par Luke O'Brien | 16 septembre 2015

Del Río

Les rues étendent leurs lacis sur les hauteurs de Santa Monica, bien au-dessus du bassin d’En­­cino. Des coni­­fères protègent les gazons soignés des regards indis­­crets. En cet après-midi tranquille de février 2006, un pick-up blanc s’ar­­rête non loin d’une maison couleur pêche, où réside un impor­­ta­­teur pros­­père de maté­­riel élec­­tro­­nique avec sa femme et son fils. L’homme qui sort du véhi­­cule et se dirige vers la demeure n’a rien d’in­­ha­­bi­­tuel : rasé de frais, beauté sombre, regard déter­­miné et physique de poids moyen. Il porte des chaus­­sures de sport, un bermuda de surf et des lunettes de soleil. Il pour­­rait être démar­­cheur, jardi­­nier ou bien simple­­ment un invité de la famille. On lui donne­­rait 20 ou 30 ans. Ce pour­­rait être n’im­­porte qui, et c’est préci­­sé­­ment l’im­­pres­­sion qu’il souhaite produire. D’autres cambrio­­leurs opèrent dans le coin, mais aucun ne lui arrive à la cheville.

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Le terrain de jeu de Del Río

Un mois plus tôt, les « cambrio­­leurs de Hill­­side » ont commencé une tour­­née de trois ans qui s’achè­­vera sur un total de plus de 150 cambrio­­lages réper­­to­­riés dans la région de Bel Air et de Beverly Hill. Les adoles­­cents du Bling Ring accé­­de­­ront à la célé­­brité trois ans plus tard, après avoir volé des biens pour un montant d’en­­vi­­ron 3 millions de dollars dans les proprié­­tés de célé­­bri­­tés comme Paris Hilton et Lind­­say Lohan. Tous ces voleurs sont des amateurs par rapport à notre homme. En l’es­­pace de 16 mois, il s’est intro­­duit dans plus d’un millier de maisons sur toute la longueur de la vallée de San Fernando. D’après la police, le montant de son butin est estimé entre 16 et 40 millions de dollars. Et comme notre homme opère sous quan­­tité de pseu­­do­­nymes, ils ne parviennent pas à décou­­vrir sa véri­­table iden­­tité – Igna­­cio Pena Del Río – et le parcours impro­­bable qu’elle cache. Del Río peut esca­­la­­der sans effort deux étages pour atteindre un balcon. Quand la hauteur est plus impor­­tante, il utilise un grap­­pin fait maison. C’est un croche­­teur virtuose et un expert dans la neutra­­li­­sa­­tion des systèmes d’alarme. Il sait comment couper une ligne télé­­pho­­nique et trom­­per les détec­­teurs de mouve­­ment. Ses outils sont stockés dans le coffre de sa Dodge : des perceuses, des coupe-boulons, des ponceuses, une masse, un chalu­­meau, des coupe-verres, une barre à mine, un enrou­­leur de câble trans­­por­­table capable de soule­­ver quatre tonnes, et un vérin hydrau­­lique capable d’en soule­­ver six. ulyces-delrio-02-1Pour les travaux qui requièrent une période de surveillance, il se sert d’un enre­­gis­­treur vidéo numé­­rique muni de camé­­ras minia­­tures et d’un moni­­teur avec liai­­son sans fil.


Au cours de ses péré­­gri­­na­­tions, il a arra­­ché des coffres-forts des murs, dérobé des œuvres d’art, des héri­­tages, des pièces d’or, des lingots d’argent, des alliances, des colliers incrus­­tés de pier­­re­­ries, une broche panthère de chez Cartier, et même une médaille de bronze des JO de 1984 : en bref, tout ce dont il peut s’em­­pa­­rer en quelques minutes. Son butin, il le stocke dans un box sur Ventura Boule­­vard. Il mène à la fois l’exis­­tence d’un ermite et celle d’un jet setter : il réside dans un bunga­­low miteux dont il est proprié­­taire, utilise les douches d’un club de sport ouvert 24 h/24 mais s’ha­­bille en Calvin Klein et Burberry. Del Río ne se cache pas : les plus grands voleurs ne le font jamais. Les voleurs ordi­­naires ne volent que pour l’argent. Les meilleurs d’entre eux le font pour des raisons sublimes : pour le plai­­sir d’exer­­cer un art inter­­­dit, pour saper la société, ou bien juste pour se sentir vivant. Certains d’entre eux, comme Del Río, adoptent une philo­­so­­phie à la Robin des Bois (même s’ils donnent rare­­ment aux pauvres). Nous dénonçons leurs crimes tandis que nous louons leur génie. Voyez Cary Grant dans La Main au collet. Sher­­lock Holmes disait de Charles Peace, le légen­­daire cambrio­­leur de l’An­­gle­­terre victo­­rienne, dans la nouvelle « L’illustre client » : « C’est un esprit complexe. Tous les grands crimi­­nels le sont. » En effet, lorsque des enquê­­teurs mettent la main sur des cambrio­­leurs de haut vol, notre premier senti­­ment n’est géné­­ra­­le­­ment pas les reproches, mais une admi­­ra­­tion coupable. Ils accom­­plissent ce que nous n’osons qu’i­­ma­­gi­­ner. Del Río est un artiste qui travaille sous adré­­na­­line. À l’ins­­tar de tous les cambrio­­leurs de haut vol, Del Río ne touche ni aux drogues ni à l’al­­cool : il veille à se main­­te­­nir dans une une forme athlé­­tique. Il s’exerce plusieurs heures pas jour. Il corres­­pond au profil type : une person­­na­­lité obses­­sion­­nelle et douée, présen­­tant une addic­­tion, un besoin primaire pour l’ac­­tion. Tandis qu’il s’ap­­proche de la maison couleur pêche à Encino, il sait que l’ins­­pec­­teur Bill Longacre du LAPD le traque et qu’il le talonne. Mais cela ne le dissuade pas. C’est un vendredi comme un autre, et le plus grand voleur de la ville pénètre d’un même élan par la fenêtre et dans les annales du crime. ulyces-delrio-03-1

Le fantôme

Del Río est né en 1974 au sein d’une famille aisée et aimante de la prin­­ci­­pauté des Astu­­ries, en Espagne. Une de ses sœurs est avocate, l’autre est archi­­tecte, tout comme l’un de ses frères et son père. Durant son adoles­­cence, Del Río a été scola­­risé au Cole­­gio de la Imma­­cu­­lada à Gijón, un pres­­ti­­gieux inter­­­nat jésuite vieux de 120 ans comp­­tant parmi ses élèves le banquier milliar­­daire Emilio Boti. En 1992, le jeune Espa­­gnol quitta sa maison pour parti­­ci­­per à un échange scolaire avec un lycée du Michi­­gan. C’est là-bas qu’il s’est livré à son premier coup : il s’est fait pincer à Ypsi­­lanti pour avoir volé des bougies d’al­­lu­­mage. Un an plus tard, il était arrêté à Gijon pour cambrio­­lage. Il a évité la prison en s’ac­quit­­tant de l’amende et, en 1998, il est retourné aux USA. Grâce aux bourses d’un collège commu­­nau­­taire de Madrid, il a pu s’ins­­crire à l’uni­­ver­­sité de San Diego. Il y a rapi­­de­­ment complété son cursus. Un an plus tard, après avoir décro­­ché son diplôme en busi­­ness, il s’est installé à Los Angeles pour pour­­suivre son rêve : deve­­nir combat­­tant profes­­sion­­nel. Del Río faisait du kick­­boxing depuis l’en­­fance, et il pouvait déco­­cher un coup de pied à hauteur de tête aussi faci­­le­­ment qu’un coup de poing. Pendant un moment, il a fait fureur sur la scène combat­­tante locale en travaillant, dit-il, comme sparing du cham­­pion poids léger Juan Lazcano WBF au Wild Card Boxing Club de Fred­­die Roach. Il s’est entraîné au jujitsu brési­­lien et a fait ses débuts comme boxeur profes­­sion­­nel lors d’un combat qu’il a gagné par déci­­sion majo­­ri­­taire, au Holly­­wood Park Casino. Mais il n’a pas tardé à consa­­crer ses indé­­niables talents à une toute autre fin. Tandis que Del Río sculp­­tait son corps, il a entre­­pris de contre­­faire sa vie.

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La ville de nais­­sance de Del Río

Il avait toujours fait montre d’une intel­­li­­gence aiguë. « Au cours de ses études, il n’avait presque pas besoin de travailler », confiait l’un de ses amis d’en­­fance à un jour­­nal de Gijón. Mais son penchant pour les gamber­­ra­­das, les actes de vanda­­lisme mineurs et le hooli­­ga­­nisme, s’est avéré  plus révé­­la­­teur. Au lieu de dépas­­ser son penchant pour les compor­­te­­ments crimi­­nels, Del Río y a plongé tête bais­­sée, entre deux sessions d’en­­traî­­ne­­ment de boxe. En utili­­sant Photo­­shop et des bases de données de décès et de nais­­sances, il est parvenu à contre­­faire des permis de conduire avec de vrais noms. Il a ensuite appliqué son art aux cartes de crédit pour s’ache­­ter du maté­­riel élec­­tro­­nique, qu’il recè­­le­­rait plus tard. Mais la démarche deve­­nait fasti­­dieuse. Selon ses propres mots, cela reve­­nait à accu­­mu­­ler un « sacré merdier » qu’il devait revendre moitié prix. Ça n’en valait pas la peine. Mais les cambrio­­lages ? C’était bien diffé­rent. « Plus de satis­­fac­­tion, plus d’adré­­na­­line, plus de tout », se délecte-t-il. En 2004, Del Río s’est lancé dans l’en­­tre­­prise à corps perdu. Migrant d’une tren­­taine d’an­­nées à la peau mate, il s’est trouvé une nouvelle famille au sein d’une bande d’es­­crocs du west-side issus de la commu­­nauté rom de Los Angeles. Il a fait son appren­­tis­­sage sous la super­­­vi­­sion de deux femmes qui lui ont ensei­­gné l’art de la distrac­­tion au cours des cambrio­­lages : le « guet­­teur » fait le guet, le « portier » attire le proprié­­taire hors de sa maison et le « fantôme » agit. La moitié du temps, Del Río tenait le rôle du portier, autre­­ment il agis­­sait comme fantôme. Mais, me confie-t-il, les méthodes de ses profes­­seures commençaient à l’aga­­cer. Les Roms prenaient surtout pour cibles des personnes du troi­­sième âge ayant proba­­ble­­ment des écono­­mies planquées chez elles. Del Río savait qu’il serait plus effi­­cace en faisant cava­­lier seul. Mais plus impor­­tant, il voulait s’en prendre à des personnes aisées. « La société m’écœu­­rait », dit-il. « Je la trou­­vais égoïste, tota­­le­­ment gouver­­née par l’argent. J’ai coupé les ponts avec ma famille et j’ai décidé que je vole­­rais aux riches pour donner aux pauvres. »

Le premier sac qu’il a ouvert conte­­nait des armes et des muni­­tions.

Mais il n’a rien donné aux pauvres. Il s’est tout redis­­tri­­bué à lui-même. Ce fils d’ar­­chi­­tecte, élevé dans une famille où la norme était la réus­­site, venait de décou­­vrir sa voca­­tion. Loin des Roms, il a œuvré en soli­­taire, s’in­­tro­­dui­­sant avec une éner­­gie inépui­­sable dans les foyers des familles aisées, à l’image de celle qu’il avait lais­­sée derrière lui en Espagne. La plupart du temps, il accom­­plis­­sait ses méfaits avec une aisance quasi-natu­­relle. Il commençait par toquer à la porte. En l’ab­­sence de réponse, il véri­­fiait les fenêtres, après quoi il passait par l’ar­­rière. Après avoir enfilé des gants et s’être équipé d’une lampe-torche, il faisait sauter une serrure ou le verrou d’une fenêtre avec un tour­­ne­­vis plat. Il entrait, pillait tout et mettait les voiles. Vêtu d’un bleu de travail, il partait à la pêche aux infor­­ma­­tions auprès des voisins de ses victimes, en quête d’in­­for­­ma­­tions utiles. « La meilleure aide qui soit », affirme Del Río, « c’est le cerveau humain. Être capable de déchif­­frer les pensées des gens et de les mani­­pu­­ler : grâce à cela, j’ai pu péné­­trer dans beau­­coup de maisons sans le moindre outil, récol­­ter des infor­­ma­­tions, finir le travail et me barrer sans me faire prendre – et sans jamais employer la violence. J’étais telle­­ment doué pour embo­­bi­­ner les gens que même en me faisant arrê­­ter par des patrouilles de police des dizaines de fois, je ne me suis jamais fait attra­­per. » Sa chance et le moment où elle tour­­ne­­rait était la seule variable sur laquelle Del Río n’avait aucune prise.

~

Le 20 décembre 2005, un employé de l’en­­tre­­prise de garde-meubles Public Storage a ouvert par mégarde le casier d’un bon payeur au lieu de celui d’un bon à rien. Des atta­­chés-cases, des sacs et des pein­­tures y étaient soigneu­­se­­ment empi­­lés. Le premier sac qu’il a ouvert conte­­nait des armes et des muni­­tions. Comme la police le décou­­vri­­rait sous peu, les armes avaient été volées par Del Río, qui aimait s’en empa­­rer pour les étudier. Il s’en­­traî­­nait au tir effron­­té­­ment au Los Angeles Gun Club, tout près du quar­­tier géné­­ral de la police de Los Angeles. ulyces-delrio-05L’ATF (ou Bureau of Alco­­hol, Tobacco, Firearms and Explo­­sives) s’est rendu sur les lieux pour saisir les armes. La police est venue le lende­­main pour prendre ce qui restait. Et quel butin ! 74 montres (dont quan­­tité de Rolex), 248 brace­­lets (la plupart en or), 546 colliers, penden­­tifs, charmes et chaînes faits de métaux et de pierres précieux, 572 anneaux de toutes compo­­si­­tions, 150 000 dollars en pièces d’or qu’un couple avait épar­­gné pour payer les frais univer­­si­­taires de leur fille, 26 lingots d’or suisse, et une pastel d’Ed­­gar Degas repré­­sen­­tant des balle­­rines – qui serait un faux après exper­­tise, mais qui était à l’époque estimé à plus de 10,5 millions de dollars. Il a fallu toute une semaine à l’ins­­pec­­teur Bill Longacre et à ses sept adjoints pour en dres­­ser l’in­­ven­­taire. Longacre a commencé à cher­­cher les corres­­pon­­dances entre les biens volés et les décla­­ra­­tions des rapports de police. Travail pénible car il devait iden­­ti­­fier les victimes et les témoins pour recréer chaque cas. Sur l’en­­vers d’un brace­­let, il a trouvé un prénom (Steven) assorti d’une date. Priant pour qu’il s’agisse d’une date d’an­­ni­­ver­­saire, il s’est mis à appe­­ler tous les Steven d’un âge corres­­pon­­dant à la date et rési­­dant dans les envi­­rons de la scène du crime. C’est ainsi que Marsha Kline, la mère de Steven, a pu récu­­pé­­rer son bijou.

Quelques mois plus tôt, Longacre, qui travaillait depuis 35 ans au LAPD, amateur de ciga­­rettes Wins­­ton et de Budwei­­ser, s’était vu confier une enquête concer­­nant une épidé­­mie de cambrio­­lages frap­­pant les riches habi­­tants de la vallée de San Fernando et Mulhol­­land Drive, qui serpente dans les collines où fleu­­rissent de grandes demeures surplom­­bant la vallée de Los Angeles. Ne dispo­­sant pratique­­ment d’au­­cun élément, Longacre est parti du bas de l’échelle. Il a disposé les infor­­ma­­tions dans quarante cases d’une grille compor­­tant vingt colonnes. Des simi­­li­­tudes sont appa­­rues : les jours des délits, le fait que le cambrio­­leur ait péné­­tré à l’in­­té­­rieur ou par l’en­­trée de derrière, ainsi qu’une préfé­­rence marquée pour les issues au premier étage. Longacre dispo­­sait main­­te­­nant d’un modus operandi et de la zone d’ac­­ti­­vité de son cambrio­­leur. Mais il lui manquait encore un visage et un nom. Dans le box, Longacre a égale­­ment trouvé du maté­­riel servant à l’ex­­per­­tise des métaux précieux et des joyaux, des livres consa­­crés aux méthodes de contour­­ne­­ment des alarmes et au croche­­tage, ainsi qu’un disque dur externe. Le voleur inconnu jusqu’ici y avait enre­­gis­­tré des cartes d’iden­­tité photo­­shop­­pées. Les cartes affi­­chaient de faux noms, mais les photo­­gra­­phies montraient toutes le même visage. L’ins­­pec­­teur s’est esquinté les yeux trois jours durant en vision­­nant des photos d’iden­­tité judi­­ciaire dans la base de donnée de la police.

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Le box et l’ins­­pec­­teur Longacre

L’homme des photo­­gra­­phies y était recensé sous le nom de John Matthew Emer­­son. La photo avait été prise en 2000, à la suite d’un vol à l’éta­­lage commis à West Holly­­wood. Avant de débu­­ter sa carrière de cambrio­­leur, Del Río fauchait des paquets de MET-Rx (des barres protéi­­nées très prisées des halté­­ro­­philes améri­­cains, ndt) dans les boutiques. Emer­­son était l’une de ses fausses iden­­ti­­tés. Une corres­­pon­­dance a rapi­­de­­ment été trou­­vée dans la base de données. Longacre a diffusé sa photo auprès de toutes les brigades de police de la Vallée. Il comp­­tait sur le fait que le voleur conti­­nue­­rait à sévir. Et Del Río ne s’est pas fait prier : son acti­­vité s’est nette­­ment accru au cours du mois de janvier 2006. Et il était si furieux que la police ait fait main basse sur sa caverne d’Ali Baba qu’il est allé jusqu’à embau­­cher des avocats pour qu’ils appellent Longacre en exigeant qu’il resti­­tue les biens saisis. L’hu­­meur chan­­geante de Del Río, tantôt maus­­sade, tantôt surex­­cité, lui avait déjà joué des tours aupa­­ra­­vant. Il s’était fait exclure d’un club de gym de Los Angeles pour avoir frappé le tenan­­cier au cours d’une dispute. Il a affirmé plus tard à plusieurs personnes qu’il était bipo­­laire. Un jour, le voleur mécon­tent s’est coulé souple­­ment au travers d’une barrière proche d’une église mormone de Granada Hills. Il trans­­por­­tait un long tuyau de plas­­tique noir et une pelle. Le tuyau conte­­nait son butin du mois, envi­­ron 500 000 dollars en espèces et en bijoux. Après quelques pas parmi les tour­­ne­­sols sauvages, Del Río a commencé à creu­­ser un trou. Il avait bien choisi son empla­­ce­­ment. Les lignes à haute tension qui le surplom­­baient géné­­raient un champ magné­­tique tel qu’il brouillait les détec­­teurs de métaux.

Gamber­­ra­­das

Le Del Río qui a péné­­tré dans la maison d’En­­cino le 16 février 2006 (son quatrième « job » de la jour­­née) s’est montré bien moins méti­­cu­­leux. La maison était une cible déli­­cate : la propriété ne compor­­tait qu’un seul accès et une unique route y menait. Il suffi­­sait d’une seule erreur pour qu’il s’y retrouve piégé. Après avoir ouvert une fenêtre avec son tour­­ne­­vis, il s’est glissé à l’in­­té­­rieur en omet­­tant bête­­ment l’une de ses propres règles : toujours véri­­fier chaque pièce. Il n’a pas remarqué la domes­­tique qui émer­­geait de sa sieste. La police a rapi­­de­­ment débarqué sur place et quatre agents ont investi la maison, l’arme au poing. Del Río les a aperçu alors qu’ils péné­­trait par une fenêtre à l’ar­­rière : il a immé­­dia­­te­­ment fait demi-tour, piquant un sprint vers la porte prin­­ci­­pale. Mais c’était sans espoir. Acculé, il s’est mis à genou dans l’al­­lée avant de crier : « J’aban­­donne ! » ulyces-delrio-07-1Chez les cambrio­­leurs, une tâche aisée ne génère aucun plai­­sir, aucune impres­­sion de récom­­pense. Mais la fréquence et les risques insen­­sés pris par Del Río pendant ses vols en 2006, cette incons­­cience inha­­bi­­tuelle, suggère une moti­­va­­tion plus profonde. Après la décou­­verte de son box vide, il savait que Longacre était à ses trousses. Mais cela ne l’a pas empê­­ché de sévir dans la même zone. « Certains malfrats veulent se faire prendre », m’ex­­plique l’ins­­pec­­teur. « C’est une façon de mettre un terme à leur compor­­te­­ment délic­­tueux. » Lors de son arres­­ta­­tion, Del Río a donné le nom de Roberto Caveda – un alias doté d’une certaine valeur senti­­men­­tale : la Calle Caveda est le nom de la rue dans laquelle réside le frère de Del Río. Elle se trouve à Gijón, là où le maître voleur s’est engagé sur la mauvaise voie lorsqu’il était adoles­cent. Un inspec­­teur qui avait vu les photos envoyées par Longacre a reconnu immé­­dia­­te­­ment le visage de Del Río. Quelques heures plus tard, Del Río a ôté d’un coup sec l’élas­­tique de son short avant de l’at­­ta­­cher à ses chaus­­settes : avec ce nœud coulant impro­­visé, il a arra­­ché le gicleur du dispo­­si­­tif anti-incen­­die fixé au plafond de sa cellule. Avant que les gardiens ne parviennent à le maîtri­­ser, le poste de police était inondé. Il s’est livré à deux autres tenta­­tives de suicide dans les mois qui ont suivi. Dans une cellule de déten­­tion du palais de justice de Van Nuys, il s’est étran­­glé avec son panta­­lon et a bien failli y rester.

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Del Río durant son procès

Du fait de consignes de sécu­­ri­­tés spéciales, il lui a ensuite été inter­­­dit de se raser ou de se faire couper les cheveux pendant des jours. Dégoûté par la nour­­ri­­ture servie en prison, il a perdu dix kilos.  Au fil des mois, Del Río s’est mis à tenir des propos inco­­hé­­rents et à boxer dans le vide tota­­le­­ment nu, espé­­rant que le tribu­­nal le décla­­re­­rait fou. le procès a traîné en longueur, en grande partie parce que Del Río, contre l’avis de son avocat, refu­­sait de plai­­der coupable. En juillet 2007, le jury l’a condamné à plusieurs reprises pour vol avec effrac­­tion, tenta­­tive de vols avec effrac­­tion et recel. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’est décidé à coopé­­rer. En échange d’une remise de près d’un tiers de sa peine de dix ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment, il a aidé ses victimes à récu­­pé­­rer leurs biens. Sur la banquette arrière d’une berline lancée sur l’au­­to­­route 405, en route vers un studio où, confor­­mé­­ment à une partie de l’ac­­cord passé avec le procu­­reur, Del Río parti­­ci­­pe­­rait au tour­­nage d’une vidéo d’en­­traî­­ne­­ment pour le LAPD, il a confié à Longacre qu’il avait eu l’in­­ten­­tion de faire fondre la majeure partie de son butin en or pour l’ache­­mi­­ner par la suite en Espagne. À la même période, il a dessiné une carte au trésor à l’ins­­pec­­teur pour lui indiquer l’em­­pla­­ce­­ment de son butin enfoui. Le dessin était précis au mètre près, avec un grand X indiquant l’en­­droit.

~

En décembre 2009, Del Río a été incar­­céré à la prison correc­­tion­­nelle R.J. Dono­­van de San Diego. Il sera expulsé des États-Unis après sa relaxe. J’ai commencé à échan­­ger avec lui juste après son incar­­cé­­ra­­tion, en le ques­­tion­­nant sur sa vie. S’il répond à quelques ques­­tions, il en élude la plupart. Un « Pourquoi ? » demeure inva­­ria­­ble­­ment sans réponse. C’est une ques­­tion simple et évidente : pourquoi un homme tel que Del Río, qui aurait pu deve­­nir tout ce qu’il aurait désiré être, s’est-il engagé sur cette voie ? L’ex­­pli­­ca­­tion l’est moins. Pétri de tradi­­tion jésuite, laquelle exalte la dévo­­tion à une cause supé­­rieure, Del Río truffe ses appels télé­­pho­­niques et ses cour­­riers de ses consi­­dé­­ra­­tions au sujet des enfants dénu­­tris et des victimes de trem­­ble­­ments de terre. « Je sais que j’ex­­cel­­lais dans ce que je faisais », me confie-t-il avec une pointe de fierté. « Je me suis fait énor­­mé­­ment d’argent. Vous imagi­­nez si j’étais allé en Afrique et si j’avais ouvert un dispen­­saire là-bas ? J’au­­rais pu ache­­ter tous les médi­­ca­­ments. Le nombre de vies que j’au­­rais pu sauver ! »

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Del Río doit être libéré cette année

Mais Del Río admet volon­­tiers que ces nobles desseins n’étaient pas les seules justi­­fi­­ca­­tions de son besoin de voler. Quand je le presse de m’en dire plus, il garde le silence. Il n’ar­­rive pas à conci­­lier cet aspect de lui-même avec la réalité. Il consi­­dère que tous les portraits que les médias ont brossé de lui ne sont pas « réalistes ». Mais quand l’oc­­ca­­sion d’un droit de réponse se présente, il s’y refuse. À un moment donné de nos échanges, il me dit que « tant qu’on reste fidèle à prin­­cipes, on n’a rien à craindre ». C’est une des clés du person­­nage. Quels que soient ses prin­­cipes, il les a trahis. Et Igna­­cio Del Río, le boxeur, le casse-cou, le maître voleur, était en prison un homme terro­­risé. Au télé­­phone, il a presque fondu en larmes en m’ex­­pliquant qu’il avait peur de me parler. Il crai­­gnait mon récit. Mais plus que cela, il crai­­gnait de se regar­­der en face. Tout compte fait, le statut de grand cambrio­­leur n’est pas roma­­nesque. C’est une fiction égoïste, une obsé­­dante addic­­tion. En prison, Del Río s’est retran­­ché encore plus profon­­dé­­ment dans son archi­­tec­­ture émotion­­nelle fami­­lière. Il a passé un temps consi­­dé­­rable à l’ombre pour ses gamber­­ra­­das contre le système. « Je ne supporte pas que quiconque me dise ce que j’ai à faire », dit-il. « Je ne suis aucune règle. » Il préfère être seul, précise-t-il, à passer des heures à médi­­ter ou à boxer dans le vide dans la cour. Il suit de nouveau un régime de boxeur. Il a repris l’en­­traî­­ne­­ment. Mais dans quel but ? Diffi­­cile à dire.


Traduit de l’an­­glais par Cédric Stome et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Amazing Story of Cali­­for­­nia’s Grea­­test Cat Burglar », paru dans Details. Couver­­ture : Le centre correc­­tion­­nel R.J. Dono­­van, à San Diego. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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