par John Hadden | 31 juillet 2016

John Hadden est auteur, metteur en scène et acteur de théâtre new-yorkais. Le dialogue qui suit est extrait de son livre Conver­­sa­­tions with a Masked Man, le fruit de dizaines d’heures d’en­­tre­­tiens avec son père au sujet de sa carrière dans la CIA.  Dans les années 1960, John Hadden était adoles­cent et vivait avec ses parents en Israël. Son père vivait sous couver­­ture mais en réalité, il avait pour mission d’ob­­te­­nir des rensei­­gne­­ments sur l’avan­­cée du programme nucléaire israé­­lien pour le compte de Washing­­ton. John ne s’en est rendu compte que bien plus tard. Dans cet extrait, lui et son père évoquent une mission déli­­cate : comment un agent de la CIA entre­­tient-il son réseau d’in­­for­­ma­­teurs et dirige-t-il d’autres agents secrets ?

Coup de poker

Le fils : Les tech­­niques d’es­­pion­­nage en Israël diffé­­raient de celles employées en Europe, n’est-ce pas ? Le père : Non, c’étaient à peu de choses près les mêmes. Je parlais aux gens et ils me confiaient des choses. Comme je parlais à toutes sortes d’in­­di­­vi­­dus – des soldats, des hommes d’af­­faires, des juges, des archéo­­logues, des fermiers, des chan­­teurs d’opéra, bref à tout le monde –, il était impos­­sible pour quiconque de savoir qui m’avait confié quoi.

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Tel Aviv dans les années 1960
Crédits : Ephraim Erde

Avoir un accord formel avec quelqu’un est dange­­reux ? Ça n’a aucun inté­­rêt. La plupart du temps, c’est stupide et contre-produc­­tif.

Comment les faisais-tu parler ? Les gens ont toujours envie de parler. Une personne sera plus suscep­­tible de parler si elle a le senti­­ment de ne pas être consi­­dé­­rée à sa juste valeur. Les plus douées sont souvent mises sur la touche parce qu’elles provoquent un malaise, elles en savent trop au goût des autres. Elles ont donc besoin de quelqu’un à qui se confier, qui saura recon­­naître leurs quali­­tés.

Donc tu utili­­sais l’ami­­tié pour parve­­nir à tes fins. J’étais très amical, oui. J’ac­quiesçais à tout ce que les gens me disaient. Et quand tu as affaire à deux personnes, tu peux apprendre une chose de la bouche de la première que la deuxième ignore. Quand tu lui répé­­te­­ras, elle pensera que tu sais plus de choses que tu n’en sais en réalité, ce qui l’amène à te confier d’autres infor­­ma­­tions. Et ainsi de suite, c’est comme une partie de ping-pong.

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Richard Helms, direc­­teur de la CIA de 1973 à 1977

Mais vient forcé­­ment un moment où tu t’ap­­proches d’un filon d’in­­for­­ma­­tions auquel elles ont accès toutes les deux. Que faisais-tu à ce moment-là ? À ce moment-là, il faut attendre. J’ai fini par recru­­ter quelqu’un et ça a très bien fonc­­tionné. C’est  la meilleure chose que j’aie jamais faite. Richard Helms, le direc­­teur de la CIA de l’époque, a telle­­ment appré­­cié qu’il en a parlé au prési­­dent… C’est clai­­re­­ment la meilleure chose que j’aie accom­­plie.

Tu entre­­te­­nais une rela­­tion diffé­­rente avec cet agent ? Je lui ai d’abord soutiré des infor­­ma­­tions, et ensuite il avait affaire à une autre personne sous mes ordres.

Tu es resté en retrait. Évidem­­ment ! les Israé­­liens ne devaient pas savoir ce que je fabriquais chez eux.

Et cette personne parlaient à d’autres personnes qui te relayaient les infor­­ma­­tions. Je n’étais en contact qu’a­­vec des tiers.

Les mettais-tu en danger ? Pas à ce qu’ils sachent, non. À Hambourg, je n’ai fait…

Mais toi, tu le savais. Eh bien, c’est pour ça que j’étais là. À Hambourg, je n’ai fait que parler à des gens.

Que tu connais­­sais bien ? On se voyait tout le temps.

Tu as dû apprendre des tas choses sur leur vie de famille, leur vie sexuel­­le… C’est possible. Mais on efface très vite de son esprit ce genre d’in­­for­­ma­­tions.

Pour eux, avoir quelqu’un à qui parler… Surtout s’ils te trouvent sympa­­thique et pensent que tu seras de leur côté quoi qu’il arri­­ve… Ainsi, ils ne peuvent avoir de soupçons. Une fois que tu es fâché avec quelqu’un, tu ne peux plus rien apprendre de lui. C’est terminé.

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Le port de Hambourg au début des années 1970
Crédits

Pour être convain­­cant, tu devais parti­­cu­­liè­­re­­ment t’in­­té­­res­­ser à eux. Je hochais la tête à tout ce qu’ils disaient.

Et puis tu leur offrais un livre qui était suscep­­tible de leur plai­­re… Oui, c’est ce que je faisais. C’est impor­­tant. Les cadeaux sont une condi­­tion sine qua non.

Encore faut-il trou­­ver le bon. Je devais y réflé­­chir sérieu­­se­­ment. Je passais souvent plusieurs jours dans une librai­­rie de Washing­­ton avant les fêtes de Noël, à choi­­sir un livre pour chacun d’entre eux. La liste était inter­­­mi­­nable.

Il fallait que tu connaisses leur culture, leur langue… Ça aide, effec­­ti­­ve­­ment. Il y avait un homme en Israël du nom de Karmon, qui avait donné l’ordre à ses hommes de ne jamais parler hébreu devant moi. Je pouvais à peine comman­­der un café en hébreu, mais il pensait que je bluf­­fais. Un soir, nous sommes sortis pour dîner. J’étais assis face à lui et il y avait deux jeunes femmes israé­­liennes à notre table de jeu – c’était ce genre de soirée. Au milieu du repas, une des jeunes femmes s’est adres­­sée à Karmon en hébreu : « Sers-lui un peu de vin, peut-être nous dévoi­­lera-t-il ses secrets. » Ils savaient tous qui j’étais. J’ai reconnu un mot, yayin, qui veut dire « vin ». Pour une raison que j’ignore, j’avais retenu une phrase ensei­­gnée par mes inter­­­prètes : « Nich­­nas yayin, yatza sod. » Ce qui signi­­fie : « Quand le vin coule, les secrets s’échappent. » Karmon est devenu blême car il pensait que j’avais tout compris. Mais il n’en était rien. [Rires.]

Les rensei­­gne­­ments sont une monnaie d’échange et il faut savoir la dépen­­ser.

La mère : C’était un très bon ami. Il est venu nous voir ici. Oui, c’était un homme merveilleux. C’est à ce genre de personnes que je parlais. Lui n’avait pas à s’inquié­­ter de ce qu’il me disait. Ses supé­­rieurs le lais­­saient déci­­der de ce qu’il pouvait me confier. C’était à moi de savoir l’écou­­ter.

Lui trans­­met­­tais-tu des infor­­ma­­tions en échange, pour qu’il y trouve son compte ? J’es­­sayais. Les rensei­­gne­­ments sont une monnaie d’échange, en quelque sorte, et il faut savoir la dépen­­ser. Les enfer­­mer à double tour dans un coffre fort ne mène à rien. On donne un tuyau, on en reçoit, on gagne des infos, on en perd d’autres. Mon ami Shlomo Argov avait décro­­ché un poste très haut placé à Washing­­ton, quand j’étais chef de section. Il était devenu haut fonc­­tion­­naire lorsque Rabin Yitz­­hak – le Premier ministre israé­­lien assas­­siné en 1995 – était ambas­­sa­­deur là-bas. On a conclu un marché. Je lui ai dit : « Tu prends tes hommes, je prends les miens. J’or­­ga­­nise tout, nous allons à Gettys­­burg, on fait comme si on n’y était jamais allé et peut-être même qu’on trou­­vera ça drôle. Je pense que Rabin appré­­ciera, il est fasciné par la guerre de Séces­­sion. » Arri­­vés à Gettys­­burg, nous avons été accueillis par trois limou­­sines avec chauf­­feur, un guide dans chaque véhi­­cule pour nous faire visi­­ter la vallée et le champ de bataille. Nous avons ensuite déjeuné comme des rois et ils nous ont emme­­nés au musée. Ça ne s’ar­­rê­­tait plus. Une excur­­sion d’une jour­­née entière à Gettys­­burg. J’étais avec Rabin la majeure partie du temps et je connais­­sais suffi­­sam­­ment le sujet pour pouvoir lui indiquer quand le guide avait raison ou tort. On a passé un très bon moment. C’est une excel­­lente façon d’ob­­te­­nir des infor­­ma­­tions, indi­­rec­­te­­ment. Les gens sont plus ouverts lorsqu’ils se diver­­tissent.

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Rabin Yitz­­hak

Suivez-moi !

À l’ex­­té­­rieur donc, loin des bureaux et des oreilles qui traînent. C’est cela. Nous avons orga­­nisé une soirée pour Rabin. J’ai invité le direc­­teur de la CIA. James Angle­­ton, le respon­­sable du contre-espion­­nage de l’époque était là, ainsi que tous les agents du Mossad et M. et Mme Rabin. Les épouses des agents étaient aussi présentes. J’ai loué un bateau à vapeur sur le Poto­­mac et nous y avons passé l’après-midi et la soirée à festoyer et faire la fête. Une autre façon agréable d’ap­­prendre à connaître les gens.

Quand tu parles de se montrer amical, tu ne parles pas d’ami­­tié réelle, n’est-ce-pas ? Les agents secrets n’ont pas d’amis. C’est comme dans les affaires inter­­­na­­tio­­nales. Les nations n’ont pas d’amis. Elles ne font qu’en­­tre­­te­­nir des rela­­tions. Parfois, elles se rapprochent, mais et alors ? Les choses changent. C’est pareil pour l’es­­pion­­nage, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment pour les services de liai­­son. Il faut être de leur côté, parler leur langage, comprendre leur vision des choses, y réflé­­chir puis se l’ap­­pro­­prier. Et en même temps, un coin de ta tête doit rester fidèle aux États-Unis, ce n’est pas vrai­­ment pas de la tarte. Les personnes qui ne savent pas où se situe la limite sont éjec­­tées. Nous avions un ambas­­sa­­deur en Israël quand nous sommes arri­­vés, qui était israé­­lien – dans la mesure où il travaillait pour eux. Certains n’étaient pas faits pour le travail de liai­­son. Ils avaient une pres­­sion énorme parce qu’ils travaillaient contre des gens et ne pouvaient pas se résoudre à « coucher avec eux ». Cela requiert un certain… savoir-faire.

Pourquoi préfé­­rais-tu les agents étran­­gers aux Améri­­cains ? Je ne me suis jamais entendu avec les Améri­­cains. Jamais. J’at­­ten­­dais trop d’eux et ayant été formé à l’aca­­dé­­mie mili­­taire de West Point, quand j’étais à la barre, j’at­­ten­­dais des gens qu’ils fassent exac­­te­­ment ce que je leur deman­­dais. Mais les Améri­­cains n’aiment pas qu’on leur dise ce qu’ils ont à faire. Les étran­­gers n’étaient pas mieux, mais j’étais beau­­coup plus tolé­­rant. Ceci dit, je n’étais jamais vrai­­ment à la barre non plus, je ne contrô­­lais jamais tota­­le­­ment la situa­­tion.

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L’aca­­dé­­mie mili­­taire de West Point
Crédits : Library of Congress

Tu t’es forcé à voir les choses de leur point de vue. Oui. Il faut « coucher avec eux » et deve­­nir l’un des leurs.

Les ordres venaient de Washing­­ton ? Oui. C’est dingue. Exemple : Bobby Kennedy était tout le temps sur notre dos pour que nous le débar­­ras­­sions de Fidel Castro, alors nous avons écha­­faudé des plans stupides pour tuer Castro. On faisait ce qu’on nous disait de faire ou on se faisait virer.

Quand tu dis que les Améri­­cains n’aiment pas faire ce qu’on leur dit, tu te sens concerné ? Non, car j’étais un soldat. J’ai toujours fait ce qu’on m’or­­don­­nait de faire. Quand il était évident que j’en savais plus que les personnes qui me donnaient des ordres et que la situa­­tion menaçait de tour­­ner au désastre, je déso­­béis­­sais déli­­bé­­ré­­ment aux ordres, mais je ne pouvais le faire que dans ces cas-là. Tout bureau­­crate doté d’un brin de conscience doit déso­­béir aux ordres de temps à autre. Quoi qu’il en soit, je l’ai fait et j’ai été sacré­­ment chan­­ceux de ne pas me faire prendre. Mais c’est ainsi que commence toute action poli­­tique. Et ces cow-boys qui pensent que les bombes et les assas­­si­­nats sont la meilleure façon de faire avan­­cer les choses… D’une part, les prési­­dents en ont besoin. La diplo­­ma­­tie prend trop de temps et ils ne peuvent pas toujours déclen­­cher des guerres : ils ont besoin de moyen-terme, quelque chose dont ils peuvent se déso­­li­­da­­ri­­ser si c’est décou­­vert. Ces mani­­gances puériles, qui ont pris le dessus dans les bureaux de la CIA, n’ont causé que peine et souf­­france et elles n’ont rien à voir avec l’es­­pion­­nage. Elles ne font que nuire à nos services de rensei­­gne­­ment. De bien des façons.

Tu dis que tu ne te consi­­dères pas comme un bon agent. Qu’est-ce qui fait un bon agent selon toi ? La discré­­tion est essen­­tielle. Et le sang froid. Un bon agent doit être pers­­pi­­cace pour envi­­sa­­ger toutes les possi­­bi­­li­­tés, tout en étant suffi­­sam­­ment réac­­tif pour prendre des risques. Je n’ai jamais été prêt à prendre le moindre risque. Donc je n’en prenais pas, mais j’au­­rais pu être éjecté. Il y avait un offi­­cier avec nous qui avait telle­­ment peur de lais­­ser échap­­per une info qu’il restait enfermé dans son bureau et n’était jamais opéra­­tion­­nel. Pour ma part, je consi­­dé­­rais les infor­­ma­­tions comme autant d’atouts dans mon jeu. L’as­­tuce, c’est de donner ces cartes pour reti­­rer le maxi­­mum d’in­­for­­ma­­tions en échange. Bien entendu, comme dans toute partie de poker, parfois on perd et les gains sont loin de compen­­ser les pertes. Mais parfois on y gagne nette­­ment et dans ces cas-là, on se féli­­cite.

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Fidel Castro s’adresse au peuple cubain après que
Kennedy a imposé le blocus

Les rensei­­gne­­ments sont comme de l’argent placé en banque. Ils ont une utilité. Cacher son argent sous un mate­­las est une façon bien stupide de gérer sa fortune. La façon la plus idiote de gérer les rensei­­gne­­ments, c’est de ne jamais les utili­­ser. Pas tous à la fois car après on se retrouve sans rien. Mais on peut les utili­­ser petit à petit, de temps à autre. Une infor­­ma­­tion en elle-même n’a aucun sens. Une accu­­mu­­la­­tion de faits ne consti­­tue qu’un maté­­riau brut. Ce n’est un chef-d’œuvre qu’une fois qu’on l’a sculp­­tée. Autre­­ment, ce n’est qu’un morceau de bois qu’on peut aussi bien jeter aux flammes. Jusqu’à ce qu’on en fasse quelque chose, jusqu’à ce qu’on la travaille, on ne peut rien en faire. C’est la même chose pour les mots. Que sont les mots tant qu’on ne les a pas assem­­blés de manière compré­­hen­­sible pour pouvoir trans­­mettre une idée ? Les mots en eux-mêmes ne sont rien. Ce n’est que lorsqu’on les lie entre eux d’une façon cohé­­rente qu’ils déclenchent quelque chose.

Mais les faits ne sont jamais isolés, ils sont atta­­chés à des personnes. Que deviennent-elles ces personnes ? Des personnes ? Quelles personnes ?

Les personnes avec lesquelles tu travaillais, qui prenaient tant de risques pour leur vie et celle des membres de leur famil­­le… Et ce à ma place.

…à ta place. Je comprends ce que tu veux dire. On les paie et on essaie de les aider autant que possible. C’est comme être le comman­­dant d’une compa­­gnie en plein combat, ou le chef d’un pelo­­ton : suivez-moi !

Permis de tuer

Devais-tu mettre tes senti­­ments de côté ou faire l’ef­­fort de te rappe­­ler qu’ils n’étaient pas tes amis ? Je n’ai jamais réflé­­chi de cette façon, j’ai juste… …foncé ? …fait de mon mieux. Je n’ai jamais analysé ces choses-là sur le moment. Je ne crois pas que ç’au­­rait été une très bonne idée.

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William Sloane Coffin, le pasteur agent de la CIA

Il faut mesu­­rer les risques qu’en­­courent la personne et en même temps t’en déta­­cher, car cela doit rester un jeu, n’est-ce pas ? Oui, et c’était un gros problème. Car lorsqu’ils descendent un de tes agents, il faut être capable de l’en­­cais­­ser. Tu me parlais du fait de tuer des gens, hier, et j’y ai réflé­­chi. J’ai surtout repensé au révé­­rend William Sloane Coffin, avec qui je suis allé à Buck­­ley. C’était un membre de la CIA. Il a débuté comme jeune recrue au sein de l’OSS pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il recru­­tait des Russes : il parlait couram­­ment leur langue. C’était un grand joueur de guitare – un grand artiste.

Et un fervent oppo­­sant à la guerre du Viet­­nam. J’en­­ten­­dais souvent ses sermons retrans­­mis à la radio. Vous étiez voisins, n’est-ce-pas ? Il habi­­tait New York et on jouait au poli­­cier et au voleur quand on était gosses. Puis je l’ai revu en Alle­­magne. Il a fait la danse des cosaques, celle où tu te retrouves accrou­­pis à lancer des coups de pieds en l’air. C’était un athlète. Et tout en sautillant, il jouait de la guitare en enton­­nant des chants ukrai­­niens… Il était là-bas pour recru­­ter des types à infil­­trer en Union sovié­­tique pour promou­­voir des acti­­vi­­tés clan­­des­­tines. Mais ils les ont tués. Tous. Jusqu’au dernier. Ils ont d’abord été trahis, puis assas­­si­­nés. À cause de l’agent double Kim Philby, qui a retourné sa veste pour rejoindre le KGB. À chaque fois, ils les atten­­daient. Je pense que tout ce qui est arrivé par la suite à Coffin découle de cette expé­­rience.

Il s’est senti respon­­sable. Il était respon­­sable. Un truc pareil ne m’est jamais arrivé.

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Kim Philby, l’es­­pion du MI5 devenu agent du KGB

Jamais ? Non, je n’ai jamais cru en ce type d’opé­­ra­­tions.

Qu’al­­lais-tu dire par rapport au fait de tuer des gens ? J’avais un agent à Berlin et les Alle­­mands de l’Est l’ont attrapé. Ils l’ont ligoté à une voie ferrée. Ils ont retrouvé sa tête, tu sais…

Tu l’avais formé ? Je ne l’avais pas formé, mais il était sous mes ordres. Quand c’est comme ça, on se demande constam­­ment… est-ce que c’était ma faute ? Que s’est-il passé ? Je ne le saurai jamais. Ça pose un vrai problème. Surtout aux jeunes Améri­­cains. Les vieux bris­­cards du métier, les Tchèques, les Polo­­nais et les Sovié­­tiques qui travaillaient avec nous étaient bien plus habi­­tués à ce genre de choses, surtout ceux qui avaient grandi en Europe sous l’oc­­cu­­pa­­tion. Des gens meurent, c’est comme ça… Mais les Améri­­cains, ça les perturbe, ils déraillent complè­­te­­ment. Ça devient une obses­­sion.

Combien y en avaient-ils d’autres ? Je ne sais plus, c’est diffi­­cile à dire. Tu demandes des choses que le temps a effacé. Il faut avoir… une certaine capa­­cité à accep­­ter le meilleur comme le pire, sans trop en être affecté. On se console en se disant que quelqu’un d’autre a dû faire pire, que d’autres ont causé la mort de bien plus de gens, qui sait.

Quand on dirige un agent secret, on se sent respon­­sable de lui ? Mon Dieu oui, c’est terrible. Un vrai fardeau. C’est stres­­sant sur deux aspects. Déjà sur le plan profes­­sion­­nel, parce qu’on a merdé, et puis sur le plan humain. On devient proche de ces gens.

Comment ça ? Eh bien, on leur parle pendant des heures et des heures pour être sûr qu’ils ne commet­­tront aucune erreur. On les accom­­pagne dans chaque étape déci­­sive et il faut s’as­­su­­rer qu’ils se sentent utiles, néces­­saires et appré­­ciés. Qu’ils pensent que ce qu’ils font en vaut la peine, même si on en doute soi-même. Ce n’est pas facile.

Il est impos­­sible de ne pas tisser de liens ? C’est une grosse partie de notre travail, c’est tout à fait essen­­tiel. Comment l’as-tu supporté ? Je ne sais pas, j’ai essayé. Mais je suis améri­­cain.

Tu m’as parlé d’en­­fants qui sont entraî­­nés à deve­­nir des tueurs dès leur nais­­sance. Oui.

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Le président Ford rencontre George Bush Sr, alors direc­­teur de la CIA (1975)

Est-ce que tu me consi­­dé­­rais comme un soldat poten­­tiel lorsque je suis venu au monde ? Je n’y ai jamais songé et j’es­­pé­­rais que cela n’ar­­ri­­ve­­rait jamais. Heureux l’homme dont le fils atteint l’âge de dix-huit ans sans avoir connu la guerre.

Tu as toujours pensé ainsi ? Voir son gamin partir en uniforme ? Je ne l’au­­rais pas supporté. Tu te souviens quand ta mère a parlé d’un de nos amis dont le fils était parti au Viet­­nam seule­­ment pour l’im­­pres­­sion­­ner ? Mon Dieu… Comment peut-on vivre avec ça ? Le direc­­teur de la CIA Allen Dulles était à fond pour la guerre de Corée. Son fils était un jeune homme très, très intel­­li­gent, et il voulait faire la fierté de son père. Il est parti en Corée et s’est fait explo­­ser l’ar­­rière du crâne. Il a été rapa­­trié mais c’était un légume. Aucun espoir de guéri­­son. Comment peut-on vivre avec ça ?


Traduit de l’an­­glais par Audrey Previ­­tali d’après l’ou­­vrage auto­­bio­­gra­­phique Conver­­sa­­tions with a Masked Man: My Father, the CIA and Me publié par Arcade Publi­­shing. Couver­­ture : Les quar­­tiers géné­­raux de la CIA.


CET AGENT DOUBLE A FORMÉ SON FILS POUR QU’IL TERMINE SA MISSION

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Condamné pour avoir marchandé des infor­­ma­­tions confi­­den­­tielles aux Russes, l’agent de la CIA Jim Nichol­­son a formé son fils cadet pour qu’il reprenne le flam­­beau.

Un samedi matin de l’été 2006, alors que le soleil s’éle­­vait au-dessus des terres agri­­coles du nord-ouest de l’Ore­­gon, Nathan Nichol­­son quitta son appar­­te­­ment d’Eu­­gene et condui­­sit jusqu’à la prison fédé­­rale de Sheri­­dan, à deux heures de voiture de chez lui. Il allait rendre visite à son père, Harold « James » Nichol­­son, le plus gradé des offi­­ciers de la CIA jamais condam­­nés pour espion­­nage. ulyces-espionsperefils-01 Nathan venait voir son père tous les quinze jours depuis plus de dix ans, de son adoles­­cence à son entrée dans la vie d’adulte. Au volant de sa Chevro­­let Cava­­lier bleue, il se regarda dans le rétro­­vi­­seur. Il arbo­­rait toujours ses traits de jeune garçon, et ses yeux bleus, ses cheveux blonds taillés à la mili­­taire le rendaient sédui­­sant. Alors qu’il fonçait sur la Paci­­fic High­­way West, qui coupait tout droit à travers la verte campagne de la région, il prit le temps de repen­­ser à un vieux rêve à jamais perdu. Dans le rétro­­vi­­seur, Nathan aurait aimé voir l’homme qu’il avait toujours voulu deve­­nir : un ranger plein d’as­­su­­rance – à l’image de celui qu’a­­vait été son père, Jim Nichol­­son, des années aupa­­ra­­vant. Au lieu de cela, Nathan contem­­plait un rebut de l’ar­­mée de 22 ans, un jeune homme qui avait échoué aux tests d’ap­­ti­­tude pour deve­­nir ranger et quitté l’ar­­mée sans avoir mis les pieds sur un champ de bataille. Alors que tout ses amis se battaient en Irak ou en Afgha­­nis­­tan, et envoyaient à leurs familles des photos de tanks et de Humvees, Nathan étudiait dans une univer­­sité de seconde zone et bossait dans un Pizzat Hut pour joindre les deux bouts. Ce contraste entre ce qu’il était devenu et ce qu’il aurait pu être lui causait beau­­coup de peine. Sa seule échap­­pa­­toire, c’étaient ses jeux vidéo, dans lesquels Nathan s’im­­mer­­geait sans rete­­nue, parfois avec des cousins qui habi­­taient près de chez lui, parfois tout seul.

Dans ce monde-là, Nathan était un héros : il terras­­sait des enne­­mis virtuels à grands coups de joys­­tick et de clics. Dans sa cellule de l’éta­­blis­­se­­ment correc­­tion­­nel fédé­­ral de Sheri­­dan, Jim Nichol­­son se prépa­­rait devant le miroir, comme tous les same­­dis quand son fils venait lui rendre visite. Ce célèbre agent de la CIA, en adéqua­­tion avec son statut, avait l’ha­­bi­­tude de porter des costumes et des montres de valeur. Depuis ses mésa­­ven­­tures, sa garde-robe se compo­­sait surtout de ses tenues de prison­­nier, qui ne mettaient guère en valeur sa carrure d’ath­­lète. Mais c’est le prix à payer lorsqu’on trahit son pays : dix ans de vie passée à l’ombre, encore treize à tirer. Son séjour en prison l’avait vieilli. À 55 ans, il cachait les poils blancs de sa barbe poivre-et-sel avec une brosse-à-dents et du cirage. Au vu de la situa­­tion, ce n’était qu’un moyen trivial de garder la face devant les yeux de son fils, lui le père débon­­naire et l’es­­pion autre­­fois craint de tous.

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