », confie l’au­­teure Daleen Berry, qui habite dans la région de Morgan­­town et s’est rensei­­gnée pour son dernier livre, Pretty Little Killers, qu’elle a co-écrit. « Entre le 4 et le 10 juillet, Shelia a reçu et envoyé 5 215 messages et appels. Cela veut dire qu’elle était sur son télé­­phone envi­­ron 869 fois par jour : c’est une rela­­tion exces­­sive avec une machine. » C’est sans la moindre ironie que l’of­­fi­­cier Berry déclare : « Je suis sûr que Shelia et Rachel vont énor­­mé­­ment souf­­frir sans réseaux sociaux en prison. C’était quasi­­ment toute leur vie. »

ulyces-skylar-31
Rachel lors de son procès

« TOUT TOURNE AUTOUR DE MOI », indique le panneau suspendu au mur de la chambre de Skylar. Au-dessus de sa tête de lit en fer forgé, la photo d’un pissen­­lit dont les aigrettes se dispersent, la fleur est prête à ce qu’on fasse un vœu. Il y a beau­­coup de violet dans sa chambre. « Nous n’avons pratique­­ment touché à rien », m’as­­sure Mary Neese. « Regar­­dez, là, ce sont ses chaus­­sures de chez Wendy’s », dit-elle en montrant les affaires dans un coin. « J’ai voulu leur rendre son t-shirt et son chapeau, mais ils m’ont dit de les garder. Elle adorait ce travail. » « Et bien sûr, voilà la fameuse fenêtre », indique Dave en levant les volets. « Elle est sortie par là et a couru vers elles, elles l’at­­ten­­daient derrière ce bâti­­ment. J’es­­père qu’elles l’en­­ten­­dront crier : “Pourquoi ?” pour le restant de leurs jours. » Mary se saisit du jour­­nal intime de Skylar. D’un gris fade, il arbore un cœur en relief en son centre. La plupart des entrées sont rédi­­gées au stylo, d’une écri­­ture d’ado­­les­­cente avec des ronds au-dessus de ses i. « On nous a demandé si nous voulions récu­­pé­­rer ses affaires. J’ai répondu : “Oui, tout ce qu’il est possible de récu­­pé­­rer.” Et je dois admettre que j’es­­pé­­rais telle­­ment… une intui­­tion me souf­­flait que peut-être, ce n’était pas ses affaires. Mais lorsque j’ai vu son soutien-gorge, même couvert de boue et de feuilles, il m’a fallu le recon­­naître : “Oui, c’est mon bébé.” »

« Conti­­nuez de regar­­der. Vous la voyez ? C’est Skylar ! Vous voyez son sourire ? » — Dave Neese

Skylar est présente partout dans l’ap­­par­­te­­ment douillet, avec son sol en parquet et sa baie vitrée, qui s’ouvre sur une terrasse donnant sur les bois. Elle est là, souriante, sur les photo­­gra­­phies, les dessins, les collages, et sur la couver­­ture qui recouvre une des chaises. Dave me montre le large portrait enca­­dré de sa fille et me dit : « C’est son urne. Ses cendres se trouvent au dos du cadre. » Il bran­­dit l’épaisse croix suspen­­due à son cou. « Elle s’ouvre, il y a ses cendres dedans aussi. » Mary aussi porte ses cendres, dans un médaillon en forme de cœur. « Je veux vous montrer quelque chose. » Dave me fait signe de le rejoindre devant l’or­­di­­na­­teur. Il ouvre la page Face­­book TEAMSKYLAR 2012. « Cette vidéo a été prise sur le site de Skylar. Mon frère a filmé avec son télé­­phone portable. » Il appuie sur « play » et la caméra survole le lieu de décès de Skylar, qui a été recou­­vert de papillons, de ballons et de fleurs en signe de commé­­mo­­ra­­tion, et un banc en bois a été installé, avec un écri­­teau qui indique « EN MÉMOIRE DE SKYLAR A. NEESE 1996–2012 ». Dave me montre un tour­­billon de nuages bas dans le ciel, juste au-dessus du cœur en pierres violet. Mais que ce ne sont pas des nuages. Cela ressemble plus à un amas confus d’éner­­gie, comme un mirage. « Là, en haut. Vous voyez sa bouche ? Atten­­dez… deux yeux, un nez, une bouche. Conti­­nuez de regar­­der. Vous la voyez ? C’est Skylar ! Vous voyez son sourire ? Là ce sont ses yeux. C’est notre bébé. C’est exac­­te­­ment là qu’ils l’ont trou­­vée. Pile là. Mon frère n’avait rien remarqué avant de rentrer chez lui. Il m’a fait une copie du film et m’a dit : “Tu ne vas pas en croire tes yeux.” » Mary pose une main tendre sur l’épaule de son mari, tandis que celui-ci rejoue la vidéo. « La première fois que je l’ai vue », confie-t-elle, « j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. C’est comme si elle nous parlait ! C’est fou, non ? C’est la raison pour laquelle on a fait construire ce site là-bas, comme un petit parc. Elle semble heureuse. » Dave caresse la joue de Skylar sur l’écran et déclare : « Voyez comme elle sourit. Elle se plaît ici. » ulyces-skylar-32


Traduit de l’an­­glais par Méla­­nie Mora Y Collazo d’après l’ar­­ticle « Trial by Twit­­ter », paru dans Elle US. Couver­­ture : Rachel, Shelia et Skylar. Créa­­tion graphique par Ulyces.

Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
udemy course down­load free
Free Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
Premium WordPress Themes Download
Download Premium WordPress Themes Free
download udemy paid course for free

Plus de monde