Si elles ont toujours exercé un rôle dans la mafia italienne, les femmes d'honneur apparaissent de plus en plus au premier plan.

par Malaurie Chokoualé Datou | 10 juillet 2019

Le visage légè­­re­­ment bouffi, les mains menot­­tées sur son esto­­mac, Marian­­gela Di Trapani descend les marches, enca­­drée avec fermeté par deux membres des forces de l’ordre. Son regard vide balaie la horde de jour­­na­­listes qui l’ac­­cueille à la sortie du poste. Tout Palerme l’ap­­pelle « La Patronne », pour une raison bien simple : après la mort en prison du parrain des parrains Toto Riina, on la soupçonne d’avoir été char­­gée de réor­­ga­­ni­­ser les troupes du quar­­tier mafieux de Resut­­tana. En ce 5 décembre 2017, elle est arrê­­tée lors d’un coup de filet de grande ampleur baptisé « Talea », auquel ont parti­­cipé plus de 200 cara­­bi­­niers.

Fille et sœur des patrons de la mafia Cicco et Nicolò Di Trapani, Marian­­gela connaît la prison qui l’at­­tend pour y avoir déjà passé sept ans. Elle avait trans­­mis les ordres de son boss de mari, Salvino Mado­­nia, à ses acolytes alors qu’il était incar­­céré pour meurtre. Libé­­rée en 2015, elle serait alors passée de messa­­gère à donneuse d’ordres, pour fina­­le­­ment retom­­ber dans les rets de la justice.

Selon une étude récente du centre de recherche italien TransC­­rime, de plus en plus de femmes occupent une place de premier plan dans la mafia italienne. « Dans de nombreuses familles de la Cosa Nostra et de la ‘Ndran­­gheta, les femmes sont passées au rang de person­­nages prin­­ci­­paux, très actives dans la gestion de leurs affaires fami­­liales », confirme Ales­­san­­dra Dino, profes­­seure de socio­­lo­­gie judi­­ciaire à l’uni­­ver­­sité de Palerme. Long­­temps char­­gées par leurs maris de l’édu­­ca­­tion des enfants, les mafieuses tiennent-elles désor­­mais les rênes des finances ?

Cheffes d’en­­tre­­prises

Des mois durant, une équipe inter­­­na­­tio­­nale de huit cher­­cheurs·euses a modé­­lisé le « risque d’in­­fil­­tra­­tion de crimes graves et orga­­ni­­sés dans des entre­­prises légi­­times sur l’en­­semble des terri­­toires et des secteurs euro­­péens ». Fin décembre 2018, l’étude de TransC­­rime a conclu que si 2,5 % des personnes condam­­nées pour des crimes liés à la mafia en Italie sont des femmes, celles-ci possèdent pour­­tant un tiers des avoirs des orga­­ni­­sa­­tions. 

Marian­­gela Di Trapani

En exami­­nant les entre­­prises de la pègre italienne, les cher­­cheurs·euses ont en outre pu établir que « dans les secteurs de la construc­­tion et des trans­­ports en parti­­cu­­lier, il y a quatre fois plus de femmes action­­naires que dans l’éco­­no­­mie légale », explique Michele Riccardi, cher­­cheur chez TransC­­rime ayant parti­­cipé à l’étude. Ces mères, sœurs ou filles n’oc­­cupent plus unique­­ment des rôles passifs, comme en témoignent les pages d’enquêtes menées par les procu­­reur·e·s anti­­ma­­fia : leurs noms y sont couchés à l’envi, tant issus de la Cosa Nostra que de la Camorra ou de la ‘Ndran­­gheta. 

« Les résul­­tats de cette étude ne sont pas surpre­­nants, car les femmes sont souvent perçues comme insoupçon­­nables et il est donc plus simple de leur céder des proprié­­tés sans atti­­rer l’at­­ten­­tion », explique Felia Allum, confé­­ren­­cière en science poli­­tiques et Italien à l’uni­­ver­­sité de Bath. Les mafieux préfèrent ainsi donner des respon­­sa­­bi­­li­­tés ou des acti­­vi­­tés finan­­cières à des membres de leur entou­­rage pour que l’argent reste dans la famille, sans que les véri­­tables béné­­fi­­ciaires appa­­raissent.

L’his­­toire de Maria Campa­­gna illustre ce phéno­­mène. Cette quadra­­gé­­naire qui crou­­pit désor­­mais derrière les murs de la prison de Santa Maria Capua Vetere, en Campa­­nie, faisait pleu­­voir sur l’Eu­­rope des centaines de kilos de cocaïne il y a deux ans. Après son arres­­ta­­tion au cours de l’opé­­ra­­tion « Pene­­lope », la justice a démon­­tré qu’elle s’était char­­gée de la commu­­ni­­ca­­tion entre son mari, le mafieux Turi Cappello, et le reste du clan alors qu’il était incar­­céré. Patron de Catane, Cappello avait en elle une confiance aveugle et comp­­tait sur ses talents pour trai­­ter avec les trafiquants de drogue sud-améri­­cains.

Maria Campa­­gna au milieu d’une foule de suspects

Selon le centre d’enquête Orga­­ni­­zed Crime and Corrup­­tion Repor­­ting Project (OCCRP), Campa­­gna ne se limi­­tait pas à cela. C’était une capo, spécia­­li­­sée dans « l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de la collecte d’une quan­­tité consi­­dé­­rable de cocaïne à travers tous les ports dans lesquels elle était expé­­diée ». L’or­­ga­­nisme estime que si le nombre de femmes occu­­pant ce type de posi­­tions reste encore faible dans les clans mafieux, il est en constante augmen­­ta­­tion. « En 1989, un seul acte d’ac­­cu­­sa­­tion lié à la mafia a été déposé contre une femme. En 1995, il y en avait 89 », appuie-t-il. À mesure que le phéno­­mène prenait de l’am­­pleur, la recherche et la justice se sont donc penchées sur la place qu’oc­­cupent ces femmes dans les milieux crimi­­nels en Italie, après des années tapies dans l’ombre des hommes.

Garantes des valeurs mafieuses

Le rôle des femmes dans la mafia s’est struc­­turé au milieu du XIXe siècle. Il s’agit alors d’une société notoi­­re­­ment violente et machiste, où elles occupent une place toute­­fois essen­­tielle pour le clan : la passa­­tion de témoin. « Les pères étant souvent en cavale ou en prison, ce sont les mères qui trans­­mettent les “valeurs” mafieuses aux enfants », explique la réali­­sa­­trice Anne Véron, dont le docu­­men­­taire Des femmes dans la Mafia fait le portrait de trois femmes de la Cosa Nostra. « Pendant très long­­temps, elles ont été la vitrine respec­­table des familles mafieuses », complète Dino. Présentes aux messes ou dans toute mani­­fes­­ta­­tion publique, elles doivent montrer à la société qu’elles sont parfaites en tout point.

Selon les orga­­ni­­sa­­tions, leur fonc­­tion peut varier. À en croire Felia Allum, dont la thèse portait en parti­­cu­­lier sur la mafia napo­­li­­taine, la Camorra (elle a égale­­ment écrit deux livres sur la Camorra Napo­­li­­taine), les groupes ont des fonc­­tion­­ne­­ments diffé­­rents et « le terri­­toire a égale­­ment un impact sur le rôle des femmes ». Cette dispa­­rité « rend diffi­­cile toute géné­­ra­­li­­sa­­tion », aver­­tit la cher­­cheuse. À Naples, les femmes sont plus éman­­ci­­pées, car là-bas « ne sévit que la mafia urbaine ». Dans la mafia cala­­braise, plus rurale, elles n’ont en revanche que peu d’es­­pace, car les liens du sang prévalent. En Sicile, elles ne peuvent pas appar­­te­­nir offi­­ciel­­le­­ment à une orga­­ni­­sa­­tion, « mais toute femme faisant partie de la vie d’un homme mafieux, partage égale­­ment son travail ». 

Leur rôle n’est donc pas à mino­­rer. « Sans elles, les mafias n’exis­­te­­raient pas », rappelle Felia Allun. « Elles sont aussi coupables que les hommes en trans­­met­­tant les valeurs mafieuses aux nouvelles géné­­ra­­tions. » Comme chez les hommes, les repen­­ties sont rares. Celles qui font le choix de coopé­­rer avec les auto­­ri­­tés pour se proté­­ger ou mettre leur progé­­ni­­ture à l’abri s’ex­­posent à mille châti­­ments. Le suicide en 1992 de la jeune Rita Atria, une semaine après la mort de son protec­­teur, le juge Paolo Borsel­­lino, reste un événe­­ment tragique et doulou­­reux de la lutte anti­­ma­­fia.

Rita Atria

Jusqu’au début des années 1990, les mafieuses sont restées très discrètes devant les tribu­­naux. Ce trai­­te­­ment de faveur a sans aucun doute parti­­cipé à leur anony­­mat. « Prenez la posses­­sion illé­­gale d’armes à feu, par exemple », pour­­suit Ales­­san­­dra Dino. « En lisant les dossiers judi­­ciaires, nous pouvons voir que cela a souvent été défini comme de “l’aide et de la compli­­cité” dans le cas d’une mafieuse », alors que pour un homme, la justice parlait d’ « asso­­cia­­tion mafieuse », un crime autre­­ment grave.

Souvent consi­­dé­­rées comme victimes, de plus en plus de femmes sont toute­­fois condam­­nées depuis vingt ans. « Ce n’est qu’en 1999 que le système judi­­ciaire italien a reconnu qu’une femme pouvait effec­­ti­­ve­­ment être accu­­sée de crimes liés à la mafia, même en l’ab­­sence d’af­­fi­­lia­­tion formelle », explique Dino. Garantes de la vendetta et de l’omerta, les mafieuses appa­­raissent désor­­mais aux yeux de tou·­­te·s avec une casquette supplé­­men­­taire de mana­­geuse. Mais elles n’ont pas tout à fait pris le pouvoir. 

Pseudo-éman­­ci­­pa­­tion

Malgré tout, la mafia demeure « une société éminem­­ment machiste », s’ex­­clame Felia Allum. « Les femmes ont toujours été là, mais on ne les voyait pas ! » Leur émer­­gence au premier plan pour­­rait donc procé­­der d’une plus grande atten­­tion portée sur elles. « Depuis 25 ans, il y a de plus en plus de femmes juges anti­­ma­­fia, comme il y a de plus en plus de cher­­cheuses qui observent ce phéno­­mène », pour­­suit Allum. 

En outre, les femmes ne prennent souvent le pouvoir que par inté­­rim, le temps d’une incar­­cé­­ra­­tion. Une fois de retour, les hommes reprennent leur place. « Il arrive bien parfois que des femmes obtiennent plus de pouvoir au sein d’une orga­­ni­­sa­­tion, mais unique­­ment quand les hommes en ont besoin », confirme Felia Allum, quali­­fiant plutôt ce phéno­­mène de pouvoir de délé­­ga­­tion. Les mafias restent des orga­­ni­­sa­­tions orien­­tées vers les hommes et les excep­­tions à cette règle sont rares, même s’il existe quelques cas inté­­res­­sants. Bien que plus proac­­tives qu’au­­pa­­ra­­vant, « les femmes sont comme une armée de réserve », décrit-elle. « Elles ont inté­­gré toutes les astuces du métier et peuvent monter au combat quand on fait appel à elles. »

Le cas de Giusy Vitale illustre parfai­­te­­ment cette éman­­ci­­pa­­tion de façade chez les « femmes d’hon­­neur ». Surnom­­mée « Lady Mafia », cette Sici­­lienne était dans la Cosa Nostra. Quand son mari et ses frères se sont retrou­­vés derrière les barreaux dans les années 1990, la jeune femme a pris les rênes à Parti­­nico, non loin de Palerme. Arrê­­tée en juin 1998 puis en 2003, elle a dirigé la famille d’une main de fer pendant quelques années, sans toute­­fois être auto­­ri­­sée à parti­­ci­­per aux réunions. Après avoir colla­­boré avec la police en 2005, elle vit aujourd’­­hui sous un pseu­­do­­nyme, dans un lieu tenu secret.

Giusy Vitale

Un renver­­se­­ment des forces est-il alors possible ? En 2012, Allum a fait une rencontre hors du commun. Une témoin de la justice – dont elle tait l’iden­­tité – lui a confié sa vision de l’ave­­nir. Pour elle, vien­­dra un jour le temps où les femmes seront plus puis­­santes. « Elle était persua­­dée que les hommes avaient tendance à être plus violents, mais que les femmes étaient plus intel­­li­­gentes et compre­­naient mieux l’éco­­no­­mie », explique la profes­­seure.

Si les femmes auront toujours un rôle-clé au sein des mafias, la cher­­cheuse semble toute­­fois dubi­­ta­­tive devant la pers­­pec­­tive d’un tel bascu­­le­­ment. « Mais avec de plus en plus d’hommes envoyés en prison, peut-être que ces femmes trou­­ve­­ront l’oc­­ca­­sion de garder le pouvoir pour plus de temps et donc d’avoir un impact », ajoute-t-elle. 

Quoi qu’il en soit, l’étude récem­­ment publiée par TransC­­rime a le mérite de poin­­ter l’in­­vi­­si­­bi­­li­­sa­­tion dont ont long­­temps fait l’objet les femmes de la mafia. Il était temps d’y mettre fin. 


Couver­­ture :  PXhere


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