par Mark Binelli | 27 janvier 2016

Bernie n’est pas d’ac­­cord

La toute première ques­­tion qu’on pose à Bernie lors de sa toute première assem­­blée locale en Iowa vient d’un jeune homme barbu qui porte un t-shirt à l’ef­­fi­­gie de Green Lantern. Il veut savoir ce que le candi­­dat a l’in­­ten­­tion de faire quant à la régle­­men­­ta­­tion du poker en ligne, s’il est élu président. « Je vais être très honnête avec vous : ça n’est pas une ques­­tion à laquelle j’ai beau­­coup songé », répond du tac au tac Bernie Sanders, 73 ans, séna­­teur du Vermont depuis 2007. Il fait une pause puis marmonne : « Il me semble qu’un de mes enfants joue beau­­coup au poker. Si la ques­­tion est de savoir si les grandes entre­­prises peuvent arnaquer les joueurs de poker, la réponse est non. Vous voyez ce que je veux dire ? Une des choses que vous appre­­nez en tant que séna­­teur améri­­cain, c’est que tout problème a une solu­­tion. »

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Bernie Sanders s’adresse à ses conci­­toyens
Crédits : Gage Skid­­more

Sanders a les cheveux parti­­cu­­liè­­re­­ment blancs et une façon brutale de s’ex­­pri­­mer. Son débit de parole et son fort accent de Brook­­lyn rappellent étran­­ge­­ment Larry David. Ou, plus préci­­sé­­ment, Larry David imitant Georges Stein­­bren­­ner dans Sein­­feld. « On a beau­­coup plus écrit sur mes cheveux que sur mon programme d’in­­fra­s­truc­­ture ou mon programme pour l’édu­­ca­­tion supé­­rieure – pas de ques­­tion là-dessus », s’en plain­­dra Sanders auprès de moi plus tard. En ce jeudi soir de mai, Sanders prononce un discours à l’uni­­ver­­sité privée catho­­lique Saint  Ambroise de Daven­­port, dans l’Iowa. Par pur hasard, Rick Santo­­rum se trouve lui-aussi à Daven­­port, pour lancer sa campagne de 2016 en Iowa. D’après le registre de la ville de Des Moines, le discours de Santo­­rum a attiré envi­­ron 80 personnes. Ce sont près de 700 personnes qui se sont dépla­­cées pour Sanders – la meilleure perfor­­mance réali­­sée par un candi­­dat en Iowa durant cette campagne élec­­to­­rale. La montée d’un candi­­dat à gauche du favori est presque deve­­nue une habi­­tude en tout début des primaires démo­­crates : Bill Brad­­ley en 2000, le compa­­gnon de Sanders du Vermont, Howard Dean, en 2004, Barack Obama en 2008. Mais Sanders se situe à gauche de tous ces révol­­tés. Son adver­­saire, Hillary Clin­­ton, serait la première femme à être élue prési­­dente des États-Unis ; Sanders serait le premier président à se décla­­rer ouver­­te­­ment socia­­liste. Il attire l’at­­ten­­tion de ses conci­­toyens sur l’Eu­­rope, en parti­­cu­­lier sur la Scan­­di­­na­­vie, en expliquant comment on pour­­rait mettre les choses en pratique : avec des programmes d’aide sociale géné­­reux assu­­rant un revenu mini­­mum pour tous, mis en appli­­ca­­tion rapi­­de­­ment par un gouver­­ne­­ment fort et actif, et financé par des taxes plus élevées sur les grandes entre­­prises, ainsi que par la réduc­­tion des dépenses inutiles dans des secteurs comme, disons, les deux milliards de dollars pour la guerre en Irak.

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Sanders sait l’am­­pleur de la tâche
Crédits : Gage Skid­­more

Sanders a la convic­­tion que des idées si progres­­sistes sont large­­ment popu­­laires en Amérique, et pas seule­­ment parmi une franche très à gauche mais aussi parmi les classes labo­­rieuses, et même au cœur des États répu­­bli­­cains. Pour­­tant, les mouve­­ments progres­­sistes de ces dernières années ont été margi­­na­­li­­sés sous la pres­­sion des insti­­tu­­tions (comme Dean ou le mouve­­ment Occupy Wall Street) ou comme dans le cas des parti­­sans d’Obama, qui ont vu les promesses non tenues. Sanders est d’avis qu’en main­­te­­nant l’at­­ten­­tion sur des mesures popu­­listes en matière d’éco­­no­­mie, il a un coup à jouer – un sacré coup pour en finir avec les vieilles querelles, assure-t-il. « Une fois les ques­­tions socié­­tales mises de côté – le droit à l’avor­­te­­ment, les droits des homo­­sexuels, le contrôle des armes à feu – et qu’on aborde les ques­­tions écono­­miques », dit-il, « il y a plus de points d’ac­­cord que ce qu’en disent les experts. »

À Daven­­port, Sanders parvient effec­­ti­­ve­­ment à atti­­rer l’at­­ten­­tion de la foule presque deux heures durant en se concen­­trant – inlas­­sa­­ble­­ment et sans fléchir sur de minus­­cules détails – sur son programme poli­­tique, un nouveau New Deal sur le modèle d’Oslo ou Helsinki : un programme fédé­­ral d’em­­plois (un milliard de dollars de dépenses dans les infra­s­truc­­tures sur 5 ans, avec la créa­­tion de 13 millions d’em­­plois) ; la recons­­truc­­tion de nos aéro­­ports, ponts, routes et voies ferrées ; un salaire fédé­­ral mini­­mum de 15 dollars l’heure ; le déman­­tè­­le­­ment des banques de Wall Street deve­­nues trop puis­­santes pour s’ef­­fon­­drer ; un amen­­de­­ment consti­­tu­­tion­­nel pour renver­­ser l’or­­ga­­ni­­sa­­tion conser­­va­­trice Citi­­zens United ; les frais d’ins­­crip­­tion gratuits dans toutes les univer­­si­­tés publiques ; l’aug­­men­­ta­­tion des taxes pour les riches et la suppres­­sion des niches fiscales dont profitent les grandes entre­­prises ; l’ins­­tau­­ra­­tion d’une taxe carbone pour réduire l’uti­­li­­sa­­tion des éner­­gies fossiles et promou­­voir les sources d’éner­­gies alter­­na­­tives ; la scola­­ri­­sa­­tion gratuite pour tous les enfants de mater­­nelle ; un système public d’as­­su­­rance mala­­die avec une caisse unique ; un congé mala­­die payé et un mini­­mum de deux semaines de congés payés pour tous les sala­­riés améri­­cains.

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Ses parti­­sans sont nombreux aux USA
Crédits : Gage Skid­­more

Il y a plus, mais c’est le cœur de son argu­­men­­taire. Comme orateur, Sanders est nette­­ment plus brut de décof­­frage que sa collègue du Sénat, Eliza­­beth Warren, la plus écono­­mique­­ment à gauche, à laquelle il est souvent comparé. Mais il est parti­­cu­­liè­­re­­ment bon pour prendre en compte les inéga­­li­­tés sala­­riales – une expres­­sion qui risque de deve­­nir aussi galvau­­dée par son usage exces­­sif que peut l’être l’ex­­pres­­sion « espoir et chan­­ge­­ment » –, non seule­­ment en exami­­nant la réalité des inéga­­li­­tés sala­­riales, mais encore en les présen­­tant sous un angle stric­­te­­ment moral. Comment la nation la plus riche de l’his­­toire de toutes les nations a-t-elle pu permettre que les 10 % des plus riches possèdent autant que les 90 % restants ? Comment se fait-il que la prédic­­tion qu’une seule famille améri­­caine (Les Koch, grâce au soutien de dona­­teurs issus du réseau poli­­tique qu’ils contrôlent) va dépen­­ser plus d’argent les partis démo­­crate ou répu­­bli­­cain au cours des prochaines élec­­tions n’est pas seule­­ment plau­­sible mais pas du tout surpre­­nante ? Et d’un point de vue plus exis­­ten­­tiel, doit-on admettre que la phase ultime du capi­­ta­­lisme se déve­­loppe à n’im­­porte quel prix ? Cela n’a peut-être pas l’im­­pact des vidéos qui se propagent comme des virus sur Inter­­net, mais le ton alarmé du discours anti-système de Sanders agit étran­­ge­­ment comme un charme sur son public. Parfois, il lui arrive de joindre son pouce et son index, et il gesti­­cule comme s’il avait réussi à pincer et montrer une minus­­cule chose invi­­sible qui lui permette de soute­­nir son propos. Quand il écoute une ques­­tion, il se pince ferme­­ment les lèvres et fait saillir son menton, sans sourire. Et parfois, il rougit. Tandis que d’autres candi­­dats se mettent en quatre pour affir­­mer leur foi en l’ex­­cep­­tion améri­­caine, Sanders n’hé­­site pas à dire des choses telles que celle-ci : « Aujourd’­­hui, aux États-Unis, il est diffi­­cile de conce­­voir à quel point nous faisons des choses idiotes – oui vrai­­ment, nous en faisons beau­­coup… »

Plus tard, à Daven­­port, il ajoute : « J’ai quelque chose à dire à l’at­­ten­­tion des mes collègues répu­­bli­­cains », puis il s’in­­ter­­rompt d’un silence lourd de sens, et parce que c’est Sanders, une tension soudaine enva­­hit la salle – durant un moment de suspense, on s’at­­tend presque tous à ce qu’il lâche quelque chose de gros­­sier –, et il le sait, faisant déli­­bé­­ré­­ment durer le suspense. Et soudain, il conclut sa pensée, en profé­­rant : « Avec tout mon respect, je ne suis pas d’ac­­cord. » L’ombre d’une malé­­dic­­tion flotte dans l’air et la poli­­tesse feinte des propos qu’il vient de tenir résonne davan­­tage comme : « Allez vous faire foutre ! » La foule tourne au délire.

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Sanders salue la foule
Crédits : Gage Skid­­more

Le portrait

Si on observe Sanders parler suffi­­sam­­ment long­­temps, on remarque qu’il utilise un certain nombre d’ex­­pres­­sions récur­­rentes, aver­­tis­­sant ainsi l’au­­di­­teur atten­­tif que des asser­­tions tran­­chantes vont suivre : « De mon point de vue », « Incroya­­ble­­ment », « Pouvez-vous imagi­­ner ? », « Je vais être honnête avec vous », « Si vous arri­­vez à le croire », « Permet­­tez-moi d’être clair », « Main­­te­­nant, pourquoi est-ce le cas ? ». Il y a quelque chose de jubi­­la­­toire dans le mépris très informé qu’af­­fiche Sanders, et le fait qu’il fasse si peu d’ef­­forts pour le dissi­­mu­­ler. « Ma femme me rappelle sans arrêt que je déprime tout le monde », dit Sanders. Il plai­­sante, mais pas vrai­­ment. Son air grin­­cheux lui donne une certaine authen­­ti­­cité : des articles ont souli­­gné son éton­­nante popu­­la­­rité sur les réseaux sociaux, et l’im­­pré­­vi­­sible élec­­to­­rat de ce millé­­naire semble s’ac­­cor­­der avec son exas­­pé­­ra­­tion de grand-père devant l’état actuel du monde. Il y a comme une note discor­­dante, un aspect presque irréel à son discours caus­­tique et le dédain dont il fait preuve à l’égard des conven­­tions d’une campagne poli­­tique moderne – tout cela a pour effet de souli­­gner la sottise et le carac­­tère arti­­fi­­ciel du jeu des autres acteurs, et la médio­­crité du scéna­­rio qu’ils lisent. Ce que Sanders s’ap­­plique à éviter, c’est de donner à voir un portrait très net de lui-même en tant qu’ac­­teur du chan­­ge­­ment. Ou de parler véri­­ta­­ble­­ment de lui-même. Si vous êtes le genre de candi­­dat qui voit les campagnes prési­­den­­tielles comme une scène de théâtre, vous fabrique­­rez proba­­ble­­ment votre histoire person­­nelle de telle sorte qu’elle vous assure le rôle prin­­ci­­pal de la pièce. Pour séduire un large public, il doit y avoir des histoires de lutte et de rédemp­­tion, un héros ou une héroïne qui doit être en même temps aussi ordi­­naire que vos frères et sœurs et pour­­tant aussi excep­­tion­­nel que peut l’être, disons, l’Amé­­rique elle-même, mes chers compa­­triotes !

Quand Sanders a commencé à atti­­rer les foules en Iowa, la couver­­ture média­­tique s’est déchaî­­née.

Aux cinq rassem­­ble­­ments de Sanders pour la prési­­den­­tielle 2016 dans l’Iowa et le New Hamp­­shire auxquels j’ai assisté, il n’a au fond rien fait de tout cela. Le frag­­ment de son discours de Daven­­port où il dit : « Mes amis, je vais vous parler un peu de moi », est suivi très exac­­te­­ment de trois phrases, dans lesquelles Sanders révèle qu’a­­vant d’en­­trer au Sénat, il a été membre du Congrès et maire ; que son père était un immi­­gré qui travaillait comme vendeur de pein­­ture ; et qu’en gran­­dis­­sant, il a appris « ce que l’argent – ou le manque d’argent – signi­­fie pour une famil­­le… quand chaque dollar dépensé est sujet à discus­­sion ».

Consen­­tant à dévoi­­ler quelques préoc­­cu­­pa­­tions fami­­liales, il désigne alors sa femme Jane dans l’as­­sis­­tance et fait remarquer qu’ils célèbrent aujourd’­­hui leur 27e anni­­ver­­saire de mariage. Entre deux entre­­tiens, alors que nous avons déjà discuté de la perte d’em­­plois indus­­triels aux États-Unis, de l’ef­­fet destruc­­teur d’ac­­cords commer­­ciaux inter­­­na­­tio­­naux et de la récu­­pé­­ra­­tion du parti démo­­crate par des inté­­rêts privés, la discus­­sion dérive vers sa première course pour la mairie de Burling­­ton, et je lui demande ce qui a bien pu initia­­le­­ment amener ce natif de Brook­­lyn dans le Vermont. « Cet article va donc davan­­tage parler de moi, plutôt que de ce que je vais essayer de faire ? » dit-il d’un ton irrité. Lorsque Sanders a offi­­ciel­­le­­ment annoncé en avril 2015 qu’il serait le chal­­len­­ger de Clin­­ton aux primaires démo­­crates, il a été étiqueté comme un candi­­dat atypique. Comme l’a expliqué en détails, la Colum­­bia Jour­­na­­lism Review, sa décla­­ra­­tion offi­­cielle a été réduite à 18 secondes sur ABC Evening News (dont cinq de ces secondes consa­­crées au tweet de « bien­­ve­­nue-dans-la-course » de Clin­­ton), et une simple phrase sur CBS Evening News, ainsi qu’un article de 700 mots sur la page A21 du New York Times. À contra­­rio, l’an­­nonce de son confrère séna­­teur Ted Cruz, un person­­nage appa­­rem­­ment bien moins « atypique » que Sanders – malgré sa sympa­­thie affi­­chée pour les parti­­sans de la théo­­rie du complot qui prétend que des exer­­cices mili­­taires au Texas sont orches­­trés par le président Obama et font partie d’un plan visant à impo­­ser la loi martiale dans l’État –, a été présenté en première page, avec un article deux fois plus consé­quent que celui consa­­cré à Sanders. Mais après que Sanders a commencé à atti­­rer d’im­­por­­tantes foules en Iowa, la couver­­ture média­­tique s’est déchaî­­née – pas seule­­ment parce que la presse s’est soudai­­ne­­ment rendue compte qu’il avait un sacré coup à jouer pour déran­­ger Clin­­ton, mais encore à cause du penchant très net des médias pour la course à deux pour la prési­­den­­tielle que Sanders décrie, bien qu’il insiste sur le fait qu’il ne se présente pas simple­­ment pour se mettre en valeur ni pour exer­­cer une pres­­sion du genre de celle du Tea Party à la gauche de Clin­­ton.

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Les badges de campagne
Crédits : Scott Olson

« Vous savez, cela ne m’in­­té­­res­­sait pas de faire une campagne à carac­­tère péda­­go­­gique, et lui non plus », me confie la femme de Sanders, Jane, lors de notre rencontre dans un jardin de West Branch, juste en péri­­phé­­rie d’Iowa City. « J’étais récal­­ci­­trante. J’étais celle qui disait pourquoi ne pas le faire. J’ai juste mis en avant tous les obstacles auxquels je pouvais penser, dont celui-là : “Pouvons-nous gagner ?” Oui, nous voulons chan­­ger le discours ambiant. Mais la clé pour chan­­ger le discours ambiant, c’est de mobi­­li­­ser les gens. Et s’ils entendent la vérité des faits, ils vote­­ront diffé­­rem­­ment. » Elle fait remarquer que lorsque Sanders s’est présenté au Sénat en 2006, son adver­­saire, Richard Tarrant, un des hommes les plus riches du Vermont, a dépensé 7 millions de dollars sur ses deniers person­­nels pour l’élec­­tion – et il a tout de même perdu face à Sanders, de 33 points. « Si on évaluait la rela­­tion entre le sérieux d’un préten­­dant à l’élec­­tion et l’argent qu’il possède », dit-elle, « il n’au­­rait même jamais été élu maire ! »

Une carrière modeste

Une semaine après Daven­­port, lorsque Sanders fait irrup­­tion dans la salle de confé­­rence de son bureau à Washing­­ton, il semble plus stressé et impa­­tient que d’ha­­bi­­tude. Il faut qu’il se dépêche d’at­­tra­­per un avion pour Burling­­ton, mais avant cela il doit voter contre un projet de loi de dépenses mili­­taires. Il marche rapi­­de­­ment et parle à la manière d’un person­­nage sorti de l’uni­­vers d’Aa­­ron Sorkin. Sanders se fraye un chemin jusqu’au métro qui relie les bureaux du Sénat au Capi­­tole. Un jeune garçon d’as­­cen­­seur lui lance : « Bonne chance, séna­­teur ! » À sa sortie du tram, qui ressemble à une rame de métro minia­­ture, Sanders entre dans la chambre du Sénat et réap­­pa­­raît presque aussi­­tôt, ayant enre­­gis­­tré son vote avec l’em­­ployé. « C’est ça la démo­­cra­­tie », dit Sanders avec une ironie désa­­bu­­sée, avant de foncer derrière une porte laté­­rale réser­­vée aux séna­­teurs. « J’ai du monde avec moi », dit-il au garde, qui semble décon­­certé mais nous laisse passer. À l’ex­­té­­rieur, une voiture l’at­­tend. Sanders craint de rater son vol, et tandis que nous parlons, il jette des coups d’œil à sa montre et donne de temps à autre des indi­­ca­­tions aux chauf­­feurs.

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Le rappeur Killer Mike soutient Sanders
Crédits : bernie­­san­­ders.com

De bien des façons, la ques­­tion la plus ennuyeuse à propos de la candi­­da­­ture de Sanders est celle de la course à deux pour la prési­­den­­tielle. Quelles sont ses chances de battre une adver­­saire parti­­cu­­liè­­re­­ment brillante et déter­­mi­­née avec un nom connu de tous, davan­­tage d’ex­­pé­­rience à la Maison-Blanche que n’im­­porte qui d’autre qui s’est déjà présenté à ce poste, et un accès à d’in­­dé­­centes sommes d’argent ? (Il est prévu que la campagne de Clin­­ton s’élève à deux milliards de dollars. Sans oublier, bien sûr, l’ex­­ci­­tante possi­­bi­­lité offerte aux élec­­teurs de faire l’his­­toire une nouvelle fois en élisant la première femme prési­­dente des États-Unis. Je dirais qu’elles sont plutôt minces ! Pour­­tant, Sanders est persuadé que ses chances sont bien réelles si la réalité élec­­to­­rale actuelle reste la même – ce qui signi­­fie un taux de parti­­ci­­pa­­tion très bas, une foca­­li­­sa­­tion sur la person­­na­­lité du candi­­dat plutôt que sur les ques­­tions impor­­tantes, et dans les dépenses de campagne, la répu­­gnante corrup­­tion venue de l’ex­­té­­rieur. Ainsi, la ques­­tion de loin la plus inté­­res­­sante devient : Sanders a-t-il une carte à jouer pour chan­­ger ce qui a fini par être accepté comme les prin­­cipes acquis d’une campagne prési­­den­­tielle moderne ? Si vous êtes prêts à prendre le risque de paraître naïf ou frustre et d’en­­tre­­te­­nir l’idée, comme le fait Sanders, qu’il est possible de renver­­ser tota­­le­­ment le système en mobi­­li­­sant suffi­­sam­­ment de soutiens à la base, eh bien alors, qui sait ?

Il y a sept ans de cela, Barack Obama a battu tous les records précé­­dents pour ce qui est de la levée de fonds prove­­nant de petits dona­­teurs et de la parti­­ci­­pa­­tion élec­­to­­rale des Afro-Améri­­cains. Sanders examine la façon dont les travailleurs de fast-food militent et luttent pour obte­­nir un salaire mini­­mum de 15 dollars l’heure, une demande prise au sérieux par très peu de membres de l’élite aupa­­ra­­vant, ce qui a tota­­le­­ment modi­­fié le débat natio­­nal sur ce que doit être un salaire mini­­mum (l’idée fait désor­­mais la loi dans de grandes villes telles que Los Angeles, San Fran­­cisco et Seat­tle). À cette fin, Sanders veut autant que possible mettre de côté son ego dans ces exer­­cices publiques égocen­­triques et tirer profit de la tribune offerte aux candi­­dats à la prési­­den­­tielle, afin de tenter forte­­ment les élec­­teurs avec une possi­­bi­­lité qui n’était pas offerte jusqu’à présent d’un chan­­ge­­ment véri­­ta­­ble­­ment radi­­cal. « L’évo­­lu­­tion de la poli­­tique améri­­caine a entraîné un inves­­tis­­se­­ment de plusieurs milliards de dollars, tout ça pour dire aux Améri­­cains que le gouver­­ne­­ment ne peut rien faire pour eux, et qu’ils doivent mettre tous leurs espoirs et leur foi dans les grandes entre­­prises et Wall Street », me dit Sanders. « Je dis souvent que vous devez vous deman­­der pourquoi les frères Koch vont dépen­­ser des milliards dans cette campagne. S’ils pensent que la poli­­tique est quelque chose d’im­­por­­tant, peut-être que vous aussi vous devriez. » Sanders a grandi dans le secteur de Flat­­bush à Brook­­lyn, un quar­­tier ouvrier plurie­th­­nique (Italiens, Juifs, Irlan­­dais) où son père, Eli, un immi­­gré polo­­nais, et sa mère, Doro­­thy, fille d’un couple de juifs polo­­nais et née en Amérique, se sont instal­­lés avec leurs deux fils. Bien que Sanders en dise peu sur son enfance, elle n’a pas été facile : son père a perdu presque toute sa famille dans les camps de concen­­tra­­tion, et sa mère est morte alors qu’il n’avait que 19 ans.

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Bernie et Jane Sanders en 1984
Crédits : bernie­­san­­ders.com

Il est entré à l’uni­­ver­­sité James Madi­­son (où il fut capi­­taine de l’équipe d’ath­­lé­­tisme) en même temps que la chan­­teuse Carole King. En 1964, Sanders, qui dit avoir toujours aimé la campagne, et sa femme, qu’il a rencon­­trée à l’uni­­ver­­sité, ont acheté un terrain (42 hectares pour 2 500 dollars) dans une ville du Vermont du nom de Midd­­le­­sex. Et à partir de 1968, ils s’y sont instal­­lés défi­­ni­­ti­­ve­­ment. Le Vermont rural était devenu une telle terre d’at­­trac­­tion pour les jeunes adeptes du retour-à-la-terre qu’en 1971, le gouver­­neur Deane Davis s’est senti obligé de faire un commu­­niqué de presse rela­­tif à « l’af­­flux de soi-disant hippies », affir­­mant aux citoyens inquiets que « comme la plupart des gens, la majeure partie des ces jeunes de passage vaquent à leurs occu­­pa­­tions et vivent de manière autar­­cique et paisible, bien que leurs habi­­tudes de vie et leur appa­­rence peuvent ne pas être à notre goût ». Sanders avait les cheveux longs, et ses idées poli­­tiques coïn­­ci­­daient certai­­ne­­ment avec celles de la contre-culture, mais ses amis disent de lui qu’il n’était pas un hippie. Il a fait de petits boulots comme char­­pen­­tier et réalisé un docu­­men­­taire sur le mili­­tant syndi­­ca­­liste socia­­liste (et cinq fois candi­­dat à l’élec­­tion prési­­den­­tielle) Eugene V. Debs. (Sanders a aussi prêté sa voix pour le film : « Si vous êtes l’Amé­­ri­­cain moyen qui regarde la télé­­vi­­sion 40 heures par semaine », entonne-t-il, « vous avez proba­­ble­­ment entendu parler de personnes aussi impor­­tantes que Kojak ou Wonder Woman… Mais étran­­ge­­ment, personne ne vous a beau­­coup parlé de Gene Debs, un des plus éminents Améri­­cains du XXe siècle. »)

Après qu’il se soit séparé à la fin des années 1960, il s’est présenté sans succès à la fois au Sénat et comme gouver­­neur sur une liste socia­­liste. Son ami intime et cama­­rade de chambre Richard Sugar­­man l’a convaincu de se présen­­ter à la mairie de Burling­­ton en 1981. « Ronald Reagan venait juste d’être élu, et je lui ai dit : “Vois-tu, Bernard, dans un pays où Reagan peut deve­­nir président, tu peux à coup sûr être élu maire de Burling­­ton !” » raconte Sugar­­man, qui est aujourd’­­hui profes­­seur titu­­laire à l’uni­­ver­­sité du Vermont, spécia­­liste du philo­­sophe juif exis­­ten­­tia­­liste Emma­­nuel Levi­­nas – qu’il décrit comme « un Martin Buber en plus compliqué ». Sanders était un parfait inconnu quand il s’est présenté sur une liste indé­­pen­­dante contre le candi­­dat démo­­crate en fonc­­tion depuis six ans, et il n’avait pas la moindre chance de gagner. Sauf qu’il a gagné à 10 voix près. « Ça a été l’un des plus grands boule­­ver­­se­­ments dans l’his­­toire poli­­tique du Vermont, et notre État a plus de 200 ans », me confie Sanders – une des rares fois où il s’est vanté.

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Sanders en 1981, après avoir été élu maire de Burling­­ton
Crédits : bernie­­san­­ders.com

Sanders a toujours fait mentir les cari­­ca­­tures simplistes dont font l’objet les socia­­listes en Amérique, en adop­­tant une façon prag­­ma­­tique de gouver­­ner. À Burling­­ton, il a renforcé les opéra­­tions de dénei­­ge­­ment, réamé­­nagé les jardins publics et les quais, fait combler les nids de poules et négo­­cié la baisse de la facture du câble des consom­­ma­­teurs (bien qu’il se soit aussi rendu au Nica­­ra­­gua pour rencon­­trer le président socia­­liste Daniel Ortega, et décla­­rer que Puerto Cabe­­zas et Burling­­ton étaient « villes jumelles »). À la Chambre des dépu­­tés, il est devenu maître en matière de procé­­dure, faisant passer le plus d’amen­­de­­ments par appel nomi­­nal qu’au­­cun autre député dans la décen­­nie commen­­cée en 1995, et profi­­tant du fait qu’il soit indé­­pen­­dant pour travailler avec les membres de chaque parti. L’ha­­bi­­leté qu’a Sanders pour jouer avec le bipar­­tisme reste encore légen­­daire : le séna­­teur ultra-conser­­va­­teur et climato-scep­­tique de l’Ok­­la­­homa, James Inhofe, a récem­­ment décrit Sanders comme son « meilleur ami » au Sénat. Pour ce qui est des armes à feu, son histo­­rique légis­­la­­tif se situe en réalité nette­­ment à la droite d’Hillary Clin­­ton. Le Vermont est un État pro-armes à feu, et Sanders, dans son livre Outsi­­der in the House, paru en 1997, s’est plaint dès le début de sa carrière de perdre les votes de « nombreux ouvriers », parce que « nous avons mal géré la ques­­tion des armes ».

En réalité, Sanders doit en partie le démar­­rage de sa carrière au Congrès à la Natio­­nal Rifle Asso­­cia­­tion (NRA), qui avait pris pour cible son adver­­saire, le candi­­dat sortant, un Répu­­bli­­cain parti­­san du contrôle des armes à feu, avec l’ap­­pui des spots publi­­ci­­taires diffu­­sés à la télé­­vi­­sion pendant leur course à la Chambre des dépu­­tés en 1990. « Si demain vous faites passer la plus sévère des lois sur le contrôle des armes » a-t-il dit à l’heb­­do­­ma­­daire du Vermont Seven Days en 2013, quelques mois après le massacre de Sandy Hook, « je ne pense pas que cela aura un réel impact sur les tragé­­dies que nous avons vécues ». « Je sais qu’il pense se présen­­ter aux prési­­den­­tielles depuis un certain temps », dit Sugar­­man. « Je pensais qu’il aurait alors un poids énorme sur les épaules, et je pense que c’est le cas. On doit vrai­­ment rester maître de soi quand on se présente à la prési­­dence. Mais il s’est de plus en plus convaincu que quelqu’un devait le faire. Est-ce que je crois qu’il voulait que ce soit quelqu’un d’autre ? Je le pense, oui. Il aurait sûre­­ment préféré qu’E­­li­­za­­beth Warren se présente, du moins un peu plus tôt. Mais il a fran­­chi le pas. »

« Personne ne m’a jamais entendu dire que ça allait être facile. »

En même temps, Sugar­­man recon­­naît qu’il y a un aspect de la person­­na­­lité de son ami qui se déploie dans le côté rela­­tion­­nel de la chose publique. « Il adore faire des balades en voiture et s’ar­­rê­­ter dans la moindre petite ville du Vermont », dit Sugar­­man. « Une fois je lui ai dit : “Bernard, pourquoi ne laisses-tu pas tous ces gens tranquilles pendant un moment ?” Il m’a répondu : “Non, ils veulent que je vienne et que j’écoute ce qui les préoc­­cupe.” Alors j’ai répliqué que peut-être que ce qui les préoc­­cu­­pait, c’était qu’ils auraient voulu avoir un jour de repos ! »

Un chemin diffi­­cile

Confor­­mé­­ment aux indi­­ca­­tions de Sugar­­man, deux jours après mon séjour à Washing­­ton, je reprends des nouvelles de Sanders à Brat­t­le­­boro, dans le Vermont, où il est en train défi­­ler pendant la parade annuelle – qu’on nomme la « prome­­nade des génisses ». Cela ressemble pas mal à ce qu’on imagine : des jeunes du mouve­­ment 4-H descendent la grand-rue de la ville auprès de celles de leurs vaches qui ont reçu des prix. Sanders a parti­­cipé au concours de traite par le passé, mais aujourd’­­hui il se borne à dire quelques mots dans le parc de la ville. Après la parade, Sanders se rend dans le New Hamp­­shire pour une autre assem­­blée publique, en s’ar­­rê­­tant d’abord dans une pizze­­ria, où il boit du thé à petites gorgées et reco­­pie depuis une tablette ses notes sur un bloc de feuilles jaunes au format légal. Son conseiller poli­­tique vient de lui envoyer par mail de nouvelles statis­­tiques concer­­nant le chômage des jeunes. « Ça bat tous les records, putain », marmonne Sanders en secouant la tête. Son fils s’as­­soit près de lui et mange un sand­­wich auber­­gine/parme­­san. « Qu’est-ce que c’est ? » demande Sanders, avant de tendre la main et d’en attra­­per un énorme morceau. La plus impor­­tante ques­­tion à laquelle Sanders va devoir faire face, quoi qu’on puisse penser de la valeur de ses idées, est la façon dont il compte les mettre en pratique, en admet­­tant qu’il ne soit pas élu par un raz-de-marée démo­­crate aux deux Chambres du Congrès. Sanders, en campagne élec­­to­­rale, féli­­cite le président Obama pour sa brillante course pour la prési­­den­­tielle de 2008. Mais par la suite, il pour­­suit en affir­­mant que la plus grande erreur du président (« Et j’ai eu l’oc­­ca­­sion de le lui dire. Je ne suis pas sûr qu’il ait été ravi de l’en­­tendre, mais je l’ai fait ! ») a été de démo­­bi­­li­­ser ses millions de fervents parti­­sans après le jour de son élec­­tion : « La poli­­tique, à Washing­­ton, ce n’est pas juste un président assis avec Mitch McCon­­nell ou John Boeh­­ner autour d’un verre pour essayer de faire bouger les choses – ce ne sont que des âneries média­­tiques. Vous voulez les frais d’ins­­crip­­tions gratuits dans les collèges publics et les univer­­si­­tés ? Alors, amenez des tas d’amis pour défi­­ler à Washing­­ton ! »

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Après un meeting en Iowa
Crédits : bernie­­san­­ders.com

Sanders insiste sur le fait que la nation améri­­caine est moins divi­­sée que ce que veulent bien en dire les médias domi­­nants. Durant les années Obama, la stra­­té­­gie du parti démo­­crate a été de cibler prin­­ci­­pa­­le­­ment la soi-disante coali­­tion des groupes montants – les jeunes, les mino­­ri­­tés, les femmes issues de l’en­­sei­­gne­­ment supé­­rieur – en accen­­tuant leurs désac­­cords avec le parti répu­­bli­­cain sur des ques­­tions telles que l’im­­mi­­gra­­tion, les droits des homo­­sexuels (LGBT), la présence poli­­cière, et l’avor­­te­­ment. Sanders fait rare­­ment allu­­sion à ces ques­­tions, sauf lorsque des personnes du public les lui posent lors d’as­­sem­­blées publiques. « Beau­­coup d’ex­­perts des péri­­phé­­riques urbains disent que ce pays est drama­­tique­­ment divisé. Et de bien des façons, il l’est. Mais si vous deman­­dez aux gens : “Faudrait-il augmen­­ter le salaire mini­­mum ?” C’est oui, à l’écra­­sante majo­­rité. “Établir l’éga­­lité sala­­riale entre les hommes et les femmes, créer des emplois en construi­­sant de nouvelles infra­s­truc­­tures ?” Un autre oui à l’écra­­sante majo­­rité. Voulez-vous que la campagne élec­­to­­rale soit ainsi faite qu’elle permette aux milliar­­daires d’ache­­ter les élec­­tions ? Pas du tout. En ce cas, ma campagne consis­­tera à réunir les gens autour de ces ques­­tions. Je suis tota­­le­­ment favo­­rable à l’avor­­te­­ment, et un des plus fervents tenants des droits homo­­sexuels. Tout le monde dans le Vermont n’est pas d’ac­­cord avec moi sur ces ques­­tions. Mais ils me soutiennent parce qu’ils savent que je me bats pour leurs enfants. » Et cepen­­dant, est-ce que Sanders ne sures­­ti­­me­­rait pas le goût des Améri­­cains pour la révo­­lu­­tion poli­­tique ? Même si des millions de parti­­sans de Sanders s’en vont mani­­fes­­ter à Washing­­ton, les soutiens du Tea Party ne vien­­dront-ils pas en aussi grand nombre pour le combattre ? « Excel­­lente ques­­tion », répond Sanders (une autre de ses expres­­sions préfé­­rées). « Ce serait très, très diffi­­cile. Et peut-être que ça ne pour­­rait pas arri­­ver. Personne ne m’a jamais entendu dire que ça allait être facile. »

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Bernie Sanders mobi­­lise ses troupes
Crédits : bernie­­san­­ders.com

Traduit de l’an­­glais par Simon Mauger d’après l’ar­­ticle « Weekend With Bernie », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Bernie Sanders à la tribune.

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