par Legs McNeil | 0 min | 19 février 2017

YPJ

L’État isla­­mique assié­­geait la ville de Kobané depuis plus d’un mois lorsque Joanna Palani a échangé ses premiers tirs avec les combat­­tants djiha­­distes. La jeune femme danoise, alors âgée de 21 ans, était arri­­vée le 14 novembre 2014 à Erbil, la capi­­tale du Kurdis­­tan irakien. De là, elle avait fait le voyage jusqu’au Rojava, la région kurde auto­­nome du nord de la Syrie, pour rejoindre les YPJ – la branche fémi­­nine des Unités de protec­­tion du peuple (YPG). Sa première nuit sur le front a été trau­­ma­­ti­­sante.

Couverte du sang d’un cama­­rade tombé au combat
Crédits : Joanna Palani/Insta­­gram

Elle patrouillait le long des posi­­tions kurdes aux côtés d’un combat­­tant étran­­ger venu de Suède. Il régnait ce soir-là un silence de mort sur Kobané, seule­­ment rompu de temps à autre par les aboie­­ments d’un chien aban­­donné dans une cour déserte. La ville n’était pas fantôme, elle rete­­nait son souffle. Ceux qui n’avaient pas fui se terraient en silence derrière les murs en parpaings de leur maison, priant pour que la paix revienne avant qu’ils ne s’ef­­fondrent, comme d’autres avant eux. Daech avait lancé une première offen­­sive massive sur la ville kurde le 13 septembre, ses tanks et sa chair à canon donnant l’as­­saut avec sauva­­ge­­rie contre les forces des YPG. En un mois, la résis­­tance avait ployé sous les attaques répé­­tées des djiha­­distes, cédant quar­­tier après quar­­tier à l’en­­nemi. Mais du sang neuf est venu à la rescousse depuis le Kurdis­­tan irakien, leurs convois soule­­vant des nuages de pous­­sière dans les paysages arides qui s’étendent entre les deux pays. À bord des véhi­­cules s’en­­tas­­saient des combat­­tants majo­­ri­­tai­­re­­ment kurdes et yézi­­dis, hommes et femmes, impa­­tients de venger la mort de leurs proches et de défendre leurs terres. À leurs côtés, d’autres combat­­tants venaient de toute l’Eu­­rope, de Tchét­­ché­­nie ou des États-Unis. Joanna était parmi eux. À la fin du mois d’oc­­tobre, les YPG avaient repris le contrôle de près de la moitié de la ville. À son arri­­vée à Kobané, l’équi­­libre des forces commençait à s’in­­ver­­ser, mais la vigi­­lance était plus que jamais de mise. Joanna en était consciente et lorsque son binôme s’est allumé une ciga­­rette, elle l’a prié de l’éteindre pour ne pas risquer de trahir leur posi­­tion. Le Suédois ne l’a pas prise au sérieux et lui a souri dans le noir. Il souriait encore lorsque la balle s’est logée entre ses deux yeux. Un sniper de l’État isla­­mique avait repéré le bout incan­­des­cent de la ciga­­rette et la fumée qui s’en échap­­pait, prenant pour cible le duo en patrouille. Joanna se souvient que la ciga­­rette se consu­­mait encore tandis qu’elle traî­­nait à l’abri le cadavre de son compa­­gnon, macu­­lant de sang son nouvel uniforme des YPJ. « Je lui avais dit de ne pas fumer sur le front », se souvient-elle. « Moi non plus je ne prenais pas trop au sérieux cette mise en garde avant d’ar­­ri­­ver ici, mais après la première attaque, je l’ai prise très au sérieux. » Ce souve­­nir est revenu la hanter deux ans plus tard, tandis que le sommeil la fuyait dans sa cellule de Vestre Fæng­­sel, la plus grande prison du Dane­­mark.

Crédits : Joanna Palani/Insta­­gram

La patience

Joanna Palani avait neuf ans la première fois qu’elle a tiré au fusil. C’était en Finlande, avec son père. Il lui a montré patiem­­ment comment tenir l’arme conve­­na­­ble­­ment, plaçant sa main gauche au milieu du fût et la droite autour de la poignée de l’arme, l’in­­dex tendu contre le pontet – pas autour de la détente. Le contact frais du bois contre sa joue, la crosse posée au creux de son épaule, elle se rappelle de tout. Une paupière close, elle a retenu son souffle au moment de tirer. La puis­­sance du recul l’a surprise. Elle a voulu recom­­men­­cer. « C’est devenu une obses­­sion », dit-elle. « Il est très courant pour les Kurdes d’ap­­prendre le manie­­ment des armes à un jeune âge. » Son père et son grand-père faisaient partie des pesh­­mer­­gas, les soldats qui assurent la défense de la région auto­­nome du Kurdis­­tan irakien. Tous deux avaient combattu les forces de Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe. Joanna est née en 1993 dans un camp de réfu­­giés des Nations unies à Ramadi, dans le sud de l’Irak. Le couple kurde iranien avait dû tout quit­­ter pour espé­­rer survivre. Quand la famille s’est envo­­lée pour le Dane­­mark, Joanna avait trois ans. Elle a grandi à Copen­­hague, où elle a plus tard fait des études de poli­­tique et de philo­­so­­phie à l’uni­­ver­­sité. Elle avait 21 ans lorsque l’écho des premières exac­­tions de l’État isla­­mique en Irak lui est parvenu. Les exécu­­tions sommaires, les villages rasés, la torture et les viols infli­­gés aux jeunes filles yézi­­dies. Son sang n’a fait qu’un tour : elle a aban­­donné sa vie d’étu­­diante et pris un aller simple pour Erbil, afin de rejoindre la résis­­tance – elle effec­­tuait des visites dans le pays depuis sa majo­­rité.

Crédits : Joanna Palani/Insta­­gram

« Je suis allée au Kurdis­­tan pour me battre pour les droits des femmes et la démo­­cra­­tie, pour les valeurs euro­­péennes que j’ai apprises en gran­­dis­­sant au Dane­­mark », se justi­­fie-t-elle. Et il est néces­­saire qu’elle se justi­­fie, car trois jours après son retour au Dane­­mark en septembre 2015, elle a reçu un email du PET, le service de rensei­­gne­­ments danois. La police l’in­­for­­mait que son passe­­port n’était plus valide et qu’elle avait l’in­­ter­­dic­­tion de quit­­ter le pays pour les 12 mois à venir. Joanna reve­­nait d’un an de guerre au Kurdis­­tan, durant lesquels elle avait servi d’après ses dires six mois au sein des YPJ et six mois dans les rangs des pesh­­mer­­gas. Entre-temps, elle était deve­­nue instruc­­trice et sniper. L’ar­­mée kurde lui avait donné 15 jours de permis­­sion pour qu’elle puisse rendre visite à sa famille au Dane­­mark. Mais les auto­­ri­­tés danoises ont sévi, en vertu des nouvelles lois de lutte contre le terro­­risme, mises en appli­­ca­­tion à la fin de l’an­­née 2014 : il était inter­­­dit aux ressor­­tis­­sants danois d’al­­ler combattre en Syrie. Son histoire a fait la une des jour­­naux au Dane­­mark et attiré l’at­­ten­­tion des médias inter­­­na­­tio­­naux. Dans les inter­­­views qu’elle a données à l’époque, elle répé­­tait combien il était injuste qu’on lui reproche d’être allée combattre l’État isla­­mique aux côtés des Kurdes. « Si le Dane­­mark était attaqué un jour, j’irais sans hési­­ter sur le front avec un drapeau danois autour des épaules », affirme-t-elle. « Mais j’ai de la famille kurde, et pour le moment ce sont les Kurdes qui sont attaqués par des isla­­mistes sans cervelle. » Elle a joint les actes aux paroles en juin 2016, en repre­­nant l’avion à la première oppor­­tu­­nité. Offi­­ciel­­le­­ment, elle s’est rendue au Qatar, à Doha, mais son compte Insta­­gram laisse penser qu’elle a passé tout l’été au Rojava au sein d’une unité de snipers des YPJ, sur le front de Manbij. Entre avril et mai 2016, elle a docu­­menté ses entraî­­ne­­ments régu­­liers au tir en pers­­pec­­tive des combats de l’été. Elle y a exprimé sa fierté d’être sniper et décrit sa mission avec inten­­sité. Allon­­gée à plat ventre sur le toit d’un bâti­­ment contrôlé par son unité, Joanna fait le vide et plonge dans un état de concen­­tra­­tion et de calme profonds. Tapie sous des couver­­tures, elle se camoufle à la vue de l’en­­nemi et demeure immo­­bile pendant des heures. Cette patience infi­­nie n’est rompue que par une vive pres­­sion de son index sur la détente de la Dragou­­nov. Au loin, une silhouette brune s’ef­­fondre. Un sourire étire ses lèvres. Sa récom­­pense. À la fin de l’été, après une intense campagne au cours de laquelle elle a vu mourir nombre de ses cama­­rades, elle est rentrée une fois de plus au Dane­­mark. Son absence n’était pas passée inaperçue.

La prime

Joanna Palani a été inter­­­pel­­lée le 7 décembre par des agents du rensei­­gne­­ment danois. Elle a pris contact avec Erbil Kaya le jour-même. L’avo­­cat d’ori­­gine kurde a immé­­dia­­te­­ment accepté l’af­­faire. « Son arres­­ta­­tion est honteuse », m’a-t-il confié à voix basse au télé­­phone, assis dans un café de Copen­­hague. « Nous serions le premier pays à condam­­ner une personne dont on dit qu’elle se serait battue du même côté que la coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale. Si tel est vrai­­ment le cas, pourquoi ne réserve-t-on pas le même sort aux djiha­­distes ? » (L’avo­­cat doit prendre ses précau­­tions en évoquant l’af­­faire de sa cliente, d’où l’em­­ploi du condi­­tion­­nel.)

Armée d’un fusil de préci­­sion SVD
Crédits : Joanna Palani/Insta­­gram

Il fait allu­­sion aux dispo­­si­­tions du « modèle d’Aa­­rhus », du nom d’une ville côtière du Jutland où a été mis en place un programme de « déra­­di­­ca­­li­­sa­­tion » visant à dissua­­der les jeunes musul­­mans radi­­caux de partir faire le djihad en Syrie. D’après les services de rensei­­gne­­ments du pays, au moins 125 Danois ont quitté le terri­­toire pour prendre part au conflit syrien, prin­­ci­­pa­­le­­ment pour rejoindre les rangs de l’État isla­­mique. Plus d’une soixan­­taine d’entre eux seraient depuis retour­­nés au Dane­­mark, et si le modèle Aarhus semble avoir fait ses preuves loca­­le­­ment, il est toujours sujet à débat dans le pays. Joanna Palani a tenté de deve­­nir invi­­sible. « Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’elle est au Dane­­mark », dit son avocat Erbil Saya. La jeune femme, aujourd’­­hui âgée de 23 ans, a passé deux semaines et demi en déten­­tion à la prison de Vestre Fæng­­sel à Copen­­hague, en décembre dernier. Elle risque aujourd’­­hui deux ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment pour avoir violé son inter­­­dic­­tion de quit­­ter le pays. Jusqu’ici, aux yeux de la justice danoise, son unique faute a été de quit­­ter le pays alors que cela lui était défendu, non d’avoir parti­­cipé au conflit – la raison pour laquelle l’in­­ter­­dic­­tion avait été pronon­­cée par les rensei­­gne­­ments danois. Il pour­­rait s’écou­­ler deux ans de plus avant que le tribu­­nal ne rende son juge­­ment final. En atten­­dant, de son propre aveu, Joanna est dans une situa­­tion invi­­vable ; cette fois-ci, son passe­­port lui a été confisqué. « Je suis trai­­tée comme une terro­­riste dans mon propre pays », dit-elle. Malgré leur rôle déter­­mi­­nant dans les batailles de Kobané, Manbij et Alep – entre autres –, les YPG entre­­tiennent d’étroites rela­­tions avec le Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK), consi­­déré comme une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste par le Conseil de l’Union euro­­péenne. Le 4 février dernier, la justice a reconnu qu’elle avait parti­­cipé aux combats dans les rangs des YPG, mais aucune accu­­sa­­tion supplé­­men­­taire n’a été pronon­­cée. Si tel était le cas, elle pour­­rait encou­­rir une peine supplé­­men­­taire. En effet, depuis 2001, les Nations unies ont adopté la « Conven­­tion inter­­­na­­tio­­nale contre le recru­­te­­ment, l’uti­­li­­sa­­tion, le finan­­ce­­ment et l’ins­­truc­­tion de merce­­naires », qui défend notam­­ment aux citoyens d’une nation euro­­péenne de s’en­­ga­­ger volon­­tai­­re­­ment dans un conflit étran­­ger. Si Joanna Palani est bien d’ori­­gine kurde, elle ne possède que la natio­­na­­lité danoise. En France, une loi contre le merce­­na­­riat promul­­guée en avril 2003 prévoit une sanc­­tion de cinq ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment et de 75 000 euros d’amende pour un tel cas. Aux États-Unis, de nombreux combat­­tants se sont enrô­­lés de leur propre chef aux côtés des pesh­­mer­­gas. À leur retour aux pays, ils n’ont souf­­fert d’au­­cune consé­quence légale. « Ils ont été inter­­­ro­­gés par le FBI, mais ils n’ont pas été inquié­­tés par la justice », affirme le jour­­na­­liste améri­­cain Kevin Knodell, spécia­­liste du Kurdis­­tan. Son confrère Roc Morin, auteur d’un article sur le sujet, confirme ses dires. Son repor­­tage dres­­sait le portrait d’un Améri­­cain, d’un Suédois et d’un Français combat­­tant aux côtés des pesh­­mer­­gas. « Les trois combat­­tants sont rentrés sains et saufs dans leurs pays respec­­tifs, et aucun n’a eu d’en­­nui avec la justice », dit-il. « Je connais des Danois qui se sont enrô­­lés dans les pesh­­mer­­gas et n’ont eu aucun problème », renché­­rit Erbil Saya. Kevin Knodell incline à penser que le problème vient des rela­­tions qu’en­­tre­­tiennent les YPG avec le PKK. En Europe pour­­tant, les Unités de protec­­tion du peuple ne sont pas consi­­dé­­rées comme une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste.

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Mais si l’injus­­tice dont elle se sent victime la révolte, ce n’est pas la prison qui effraie Joanna Palani. Elle affirme que Daech a placé une prime d’un million de dollars sur sa tête, après qu’elle a abattu plus d’une centaine de combat­­tants djiha­­distes à travers la lunette de son fusil de préci­­sion SVD russe – son bataillon des YPJ confirme fière­­ment ce tableau de chasse. « Les combat­­tants de l’EI sont faciles à tuer », confie-t-elle en riant. Elle craint que des combat­­tants syriens reve­­nus au Dane­­mark ne cherchent à la captu­­rer. Aux mains de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste, elle encourt un sort « pire que la mort » : « Ils voudraient me conver­­tir de force et faire de moi leur esclave sexuelle. » Elle raconte qu’elle aurait été mena­­cée et attaquée dans les rues de Copen­­hague à deux reprises, par des hommes isla­­mistes reve­­nus de Syrie. Mais la peur n’est pas une arme suffi­­sante pour dissua­­der Joanna Palani d’être libre. Si elle prend d’in­­fi­­nie précau­­tions pour ne pas tomber aux mains de l’en­­nemi – elle change de planque tous les trois jours et dort parfois dans la rue –, elle conti­­nue d’al­­ler à l’uni­­ver­­sité. « Je veux qu’ils sachent que je reste une femme libre et indé­­pen­­dante, ils ne gagne­­ront pas. »

Joanna, en janvier devant le tribu­­nal de Copen­­hague
Crédits : Asger Lade­­fo­­ged

Couver­­ture : Joanna Palani, par Sarah Buth­­mann.
 
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