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par John H. Richardson | 13 octobre 2014

Maman appelle. Papa est à l’hô­­pi­­tal, sous oxygène. C’est son cœur. Je prends l’avion. Ils habitent au Mexique, dans une grande maison en adobe avec de beaux sols en tomettes et de hauts plafonds. Les domes­­tiques se déplacent d’une pièce à l’autre avec discré­­tion. Maman m’ac­­cueille à la porte et m’ex­­plique en pleurs qu’elle l’a retrouvé, le soir précé­dent, étendu en travers du lit, les jambes pendant dans le vide. Il n’a pas réussi à hisser ses pieds sur le lit, alors il est juste resté étendu comme un débris flot­­tant pendant une heure avant de parve­­nir à appe­­ler du secours. Quand elle s’est fina­­le­­ment réveillée, il s’est excusé de la déran­­ger. À ce moment je ris, et elle sourit malgré ses larmes, car c’est du papa tout craché. Il est toujours si poli, exas­­pé­­rant même, tant il est désin­­té­­ressé. Parfois, ma mère lui crie : « Ne me demande pas ce que je veux ! Dis moi juste ce que tu veux, toi ! » Je vais dans sa chambre. Son visage est bour­­souf­­flé et rouge, et il a l’air très faible. Sans son dentier et la tête renver­­sée, il ressemble à un vieux bonhomme de dessin animé, les lèvres rame­­nées sur les gencives et le menton grison­­nant qui ressort. Une seule dent jaune se dresse dans le trou noir de sa bouche. Il est comme une pomme aban­­don­­née sur une étagère depuis des mois, tout sec et recroque­­villé sur lui-même. Mais lorsqu’il me voit debout devant lui, son visage s’éclaire. Il est telle­­ment heureux de me voir, si soulagé. Et il s’inquiète immé­­dia­­te­­ment du fait que j’ai laissé de côté mes respon­­sa­­bi­­li­­tés profes­­sion­­nelles pour venir. Quelques minutes plus tard, il se lève pour aller aux toilettes. Je le vois clopi­­ner dans la maison depuis des années, et je suis habi­­tué à sa fragi­­lité. Depuis presque dix ans, il jongle entre une insuf­­fi­­sance cardiaque conges­­tive, de l’os­­téo­­po­­rose, une cirrhose, et envi­­ron une demi-douzaine d’autres mala­­dies sérieuses. Mais là, l’in­­fir­­mière saisit l’un de ses bras, je prends l’autre, et il ploie tant qu’il se retrouve quasi­­ment pendu par les bras, la poitrine presque paral­­lèle au sol. Il fait trois pas et s’ar­­rête, se repose contre le bureau, puis refait cinq pas et s’ar­­rête à nouveau. En regar­­dant de côté, j’aperçois du gris sur ses joues, un gris pâle, comme du marbre sale.

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Quar­­tiers géné­­raux de 1959
Crédits : CIA

Il nous fait attendre à la porte de la salle de bains. Il ne veut pas d’aide à l’in­­té­­rieur. Alors nous restons juste devant la porte, et lorsque j’en­­tends la chasse d’eau, j’entre et je le vois traî­­ner des pieds jusqu’à l’évier. Il porte un pyjama bleu, avec un mouchoir plié dans la poche de la poitrine comme si c’était une pochette. Il appuie lour­­de­­ment ses coudes sur la céra­­mique jaune et se lave les mains. En sortant, il s’ar­­rête pour rabattre la lunette des toilettes. Mon père était un espion, un membre haut gradé de la CIA, un de ces hommes idéa­­listes qui sont sortis de la Seconde Guerre mondiale déter­­mi­­nés à sauver le monde de la tyran­­nie. Comme tant de ses collègues, il a fini amer envers un monde qui s’est moqué de lui, l’a main­­tenu dans un état de frus­­tra­­tion et l’a fina­­le­­ment avili. Son amer­­tume est restée pour moi un mystère pendant toute mon enfance, elle m’a rendu buté et irré­­vé­­ren­­cieux. Comme la plupart des fils de pères malheu­­reux, j’avais en moi un manque qui corres­­pon­­dait à sa tris­­tesse. J’ai tenté de combler ce manque par les voies clas­­siques, sans jamais y parve­­nir, car trou­­ver le bonheur aurait été une forme de trahi­­son. Mon déses­­poir était un hommage au sien, un geste fou de soli­­da­­rité malsaine. Je quit­­tais la maison, puis reve­­nais, avant de repar­­tir à nouveau, pour reve­­nir encore, et je l’in­­ter­­vie­­wais souvent lors de ces visites, pour essayer de créer un pont entre nous avec le seul moyen que je connais­­sais. Mais à chaque fois que je sortais mon magné­­to­­phone, il me rappe­­lait qu’il avait fait vœu de silence. C’était toujours la première chose qu’il disait : « Tu sais, fils, j’ai fait un serment de discré­­tion. »

La cravate et l’uni­­forme

Lorsqu’il est couché, la nuit, son souffle est si court et sifflant que j’ai peur qu’il meure à chaque expi­­ra­­tion. Mais il tient bon, comme toujours, s’inquié­­tant de maman et du fait qu’elle soit suffi­­sam­­ment mise à l’abri par l’as­­su­­rance et sa retraite. C’est un sujet dont nous avons déjà parlé un million de fois. Il me conseille sur la façon de mettre la maison en loca­­tion après sa mort. Il philo­­sophe dans mon inté­­rêt, car lui a déjà vécu sa vie. « Les acci­­dents jouent un très grand rôle dans nos vies, dit-il. Et je ne parle pas des acci­­dents de voiture. Si il n’y avait pas eu la guerre, j’au­­rais eu une vie très diffé­­rente. » J’ai déjà entendu cela un million de fois. Puis il me demande si le docteur pense que son « effon­­dre­­ment » va s’amé­­lio­­rer. Dans ma famille, on dit la vérité, on l’a toujours fait, parfois plus que néces­­saire, je lui dis donc la vérité. « Il y a toujours une chance, mais je ne pense pas. » Cette idée semble le soula­­ger, le détendre. Dans sa respi­­ra­­tion je perçois un râle venant du fond de sa gorge, ou de plus profond peut-être.

~

Sa vie débuta il y a 84 ans à Burma. Son père était un « chat sauvage » de l’in­­gé­­nie­­rie du pétrole en Loui­­siane (une façon virile de dire qu’il a appris son métier sur le tas), et sa mère une solide fille de ferme texane du nom d’An­­nie Strelsky. Papa n’a jamais su si elle était juive, polo­­naise ou russe, et m’a toujours dit que cela n’avait pas d’im­­por­­tance car nous étions améri­­cains. Quand la ruée vers le pétrole de Burma a pris fin, ils démé­­na­­gèrent à Whit­­tier, en Cali­­for­­nie, une ville de quakers cernée de champs d’oran­­gers et de citron­­niers. Richard Nixon etait une classe au dessus de mon père pendant tout son lycée et ses études univer­­si­­taires. Pour­­tant, les parents de mon père semblaient être des libres penseurs – son père était franc-maçon et se plai­­gnait toujours à la maison des membres du Ku Klux Klan qui attaquaient les noirs emmé­­na­­geant dans les envi­­rons. Papa devint pieux très jeune et il ensei­­gnait le caté­­chisme dans une église baptiste. Il étudia le grec ancien et le latin, tant et si bien qu’au moment de passer son bac, il pouvait lire Cicé­­ron en version origi­­nale. À 14 ans, il vit son père mourir, et il se souvien­­drait jusqu’à sa propre mort du son de ses derniers sanglots et de la vue de l’ul­­time tres­­saille­­ment du corps sur le lit. À cette époque, il décou­­vrit les livres de philo­­so­­phie de Will Durant et se plon­­gea si profon­­dé­­ment dans les études qu’en quelques années, il se mit à souf­­frir d’un genre de dépres­­sion nerveuse et perdit sa foi en Dieu. Il quitta alors Whit­­tier pour Berke­­ley et les poètes roman­­tiques – ses lettres adres­­sées au domi­­cile fami­­lial mentionnent Pater, Shel­­ley, Keats, Byron, Word­s­worth et Swin­­burne – et commença à porter une « cravate fluide et colo­­rée ». Il tenta d’adhé­­rer au parti commu­­niste, mais ils ne l’ac­­ce­­ptèrent pas en leur sein. Il s’est alors juré de vivre une vie placée sous le signe de de raison, à tout prix. « La plupart d’entre nous se satis­­font de trop peu, écri­­vit-il à un ami, et on ne vit pas, même si on en a l’im­­pres­­sion. Nous sommes des pygmées, nous sommes toutes les choses haineuses et dégoû­­tantes que Swift a dit que nous étions, et le pire dans tout cela, c’est que nous semblons complai­­sants et miel­­leux, secrè­­te­­ment heureux de cette situa­­tion. Par Dieu, je promets d’échap­­per à cette condi­­tion de pygmée, même si je dois y consa­­crer le reste de ma vie ! »

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Incen­­die de l’USS Arizona

Après avoir obtenu son diplôme, il se rendit à Paris, où il étudia à la Sorbonne et gagna de l’argent de poche en faisant l’in­­ven­­taire de la biblio­­thèque érotique d’un homo­­sexuel français. Au bout d’un an, il fit le tour de l’Ir­­lande en bicy­­clette et démé­­na­­gea en Alle­­magne pour étudier à l’uni­­ver­­sité de Heidel­­berg, où il vivait dans une frater­­nité avec un groupe de jeunes hommes athlé­­tiques qui tentaient de lui vanter la gloire du natio­­nal socia­­lisme. D’après les lettres qu’il a envoyées à la maison, j’ai l’im­­pres­­sion qu’il était séduit par leur forme et leur vigueur, mais que lorsqu’il a entendu Hitler parler, il a été si dérangé qu’il est rentré au pays pour étudier la socio­­lo­­gie. Comme il me l’a dit des années plus tard, il avait alors l’im­­pres­­sion que la litté­­ra­­ture ne lui avait pas four­­nie le « voca­­bu­­laire » pour argu­­men­­ter face à ces vigou­­reux jeunes alle­­mands. Ensuite, son plus jeune frère mourut d’une bles­­sure par balle infli­­gée à lui-même, qui était peut-être ou peut-être pas un suicide. Papa a toujours pensé que c’en était un. Il obtint alors un certi­­fi­­cat d’en­­sei­­gne­­ment et travailla pendant un an comme profes­­seur d’an­­glais, avant de démé­­na­­ger à l’uni­­ver­­sité de Chicago pour entre­­prendre un docto­­rat d’an­­thro­­po­­lo­­gie. Quand les Japo­­nais attaquèrent Pearl Harbor, il tenta immé­­dia­­te­­ment de s’en­­ga­­ger, mais sa mauvaise vue le fit réfor­­mer. En 1943, sa mère mourut d’un cancer dans ses bras et l’ar­­mée, remarquant qu’il parlait le français et l’al­­le­­mand, lui demanda s’il serait d’ac­­cord pour « déam­­bu­­ler de nuit sur les champs de bataille pour récu­­pé­­rer des papiers sur les cadavres ». C’est là qu’il a entamé sa longue trans­­for­­ma­­tion de jeune homme roman­­tique à la cravate colo­­rée, en l’homme compliqué, diffi­­cile, honnête, cruel et tendre à la fois, sous les traits duquel je connais mon père.

De Salz­­bourg à Vienne

Cet après-midi, les pulsa­­tions cardiaques de papa descendent à 50 (de 80), et il aspire des bouf­­fées d’air la tête renver­­sée et la bouche grande ouverte, comme quelqu’un à qui on fait du bouche-à-bouche. Il commence à se plaindre de douleurs à la poitrine et dans le bras droit, et son visage semble se relâ­­cher en un masque de mort, la lèvre supé­­rieure repliée sur la gencive presque jusqu’à l’ar­­rière de sa langue. L’in­­fir­­mière me montre son rythme cardiaque sur un tableau et me quitte pour appe­­ler le méde­­cin. Puis ma sœur, l’in­­fir­­mière et moi nous asseyons autour de lui – c’est quelque chose que nous a appris l’in­­fir­­mière, une jeune femme trapue dont le calme inté­­rieur nous est à tous très béné­­fique. Au début, je trouve cela bizarre, je touche son bras pendant un long moment avant d’oser prendre sa main. Je sens que ma sœur, Jenni­­fer, n’ose pas le toucher non plus. Nous sommes le genre de famille où l’on ne se touche pas autre­­ment que pour se dire au revoir, en se serrant dans les bras de façon raide et maladroite. Plus tard, Jenni­­fer s’en va et nous nous retrou­­vons seuls dans la pièce. Il s’ex­­cuse. « Je suis désolé que ça prenne autant de temps. »

J’avais 16 ans et j’étais seul. Si je n’ar­­ri­­vais pas à inté­­grer une univer­­sité plus tôt que prévu, j’al­­lais devoir subve­­nir à mes besoins par mes propres moyens.

Nous ne nous enten­­dions pas lorsque j’étais enfant. Il était distant et préoc­­cupé, et j’étais (d’après ce qu’on m’a raconté) un petit malin depuis ma nais­­sance. À l’âge de 14 ans, je filais en douce pour prendre des drogues, voler à l’éta­­lage et commettre de piteux actes de vanda­­lisme qui, au moins une fois, ont néces­­sité l’in­­ter­­ven­­tion de la police locale. C’est cet été-là qu’il m’a dit travailler pour la CIA, mais je ne peux pas reven­­diquer de glorieux motifs poli­­tiques pour justi­­fier ma rébel­­lion. Le seul lien possible est qu’en 1968, il était le genre de type qui travaille pour la CIA alors que j’étais le genre de gosse à prendre des acides en écou­­tant en boucle l’al­­bum blanc des Beatles. Cet été-là, nous avons démé­­nagé en Corée, où il se faisait du mauvais sang au sujet de l’état tota­­li­­taire le plus rigide du monde (situé à 40 km de chez nous !) pendant que je sortais avec des filles rencon­­trées dans des bars coréens et que je fumais des tonnes de drogue. Les rensei­­gne­­ments mili­­taires écri­­vaient des rapports sur mes acti­­vi­­tés et les envoyaient à mon père, qui me faisait la leçon sur le fait que je « repré­­sen­­tais mon pays ». Cela me parais­­sait alors assez comique, la plupart de mes compa­­triotes étant aussi défon­­cés que moi ; mon amie Adrienne avait l’ha­­bi­­tude de se scari­­fier le bras avec un rasoir, Karen prenait de l’hé­­roïne, et Peter avait quitté le lycée pour vivre dans un brouillard constant de marijuana. Du coup, j’avais pris l’ha­­bi­­tude de taqui­­ner mon père pendant le dîner en défen­­dant le commu­­nisme –les hippies vivaient après tout en commu­­nauté, non ? Cela le rendait fou de colère et il bafouillait des leçons sur le tota­­li­­ta­­risme avant de quit­­ter la table, dégoûté. Une fois, je l’ai traité de para­­noïaque et, à ma grande fierté, il a été pris de la rage la plus para­­noïaque que j’ai jamais vue. Les choses ont dégé­­néré le jour je me suis fait frap­­per par un poli­­cier mili­­taire – il m’avait traité de fillette, je lui avais fait un bras d’hon­­neur – qui m’a accusé du crime qu’il avait lui-même commis, une agres­­sion. Quand papa est venu me cher­­cher avec son chauf­­feur et sa grosse voiture noire, il m’a traîné dans le bureau du géné­­ral en charge de toute la Corée et m’a contraint à m’ex­­cu­­ser d’avoir forcé ce pauvre poli­­cier mili­­taire à me frap­­per avec sa matraque. Peu de temps après, ces aimables hommes des rensei­­gne­­ments de l’ar­­mée ont envoyé une note à mon père disant que j’étais « un fameux consom­­ma­­teur de LSD ». Puis les psychiatres de l’ar­­mée m’ont mis le grap­­pin dessus et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je me suis retrouvé dans un avion direc­­tion les États-Unis. J’avais 16 ans et j’étais seul. Si je n’ar­­ri­­vais pas à inté­­grer une univer­­sité plus tôt que prévu, j’al­­lais devoir subve­­nir à mes besoins par mes propres moyens. Merci beau­­coup, papa. Et va bien te faire foutre.

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L’in­­fir­­mière conti­­nue d’exa­­mi­­ner le bout des doigts de papa, qui deviennent bleus. C’est mauvais signe. Elle prend son pouls et va appe­­ler le méde­­cin. Pendant ce temps-là, il n’ar­­rête pas de deman­­der l’heure, cela semble très impor­­tant pour lui. Il ne cesse de tenter de nous dire quelque chose, et Jenni­­fer et moi nous asseyons au bord du lit, convain­­cus que ce sont là ses dernières paroles. « Gééé cin san, balbu­­tie-t-il. Gééé cin. » Et puis je comprends. Il essaye de dire « G505 » – la chaîne sur laquelle passe l’émis­­sion Evans and Novak. « On est là, avec toi », lui dis-je. Il sourit tendre­­ment. En Italie, mon père passa son temps à rassem­­bler des espions avec ses deux meilleurs amis, Gordon Mesing (« le soldat le plus désor­­donné des forces armées améri­­caines ») et Gordon Mason (« beau, débon­­naire, plein d’es­­prit, sardo­­nique, un grand séduc­­teur »). Il y tomba aussi amou­­reux pour la première fois, d’une baronne italienne dont le mari était un offi­­cier fasciste. Et il parvint à mettre fin à une émeute anti­­fas­­ciste dans une petite ville de montagne, en montant sur le capot de sa jeep pour parler à la foule de « la règle poli­­tique immuable d’Aris­­tote : l’anar­­chie et l’ab­­sence de lois mènent à la tyran­­nie ». Mais, à la fin de la guerre, son roman­­tisme s’était complè­­te­­ment évaporé. Une lettre qu’il écri­­vit à un cama­­rade de lycée montre le chan­­ge­­ment qui s’était opéré en lui, ne serait-ce que par le rythme de sa prose : « J’ai le senti­­ment d’avoir vieilli plus qu’on ne le fait géné­­ra­­le­­ment en trois ans. J’ai beau­­coup bu, joué au poker et aux dés, fait l’amour à tout va, comme tous les soldats. En trois ans, j’ai à peine touché un livre, et je me sens main­­te­­nant trop agité pour passer une seule soirée à la maison. » Trans­­féré à Salz­­bourg, papa commença à arrê­­ter des nazis au rythme de cinquante par mois. (Plus tard, le minis­­tère de l’in­­té­­rieur autri­­chien a offi­­ciel­­le­­ment déclaré son dépar­­te­­ment « le meilleur et le plus effi­­ca­­ce­­ment déna­­zi­­fié de toute l’Au­­triche »). Après chaque condam­­na­­tion, il asseyait son prison­­nier dans son bureau et lui tendait un album photo des camps d’Au­­sch­­witz et de Buchen­­wald, qu’il avait composé à partir de maga­­zines. « Je haïs­­sais le système nazi, m’a-t-il écrit plus tard, émotion­­nel­­le­­ment et intel­­lec­­tuel­­le­­ment. Tu dois te souve­­nir que quand tu étais petit, je t’ai emmené au Jeffer­­son Memo­­rial à Washing­­ton, et je t’ai demandé de ne pas oublier les mots gravés sous sa statue : “J’ai juré par Dieu une éter­­nelle hosti­­lité envers toute forme de tyran­­nie exer­­cée sur l’es­­prit humain.” Il n’y a pas de meilleure phrase qui ait été écrite en anglais. » Un jour, un offi­­ciel russe entra dans le bureau de papa pour se plaindre du récent refus améri­­cain d’ex­­tra­­der des russes blancs vers les camps sovié­­tiques. Il criait sur mon père « d’une façon brutale et auto­­ri­­taire, carac­­té­­ris­­tique du style sovié­­tique ». Quand papa perdit patience et le menaça de le faire emme­­ner par la sécu­­rité, l’at­­ti­­tude de l’homme passa immé­­dia­­te­­ment à la conci­­lia­­tion enjô­­leuse. Cet événe­­ment l’a beau­­coup marqué. « Toutes mes expé­­riences ulté­­rieures m’ont convaincu qu’il n’est possible de trai­­ter avec les commu­­nistes et les nazis de ce monde – et tous les hommes brutaux – que par la force. Leur philo­­so­­phie basique de l’hu­­main, si on peut parler d’hu­­main, est celle d’une brute : mépri­­ser et abuser les faibles, s’en remettre à la force. »

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Une vue du Ring à l’été 1947

Papa n’ar­­rête pas de me donner des instruc­­tions. Le docteur lui a dit que les fruits étaient bons pour la santé, et il veut que je le sache aussi. « Souviens toi de cela, fils, les fruits sont bons pour toi. » Il s’énerve à cause d’un comprimé égaré, il était dans sa table de nuit, répète-t-il. L’a-t-il fait tomber ? A-t-il oublié de le prendre ? Devrait-il en prendre un autre ? La minute suivante, il s’inquiète de savoir si l’in­­fir­­mière a pris une pause déjeu­­ner. Je la renvoie et j’aide mon père à atteindre la salle de bains. Quand j’en­­tends la chasse d’eau, j’ouvre la porte et le vois se pencher pour essuyer le bord de la cuvette des toilettes. Il s’ex­­cuse d’avoir mis autant de temps. De Salz­­bourg, papa alla à Vienne. C’était les années Le troi­­sième homme, quand Vienne était un nid d’es­­pions, de contre­­ban­­diers et de roya­­listes russes en cavale. Les sovié­­tiques s’en­­gouf­­fraient dans le vide laissé par les nazis, et leurs tactiques étaient si brutales que malgré la taille de l’opé­­ra­­tion à laquelle parti­­ci­­pait papa – deux cents agents couvrant la moitié de l’Eu­­rope de l’est –, les espion­­ner se révéla cruel­­le­­ment diffi­­cile. Des agents autri­­chiens dispa­­rais­­saient régu­­liè­­re­­ment dans des camps d’em­­pri­­son­­ne­­ment ou des pelo­­tons d’exé­­cu­­tion. L’un deux fut poignardé et jeté d’un train. En bon intel­­lec­­tuel, papa commença à lire des auteurs anti­­com­­mu­­nistes comme George Orwell et Arthur Koest­­ler. Il acheta égale­­ment les œuvres complètes de Lénine et Marx (qui figurent toujours dans notre biblio­­thèque). Des années plus tard, l’un de ses collègues m’a confié que certains agents de la CIA ne cher­­chaient que l’aven­­ture, les voyages et la recon­­nais­­sance. Mais pas papa. « Ton père avait la foi », m’a-t-il dit avec beau­­coup de respect et même un peu de tris­­tesse dans la voix.

Le coup d’État

À la fin des années 1940, la révo­­lu­­tion chinoise et les rumeurs de guerre en Corée semblaient mena­­cer le monde d’un nouveau conflit, peut-être même d’une autre Guerre mondiale. En 1950, une tenta­­tive de coup d’état d’ins­­pi­­ra­­tion sovié­­tique déclen­­cha des émeutes dans plusieurs villes d’Au­­triche. À Vienne, la police perdit presque le contrôle de la situa­­tion, et mes parents – ils s’étaient rencon­­trés et mariés rapi­­de­­ment cette année-là – furent presque pris au piège derrière les lignes sovié­­tiques. L’at­­mo­­sphère devint si dange­­reuse que le garde du corps de papa passait toutes les nuits chez eux, dormant en bas des esca­­liers. Papa veut savoir ce qui se passe dans le monde. Je lui dis qu’hier, la paix a été signée en Irlande. Il reste perplexe. « — Tu as mal à la langue ? — Non papa, la paix en Irlande. » Je lui demande : « Tu penses que tu pour­­rais avaler de la Jelly ? » Il fronce à nouveau les sour­­cils. « C’est l’heure d’al­­ler au lit ? » Et puis, direc­­tion Athènes, à l’époque l’un des plus gros postes de la CIA au monde. Papa et ses agents menaient des opéra­­tions contre les sovié­­tiques du Kaza­­khs­­tan à la Bulga­­rie, y compris dans des endroits diffi­­ciles comme la Bulga­­rie et la Rouma­­nie. Ils diffu­­sèrent des nouvelles du monde libre dans quatorze langues, distri­­buèrent des pros­­pec­­tus dans toute l’Eu­­rope de l’est et entre­­tinrent leur propre aéro­­port, une flotte de six avions et quelques bateaux. Les agents dispa­­rais­­saient les uns après les autres en Alba­­nie, sans jamais en reve­­nir. Mais papa ne m’a jamais parlé de tout cela.

« Les opéra­­tions sur le sol améri­­cain ont toujours été une limite à ne pas fran­­chir pour l’agence », dit-il.

C’est Gordon Mason, son vieil ami, chef des opéra­­tions exté­­rieures à la station d’Athènes, qui m’a fina­­le­­ment rensei­­gné. Mes plaintes à l’en­­contre de la réti­­cence obsti­­née du vieil homme ne provoquèrent chez lui qu’un sourire amusé. « Le chef de station a plus de pouvoir que l’am­­bas­­sa­­deur dans beau­­coup de domaines – le nombre d’em­­ployés, le pres­­tige, l’argent, les biens et les contacts, m’a-t-il révélé. Ton père était impliqué dans beau­­coup de négo­­cia­­tions majeures avec des gens de pouvoir dans le monde. Mais il n’en a jamais fait étalage. Il était très modeste. Quand on le voit main­­te­­nant, il est dur d’ima­­gi­­ner le pouvoir qu’a eu cet homme pendant sa vie. » Il est trop faible pour sa laver les mains. Je vois que cela l’énerve, alors je les essuie avec une serviette humide et je les sèche avec une autre. Quand nous sommes fina­­le­­ment de retour à son lit, j’es­­saie de l’as­­seoir car c’est préfé­­rable pour ses poumons, mais il secoue la tête. « Pourquoi s’as­­treindre à faire les soi-disant “bonnes choses” quand elle ne font que prolon­­ger cet état ? » Il s’al­­longe, les yeux fermés, et parle de temps à autre. C’est parfois dur à suivre. À un moment, il s’ex­­clame, comme surpris : « C’est Jimmy Hoffa ! » Je le taquine. « Ah, tu avoues fina­­le­­ment tes secrets ! » Il ouvre les yeux et me demande ce que j’ai dit. Je lui répète deux fois la conver­­sa­­tion avant qu’il ne comprenne. Il devient sombre. « Les opéra­­tions sur le sol améri­­cain ont toujours été une limite à ne pas fran­­chir pour l’agence », dit-il.

~

Papa fut envoyé au Viet­­nam début 1962. Quand il arriva, la guerre faisait rage et il se plon­­gea dans le travail sur le programme « stra­­te­­gic hamlet », une série d’im­­plan­­ta­­tions armées contro­­ver­­sées suppo­­sée ralen­­tir les infil­­tra­­tions Viet-Cong. Ses quatre années passées aux Philip­­pines avait fait de lui l’un des spécia­­listes de la contre-insur­­rec­­tion les plus chevron­­nés. Il rencon­­trait toutes les semaines Ngo Dinh Nhu, le frère haute­­ment contro­­versé du président Ngo Dinh Diem. (Nhu a plus tard orches­­tré les attaques contre les rebelles boud­d­histes.) Mais vers la fin de l’an­­née, les Viet-Cong commen­­cèrent à rempor­­ter des batailles déci­­sives et le soulè­­ve­­ment boud­d­histe débuta. C’est à ce moment que les jour­­na­­listes améri­­cains présents sur le terrain commen­­cèrent à décrire Diem comme un auto­­crate para­­noïaque qui n’avait pas la popu­­la­­rité suffi­­sante pour gagner la guerre – une autre marion­­nette améri­­caine ayant mal tourné.

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Atten­­tat à la bombe Viet-Cong, 1965
Crédits : Dépar­­te­­ment de la Défense US

Le portait était outra­­geu­­se­­ment réduc­­teur, mais il eut un effet reten­­tis­­sant sur la poli­­tique améri­­caine : le président Kennedy réagit en envoyant un nouvel ambas­­sa­­deur qui traita Diem avec un mépris non dissi­­mulé. Il s’agis­­sait de Henry Cabot Lodge, une figure restée discu­­table chez moi et haï par ma mère. À l’été 1963, papa était devenu un homme isolé à l’am­­bas­­sade de Saigon, le seul offi­­ciel gradé qui suppor­­tait toujours Diem. Comme il me l’a souvent répété plus tard, il admi­­rait le courage et l’hon­­nê­­teté de Diem et ne voyait pas « d’al­­ter­­na­­tive crédible » parmi les géné­­raux querel­­leurs candi­­dats au poste. Quand les raids de Nhu contre les pagodes boud­d­histes eurent lieu, papa était devenu si lié au régime de Diem qu’on le suspecta d’être complice des attaques. « Ce matin-là, Richard­­son était un homme fati­­gué et secoué », écri­­vit David Halbers­­tam dans son premier livre sur le Viet­­nam, Making of a Quag­­mire. « Il a immé­­dia­­te­­ment démenti la rumeur. “Ce n’est pas vrai”, a-t-il dit. “On ne savait pas, on ne savait rien, je peux vous le jurer.”» Papa reçut alors un message fati­­dique de ses supé­­rieurs de la CIA. Sur les ordres d’une « auto­­rité supé­­rieure » – que papa a déduit comme étant le président Kennedy –, il lui était ordonné, à moins d’avoir une « objec­­tion massive à appor­­ter », de soute­­nir l’am­­bas­­sa­­deur Lodge et de prendre les mesures néces­­saires pour orga­­ni­­ser un coup d’état. À contrecœur, papa obéit en envoyant le légen­­daire agent de la CIA Lucien Conein (connu sous le nom de « Lou » à la maison) pous­­ser à agir le géné­­ral Duong Van « Big » Minh, le premier complo­­teur à tenter un coup d’État. Le 28 août, papa envoya un message au quar­­tier géné­­ral de la CIA qui est plus tard apparu dans les dossiers du Penta­­gone et qu’il allait regret­­ter : la situa­­tion sur place attei­­gnit le point de non-retour… « Nous compre­­nons tous que notre tenta­­tive doit réus­­sir et que tout ce qui peut être fait de notre côté pour contri­­buer à cette réus­­site doit l’être. » La tenta­­tive tomba à l’eau et le Times of Viet­­nam publia en une un article accu­­sant papa d’es­­sayer de renver­­ser le gouver­­ne­­ment, ce qui lui valut une place sur les listes d’hommes à abattre. Paral­­lè­­le­­ment, quelqu’un entama une campagne en coulisses pour le faire licen­­cier. Le 2 octobre, le Washing­­ton Daily News publiait un article citant deux fois papa et l’ac­­cu­­sant d’avoir déso­­béi à des ordres directs de Lodge. Le titre évoquait « un agent arro­­gant » de la CIA qui déso­­béis­­sait aux ordres au Viet­­nam. Citant une « source améri­­caine haut placée », Starnes décri­­vait la carrière de papa au Viet­­nam comme « une sombre suite d’ar­­ro­­gance, de déso­­béis­­sance obsti­­née aux ordres et de soif de pouvoir insa­­tiable ». Deux jours plus tard, Halbers­­tam corri­­geait Starnes en une du New York Times, écri­­vant qu’il n’y avait « aucune preuve que le chef de la CIA se soit direc­­te­­ment opposé contre un quel­­conque ordre de l’am­­bas­­sa­­deur ». Mais il citait aussi le nom de papa. « Grillé » comme agent de la CIA, papa était fini. Le lende­­main, il prit un vol pour Washing­­ton où la CIA le cacha pendant deux semaines, alors que les jour­­naux du monde entier publiaient des articles sur la chute de sa couver­­ture. Le jour­­nal de Washing­­ton Evening Star publia l’un des commen­­taires les plus compa­­tis­­sants : « Le crime dont on accuse monsieur Richard­­son est vrai­­ment fasci­­nant. On l’ac­­cuse, dans les bars de Saïgon, d’avoir refusé de renver­­ser le gouver­­ne­­ment sud-viet­­na­­mien… Incre­­di­­bobble, comme dirait Pogo. » Un mois plus tard, Diem et Nhu furent desti­­tués et tués, lais­­sant tout le temps néces­­saire à mon père pour réflé­­chir à la restric­­tion que les chefs de la CIA avait évoqué dans leur message fati­­dique : « à moins que vous n’ayez une objec­­tion majeure ». Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, il semble que ces mots n’aient été inclus que pour lui donner matière à se tortu­­rer pour le reste de sa vie.

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Aéro­­port John F. Kennedy
Crédits : Arthur Tress

Ce soir, je teste les nouveaux anti­­dou­­leurs de papa. On entend de la musique de maria­­chi prove­­nant de la porte à côté, les jaca­­ran­­das sont en fleur et la tension arté­­rielle de papa vient de chuter de 10,6 à 8,5. Il aperçoit Jenni­­fer dans le hall et semble ne pas la recon­­naître. « Voilà la femme qui va me donner mon Meta­­mu­­cil », dit-il. Mais il conti­­nue de mettre ses chaus­­sons pour aller aux toilettes et d’in­­sis­­ter pour garder un mouchoir plié dans la poche de son pyjama. Allongé sur son lit les yeux fermés, il me demande : « Quand et comment me suis-je retrouvé dans cet état ? » Je ne sais pas quoi lui répondre. Il se tourne vers ma mère : « — Je suis désolé d’être un tel problème. — Tu n’es pas un problème pour moi, lui répond-elle. — C’est impor­­tant », dit-il.

Perdu d’avance

J’avais 9 ou 10 ans lorsque nous étions au Viet­­nam. Je me souviens d’une école française avec des poulets dans la cour, de moines boud­d­histes exor­­ci­­sant notre maison et que chaque matin, je me faufi­­lais sans être vu devant les gardes de notre domi­­cile pour me rendre au marché. Je me revois pour­­suivre une fille dans la cour de l’école en essayant de défaire les rubans de sa robe. Je ne me souviens pas du jour où ma sœur était au cinéma du coin pour voir un film de Disney et que des bombes ont explosé dans le hall, ni du jour où notre nour­­rice a échappé à une tenta­­tive d’en­­lè­­ve­­ment en frap­­pant un chauf­­feur de taxi avec son para­­pluie en nous tirant, moi et ma sœur, en dehors du véhi­­cule. Ni du jour où l’un des enfants de mon école a essayé d’imi­­ter les suicides boud­d­histes en se recou­­vrant de gazo­­line et en grat­­tant une allu­­mette. Mais je me souviens du jour où mon père n’est pas rentré à la maison et où ma mère est restée assise sans allu­­mer la lumière pendant que les domes­­tiques m’in­­ti­­maient de ne pas faire de bruit. Des années après, j’ai appris que son héli­­co­­ptère avait été abattu dans la jungle et qu’elle l’avait cru mort. Papa me dit qu’il entend de la musique, une musique émou­­vante, orches­­trale, comme dans les films. Mais il n’y a pas de musique. Le lende­­main, il dit avoir compris d’où elle prove­­nait. « Cette musique, c’est nous qui la produi­­sons, dit-il. C’est un morceau de nous. » Plus tard, il murmure : « Oui, c’est la fin. » Il me regarde. « J’es­­père que cela ne t’ar­­ri­­vera jamais, d’être mort en partie. » Plus tard encore, il fronce les sour­­cils, inter­­­loqué : « On dirait que c’est juste un frag­­ment de moi. »

~

La plupart des histoires de papa sont pleines d’au­­to­­cri­­tique. En parlant de Vienne, il ne me dit pas à quel point il était puis­­sant, il parle des erreurs qu’il a commises. Un jour, alors qu’il se rendait en zone sovié­­tique, il oublia des cartes détaillant la répar­­ti­­tion des forces mili­­taires en Yougo­s­la­­vie sur le siège arrière de la voiture. Sur la route, il offrit d’em­­me­­ner un jeune polo­­nais et en arri­­vant au check­­point, les russes, suspi­­cieux, arrê­­tèrent le jeune homme. « Ils n’ont pas touché aux cartes, qui auraient prouvé que j’étais un satané espion », m’a raconté une fois papa en me regar­­dant d’un faux air inquiet. « S’ils avaient regardé les cartes, je ne serais peut-être pas là en train de te parler. »

C’était John F. Kennedy qui avait fait couler le sang qui avait écla­­boussé mon père.

Des années plus tard, un des offi­­ciers de papa du nom de Bill Hood publia un roman d’es­­pion­­nage à propos du bureau de Vienne, inti­­tulé Mole. Papa y appa­­raît sous les traits de Joel Roberts, le rusé maître-espion. « Après six ans en Autriche, écri­­vait Hood, Roberts connais­­sait les moindres recoins de Vienne. » Le livre raconte l’his­­toire vraie du premier agent double sovié­­tique recruté par les Améri­­cains, mais la version que m’en donne papa est bien moins drama­­tique. « — Pour autant que je m’en souvienne, il s’est appro­­ché de la voiture d’un Améri­­cain, y est monté et a pris la fuite, m’a-t-il dit. Plus tard, il a été démasqué par les services sovié­­tiques et exécuté. — Mais vous l’avez quand même convaincu d’y retour­­ner. N’était-ce pas un énorme accom­­plis­­se­­ment ? — Je suppose que si, mais c’était acci­­den­­tel, m’a-t-il répondu. Je ne pense pas qu’on ait parti­­cu­­liè­­re­­ment de mérite. » Le lende­­main, ma sœur entre en trombes dans la cuisine. Papa a très mal, il veut qu’on lui fasse une piqure et qu’on l’em­­mène à l’hô­­pi­­tal. « Je pense que ça y est », dit-elle. Mais lorsque j’ar­­rive à joindre le méde­­cin au télé­­phone, il me dit qu’une fois qu’on sera à l’hô­­pi­­tal, ils vont bran­­cher papa à des machines et le main­­te­­nir en vie aussi long­­temps que possible, même s’il entre en état végé­­ta­­tif. Aucun de nous ne souhaite que cela arrive. On hésite, et la crise finit par passer. Papa est allongé, les yeux fermés et parle dans son sommeil : « Le contact de la CIA… » Je ne comprends pas le reste. Après le Viet­­nam, papa a été promu à un poste de bureau et nommé direc­­teur des entraî­­ne­­ments. Il broyait du noir et buvait, a fait une crise cardiaque et s’est disputé avec ses chefs quant aux méthodes d’en­­traî­­ne­­ment. Son ami Frank Wisner (un agent légen­­daire de la CIA qui a joué un rôle malheu­­reux dans le fiasco de la Baie des cochons) a craqué et s’est suicidé. Puis la guerre est deve­­nue un véri­­table enfer et les hippies ont commencé à mani­­fes­­ter. Avec le recul, je comprends à quel point cela a dû sembler bizarre à ces hommes idéa­­listes qui tentaient juste de sauver le monde. Tout d’un coup, ces mêmes personnes qu’ils avaient jurées de proté­­ger se mettaient à les mépri­­ser. Tout le monde se fichait de savoir que ces excès de la CIA étaient faits en réponse aux ordres donnés par les prési­­dents améri­­cains, que c’était John F. Kennedy qui avait fait couler le sang qui avait écla­­boussé mon père. Cela n’al­­lait pas dans l’état d’es­­prit des années 1960 : les vieux durs étaient les méchants et en les répu­­diant, l’Amé­­rique rede­­vien­­drait inno­­cente. Un jour, papa a reçu une lettre d’un colo­­nel viet­­na­­mien du nom de Le Quang Tung, qui avait été le chef des célèbres Forces Spéciales de Nhu, celles qui avaient attaqué les temples boud­d­histes. Tung disait qu’il était condamné à mort et qu’il voulait deman­­der pardon ; il était désolé d’avoir cru les rumeurs sur papa et il savait à présent qu’il n’avait jamais voulu soute­­nir le coup d’État. Papa a jeté la lettre. Il y a quelques années, je l’ai harcelé à ce sujet. Ne se souciait-il pas de l’his­­toire ? Il m’a répondu avec un sourire compa­­tis­­sant. « J’ai le senti­­ment que l’his­­toire est une chose assez vaine », m’a-t-il dit. Il regarde des séries dans le bureau et se met à parler. Sa voix est devenu un murmure. « Je me souviens du bon vieux temps à Vienne, dit-il. Dean était le comman­­dant le plus jeune de l’ar­­mée. » Dean est mon oncle, un autre espion. Il vit de l’autre côté de l’océan et se meurt d’un cancer, lui aussi. Après cela, nous regar­­dons Spin City et papa sourit tout du long. À la fin, l’in­­fir­­mière l’aide à se remettre au lit. « C’était une bonne soirée », affirme-t-il. Il y a quelques années, j’ai déjeuné à Geor­­ge­­town avec deux vieux acolytes de papa de la CIA, Bron­­son Tweedy et Dave Whipple. Tous deux étaient chauves et marqués par l’âge, pleins d’une ironie joyeuse. Ils se souve­­naient de papa comme d’un buveur de café compul­­sif qui avait « une façon de s’ex­­pri­­mer un peu lourde », un « mec solide » qui prenait des posi­­tions contro­­ver­­sées. Ils m’ont dit qu’il était un des meilleurs, un « pilier » des services secrets. Ils se souve­­naient même de nuits impro­­bables à Vienne, où papa a dansé sur de la musique gitane jusqu’à l’aube. Je leur ai ensuite demandé s’ils savaient pourquoi il était si déprimé et amer après le Viet­­nam. Au début, ils m’ont parlé de ses affron­­te­­ments avec la hiérar­­chie de la CIA et de sa convic­­tion maladroite mais inflexible que les meilleurs agents de terrain devaient ensei­­gner à tour de rôle (c’était la première fois que j’en­­ten­­dais parler de ça). Puis Tweedy a soupiré. « L’une des raisons, c’est qu’il savait qu’il servait dans une guerre qu’on allait perdre. » Whipple a acquiescé lente­­ment. « Un nombre incroyable de gens étaient dépri­­més à l’époque. »

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Ngo Dinh Diem
Exécuté en 1963

À 10 h ce matin, papa se réveille d’une sieste et m’ap­­pelle. Alors que je l’aide à marcher jusqu’au bureau, ma sœur s’ap­­prête à se prépa­­rer un petit déjeu­­ner, mais papa agite la main. « Je pense qu’elle doit être là », dit-il. Papa s’as­­soit dans sa petite chaise grecque et attend. Il est relié à un réser­­voir d’oxy­­gène et respire à travers des tubes en plas­­tique. Régu­­liè­­re­­ment, il crache du sang dans un réci­­pient en forme de rein et essuie ses lèvres avec une serviette. Fina­­le­­ment, nous sommes tous prêts, et il commence. « J’ai l’im­­pres­­sion qu’on ne fait pas de progrès, dit-il. Je sens… je sens… » – il tapote sa poitrine avec son doigt – « que cela pour­­rait conti­­nuer comme ça encore et encore. Donc je veux que vous appe­­liez Mike et que vous lui parliez. » Mike est son méde­­cin. Ce que papa veut dire, c’est qu’il veut que je demande à Mike de lui faire un genre de piqure eutha­­na­­sique. Papa fait une pause pour cracher dans le réci­­pient, que j’em­­porte ensuite à la salle de bains pour le rincer, en essayant de ne pas regar­­der le glaire sanglant. « J’ima­­gine que je pour­­rais me débran­­cher de la machine », dit-il en parlant de l’oxy­­gène. Je regarde ma mère. Comme par hasard, ce matin même, un de ses amis lui a envoyé la morphine restante après la mort de son propre mari. Je le dis à papa et ajoute qu’on pour­­rait en lais­­ser près de lui s’il le voulait. Alors qu’il fronce les sour­­cils, j’es­­saie de le rassu­­rer car je sais exac­­te­­ment ce qu’il est en train de penser. « — Ce n’est pas comme pour ton frère, dis-je. — Je me suis toujours senti mal à l’aise quant au suicide de mon frère, dit-il. Je ne voudrais pas que mes petits enfants pensent que leur grand-père a fait ça. — Tu t’es battu pendant 84 ans, papa. Ce n’est pas comme si tu choi­­sis­­sais la solu­­tion de faci­­lité. » Ma mère et ma sœur sanglotent. Une domes­­tique passe l’as­­pi­­ra­­teur dans le couloir. Je conti­­nue : « Je sais que tu as l’im­­pres­­sion que ça traîne, mais les méde­­cins disent que cela ne pren­­dra qu’une ou deux semaines de plus. Tu ne souffres pas, ton esprit est toujours affûté, et Clin­­ton n’a toujours pas été renvoyé de son bureau. Pourquoi ne pas lais­­ser faire la nature ? » Il semble aimer cette idée. « Juste une ou deux semaines ? » dit-il. Je hoche la tête. « — Et si tu commences à souf­­frir ou que tu sens que tu as usé la corde jusqu’au bout, sache qu’on a cette alter­­na­­tive. Parle moi. On n’a pas besoin de le dire à Jenni­­fer ou à maman. Adresse-toi simple­­ment à moi. — Ok, alors atten­­dons une semaine de plus. » Nous discu­­tons ensuite de dosages et de méde­­cins, et nous faisons quelques blagues de mauvais goût sur le chris­­tia­­nisme pendant que ma mère et ma sœur pleurent en continu. « Je pense que c’est bon, en ce cas, finit-il par dire. Je crois que nous avons fait le tour de la ques­­tion. » Mais je tiens à ajou­­ter quelque chose. « Papa, je veux juste te dire que je t’ad­­mire de regar­­der tout cela en face. » Cela semble lui faire très plai­­sir. « Bien », dit-il en retrou­­vant un brin de sa vieille auto­­rité. « Alors retourne à ce que tu étais en train de faire. »

Le serment de discré­­tion

Ses premières années de retraite ont été pénibles à cause des bleus provoqués par la cirrhose. Quand une humeur noire s’em­­pa­­rait de lui, il s’at­­ta­­chait à ses problèmes d’argent tout à fait imagi­­naires ou à des fautes sociales – il était obsédé par la poli­­tesse envers les incon­­nus – et nous repre­­nait jusqu’à nous épui­­ser.

« Je suppose que l’in­­té­­rêt person­­nel joue un rôle dans la plupart des déci­­sions que prennent les gens. »

Lors d’une beuve­­rie, il a commencé à parler du coup d’État de Diem. Il m’a dit qu’a­­voir obéi à l’ordre de Kennedy était l’une des plus grandes erreurs de sa vie. Il était telle­­ment saoul qu’il a peut-être même pleuré un peu quand il m’a dit qu’il aurait préféré démis­­sion­­ner plutôt qu’a­­voir obéi à cet ordre. Mais il venait du président des États-Unis d’Amé­­rique, bordel, avec cette terrible restric­­tion. En fouillant le bureau de ma mère il y a quelques années, j’ai trouvé une série de notes énig­­ma­­tiques écrites de la main de mon père. Elles commençaient par : « Struc­­ture de guérilla. Impli­­ca­­tion opéra­­tion­­nelle contre déta­­che­­ment analy­­tique. Colby et lumière au bout du tunnel. Aban­­don de Meos – 80 000 – l’une des douleurs de défaite les plus aiguës – destin de nos alliés. Inté­­rêt de Nat – sang froid. Épongé nos pertes mais écrites avec du sang humain. » À la fin de ces notes, sous le titre « Pire épisode de mon service dans la CIA », j’ai trouvé ceci : Pourquoi n’ai-je pas protesté davan­­tage ? Images de mitrailleuses. Menta­­lité d’exé­­cu­­tion des ordres. Plus haute auto­­rité, infor­­ma­­tion centra­­li­­sée et juge­­ment. Modes­­tie exces­­sive Retraite ? Conclu­­sion – manque de suffi­­sam­­ment de convic­­tion dans le fait que Diem était indis­­pen­­sable. Après avoir lu ces notes, j’ai demandé à mon père ce qu’elles signi­­fiaient. « Je pensais sûre­­ment à ce message qui disait qu’à moins que je n’aie une objec­­tion majeure à la déci­­sion du président, je devais mener à bien le plan de coup d’État », m’a-t-il répondu. Et la phrase qui parle d’ex­­cès de modes­­tie ? « Je n’ai pas de commen­­taire à faire là-dessus. » Retraite ? « C’était proba­­ble­­ment une consi­­dé­­ra­­tion d’in­­té­­rêt person­­nel dépla­­cée, a-t-il dit. Je suppose que l’in­­té­­rêt person­­nel joue un rôle dans la plupart des déci­­sions que prennent les gens. » Je lui ai répondu que je doutais qu’il ait joué un rôle dans les siennes. « Pense ce que tu veux », a-t-il conclu. Tard cette nuit-là, vers 2 h, papa entre dans le bureau où je dors et me demande : « — Comment appelles-tu ces pilules ? — De la morphine. » Un jour, il y a près d’un an, je lui ai rappelé que le président Kennedy avait fait son éloge lors de son cinquan­­tième anni­­ver­­saire. « Kennedy a fait mon éloge le jour de mon anni­­ver­­saire ? » J’avais la cita­­tion juste là et je la lui ai lue. « Je sais que le trans­­fert de monsieur John Richard­­son, un fonc­­tion­­naire très dévoué, a donné lieu à des soupçons, mais je peux vous assu­­rer caté­­go­­rique­­ment que la CIA n’a pas mené d’ac­­ti­­vi­­tés indé­­pen­­dantes et a constam­­ment agi sous le contrôle atten­­tif du Direc­­teur de l’In­­tel­­li­­gence Centrale, opérant avec la coopé­­ra­­tion du Conseil Natio­­nale de Sécu­­rité et sous mes instruc­­tions. » Papa a froncé les sour­­cils. « Je ne me rappelle pas de Kennedy me témoi­­gnant sa grati­­tude », s’est-il étonné. « C’était en première page du New York Times », lui ai-je répondu. Il a secoué la tête et haussé les épaules. « Je ne m’en souviens pas. »

~

Papa n’a pas mangé depuis trois jours. Le type qui dirige le service infir­­mier suggère l’em­­ploi d’un goutte à goutte de morphine synthé­­tique (le Mexique inter­­­dit le vraie morphine par égard pour l’ob­­ses­­sion mala­­dive des Améri­­cains envers les drogues), aussi j’ap­­pelle le docteur de papa, et ce dernier est d’ac­­cord pour signer une ordon­­nance pour le paquet de morphine, que Papa pourra trim­­bal­­ler partout comme un magné­­to­­phone. Ils plantent une aiguille dans son ventre pour débu­­ter la perfu­­sion. Une heure plus tard, Papa se rend à la salle de bain et tente de l’ar­­ra­­cher. J’es­­saye de le convaincre de le lais­­ser en place, et il reste là debout, son panta­­lon sur les chevilles, à dire qu’il n’aime tout simple­­ment pas ça, qu’il ne veut pas être accro­­ché à quoi que ce soit et qu’il n’aime tout bonne­­ment pas ça, bordel. Ma mère lui rappelle alors combien il détes­­tait le masque à oxygène au départ, et comment il s’est battu contre le cathé­­ter quand il en avait besoin l’an­­née dernière. Fina­­le­­ment, il capi­­tule et s’as­­sied pour regar­­der Cross­­fire. Mais à mesure que la jour­­née passe, il devient confus et il prend peur. Je déteste ce que la morphine fait à sa dignité. Il est assis dans le bureau et lève trois doigts, le tube à oxygène partant de son nez jusqu’à sa tonsure, comme la mous­­tache de Salva­­dor Dalí. « — Qu’est-ce que c’est ? demande-t-il. — C’est la morphine, papa », lui dis-je. C’est notre nouveau code secret. Puis il commence à plai­­san­­ter sur le fait de tour­­ner le dos à notre chat, qui a des tendances vicieuses, et me lance ce regard faus­­se­­ment inquiet que je connais si bien – une tête que je fais main­­te­­nant à mes propres enfants. « Tu n’as pas perdu ton sens de l’hu­­mour, papa. » Il sourit. « Il y a deux choses, fils, commence-t-il. La première, c’est l’hu­­mour, la seconde, c’est le courage. J’ai­­me­­rais que tu le dises à mes petits-enfants. » Il sourit à l’in­­fir­­mière, et son visage de profil est mince et noble. Je voudrais le dessi­­ner, le prendre en photo, pour conser­­ver ce moment d’une façon ou d’une autre. Puis maman entre et se penche pour lui donner un baiser. « Long voyage », dit-il en français, lui souriant avec de petits yeux brillants de mort.

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David Halbers­­tam
Viet­­nam, 1964

Alors que je faisais des recherches sur son passé, je suis tombé sur une dépêche écrite par David Halbers­­tam à ses éditeurs du New York Times, déni­­grant le travail d’une repor­­ter dont les articles prenaient la défense du gouver­­ne­­ment de Diem. Elle avait passé des heures à s’en­­tre­­te­­nir avec un chef de la CIA « main­­te­­nant tota­­le­­ment discré­­dité »… Au lit quelques heures plus tard, je ne parve­­nais pas à dormir. Tota­­le­­ment discré­­dité ? Quel connard arro­­gant, ce Halbers­­tam ! Ce type mépri­­sait mon père deux jours après son arri­­vée à Saïgon ! Je n’in­­vente rien, c’est dans son livre – deux jours après son atter­­ris­­sage, il pensait déjà en savoir davan­­tage sur le Viet­­nam que le chef de la CIA ! Jusqu’à ce moment-là, je n’avais pas réalisé combien je voulais que papa ait raison – à propos de Diem, du commu­­nisme, à propos de tout. C’est étrange, compte tenu de la vigueur avec laquelle je me suis opposé à lui par le passé. Sans parler de mes convic­­tions poli­­tiques plutôt à gauche. Qu’a­­vais-je à faire de Ngo Dinh Diem ? À 15 h 30, nous finis­­sons de regar­­der un film inti­­tulé L’En­­vo­­lée sauvage. Il parle d’une gamine qui apprend à pilo­­ter un avion pour pouvoir guider une volée d’oies perdues jusqu’en Floride. Ma sœur, ma mère et moi pleu­­rons comme des made­­leines durant l’heure trente de film, et papa sourit avec un air de parfaite séré­­nité boud­d­hique. Alors que le géné­­rique défile, je lui souris. « — Tu as l’air d’avoir aimé, lui dis-je. — J’ai adoré », dit-il. Puis il vient s’as­­seoir en face de moi dans ses chan­­sons et son pyjama bleu, pour lire le jour­­nal. Il ne veut pas faire la sieste. « Vu où j’en suis, je ne tiens plus rien pour acquis », soupire-t-il. Halbers­­tam, ce trou du cul, a une nouvelle fois traîné mon vieux père dans la boue en 1971. Cette fois, c’était dans un article pour Play­­boy, sans les restric­­tions impo­­sées par le New York Times : « Je ne songeais pas à J. R. comme étant le repré­­sen­­tant d’une démo­­cra­­tie. C’était un homme très privé, qui n’était respon­­sable devant nulle circons­­crip­­tion. Plus tard, j’ai été amené à le consi­­dé­­rer plus repré­­sen­­ta­­tif de l’Amé­­rique que je ne l’au­­rais voulu, en ce qu’il déte­­nait le pouvoir, le mani­­pu­­lait et avait beau­­coup d’argent à dépen­­ser – qui n’était évidem­­ment pas véri­­fié publique­­ment. J. R., bien sûr, avait trouvé le moyen de contour­­ner les problèmes qu’im­­pliquaient le fait de travailler pour une démo­­cra­­tie. Il détes­­tait inten­­sé­­ment la presse. Elle était bien trop ouverte à son goût. Comment quelqu’un pouvait-il contrer le commu­­nisme, ce qui était la mission de J. R. – des petits coups four­­rés qui n’ont jamais marché, beau­­coup de mani­­gances (surtout des mensonges) venant de ses agents –, avec une presse libre ? » À part les quelques mots sur le fait de contrer le commu­­nisme, pas un mot de toute cette merde pompeuse n’est vrai. Papa n’ar­­rive pas à se soula­­ger. Il va aux toilettes et s’as­­sied, encore et encore, en vain, et cela lui fait vrai­­ment mal. Ma sœur avance l’hy­­po­­thèse que c’est parce qu’il n’a pas mangé depuis quatre jours, alors il met en balance la mort et la consti­­pa­­tion, et décide fina­­le­­ment de boire un mélange protéiné et du jus de prune. Le jour suivant, il est encore constipé. Il veut aller à l’hô­­pi­­tal, mais se ravise et décide qu’il ne veut plus jamais s’y rendre, puis boit un autre mélange et davan­­tage de jus de prune. Il commence alors à vomir abon­­dam­­ment, recra­­chant un mélange de mixture protéi­­née, de prune et de mucus. En portant l’as­­siette en forme de rein à la salle de bain, j’ai un haut-le-cœur et je manque de vomir à mon tour. Je commence à haïr ce petit Fran­­ken­­stein de pace­­ma­­ker qui n’ar­­rête pas de faire battre son cœur, peu importe ce que veut et ce dont a besoin le reste de lui. Je peux le voir sous la peau tache­­tée de sa poitrine, rond et dur comme un palet de hockey. Quelque­­fois, nous plai­­san­­tons sur le fait de passer un aimant dessus pour le déli­­vrer de notre peine. Papa hoche la tête, oublie ce qu’il disait et vomit à nouveau. Pendant ce temps, la télé­­vi­­sion jacasse sans arrêt en arrière-plan comme un invité ennuyeux qui ne se refuse à partir. J’ai appelé un jour le bureau d’in­­for­­ma­­tion publique de la CIA et j’ai demandé à consul­­ter les dossiers person­­nels de mon père. Les enfants d’agents de la CIA font souvent ce genre de choses – l’un d’eux (qui est devenu le produc­­teur de Unsol­­ved Myste­­ries) a d’ailleurs pour­­suivi l’agence en justice en faisant appel au Free­­dom of Infor­­ma­­tion Act. Un homme aimable du nom de Dennis Klauer m’a rappelé en me déli­­vrant la réponse offi­­cielle : « Pas seule­­ment non, mais hors de ques­­tion – et si vous pour­­sui­­vez en ce sens, nous devrons contac­­ter monsieur John Richard­­son votre père pour le rappe­­ler à son serment de discré­­tion. »

À bout de souffle

Vers midi, il me dit qu’il veut avoir une autre discus­­sion, et nous nous reti­­rons dans le bureau. Il me dit lamen­­ta­­ble­­ment : « Mes intes­­tins ne marchent plus. » Le bla-bla idiot de CNN se pour­­suit, le distrayant pour un moment. « Et quelque chose d’autre – qu’est-ce qui ne marche plus ? Mes intes­­tins ? » Nous bais­­sons le son et essayons à nouveau. « — Tes poumons, c’est ce que tu disais. — Oui, c’est cela. » Puis le chien se met à foui­­ner dans la poubelle et ma mère commence à se tracas­­ser. Ma sœur lui dit qu’elle va aller cher­­cher la poubelle d’à côté, car celle-ci au moins est pour­­vue d’un couvercle. « — J’ai­­me­­rais qu’il y ait un couvercle pour moi, dit mon père. — Très drôle, papa. — Tu ne pense pas qu’il y a un couvercle pour moi ? » me demande-t-il. Je lève les mains au ciel, prenant sa ques­­tion pour une fantai­­sie. Mais il persiste. « — Crois-tu qu’un docteur pour­­rait le faire ? — Quoi donc, papa ? » Il penche la tête, ses yeux s’étré­­cissent et il adopte un air confi­­den­­tiel. « Me donner un couvercle. » C’est étrange comme les personnes âges deviennent enfan­­tines lorsqu’elles racontent un secret. Pour un instant, je me sens plus vieux qu’il ne l’est, je m’ap­­proche et mets ma main sur son genoux. « Je ne pense pas qu’un docteur le fera, non. » Il hoche la tête avec tant d’épui­­se­­ment que nous essayons à nouveau de le convaincre d’al­­ler au lit. Mais il n’ira pas. Il n’a jamais voulu, il n’ira jamais. À l’époque où il buvait, je le voyais se rendre à la cuisine à l’aube avec son verre de tequila à la main. Parfois, il le faisait tomber, et nous retrou­­vions des traces de pas ensan­­glan­­tées plus tard. Désor­­mais, quand sa main s’af­­faisse, j’es­­saie de la desser­­rer douce­­ment pour m’em­­pa­­rer du verre de jus de prune sans le réveiller, mais il résiste soudai­­ne­­ment comme si je tentais de le lui voler. Fina­­le­­ment, il le descend d’un trait et je lui dis : « Comme toujours, papa, tu as bu jusqu’à la dernière goutte. » Je ne peux pas m’em­­pê­­cher d’être fier de lui. Dans la cuisine, ma mère et moi nous éton­­nons de consta­­ter combien il est fort. « C’est une leçon de téna­­cité pour moi », dis-je. Elle ajoute : « C’est une leçon pour moi aussi : je ne traver­­se­­rai jamais cela. J’au­­rai ma boîte de pilules. » Je mets alors ma main sur sa nuque pour la cares­­ser, mais elle se dégage. « Ne fais pas ça ! »

~

Je me suis rendu un jour au lycée de mon père, pour consul­­ter son vieil annuaire. J’y ai vu Richard Nixon, ressem­­blant à un jeune Richard Nixon. Et il y avait Papa, dans sa tenue de basket. Il jouait dans l’équipe univer­­si­­taire et ne me l’avait jamais dit. La légende de la photo me semble coller au person­­nage encore aujourd’­­hui : « Jamais tapa­­geur, mais toujours dans le dur du combat, il a prouvé d’une manière fort satis­­fai­­sante qu’il était un bon défen­­seur. » Maman est au lit. Je lui dis que les choses deviennent très diffi­­ciles pour lui. Elle répond qu’elles sont très diffi­­ciles pour nous égale­­ment. Ce senti­­ment l’ho­­nore, je crois. En sanglo­­tant, elle me dit qu’elle ne pensait pas qu’il se réveille­­rait ce matin, et parle d’ap­­pe­­ler fina­­le­­ment le méde­­cin. Un docteur a mis son amie Mary en sommeil et la réveillait d’un jour à l’autre pour véri­­fier si elle était encore à l’ago­­nie. Fina­­le­­ment, il a juste cessé de la nour­­rir par le tube. Peut-être que Mike place­­rait un couvercle sur lui, comme il l’a demandé, et le plon­­ge­­rait dans un sommeil profond. Jenni­­fer dit que le vété­­ri­­naire serait meilleur à ce jeu-là, et nous rions. Je me dis que c’est peut-être à moi de déci­­der. Peut-être devrais-je le faire main­­te­­nant pour leur épar­­gner le choix. Je vais sur Inter­­net consulte le site de la Hemlock Society, avant de décou­­vrir que ce n’est que du bla-bla. « Où est la putain de section “comment faire” ?! » Jenni­­fer rigole. Elle regarde par-dessus mon épaule. « — C’est ridi­­cule, dit-elle. Si tu recherches “manuel de terro­­risme”, ils te diront comment faire une bombe arti­­sa­­nale. — Peut-être qu’on pour­­rait utili­­ser une bombe arti­­sa­­nale ? — Pas sûr que ça marche­­rait, dit-elle. C’est un dur-à-cuire. » Quand j’avais 12 ans, le direc­­teur de mon école primaire a écrit une lettre à mon père listant mes nombreuses lacunes. Je l’ai retrou­­vée dans les papiers de ma mère il y a quelques années, furieu­­se­­ment souli­­gnée par mon père : « Ses devoirs attestent d’une prépa­­ra­­tion super­­­fi­­cielle, pour autant qu’il y en ait une. Il se moque bien de soigner son travail ou d’être précis. Il ne semble pas avoir la volonté de s’ap­­pliquer à la tâche qui lui est confiée. » Ce matin, il a fina­­le­­ment réussi à aller à la selle. Il se sent beau­­coup mieux. Mais il est si fati­­gué qu’il n’a même pas regardé les infor­­ma­­tions, et lorsqu’il retourne aux toilettes, il me demande de l’ac­­com­­pa­­gner. Penché sur le coin du lavabo, la tête pendante, il dit avec beau­­coup d’em­­phase : « Souviens-toi… c’est… le cancer… du poumon. » Quand il a fini, je remonte son panta­­lon. Si faible soit-il, il insiste pour se laver les mains, se penchant sur le lavabo, ses coudes posés sur les rebords.

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Port de Louis­­bourg
Crédits : Dennis Jarvis

Quand j’avais 13 ans, il m’a emmené pêcher la truite en Nouvelle-Écosse. C’était un grand pêcheur de truites lorsqu’il était jeune. Je me souviens que ce voyage était gênant et ennuyeux. Nous enten­­dions encore et encore les mêmes chan­­sons à la radio : « Crim­­son and Clover », «  I Think We’re Alone Now », « Happy Toge­­ther ». Il a arrêté la voiture pour aller pisser – à cause de la bière, je suppose. J’ai appelé à la maison, et ma plus jeune sœur m’a dit qu’elle était tombée amou­­reuse d’un livre inti­­tulé Ella au pays enchanté. Elle l’ai­­mait telle­­ment qu’elle l’avait emmené à une fête entre copines pour le lire pendant que les autres filles regar­­daient le film des Spice Girls. J’ai raconté ça à Papa. « Cela me rend très heureux, dit-il. Je ne pour­­rais pas l’être davan­­tage. Dis-lui que je t’ai dit ça. » Il est paisible ce soir. Étendu silen­­cieu­­se­­ment, il ne se lève que pour boire du lait ou prendre un médi­­ca­­ment. Endormi à 21 h. Je crois que la fin approche. Quand j’avais 15 ans, il a commencé à lais­­ser des livres sur mon lit : En atten­­dant Godot, Le procès, Les Carnets d’Al­­bert Camus. Ils ont changé ma vie, mais nous n’en avons jamais discuté. Il les a juste lais­­sés là et n’a jamais dit un mot. Dans la salle de bains, il reste assis sur les toilettes pendant vingt minutes. Je m’as­­sois sur une chaise en plas­­tique en face de lui. La salle de bains est entiè­­re­­ment jaune. Au-dessus de lui trône un dessin à l’encre noire repré­­sen­­tant un cheval cabré. Je vois bien qu’il pense profon­­dé­­ment à quelque chose, et il finit par me dire quoi. « Si… j’ai… besoin… de quelque chose, deman­­de… à… ta… mère… d’abord. Car il… y a… le passé. » Je veux être sûr que je comprends bien ce qu’il veut dire. « Si tu as besoin de quelque chose de parti­­cu­­lier, ou bien en géné­­ral ? » Je dois répé­­ter plusieurs fois avant qu’il ne comprenne. « En géné­­ral », dit-il fina­­le­­ment. « Parce qu’il y a le passé. » Cette nuit-là, j’en­­tends l’in­­fir­­mière lui taper dans le dos. Il est assis là, le souffle court, la tête pendante, respi­­rant de l’oxy­­gène à travers des tuyaux. Une fois remis, il murmure : « Je n’en peux plus. » L’in­­fir­­mière fait tout ce qu’elle peut pour l’ai­­der. Cela m’énerve. Je montre l’oxy­­gène, les médi­­ca­­ments. « No está bien, está malo », lui dis-je dans un espa­­gnol hachuré : Ce n’est pas bien, c’est mal. « El nece­­sita morir. » Il faut qu’il meure. Vers 4 h du matin, il crache sa frus­­tra­­tion : « Je… n’ar­­ri­­ve… pas… à mourir. »

Puis papa se calme. Sa respi­­ra­­tion devient plus douce et super­­­fi­­cielle à chaque inspi­­ra­­tion.

En regar­­dant mon père sur son lit de mort, j’es­­saye de me figu­­rer le jeune homme roman­­tique de Berke­­ley, qui portait une « cravate fluide et colo­­rée » et qui citait Shel­­ley. Je suis si désolé de ne jamais l’avoir connu. Avant, cela me mettait en colère, mais aujourd’­­hui j’en suis simple­­ment désolé. Peut-être un peu amer. Et je ne sais pas si papa a tué ce jeune homme par honte ou s’il a juste main­­tenu le couteau bien droit pendant que l’his­­toire se char­­geait de l’en­­fon­­cer. Mais je sais que le temps passant, papa a remplacé ses doutes par des convic­­tions et qu’il est devenu si absorbé par sa guerre qu’il a oublié que le bonheur faisait partie de la sagesse, et qu’il se devait à lui et à ses enfants d’es­­sayer de l’at­­teindre. C’est triste, très triste. Et dange­­reux aussi, car lorsque vous deve­­nez si sûr que la vie est une tragé­­die, alors, petit à petit, vous commen­­cez à accep­­ter la tragé­­die. Et pour finir, quelque chose de pervers en vous en vient à l’in­­vi­­ter. Mais la vie est une tragé­­die, n’est-ce pas ? Un dernier aller-retour à la salle de bains. À ce stade, il refuse d’uti­­li­­ser le bassin hygié­­nique. Le rouleau de papier toilette est presque fini, et c’est là qu’il prononce ses derniers mots : « Un autre rouleau. » J’en prends un dans le placard et le lui tend. De retour dans sa chambre, il se laisse glis­­ser dans le sommeil. Alors que l’aube monte à la fenêtre, sa respi­­ra­­tion commence à chan­­ger. Les longues pauses agoni­­santes pendant lesquelles vous pensez qu’il a cessé de respi­­rer sont suivies d’un halè­­te­­ment qui engouffre à nouveau de l’air pour un tour de plus. C’est horrible. Il y a quelque chose de mons­­trueux dans ces aspi­­ra­­tions de bouf­­fées d’air, quelque chose de si avide et auto­­ma­­tique, comme si son être et sa volonté n’étaient plus que les créa­­tures de cette tyran­­nique petite étin­­celle d’ins­­tinct de survie qui le force à conti­­nuer, encore et encore. Dehors, les oiseaux gazouillent et les cloches de l’église sonnent, comme elles le font chaque matin, ici, au Mexique, déton­­nant dans l’air immo­­bile et suspendu. Puis papa se calme. Sa respi­­ra­­tion devient plus douce et super­­­fi­­cielle à chaque inspi­­ra­­tion, plus de halè­­te­­ment ou d’as­­pi­­ra­­tion, jusqu’à ce qu’il respire si paisi­­ble­­ment, si douce­­ment, que l’air ne fait plus qu’ef­­fleu­­rer le haut de ses poumons. Je me déplace et m’as­­sieds au bord du lit. Les cloches ont fini de sonner et les camions des éboueurs leur succèdent. Son souffle se fait de plus en plus court, puis il s’ar­­rête, tout simple­­ment.


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « My Father, The Spy », paru dans Esquire. Couver­­ture : Opéra­­tion Rolling Thun­­der, par le Lieu­­te­­nant Colo­­nel Cecil J. Poss, 1966. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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