fbpx

par Mark Binelli | 27 janvier 2016

Bernie n’est pas d’ac­cord

La toute première ques­tion qu’on pose à Bernie lors de sa toute première assem­blée locale en Iowa vient d’un jeune homme barbu qui porte un t-shirt à l’ef­fi­gie de Green Lantern. Il veut savoir ce que le candi­dat a l’in­ten­tion de faire quant à la régle­men­ta­tion du poker en ligne, s’il est élu président. « Je vais être très honnête avec vous : ça n’est pas une ques­tion à laquelle j’ai beau­coup songé », répond du tac au tac Bernie Sanders, 73 ans, séna­teur du Vermont depuis 2007. Il fait une pause puis marmonne : « Il me semble qu’un de mes enfants joue beau­coup au poker. Si la ques­tion est de savoir si les grandes entre­prises peuvent arnaquer les joueurs de poker, la réponse est non. Vous voyez ce que je veux dire ? Une des choses que vous appre­nez en tant que séna­teur améri­cain, c’est que tout problème a une solu­tion. »

ulyces-berniesanders-03
Bernie Sanders s’adresse à ses conci­toyens
Crédits : Gage Skid­more

Sanders a les cheveux parti­cu­liè­re­ment blancs et une façon brutale de s’ex­pri­mer. Son débit de parole et son fort accent de Brook­lyn rappellent étran­ge­ment Larry David. Ou, plus préci­sé­ment, Larry David imitant Georges Stein­bren­ner dans Sein­feld. « On a beau­coup plus écrit sur mes cheveux que sur mon programme d’in­fra­struc­ture ou mon programme pour l’édu­ca­tion supé­rieure – pas de ques­tion là-dessus », s’en plain­dra Sanders auprès de moi plus tard. En ce jeudi soir de mai, Sanders prononce un discours à l’uni­ver­sité privée catho­lique Saint  Ambroise de Daven­port, dans l’Iowa. Par pur hasard, Rick Santo­rum se trouve lui-aussi à Daven­port, pour lancer sa campagne de 2016 en Iowa. D’après le registre de la ville de Des Moines, le discours de Santo­rum a attiré envi­ron 80 personnes. Ce sont près de 700 personnes qui se sont dépla­cées pour Sanders – la meilleure perfor­mance réali­sée par un candi­dat en Iowa durant cette campagne élec­to­rale. La montée d’un candi­dat à gauche du favori est presque deve­nue une habi­tude en tout début des primaires démo­crates : Bill Brad­ley en 2000, le compa­gnon de Sanders du Vermont, Howard Dean, en 2004, Barack Obama en 2008. Mais Sanders se situe à gauche de tous ces révol­tés. Son adver­saire, Hillary Clin­ton, serait la première femme à être élue prési­dente des États-Unis ; Sanders serait le premier président à se décla­rer ouver­te­ment socia­liste. Il attire l’at­ten­tion de ses conci­toyens sur l’Eu­rope, en parti­cu­lier sur la Scan­di­na­vie, en expliquant comment on pour­rait mettre les choses en pratique : avec des programmes d’aide sociale géné­reux assu­rant un revenu mini­mum pour tous, mis en appli­ca­tion rapi­de­ment par un gouver­ne­ment fort et actif, et financé par des taxes plus élevées sur les grandes entre­prises, ainsi que par la réduc­tion des dépenses inutiles dans des secteurs comme, disons, les deux milliards de dollars pour la guerre en Irak.

ulyces-berniesanders-04
Sanders sait l’am­pleur de la tâche
Crédits : Gage Skid­more

Sanders a la convic­tion que des idées si progres­sistes sont large­ment popu­laires en Amérique, et pas seule­ment parmi une franche très à gauche mais aussi parmi les classes labo­rieuses, et même au cœur des États répu­bli­cains. Pour­tant, les mouve­ments progres­sistes de ces dernières années ont été margi­na­li­sés sous la pres­sion des insti­tu­tions (comme Dean ou le mouve­ment Occupy Wall Street) ou comme dans le cas des parti­sans d’Obama, qui ont vu les promesses non tenues. Sanders est d’avis qu’en main­te­nant l’at­ten­tion sur des mesures popu­listes en matière d’éco­no­mie, il a un coup à jouer – un sacré coup pour en finir avec les vieilles querelles, assure-t-il. « Une fois les ques­tions socié­tales mises de côté – le droit à l’avor­te­ment, les droits des homo­sexuels, le contrôle des armes à feu – et qu’on aborde les ques­tions écono­miques », dit-il, « il y a plus de points d’ac­cord que ce qu’en disent les experts. »

À Daven­port, Sanders parvient effec­ti­ve­ment à atti­rer l’at­ten­tion de la foule presque deux heures durant en se concen­trant – inlas­sa­ble­ment et sans fléchir sur de minus­cules détails – sur son programme poli­tique, un nouveau New Deal sur le modèle d’Oslo ou Helsinki : un programme fédé­ral d’em­plois (un milliard de dollars de dépenses dans les infra­struc­tures sur 5 ans, avec la créa­tion de 13 millions d’em­plois) ; la recons­truc­tion de nos aéro­ports, ponts, routes et voies ferrées ; un salaire fédé­ral mini­mum de 15 dollars l’heure ; le déman­tè­le­ment des banques de Wall Street deve­nues trop puis­santes pour s’ef­fon­drer ; un amen­de­ment consti­tu­tion­nel pour renver­ser l’or­ga­ni­sa­tion conser­va­trice Citi­zens United ; les frais d’ins­crip­tion gratuits dans toutes les univer­si­tés publiques ; l’aug­men­ta­tion des taxes pour les riches et la suppres­sion des niches fiscales dont profitent les grandes entre­prises ; l’ins­tau­ra­tion d’une taxe carbone pour réduire l’uti­li­sa­tion des éner­gies fossiles et promou­voir les sources d’éner­gies alter­na­tives ; la scola­ri­sa­tion gratuite pour tous les enfants de mater­nelle ; un système public d’as­su­rance mala­die avec une caisse unique ; un congé mala­die payé et un mini­mum de deux semaines de congés payés pour tous les sala­riés améri­cains.

ulyces-berniesanders-02
Ses parti­sans sont nombreux aux USA
Crédits : Gage Skid­more

Il y a plus, mais c’est le cœur de son argu­men­taire. Comme orateur, Sanders est nette­ment plus brut de décof­frage que sa collègue du Sénat, Eliza­beth Warren, la plus écono­mique­ment à gauche, à laquelle il est souvent comparé. Mais il est parti­cu­liè­re­ment bon pour prendre en compte les inéga­li­tés sala­riales – une expres­sion qui risque de deve­nir aussi galvau­dée par son usage exces­sif que peut l’être l’ex­pres­sion « espoir et chan­ge­ment » –, non seule­ment en exami­nant la réalité des inéga­li­tés sala­riales, mais encore en les présen­tant sous un angle stric­te­ment moral. Comment la nation la plus riche de l’his­toire de toutes les nations a-t-elle pu permettre que les 10 % des plus riches possèdent autant que les 90 % restants ? Comment se fait-il que la prédic­tion qu’une seule famille améri­caine (Les Koch, grâce au soutien de dona­teurs issus du réseau poli­tique qu’ils contrôlent) va dépen­ser plus d’argent les partis démo­crate ou répu­bli­cain au cours des prochaines élec­tions n’est pas seule­ment plau­sible mais pas du tout surpre­nante ? Et d’un point de vue plus exis­ten­tiel, doit-on admettre que la phase ultime du capi­ta­lisme se déve­loppe à n’im­porte quel prix ? Cela n’a peut-être pas l’im­pact des vidéos qui se propagent comme des virus sur Inter­net, mais le ton alarmé du discours anti-système de Sanders agit étran­ge­ment comme un charme sur son public. Parfois, il lui arrive de joindre son pouce et son index, et il gesti­cule comme s’il avait réussi à pincer et montrer une minus­cule chose invi­sible qui lui permette de soute­nir son propos. Quand il écoute une ques­tion, il se pince ferme­ment les lèvres et fait saillir son menton, sans sourire. Et parfois, il rougit. Tandis que d’autres candi­dats se mettent en quatre pour affir­mer leur foi en l’ex­cep­tion améri­caine, Sanders n’hé­site pas à dire des choses telles que celle-ci : « Aujourd’­hui, aux États-Unis, il est diffi­cile de conce­voir à quel point nous faisons des choses idiotes – oui vrai­ment, nous en faisons beau­coup… »

Plus tard, à Daven­port, il ajoute : « J’ai quelque chose à dire à l’at­ten­tion des mes collègues répu­bli­cains », puis il s’in­ter­rompt d’un silence lourd de sens, et parce que c’est Sanders, une tension soudaine enva­hit la salle – durant un moment de suspense, on s’at­tend presque tous à ce qu’il lâche quelque chose de gros­sier –, et il le sait, faisant déli­bé­ré­ment durer le suspense. Et soudain, il conclut sa pensée, en profé­rant : « Avec tout mon respect, je ne suis pas d’ac­cord. » L’ombre d’une malé­dic­tion flotte dans l’air et la poli­tesse feinte des propos qu’il vient de tenir résonne davan­tage comme : « Allez vous faire foutre ! » La foule tourne au délire.

ulyces-berniesanders-09
Sanders salue la foule
Crédits : Gage Skid­more

Le portrait

Si on observe Sanders parler suffi­sam­ment long­temps, on remarque qu’il utilise un certain nombre d’ex­pres­sions récur­rentes, aver­tis­sant ainsi l’au­di­teur atten­tif que des asser­tions tran­chantes vont suivre : « De mon point de vue », « Incroya­ble­ment », « Pouvez-vous imagi­ner ? », « Je vais être honnête avec vous », « Si vous arri­vez à le croire », « Permet­tez-moi d’être clair », « Main­te­nant, pourquoi est-ce le cas ? ». Il y a quelque chose de jubi­la­toire dans le mépris très informé qu’af­fiche Sanders, et le fait qu’il fasse si peu d’ef­forts pour le dissi­mu­ler. « Ma femme me rappelle sans arrêt que je déprime tout le monde », dit Sanders. Il plai­sante, mais pas vrai­ment. Son air grin­cheux lui donne une certaine authen­ti­cité : des articles ont souli­gné son éton­nante popu­la­rité sur les réseaux sociaux, et l’im­pré­vi­sible élec­to­rat de ce millé­naire semble s’ac­cor­der avec son exas­pé­ra­tion de grand-père devant l’état actuel du monde. Il y a comme une note discor­dante, un aspect presque irréel à son discours caus­tique et le dédain dont il fait preuve à l’égard des conven­tions d’une campagne poli­tique moderne – tout cela a pour effet de souli­gner la sottise et le carac­tère arti­fi­ciel du jeu des autres acteurs, et la médio­crité du scéna­rio qu’ils lisent. Ce que Sanders s’ap­plique à éviter, c’est de donner à voir un portrait très net de lui-même en tant qu’ac­teur du chan­ge­ment. Ou de parler véri­ta­ble­ment de lui-même. Si vous êtes le genre de candi­dat qui voit les campagnes prési­den­tielles comme une scène de théâtre, vous fabrique­rez proba­ble­ment votre histoire person­nelle de telle sorte qu’elle vous assure le rôle prin­ci­pal de la pièce. Pour séduire un large public, il doit y avoir des histoires de lutte et de rédemp­tion, un héros ou une héroïne qui doit être en même temps aussi ordi­naire que vos frères et sœurs et pour­tant aussi excep­tion­nel que peut l’être, disons, l’Amé­rique elle-même, mes chers compa­triotes !

Quand Sanders a commencé à atti­rer les foules en Iowa, la couver­ture média­tique s’est déchaî­née.

Aux cinq rassem­ble­ments de Sanders pour la prési­den­tielle 2016 dans l’Iowa et le New Hamp­shire auxquels j’ai assisté, il n’a au fond rien fait de tout cela. Le frag­ment de son discours de Daven­port où il dit : « Mes amis, je vais vous parler un peu de moi », est suivi très exac­te­ment de trois phrases, dans lesquelles Sanders révèle qu’a­vant d’en­trer au Sénat, il a été membre du Congrès et maire ; que son père était un immi­gré qui travaillait comme vendeur de pein­ture ; et qu’en gran­dis­sant, il a appris « ce que l’argent – ou le manque d’argent – signi­fie pour une famil­le… quand chaque dollar dépensé est sujet à discus­sion ».

Consen­tant à dévoi­ler quelques préoc­cu­pa­tions fami­liales, il désigne alors sa femme Jane dans l’as­sis­tance et fait remarquer qu’ils célèbrent aujourd’­hui leur 27e anni­ver­saire de mariage. Entre deux entre­tiens, alors que nous avons déjà discuté de la perte d’em­plois indus­triels aux États-Unis, de l’ef­fet destruc­teur d’ac­cords commer­ciaux inter­na­tio­naux et de la récu­pé­ra­tion du parti démo­crate par des inté­rêts privés, la discus­sion dérive vers sa première course pour la mairie de Burling­ton, et je lui demande ce qui a bien pu initia­le­ment amener ce natif de Brook­lyn dans le Vermont. « Cet article va donc davan­tage parler de moi, plutôt que de ce que je vais essayer de faire ? » dit-il d’un ton irrité. Lorsque Sanders a offi­ciel­le­ment annoncé en avril 2015 qu’il serait le chal­len­ger de Clin­ton aux primaires démo­crates, il a été étiqueté comme un candi­dat atypique. Comme l’a expliqué en détails, la Colum­bia Jour­na­lism Review, sa décla­ra­tion offi­cielle a été réduite à 18 secondes sur ABC Evening News (dont cinq de ces secondes consa­crées au tweet de « bien­ve­nue-dans-la-course » de Clin­ton), et une simple phrase sur CBS Evening News, ainsi qu’un article de 700 mots sur la page A21 du New York Times. À contra­rio, l’an­nonce de son confrère séna­teur Ted Cruz, un person­nage appa­rem­ment bien moins « atypique » que Sanders – malgré sa sympa­thie affi­chée pour les parti­sans de la théo­rie du complot qui prétend que des exer­cices mili­taires au Texas sont orches­trés par le président Obama et font partie d’un plan visant à impo­ser la loi martiale dans l’État –, a été présenté en première page, avec un article deux fois plus consé­quent que celui consa­cré à Sanders. Mais après que Sanders a commencé à atti­rer d’im­por­tantes foules en Iowa, la couver­ture média­tique s’est déchaî­née – pas seule­ment parce que la presse s’est soudai­ne­ment rendue compte qu’il avait un sacré coup à jouer pour déran­ger Clin­ton, mais encore à cause du penchant très net des médias pour la course à deux pour la prési­den­tielle que Sanders décrie, bien qu’il insiste sur le fait qu’il ne se présente pas simple­ment pour se mettre en valeur ni pour exer­cer une pres­sion du genre de celle du Tea Party à la gauche de Clin­ton.

ulyces-berniesanders-05
Les badges de campagne
Crédits : Scott Olson

« Vous savez, cela ne m’in­té­res­sait pas de faire une campagne à carac­tère péda­go­gique, et lui non plus », me confie la femme de Sanders, Jane, lors de notre rencontre dans un jardin de West Branch, juste en péri­phé­rie d’Iowa City. « J’étais récal­ci­trante. J’étais celle qui disait pourquoi ne pas le faire. J’ai juste mis en avant tous les obstacles auxquels je pouvais penser, dont celui-là : “Pouvons-nous gagner ?” Oui, nous voulons chan­ger le discours ambiant. Mais la clé pour chan­ger le discours ambiant, c’est de mobi­li­ser les gens. Et s’ils entendent la vérité des faits, ils vote­ront diffé­rem­ment. » Elle fait remarquer que lorsque Sanders s’est présenté au Sénat en 2006, son adver­saire, Richard Tarrant, un des hommes les plus riches du Vermont, a dépensé 7 millions de dollars sur ses deniers person­nels pour l’élec­tion – et il a tout de même perdu face à Sanders, de 33 points. « Si on évaluait la rela­tion entre le sérieux d’un préten­dant à l’élec­tion et l’argent qu’il possède », dit-elle, « il n’au­rait même jamais été élu maire ! »

Une carrière modeste

Une semaine après Daven­port, lorsque Sanders fait irrup­tion dans la salle de confé­rence de son bureau à Washing­ton, il semble plus stressé et impa­tient que d’ha­bi­tude. Il faut qu’il se dépêche d’at­tra­per un avion pour Burling­ton, mais avant cela il doit voter contre un projet de loi de dépenses mili­taires. Il marche rapi­de­ment et parle à la manière d’un person­nage sorti de l’uni­vers d’Aa­ron Sorkin. Sanders se fraye un chemin jusqu’au métro qui relie les bureaux du Sénat au Capi­tole. Un jeune garçon d’as­cen­seur lui lance : « Bonne chance, séna­teur ! » À sa sortie du tram, qui ressemble à une rame de métro minia­ture, Sanders entre dans la chambre du Sénat et réap­pa­raît presque aussi­tôt, ayant enre­gis­tré son vote avec l’em­ployé. « C’est ça la démo­cra­tie », dit Sanders avec une ironie désa­bu­sée, avant de foncer derrière une porte laté­rale réser­vée aux séna­teurs. « J’ai du monde avec moi », dit-il au garde, qui semble décon­certé mais nous laisse passer. À l’ex­té­rieur, une voiture l’at­tend. Sanders craint de rater son vol, et tandis que nous parlons, il jette des coups d’œil à sa montre et donne de temps à autre des indi­ca­tions aux chauf­feurs.

ulyces-berniesanders-08
Le rappeur Killer Mike soutient Sanders
Crédits : bernie­san­ders.com

De bien des façons, la ques­tion la plus ennuyeuse à propos de la candi­da­ture de Sanders est celle de la course à deux pour la prési­den­tielle. Quelles sont ses chances de battre une adver­saire parti­cu­liè­re­ment brillante et déter­mi­née avec un nom connu de tous, davan­tage d’ex­pé­rience à la Maison-Blanche que n’im­porte qui d’autre qui s’est déjà présenté à ce poste, et un accès à d’in­dé­centes sommes d’argent ? (Il est prévu que la campagne de Clin­ton s’élève à deux milliards de dollars. Sans oublier, bien sûr, l’ex­ci­tante possi­bi­lité offerte aux élec­teurs de faire l’his­toire une nouvelle fois en élisant la première femme prési­dente des États-Unis. Je dirais qu’elles sont plutôt minces ! Pour­tant, Sanders est persuadé que ses chances sont bien réelles si la réalité élec­to­rale actuelle reste la même – ce qui signi­fie un taux de parti­ci­pa­tion très bas, une foca­li­sa­tion sur la person­na­lité du candi­dat plutôt que sur les ques­tions impor­tantes, et dans les dépenses de campagne, la répu­gnante corrup­tion venue de l’ex­té­rieur. Ainsi, la ques­tion de loin la plus inté­res­sante devient : Sanders a-t-il une carte à jouer pour chan­ger ce qui a fini par être accepté comme les prin­cipes acquis d’une campagne prési­den­tielle moderne ? Si vous êtes prêts à prendre le risque de paraître naïf ou frustre et d’en­tre­te­nir l’idée, comme le fait Sanders, qu’il est possible de renver­ser tota­le­ment le système en mobi­li­sant suffi­sam­ment de soutiens à la base, eh bien alors, qui sait ?

Il y a sept ans de cela, Barack Obama a battu tous les records précé­dents pour ce qui est de la levée de fonds prove­nant de petits dona­teurs et de la parti­ci­pa­tion élec­to­rale des Afro-Améri­cains. Sanders examine la façon dont les travailleurs de fast-food militent et luttent pour obte­nir un salaire mini­mum de 15 dollars l’heure, une demande prise au sérieux par très peu de membres de l’élite aupa­ra­vant, ce qui a tota­le­ment modi­fié le débat natio­nal sur ce que doit être un salaire mini­mum (l’idée fait désor­mais la loi dans de grandes villes telles que Los Angeles, San Fran­cisco et Seat­tle). À cette fin, Sanders veut autant que possible mettre de côté son ego dans ces exer­cices publiques égocen­triques et tirer profit de la tribune offerte aux candi­dats à la prési­den­tielle, afin de tenter forte­ment les élec­teurs avec une possi­bi­lité qui n’était pas offerte jusqu’à présent d’un chan­ge­ment véri­ta­ble­ment radi­cal. « L’évo­lu­tion de la poli­tique améri­caine a entraîné un inves­tis­se­ment de plusieurs milliards de dollars, tout ça pour dire aux Améri­cains que le gouver­ne­ment ne peut rien faire pour eux, et qu’ils doivent mettre tous leurs espoirs et leur foi dans les grandes entre­prises et Wall Street », me dit Sanders. « Je dis souvent que vous devez vous deman­der pourquoi les frères Koch vont dépen­ser des milliards dans cette campagne. S’ils pensent que la poli­tique est quelque chose d’im­por­tant, peut-être que vous aussi vous devriez. » Sanders a grandi dans le secteur de Flat­bush à Brook­lyn, un quar­tier ouvrier plurieth­nique (Italiens, Juifs, Irlan­dais) où son père, Eli, un immi­gré polo­nais, et sa mère, Doro­thy, fille d’un couple de juifs polo­nais et née en Amérique, se sont instal­lés avec leurs deux fils. Bien que Sanders en dise peu sur son enfance, elle n’a pas été facile : son père a perdu presque toute sa famille dans les camps de concen­tra­tion, et sa mère est morte alors qu’il n’avait que 19 ans.

f99f995d41ae0838d241fddb7362f1d920de99a8
Bernie et Jane Sanders en 1984
Crédits : bernie­san­ders.com

Il est entré à l’uni­ver­sité James Madi­son (où il fut capi­taine de l’équipe d’ath­lé­tisme) en même temps que la chan­teuse Carole King. En 1964, Sanders, qui dit avoir toujours aimé la campagne, et sa femme, qu’il a rencon­trée à l’uni­ver­sité, ont acheté un terrain (42 hectares pour 2 500 dollars) dans une ville du Vermont du nom de Midd­le­sex. Et à partir de 1968, ils s’y sont instal­lés défi­ni­ti­ve­ment. Le Vermont rural était devenu une telle terre d’at­trac­tion pour les jeunes adeptes du retour-à-la-terre qu’en 1971, le gouver­neur Deane Davis s’est senti obligé de faire un commu­niqué de presse rela­tif à « l’af­flux de soi-disant hippies », affir­mant aux citoyens inquiets que « comme la plupart des gens, la majeure partie des ces jeunes de passage vaquent à leurs occu­pa­tions et vivent de manière autar­cique et paisible, bien que leurs habi­tudes de vie et leur appa­rence peuvent ne pas être à notre goût ». Sanders avait les cheveux longs, et ses idées poli­tiques coïn­ci­daient certai­ne­ment avec celles de la contre-culture, mais ses amis disent de lui qu’il n’était pas un hippie. Il a fait de petits boulots comme char­pen­tier et réalisé un docu­men­taire sur le mili­tant syndi­ca­liste socia­liste (et cinq fois candi­dat à l’élec­tion prési­den­tielle) Eugene V. Debs. (Sanders a aussi prêté sa voix pour le film : « Si vous êtes l’Amé­ri­cain moyen qui regarde la télé­vi­sion 40 heures par semaine », entonne-t-il, « vous avez proba­ble­ment entendu parler de personnes aussi impor­tantes que Kojak ou Wonder Woman… Mais étran­ge­ment, personne ne vous a beau­coup parlé de Gene Debs, un des plus éminents Améri­cains du XXe siècle. »)

Après qu’il se soit séparé à la fin des années 1960, il s’est présenté sans succès à la fois au Sénat et comme gouver­neur sur une liste socia­liste. Son ami intime et cama­rade de chambre Richard Sugar­man l’a convaincu de se présen­ter à la mairie de Burling­ton en 1981. « Ronald Reagan venait juste d’être élu, et je lui ai dit : “Vois-tu, Bernard, dans un pays où Reagan peut deve­nir président, tu peux à coup sûr être élu maire de Burling­ton !” » raconte Sugar­man, qui est aujourd’­hui profes­seur titu­laire à l’uni­ver­sité du Vermont, spécia­liste du philo­sophe juif exis­ten­tia­liste Emma­nuel Levi­nas – qu’il décrit comme « un Martin Buber en plus compliqué ». Sanders était un parfait inconnu quand il s’est présenté sur une liste indé­pen­dante contre le candi­dat démo­crate en fonc­tion depuis six ans, et il n’avait pas la moindre chance de gagner. Sauf qu’il a gagné à 10 voix près. « Ça a été l’un des plus grands boule­ver­se­ments dans l’his­toire poli­tique du Vermont, et notre État a plus de 200 ans », me confie Sanders – une des rares fois où il s’est vanté.

ulyces-berniesanders-06
Sanders en 1981, après avoir été élu maire de Burling­ton
Crédits : bernie­san­ders.com

Sanders a toujours fait mentir les cari­ca­tures simplistes dont font l’objet les socia­listes en Amérique, en adop­tant une façon prag­ma­tique de gouver­ner. À Burling­ton, il a renforcé les opéra­tions de dénei­ge­ment, réamé­nagé les jardins publics et les quais, fait combler les nids de poules et négo­cié la baisse de la facture du câble des consom­ma­teurs (bien qu’il se soit aussi rendu au Nica­ra­gua pour rencon­trer le président socia­liste Daniel Ortega, et décla­rer que Puerto Cabe­zas et Burling­ton étaient « villes jumelles »). À la Chambre des dépu­tés, il est devenu maître en matière de procé­dure, faisant passer le plus d’amen­de­ments par appel nomi­nal qu’au­cun autre député dans la décen­nie commen­cée en 1995, et profi­tant du fait qu’il soit indé­pen­dant pour travailler avec les membres de chaque parti. L’ha­bi­leté qu’a Sanders pour jouer avec le bipar­tisme reste encore légen­daire : le séna­teur ultra-conser­va­teur et climato-scep­tique de l’Ok­la­homa, James Inhofe, a récem­ment décrit Sanders comme son « meilleur ami » au Sénat. Pour ce qui est des armes à feu, son histo­rique légis­la­tif se situe en réalité nette­ment à la droite d’Hillary Clin­ton. Le Vermont est un État pro-armes à feu, et Sanders, dans son livre Outsi­der in the House, paru en 1997, s’est plaint dès le début de sa carrière de perdre les votes de « nombreux ouvriers », parce que « nous avons mal géré la ques­tion des armes ».

En réalité, Sanders doit en partie le démar­rage de sa carrière au Congrès à la Natio­nal Rifle Asso­cia­tion (NRA), qui avait pris pour cible son adver­saire, le candi­dat sortant, un Répu­bli­cain parti­san du contrôle des armes à feu, avec l’ap­pui des spots publi­ci­taires diffu­sés à la télé­vi­sion pendant leur course à la Chambre des dépu­tés en 1990. « Si demain vous faites passer la plus sévère des lois sur le contrôle des armes » a-t-il dit à l’heb­do­ma­daire du Vermont Seven Days en 2013, quelques mois après le massacre de Sandy Hook, « je ne pense pas que cela aura un réel impact sur les tragé­dies que nous avons vécues ». « Je sais qu’il pense se présen­ter aux prési­den­tielles depuis un certain temps », dit Sugar­man. « Je pensais qu’il aurait alors un poids énorme sur les épaules, et je pense que c’est le cas. On doit vrai­ment rester maître de soi quand on se présente à la prési­dence. Mais il s’est de plus en plus convaincu que quelqu’un devait le faire. Est-ce que je crois qu’il voulait que ce soit quelqu’un d’autre ? Je le pense, oui. Il aurait sûre­ment préféré qu’E­li­za­beth Warren se présente, du moins un peu plus tôt. Mais il a fran­chi le pas. »

« Personne ne m’a jamais entendu dire que ça allait être facile. »

En même temps, Sugar­man recon­naît qu’il y a un aspect de la person­na­lité de son ami qui se déploie dans le côté rela­tion­nel de la chose publique. « Il adore faire des balades en voiture et s’ar­rê­ter dans la moindre petite ville du Vermont », dit Sugar­man. « Une fois je lui ai dit : “Bernard, pourquoi ne laisses-tu pas tous ces gens tranquilles pendant un moment ?” Il m’a répondu : “Non, ils veulent que je vienne et que j’écoute ce qui les préoc­cupe.” Alors j’ai répliqué que peut-être que ce qui les préoc­cu­pait, c’était qu’ils auraient voulu avoir un jour de repos ! »

Un chemin diffi­cile

Confor­mé­ment aux indi­ca­tions de Sugar­man, deux jours après mon séjour à Washing­ton, je reprends des nouvelles de Sanders à Brat­tle­boro, dans le Vermont, où il est en train défi­ler pendant la parade annuelle – qu’on nomme la « prome­nade des génisses ». Cela ressemble pas mal à ce qu’on imagine : des jeunes du mouve­ment 4-H descendent la grand-rue de la ville auprès de celles de leurs vaches qui ont reçu des prix. Sanders a parti­cipé au concours de traite par le passé, mais aujourd’­hui il se borne à dire quelques mots dans le parc de la ville. Après la parade, Sanders se rend dans le New Hamp­shire pour une autre assem­blée publique, en s’ar­rê­tant d’abord dans une pizze­ria, où il boit du thé à petites gorgées et reco­pie depuis une tablette ses notes sur un bloc de feuilles jaunes au format légal. Son conseiller poli­tique vient de lui envoyer par mail de nouvelles statis­tiques concer­nant le chômage des jeunes. « Ça bat tous les records, putain », marmonne Sanders en secouant la tête. Son fils s’as­soit près de lui et mange un sand­wich auber­gine/parme­san. « Qu’est-ce que c’est ? » demande Sanders, avant de tendre la main et d’en attra­per un énorme morceau. La plus impor­tante ques­tion à laquelle Sanders va devoir faire face, quoi qu’on puisse penser de la valeur de ses idées, est la façon dont il compte les mettre en pratique, en admet­tant qu’il ne soit pas élu par un raz-de-marée démo­crate aux deux Chambres du Congrès. Sanders, en campagne élec­to­rale, féli­cite le président Obama pour sa brillante course pour la prési­den­tielle de 2008. Mais par la suite, il pour­suit en affir­mant que la plus grande erreur du président (« Et j’ai eu l’oc­ca­sion de le lui dire. Je ne suis pas sûr qu’il ait été ravi de l’en­tendre, mais je l’ai fait ! ») a été de démo­bi­li­ser ses millions de fervents parti­sans après le jour de son élec­tion : « La poli­tique, à Washing­ton, ce n’est pas juste un président assis avec Mitch McCon­nell ou John Boeh­ner autour d’un verre pour essayer de faire bouger les choses – ce ne sont que des âneries média­tiques. Vous voulez les frais d’ins­crip­tions gratuits dans les collèges publics et les univer­si­tés ? Alors, amenez des tas d’amis pour défi­ler à Washing­ton ! »

ulyces-berniesanders-07
Après un meeting en Iowa
Crédits : bernie­san­ders.com

Sanders insiste sur le fait que la nation améri­caine est moins divi­sée que ce que veulent bien en dire les médias domi­nants. Durant les années Obama, la stra­té­gie du parti démo­crate a été de cibler prin­ci­pa­le­ment la soi-disante coali­tion des groupes montants – les jeunes, les mino­ri­tés, les femmes issues de l’en­sei­gne­ment supé­rieur – en accen­tuant leurs désac­cords avec le parti répu­bli­cain sur des ques­tions telles que l’im­mi­gra­tion, les droits des homo­sexuels (LGBT), la présence poli­cière, et l’avor­te­ment. Sanders fait rare­ment allu­sion à ces ques­tions, sauf lorsque des personnes du public les lui posent lors d’as­sem­blées publiques. « Beau­coup d’ex­perts des péri­phé­riques urbains disent que ce pays est drama­tique­ment divisé. Et de bien des façons, il l’est. Mais si vous deman­dez aux gens : “Faudrait-il augmen­ter le salaire mini­mum ?” C’est oui, à l’écra­sante majo­rité. “Établir l’éga­lité sala­riale entre les hommes et les femmes, créer des emplois en construi­sant de nouvelles infra­struc­tures ?” Un autre oui à l’écra­sante majo­rité. Voulez-vous que la campagne élec­to­rale soit ainsi faite qu’elle permette aux milliar­daires d’ache­ter les élec­tions ? Pas du tout. En ce cas, ma campagne consis­tera à réunir les gens autour de ces ques­tions. Je suis tota­le­ment favo­rable à l’avor­te­ment, et un des plus fervents tenants des droits homo­sexuels. Tout le monde dans le Vermont n’est pas d’ac­cord avec moi sur ces ques­tions. Mais ils me soutiennent parce qu’ils savent que je me bats pour leurs enfants. » Et cepen­dant, est-ce que Sanders ne sures­ti­me­rait pas le goût des Améri­cains pour la révo­lu­tion poli­tique ? Même si des millions de parti­sans de Sanders s’en vont mani­fes­ter à Washing­ton, les soutiens du Tea Party ne vien­dront-ils pas en aussi grand nombre pour le combattre ? « Excel­lente ques­tion », répond Sanders (une autre de ses expres­sions préfé­rées). « Ce serait très, très diffi­cile. Et peut-être que ça ne pour­rait pas arri­ver. Personne ne m’a jamais entendu dire que ça allait être facile. »

ulyces-berniesanders-10
Bernie Sanders mobi­lise ses troupes
Crédits : bernie­san­ders.com

Traduit de l’an­glais par Simon Mauger d’après l’ar­ticle « Weekend With Bernie », paru dans Rolling Stone. Couver­ture : Bernie Sanders à la tribune.

Plus de monde