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Construits dans le plus grand secret, les narco-sous-marins font le succès des cartels de la drogue colombiens.  

par Malaurie Chokoualé Datou | 4 octobre 2019

Narco-sub

Les fais­ceaux de puis­sants projec­teurs dansent dans l’obs­cu­rité. Suivant la houle, ils éclairent briè­ve­ment une coque à peine visible depuis la surface. Sa masse sombre se fond dans la nuit alors que de petites embar­ca­tions se pressent contre ses flancs. Les rais de lumière se perdent un temps dans les vagues, avant de reve­nir sans indul­gence sur deux mili­taires qui s’af­fairent autour du massif du sous-marin semi-submer­sible. Portées par les flots, des voix guident leurs gestes tandis qu’ils se coulent entre ses entrailles de fer.

L’ins­pec­tion du rafiot ne se fait pas sans peine. Pendant des heures, les colis se succèdent et remontent de ses cales pour retrou­ver la lumière du jour qui a pris le relais des projec­teurs. Soli­de­ment empaqueté, leur contenu n’étonne guère mais cette prise n’en reste pas moins spec­ta­cu­laire. 

Le 5 septembre 2019, dans le Paci­fique Sud, non loin du conti­nent sud-améri­cain, la garde-côtière améri­caine a mis la main avec l’aide de la marine colom­bienne sur plus de cinq tonnes de cocaïne, d’une valeur de 165 millions de dollars (plus de 150 millions d’eu­ros).

À cause de problèmes de sécu­rité et de stabi­lité, seuls 500 kg ont pu être sortis du navire. Parce qu’il repré­sen­tait un danger pour la navi­ga­tion, celui-ci a ensuite été envoyé par le fond, sa précieuse cargai­son avec lui. Cette capture se solde par l’ar­res­ta­tion de quatre narcos présu­més, et vient s’ajou­ter à une longue liste d’opé­ra­tions menées à bien par les forces armées depuis le début de l’an­née.

Crédits : US Coast Guard

Les gardes-côtes améri­cains l’affirment : le phéno­mène des narco-subs est en constante augmen­ta­tion et les raids se succèdent dans le Paci­fique. En effet, ce semi-submer­sible de douze mètres de long est le 22e inter­cepté depuis le début de l’an­née 2019. En 2018, la récolte avait été fruc­tueuse, avec 37 vais­seaux arrê­tés. 

En juin dernier, une autre inter­pel­la­tion musclée avait stoppé net la traver­sée d’un semi-submer­sible dans les eaux inter­­­na­­tio­­nales de l’océan Paci­­fique. À l’is­sue d’une course-pour­suite surréa­liste qui avait néces­sité le saut impres­sion­nant de deux membres d’équi­page en uniforme sur la coque, les auto­ri­tés avaient décou­vert dans le sous-marin sept tonnes de cocaïne, soit plus de 200 millions d’eu­ros de marchan­dise. 

Envi­­ron 80 % des drogues qui entrent aux États-Unis passent par le Paci­­fique, mais les auto­­ri­­tés estiment n’ar­­rê­­ter que 11 % de ces embar­ca­tions sous-marines, utili­sées par les cartels depuis des décen­nies afin d’être plus diffi­ci­le­ment détec­tables et de stocker plus de marchan­dises.

En 2009 déjà, elles avaient estimé que 70 % de la cocaïne colom­bienne avait quitté le terri­toire par les eaux, pour un voyage de deux semaines à bord d’em­bar­ca­tions sous-marines surchauf­fées. Au fil des ans, arres­ta­tion après arres­ta­tion, sans pour autant être capables d’en jugu­ler fran­che­ment la produc­tion, les auto­ri­tés ont remonté la piste des narco-sous-marins.

Cartel sous pres­sion

Selon le cher­cheur et analyste Byron Rami­rez, spécia­lisé dans les affaires poli­tiques et écono­miques inter­na­tio­nales, les années 1990 se sont ouvertes avec une amélio­ra­tion des tech­niques de commu­ni­ca­tion et de radar. Les avions et bateaux appar­te­nant aux cartels colom­biens se faisaient plus faci­le­ment repé­rer lorsqu’ils tentaient de faire passer de la marchan­dise au Mexique, afin qu’elle soit ache­mi­née vers les États-Unis ou vers l’Eu­rope.

Crédits : US Coast Guard

« En raison de la pres­sion crois­sante exer­cée par les gouver­ne­ments et les forces de police, les trafiquants de drogue ont dû conce­voir des mesures de préven­tion et mettre au point des moyens nova­teurs pour trans­por­ter et pour livrer leurs drogues », explique Rami­rez. Eux qui contrô­laient déjà toute la chaîne de produc­tion de la cocaïne compre­naient bien la valeur stra­té­gique et écono­mique de pouvoir en maîtri­ser la livrai­son. 

C’est ainsi que les cartels de la drogue colom­biens ont commencé à envi­sa­ger les narco-sous-marins et à allouer des ressources écono­miques à leur produc­tion. L’objec­tif « était de déve­lop­per un navire auto­pro­pulsé, capable d’évi­ter les radars, furtif et capable de parcou­rir de longues distances », rédui­sant ainsi les risques de capture.

La mort de Pablo Esco­bar puis l’ar­res­ta­tion des diri­geants du cartel de Cali au début des années 1990 n’a pas freiné les appé­tences tech­no­lo­giques des trafiquants.

Au cours des trois dernières décen­nies, les auto­ri­tés ont réalisé que les tech­no­lo­gies utili­sées par les trafiquants suivaient leurs amélio­ra­tions en terme de détec­tion et de surveillance. Selon Byron Rami­rez, ils ont ainsi doté leurs navires de « systèmes élec­tro­niques modernes, des systèmes de navi­ga­tion, des fonc­tions anti-radar et des silen­cieux à refroi­dis­se­ment par eau, [afin de rendre] la détec­tion plus diffi­cile. »

Et les trafiquant·e·s se sont bien entou­rés. « Les cartels ont passé un contrat avec de véri­tables ingé­nieurs de la marine russe pour parti­ci­per à la concep­tion et à la construc­tion », soutient le cher­cheur. Au fur et à mesure, ils ont placé un person­nel quali­fié aux commandes, diri­geant des équipes de travailleurs·euses locaux·ales, géné­ra­le­ment pauvres. Les pièces intro­duites clan­des­ti­ne­ment, la produc­tion est, quant à elle, toujours prin­ci­pa­le­ment réali­sée à la main au cœur de la jungle colom­bienne.

Un narco-sous-marin semi-submer­sible. 
Crédits : United States Navy

Dans la jungle colom­bienne

Depuis plusieurs heures, il suit le cours de rivières sinueuses. Dans cette région isolée de la Colom­bie, au sud de la ville de Buena­ven­tura, Miguel Angel Montoya se laisse mener sans résis­tance par ses guides. Désor­mais, ils avancent sur des planches en bois fixées au sol et le petit groupe peine à respi­rer libre­ment. 

Le regard de Montoya balaie les marais avec stupeur ; à cause des émana­tions chimiques de résine, l’air est épais, presque gluant. C’est bien le camp qui se dévoile entre les arbres. Cette agita­tion n’existe que pour lui, car, depuis le ciel, elle est indé­tec­table. La jungle est si dense que la cano­pée l’en­ve­loppe de son feuillage impé­né­trable.

Par-dessus le mugis­se­ment des bateaux à moteur, les respi­ra­tions et excla­ma­tions de centaines de travailleurs·euses arrivent à ses oreilles. « Ils allaient et venaient par dizaines », se souvient-il bien des années plus tard. Ancien colla­bo­ra­teur du cartel de Cali, repenti en 2001, Miguel Angel Montoya affirme avoir parti­cipé à la concep­tion de certains des premiers semi-submer­sibles.

C’est dans la jungle côtière colom­bienne ou dans d’autres pays produc­teurs de cocaïne que les cartels ont trouvé un lieu propice à leurs construc­tions stupé­fiantes. Ils ont installé dans la mangrove de véri­tables chan­tiers navals de fortune pour conce­voir leurs navires dans le plus grand secret.

Notant une certaine ressem­blance dans le choix de concep­tion de certains modèles inter­cep­tés, les auto­ri­tés ont pu esti­mer que diffé­rent·e·s construc­teurs·­rices effec­tuaient des copies à la chaîne, néces­si­tant une équipe de 15 à 20 personnes. Le semi-submer­sible retrouvé fin septembre 2019 est par exemple le huitième de cette « lignée » à être décou­vert.

Un narco-sous-marin retrouvé en 2010 près de la fron­tière sépa­rant la Colom­bie et l’Équa­teur
Crédits : US Drug Enfor­ce­ment Admi­nis­tra­tion

Les cartels ont mis au point trois types d’em­bar­ca­tions, parfois regrou­pées à tort sous l’ap­pel­la­tion de « sous-marins ». Il y a d’abord les vais­seaux entiè­re­ment submer­sibles. Rare­ment inter­cep­tés, ils sont plus avan­cés et par consé­quent plus coûteux à produire. « Au fil des années, la tech­no­lo­gie des narco-sub semble s’être amélio­rée », pour­suit Rami­rez. En effet, les captures de narco-vais­seaux se sont pour­sui­vies, consti­tuant à chaque fois un témoin de l’avan­cée tech­no­lo­gique des cartels. Une décou­verte en 2000 a marqué un tour­nant pour les auto­ri­tés colom­biennes dans leur compré­hen­sion des narco-sous-marins.

Au mois de septembre, elles ont décou­vert un sous-marin en construc­tion dans la ville de Faca­ta­tiva, près de Bogota. Avec ses 30 m de long et ses 3,5 m de large, ce monstre des mers « avait une concep­tion cylin­drique et furtive plus élabo­rée » inédite à l’époque. Avec un coût de construc­tion estimé à 10 millions de dollars, il était submer­sible et aurait pu trans­por­ter un équi­page de douze personnes. Plus fort encore : une fois terminé, il aurait été capable de parcou­rir 3 700 km à 100 mètres sous la surface, avec 150 à 200 tonnes de marchan­dise à son bord. Rami­rez ajoute qu’il aurait proba­ble­ment été équipé d’ « un sonar de profon­deur, d’une commu­ni­ca­tion par satel­lite, d’un GPS et d’un radar de navi­ga­tion ». 

Le sous-marin décou­vert en 2000 dans la ville de Faca­tiva, en Colom­bie.
Crédits : US Coast Guard

Dans la famille des modèles submer­sibles, une autre décou­verte a bous­culé les certi­tudes des forces armées en 2005. Cette année-là, un semi-submer­sible parti­cu­lier a été saisi : il trac­tait une sorte de grand bidon en forme de torpille. Remplie de stupé­fiants, cette torpille évoluait à une tren­taine de mètres de profon­deur, et les mili­taires ont compris qu’elle pouvait être libé­rée en cas d’ur­gence et récu­pé­rée aisé­ment plus tard grâce à des balises. Pensées par Miguel Angel Montoya et ses colla­bo­ra­teurs, les narco-torpilles sont moins chères à construire que les submer­sibles et elles consti­tuent ainsi une variante supplé­men­taire au trans­port discret de la cocaïne.

Outre les submer­sibles, les cartels ont produit des semi-submer­sibles arti­sa­naux, capables de plon­ger sous l’eau à condi­tion de remon­ter de temps à autre pour se venti­ler. S’il faut comp­ter un million de dollars pour la construc­tion d’un tel engin, selon Hernando Mattos – comman­dant dans la Marine natio­nale colom­bienne –, cette alter­na­tive reste toute­fois rela­ti­ve­ment attrayante et viable pour les cartels. Le premier narco-sub jamais détecté a été iden­ti­fié en 1993 près de l’ar­chi­pel de San Andrés, dans la mer des Caraïbes. Cons­truit en bois et recou­vert de fibre de verre pour assu­rer son étan­chéité, il mesu­rait plus de deux mètres de long et avait une « capa­cité de charge de deux tonnes et de deux membres d’équi­page ». Déjà semi-submer­sible, c’était un modèle expé­ri­men­tal.

Le premier narco-sous-marin a été iden­ti­fié en 1993
Crédits : US Coast Guard

Enfin, les navires à profil bas (LPV) consti­tuent à ce jour la grande majo­rité des navires saisis. Parfois confon­dus avec les semi-submer­sibles, ce sont en fait de simples bateaux aux formes variables, géné­ra­le­ment très rapides et conçus pour s’en­fon­cer dans l’eau. Avec leur ligne de flot­tai­son basse, ils sont moins repé­rables. « Dans l’en­semble, la furti­vité des navires découle du fait qu’ils sont construits en grande partie en fibre de verre et qu’ils ont une flot­tai­son basse », résume Rami­rez.

« On ignore combien de ces navires narco-sous-marins sont actuel­le­ment en construc­tion et en exploi­ta­tion », ajoute le cher­cheur. Pour Montoya, les construc­teurs·­rices de navires dans la jungle n’ont de cesse de perfec­tion­ner leur métier. Il ne serait d’ailleurs pas étonné que les futurs sous-marins soient auto­ma­ti­sés et manœu­vrés à distance. En dépit des efforts prodi­gués par les forces armées natio­nales et inter­na­tio­nales, il semble que les cartels conti­nue­ront sans relâche à déjouer leur vigi­lance.

Une narco-torpille
Crédits : Wiki­me­dia

Couver­ture : US Coast Guard


 

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