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par Julien Peltier | 1 juin 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Cette fois Yoshi­naka, se sachant condamné, exhorte celle qu’il aime à fuir jusqu’aux montagnes de son Shinano natal afin d’échap­per à la mort. Mais on ne quitte pas une scène aussi glorieuse sans un dernier rebon­dis­se­ment : l’hé­roïne est donc inter­cep­tée par un lieu­te­nant de Mina­moto no Yori­tomo. Tomoe met en garde l’en­nemi en saisis­sant un tronc de pin telle une massue, avant de le briser en mille échardes en guise d’aver­tis­se­ment. L’autre ne s’en laisse pas conter, et parvient tout de même à maîtri­ser la furie. Comme attendu, le vainqueur fera de Tomoe sa concu­bine, avec la béné­dic­tion du seigneur des Mina­moto. La belle aurait engen­dré un fils, natu­rel­le­ment doté d’une force hercu­léenne, en la personne d’Asa­hina Saburô Yoshi­hide, qui exista proba­ble­ment, mais auquel la légende attri­bue des prouesses surhu­maines. Quant à la farouche guer­rière enfin domp­tée, elle serait entrée dans les ordres et aurait quitté ce monde à l’âge – cano­nique selon les critères du temps – de quatre-vingt-onze ans.

La belliqueuse impératrice Jingu, qui aurait conduit ses armées alors qu’elle portait le futur empereur ÔjinCrédits : wikipédia
La belliqueuse impé­ra­trice Jingu, qui aurait conduit ses armées alors qu’elle portait le futur empe­reur Ôjin
Crédits : wiki­pé­dia

Enfin, une troi­sième version avance qu’à force de courage, Tomoe parvint à disper­ser ses adver­saires, puis à sous­traire à l’en­nemi la tête de son défunt amant, avant de se jeter dans la mer du Japon en serrant dans ses bras ce macabre trophée. Préci­sion d’im­por­tance, les samou­raïs avaient pour coutume de prou­ver de cette façon que leur besogne avait été accom­plie. Depuis lors, les spécu­la­tions n’ont pas manqué. Les cher­cheurs n’étant pas parve­nus à iden­ti­fier Tomoe avec certi­tude en passant au peigne fin les registres des plus anciens monas­tères, le mystère reste entier, d’au­tant que les diffé­rentes versions de son histoire se sont addi­tion­nées durant plus de neuf siècles. La renom­mée du person­nage, tout comme les ques­tions qu’elle soulève à propos de la place des femmes dans l’uni­vers presque exclu­si­ve­ment mascu­lin du guer­rier tradi­tion­nel nippon, ne laissent pour­tant pas d’in­ter­pel­ler.

De grandes oubliées de l’his­toire ?

Nombreuses sont les femmes au carac­tère bien trempé à avoir influé sur le cours de l’his­toire du pays. Tout comme bon nombre d’hé­roïnes dont l’Eu­rope entre­tient le souve­nir, les figures fémi­nines japo­naises abondent – qu’elles aient été sœurs, épouses ou concu­bines –, qui ont pris les armes pour défendre le château assiégé en l’ab­sence d’un mari batailleur, ou se sont illus­trées en comman­dant à des hommes pour­tant peu portés à obéir aux ordres d’un repré­sen­tant du beau sexe. Au lende­main de la guerre des Genpei, le pouvoir va d’ailleurs échoir à une femme, en la personne de Hôjô Masako, veuve de Mina­moto no Yori­tomo. Les intrigues de cette contem­po­raine de la célèbre Alié­nor d’Aqui­taine, passée maîtresse dans l’art de conspi­rer sous les inno­cents oripeaux d’une moniale, lui vaudront le sobriquet d’ama-shogûn, le « shôgun-nonne ».

Une onna bugeisha, ou « femme-guerrière »Crédits : wikipédia
Une onna bugei­sha, ou « femme-guer­rière »
Crédits : wiki­pé­dia

Tomoe Gozen n’en demeure pas moins l’un des seuls exemples un tant soit peu docu­menté de person­nage fémi­nin ayant embrassé la carrière mili­taire. Est-ce à dire qu’elle fut une excep­tion ? Rien n’est moins sûr, car bien que la thèse soit contro­ver­sée, la farouche compagne de Yoshi­naka pour­rait bien ne pas être un cas isolé, mais au contraire l’arbre qui cache la forêt des onna bugei­sha, les « femmes-guer­rières ». Ces dernières auraient-elles été gommées des annales par des chro­niqueurs soucieux de ne pas mettre en péril la domi­na­tion « natu­relle » de la gent mascu­line, en parti­cu­lier dans le métier des armes ? Plusieurs commen­ta­teurs se sont en effet inter­ro­gés sur ce congé soudain donné par Yoshi­naka à son lieu­te­nant en jupons, dont Le Dit des Heike vient pour­tant de vanter les mérites. Là encore, bien malin qui peut discer­ner le témoi­gnage de l’ajout ulté- rieur. À en croire Stephen Turn­bull, sans conteste l’un des meilleurs spécia­listes du Japon médié­val, de récents tests géné­tiques effec­tués sur des têtes exhu­mées de tertres funé­raires sur trois champs de bataille distincts ont révélé une forte propor­tion de combat­tantes, qui pour­rait atteindre un tiers des pertes. L’his­to­rien britan­nique en déduit que « des femmes samou­raïs partirent certes à la guerre, mais la guerre vint aussi à elles. Et elles combat­tirent alors avec la bravoure et l’ha­bi­leté qui siéent à d’au­then­tiques guer­rières. » À l’ins­tar de Yoshit­sune, un person­nage de la trempe de Tomoe ne pouvait lais­ser les poètes indif­fé­rents. L’ama­zone ne sera affu­blée que tardi­ve­ment de l’épi­thète « Gozen », dont nul n’a pour l’heure établi la signi­fi­ca­tion de façon certaine, mais qui évoque notre « cour­ti­sane ». Faut-il y voir une manière de souli­gner les liens unis­sant l’in­té­res­sée à la noblesse, ou bien une allu­sion à des acti­vi­tés moins hono­rables qui lui auraient attiré les faveurs de Yoshi­naka ?

Dès le XVe siècle, dans le drame portant son nom, Tomoe voit déjà sa répu­ta­tion mili­taire écor­née. Et les choses vont de mal en pis puisqu’en 1746, l’au­teur d’Onna Shiba­raku, une pièce de kabuki, tourne en ridi­cule la redou­table guer­rière afin de mettre en évidence l’ab­sur­dité d’une situa­tion qui permet­trait à une simple femme de l’em­por­ter sur autant de cham­pions virils. Si elle consti­tue un âge d’or des arts drama­tique et pictu­ral, la société étroi­te­ment corse­tée de l’époque Edo ne saurait tolé­rer le moindre écart au respect des bonnes mœurs, quitte à réécrire quelque peu l’his­toire. Bien qu’elle soit le plus souvent inter­pré­tée par un homme, comme le veut la coutume clas­sique, Tomoe n’en devient pas moins une person­na­lité récur­rente du théâtre, ce qui va assu­rer sa posté­rité. Depuis lors, la popu­la­rité de l’illustre femme-samou­raï n’a cessé de gran­dir, jusqu’à fran­chir les fron­tières de l’ar­chi­pel. C’est ainsi qu’au début des années 1980, Tomoe Gozen ressus­cite en impro­bable héroïne d’un best-seller litté­raire, adap­ta­tion horri­fique du Dit des Heike commise par l’Amé­ri­caine Jessica Amanda Salmon­son. La belle guer­rière est même parve­nue à surpas­ser son alter ego mascu­lin, Yoshit­sune, en rempor­tant haut la main le concours de figu­ra­tion dans une multi­tude de jeux vidéo, mangas et autres dessins animés.

Tomoe figure parmi les personnages les plus acclamés du festival du Jidai matsuri de KyôtoCrédits : Matthew Ferguson
Tomoe figure parmi les person­nages les plus accla­més du festi­val du Jidai matsuri de Kyôto
Crédits : Matthew Fergu­son

Les admi­ra­teurs de l’in­tré­pide Tomoe Gozen trou­ve­ront cepen­dant un cadre plus propice aux décla­ra­tions enflam­mées dans le décor somp­tueux du Jidai matsuri de Kyôto. Ce festi­val réunit chaque automne des milliers de parti­ci­pants venus rencon­trer leurs héros en chair et en os à l’oc­ca­sion d’un extra­or­di­naire cortège de cava­liers et piétons, tous revê­tus de leurs plus beaux atours, aux couleurs des diffé­rentes périodes de l’his­toire du Japon. Comme il se doit, Tomoe figure parmi les person­nages les plus accla­més. Le rôle est toujours confié à une magni­fique jeune femme, qui veille ainsi à perpé­tuer la mémoire de la mysté­rieuse guer­rière dont la lame a fait couler le sang, et dont les secrets n’ont pas fini de faire couler beau­coup d’encre.


Extrait du livre Samou­raïs, 10 destins incroyables, paru en 2016 aux éditions Prisma. Couver­ture : estampe de Tomoe Gozen lors de la bataille d’Awazu. Crédits : Wiki­pé­dia.


POURQUOI TROIS SOLDATS JAPONAIS ONT CONTINUÉ LA SECONDE GUERRE MONDIALE JUSQU’EN 1974

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Les derniers soldats japo­nais de la Seconde Guerre mondiale ont été retrou­vés en 1974. Qu’ont-ils fait tout ce temps sur leurs îles du Paci­fique ?

Il y a près de quarante ans, le passé et le présent du Japon se rencon­trèrent au bord d’une rivière traver­sant la forêt tropi­cale de l’île de Lubang, aux Philip­pines. La rencontre eut lieu au crépus­cule du 20 février 1974, alors que la brise retom­bait et que l’air se remplis­sait d’in­sectes volants. L’homme qui incar­nait le présent s’ap­pe­lait Norio Suzuki. Il avait quitté l’uni­ver­sité à 24 ans sans diplôme et portait ce jour-là un t-shirt, un panta­lon bleu foncé, des chaus­settes de laine et une paire de sandales en caou­tchouc. Il était accroupi, occupé à allu­mer un feu à partir d’une pile de bran­chages, et il igno­rait encore qu’il n’était pas seul. Celui qui le fixait depuis la lisière de la forêt était vêtu des haillons d’un uniforme mili­taire et tenait un fusil à la main. Au moment de la rencontre, il avait passé presque trente ans sur l’île de Lubang, à conti­nuer tout seul de livrer une guerre qui s’était offi­ciel­le­ment termi­née avec la capi­tu­la­tion japo­naise dans la baie de Tokyo le 2 septembre 1945.

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Les îles du Paci­fique ont abrité de nombreux soldats japo­nais

Le nom de cet homme incar­nant le passé était Hirō Onoda. Offi­cier des rensei­gne­ments de l’Ar­mée impé­riale japo­naise, il était sur le point de deve­nir très célèbre et allait sur ses 52 ans. Onoda n’avait pas quitté Lubang depuis 1944, quelques mois avant l’in­va­sion et la reprise des Philip­pines par les Améri­cains. Les dernières instruc­tions qu’il avait reçues de son supé­rieur immé­diat lui ordon­naient de se reti­rer à l’in­té­rieur des terres de l’île – qui était petite et, en vérité, d’une impor­tance stra­té­gique négli­geable – et de haras­ser les forces occu­pantes jusqu’au retour de l’Ar­mée impé­riale. « Il vous est formel­le­ment inter­dit de mourir de votre propre main », lui avait-on dit. « Que ce soit dans trois ans ou dans cinq ans, quoi qu’il arrive, nous revien­drons pour vous. En atten­dant, tant qu’il vous reste un soldat, votre devoir est de le diri­ger. » « Vous devrez peut-être vous nour­rir de noix de coco. Si c’est le cas, prenez-en votre parti ! Aucune circons­tance ne justi­fie de se rendre. »

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