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Espions redoutablement discrets, les animaux accèdent à des endroits hors de portée des humains. Et leur intelligence est de mieux en mieux comprise.

par Mathilda Caron | 31 mai 2019

Le mystère du beluga

Dans le nord de la Norvège, aux confins de l’océan Arctique, les vagues viennent mourir contre le récif aussi vite qu’elles naissent. En explo­sant sur les coques de quelques bateaux, l’eau glacée inonde leurs ponts. Ce 25 avril 2019, près de l’île d’Ingøya, un petit groupe de pêcheurs attend patiem­ment que des pois­sons se prennent dans ses filets lorsqu’il aperçoit un animal au loin. Sous le ciel gris, les trois frères Joar, Havard et Erlend Hesten sont inter­loqués devant son corps laiteux, qui contraste avec les flots verdâtres. Ils découvrent avec surprise qu’il s’agit d’un béluga. L’ani­mal s’ap­proche sans crainte, comme s’il avait besoin d’aide, puis suit le navire jusqu’à Hammer­fest, sur le conti­nent.

Un détail les intrigue : le cétacé porte un harnais, sur lequel ils parviennent à lire une inscrip­tion : « Équi­pe­ment de Saint-Péters­bourg ». Les trois hommes prennent des photos, des vidéos et envoient le tout à la direc­tion de la pêche norvé­gienne. Le béluga est rapi­de­ment soupçonné d’ap­par­te­nir à l’ar­mée russe et d’être… un espion. « Il a incon­tes­ta­ble­ment été entraîné », déclare Martin Biuw, cher­cheur à l’Ins­ti­tut de recherche marine norvé­gien de Bergen. Or la marine russe « est connue pour entraî­ner les belu­gas à conduire des opéra­tions mili­taires », ajoute le biolo­giste de la direc­tion des pêches norvé­gienne Jorgen Ree Wiig. « Ils gardent les bases navales, aident les plon­geurs ou retrouvent de l’équi­pe­ment perdu. »

Même si « personne ne peut affir­mer qu’il s’agit d’un animal mili­taire », dixit Martin Biuw, et que certains croient recon­naître en lui un théra­peute pour enfants, les soupçons demeurent. Car le voisin russe a l’ha­bi­tude de former des animaux à des fins d’es­pion­nage. En annexant la Crimée il y a cinq ans, à la faveur d’un mouve­ment de rébel­lion en Ukraine, Moscou a récu­péré la flotte de mammi­fères marins sur-entraî­nés qui se trou­vait dans la base mili­taire de Sébas­to­pol.

Crédits : Jorgen Ree Wiig

Cette armada animale formée sous l’Union sovié­tique a vite été reprise en main. « Les ingé­nieurs de l’Ocea­na­rium créent de nouveaux instru­ments en vue d’uti­li­ser plus effi­ca­ce­ment les grands dauphins et les otaries. Nos spécia­listes œuvrent pour conce­voir des appa­reils envoyant un signal de détec­tion d’une cible sous-marine par le dauphin sur l’écran d’un ordi­na­teur », explique un employé du centre de forma­tion de dauphins à l’agence de presse russe RIA Novosti. Mais à en croire Kiev, la forma­tion à échoué. « Les animaux ont refusé de coopé­rer avec les dres­seurs russes et de manger. Ils en sont morts », a rapporté le repré­sen­tant ukrai­nien pour la Crimée, Boris Babin.

En 2016, le minis­tère de la Défense russe a aussi acheté plusieurs dauphins au delphi­nium de Moscou, sans préci­ser ce qu’il enten­dait en faire. Les Améri­cains doivent avoir une petite idée sur la ques­tion. Aux États-Unis, la DARPA (l’agence de recherche mili­taire du Penta­gone) songe à utili­ser des pois­sons et autres animaux marins afin de détec­ter les sous-marins enne­mis dans les eaux inter­na­tio­nales. En 2018, elle annonçait le lance­ment du Persistent Aqua­tic Living Sensors (PALS), un projet qui consiste à placer des capteurs sur des animaux marins afin qu’ils réagissent au passage de submer­sibles dans leur envi­ron­ne­ment. Russes et Améri­cains s’épie­raient ainsi en eaux profondes, comme du temps de la guerre froide.

Zoo d’es­pions

Dans les années 1960, le Krem­lin et la Maison-Blanche ont investi beau­coup de temps et d’argent afin de déter­mi­ner comment les animaux pour­raient deve­nir des espions. Les experts du Zoo IQ de Hot Springs, dans l’Ar­kan­sas, avaient notam­ment passé un contrat avec le gouver­ne­ment pour former des animaux spécia­li­sés dans le travail de défense et de rensei­gne­ment. « Il n’y a jamais eu un animal que nous ne pouvions pas entraî­ner », confie le direc­teur prin­ci­pal du programme, Bob Bailey. Bailey doit cette idée à Burrhus Frede­ric Skin­ner, un psycho­logue influencé par les travaux du célèbre méde­cin et physio­lo­giste russe Ivan Pavlov. Formé à l’uni­ver­sité de Saint-Péters­bourg, Pavlov est célèbre pour avoir montré l’exis­tence d’un « réflexe condi­tionné » chez le chien.

Au milieu du XXe siècle, Skin­ner popu­la­rise pour sa part le « condi­tion­ne­ment opérant ». Cette forme de dres­sage par la répé­ti­tion repose sur deux éléments : le renfor­ce­ment posi­tif, par l’ajout d’un stimu­lus agis­sant sur l’or­ga­nisme, et le renfor­ce­ment néga­tif, par le retrait d’un stimu­lus. Le psycho­logue entre­prend d’in­fluen­cer le compor­te­ment d’un animal au cours d’une expé­rience. Il enferme un rat affamé dans une boite où se trouve un levier. Si le rat actionne ce levier, un morceau de nour­ri­ture tombe auto­ma­tique­ment. Ce levier devient ainsi la seule chose impor­tante pour le rongeur. En répé­tant une action, il prend l’ha­bi­tude de la faire.

Crédits : IQ Zoo

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Skin­ner reçoit un finan­ce­ment de la Défense pour un programme de recherche impliquant des pigeons. Le projet n’abou­tit fina­le­ment pas mais il donne une idée à deux de ses étudiants. L’un d’eux, Keller Breland, ouvre le Zoo IQ avec sa femme, en 1955 à Hot Springs. Les visi­teurs payent pour les voir pratiquer ce condi­tion­ne­ment opérant sur des ratons-laveurs. Dix ans plus tard, Bob Bailey rejoint le Zoo IQ, au moment où des agences gouver­ne­men­tales commencent à s’y inté­res­ser. « Ils sont venus vers nous pour résoudre des problèmes épineux », explique Bailey. C’est ainsi que naît le Navy’s Marine Mammal Program.

Jusqu’aux années 1960, la plupart des animaux utili­sés lors de conflits étaient terrestres ou aériens. Pendant la Première Guerre mondiale, les moutons servaient à démi­ner les terrains, les chevaux à trans­por­ter les soldats, les chiens à livrer des messages et les pigeons prenaient des photos. Mais quand l’océan se peuple de sous-marins russes et sovié­tiques, chacun trouve un moyen de voir sous l’eau sans être vu.

Cher­cheuse en écolo­gie marine à l’uni­ver­sité norvé­gienne de Trømso, Marie-Anne Blan­chet a passé 15 ans à entraî­ner des mammi­fères marins. « Ils ont des capa­ci­tés de nage et de plon­gée qui sont évidem­ment extrêmes, et ils sont beau­coup moins soupçon­nables que des plon­geurs humains », explique-t-elle. La plupart du temps, ils sont envoyés pour faire du repé­rage, mais ils peuvent aussi réali­ser des missions plus méti­cu­leuses. « Je sais que des dauphins ont déjà été utili­sés pour placer des mines sous les bateaux enne­mis », raconte Martin Biuw.

Cet exemple rappelle les chiens anti-chars envoyés par les Sovié­tiques se faire sauter sous les blin­dés alle­mands, pendant la Seconde Guerre mondiale. « Le proces­sus d’en­traî­ne­ment reste le même pour tous les animaux, c’est du condi­tion­ne­ment opérant », pour­suit Marie-Anne Blan­chet. Cela dit, certaines espèces s’avèrent plus effi­caces que d’autres. Les dauphins souf­fleurs et les phoques se sont montrés très perfor­mants lors de plusieurs études, tandis que les bélu­gas sont trop sensibles au froid et ne font pas preuve du même profes­sion­na­lisme. On ne les a pas moins enrô­lés pour effec­tuer certaines tâches.

« Bien que les diffé­rentes armées aient toujours été très à l’aise avec le fait d’uti­li­ser des animaux, les missions pour lesquelles ils sont entraî­nés sont plus secrètes », pour­suit Marie-Anne Blan­chet. « En prin­cipe, ce sont des missions de recon­nais­sance. » Mais jusqu’où peuvent-ils aller ?

Matou acous­tique

Pour les services de rensei­gne­ment, un animal a l’avan­tage de ne pas être soupçon­nable. La CIA a ainsi cher­ché à s’ap­puyer sur l’ap­pa­rence inof­fen­sive (quoique) des chats. Dans les années 1960, elle lance l’opé­ra­tion « Acous­tic Kitty ». Le but est de créer un chat-espion en lui implan­tant des micros et des trans­met­teurs radio afin qu’il écoute des conver­sa­tions à des endroits stra­té­giques. Pour sa première mission, le félin est lâché dans un parc près de l’am­bas­sade d’URSS, mais il est immé­dia­te­ment renversé par un taxi. Des montagnes d’ef­forts sont terras­sés en une seconde. L’échec est patent. Après plusieurs tenta­tives, les experts concluent qu’en­traî­ner des « chats espions » ne paye pas.

Jack H. Hethe­ring­ton croit davan­tage en eux. Ce physi­cien de l’uni­ver­sité du Michi­gan juge son chat si doué qu’il signe un article scien­ti­fique de sa patte. Le nom F. D. C. Willard qui appa­raît sous l’ar­ticle e 1980 « L’hé­lium 3 solide : un anti­fer­ro­ma­gné­tique nucléaire » est ainsi celui de l’ani­mal. Une étude parue dans la revue Beha­viou­ral Processes en 2016 montre d’ailleurs que les félins ont une mémoire épiso­dique et qu’ils comprennent certaines lois de la physique.

Acous­tic Kitty

Ces recherches ne permettent pour l’heure pas à la CIA, au FSB ou à la DGSI de les enrô­ler. Fina­le­ment, les agences s’en remettent à de bonnes vieilles méthodes. En 2016, le Liban capture un vautour qui porte une bague d’iden­ti­fi­ca­tion israé­lienne ainsi qu’un émet­teur. Les auto­ri­tés liba­naises sont persua­dées qu’il s’agit d’une tactique d’es­pion­nage de la part d’Is­raël, et ce ne serait pas la première fois. Quelques mois plus tôt, des membres du Hamas ont capturé un dauphin équipé de camé­ras, au large de la bande de Gaza. Ils le suspectent immé­dia­te­ment d’ap­par­te­nir à l’État hébreux. À la même période, l’Inde accu­sait le Pakis­tan de lui envoyer des pigeons espions.

En théo­rie, les candi­dats au poste d’es­pion sont nombreux : les pieuvres démontrent des capa­ci­tés d’in­tru­sion hors du commun et les primates étonnent par leurs apti­tudes quasi-humaines. Leurs compor­te­ment sont d’au­tant plus promet­teurs que nous avons encore beau­coup à en apprendre sur eux. « Je ne pense pas qu’ils pour­ront un jour commu­niquer quoi que ce soit par eux-mêmes », nuance Martin Biuw. « Mais ils peuvent aider les services de rensei­gne­ment par le biais d’équi­pe­ments plus évolués, comme une caméra ou un micro plus sophis­tiqués, augmen­tés d’IA, par exemple. »


Couver­ture : Animal AI Olym­pics


 

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