par Matt Cetti-Roberts | 8 décembre 2014

Août 2014. Le combat pour la ville de Jalula dans le nord de l’Irak a donné lieu à l’un des plus féroces affron­­te­­ments dans la guerre expan­­sion­­niste de l’État isla­­mique. Depuis juin, les combat­­tants kurdes pesh­­mer­­gas et les mili­­ciens de l’EI ont tour à tour pris le contrôle de la cité histo­­rique, située à 170 kilo­­mètres au nord de Bagdad et à peine 5 kilo­­mètres de la fron­­tière iranienne. L’his­­toire de l’en­­droit est terrible. Et pour les Kurdes, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment, Jalula revêt une impor­­tance symbo­­lique. La poli­­tique d’ara­­bi­­sa­­tion du régime baas­­siste de Saddam Hussein a conduit de nombreuses familles kurdes à quit­­ter la ville. Aujourd’­­hui, les suppor­­teurs irakiens de l’État isla­­mique comptent en leur sein beau­­coup d’an­­ciens Baas­­sistes. C’est notam­­ment pour cette raison que les soldats pesh se sont montrés inflexibles dans leur lutte pour conser­­ver la ville.

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Crédits : Google

Ce rude combat a égale­­ment mis en lumière les divi­­sions internes des Kurdes. Au début de l’été, les Pesh­­mer­­gas incluaient des troupes loyales au Parti démo­­cra­­tique du Kurdis­­tan (PDK) ainsi que des combat­­tants liés au parti rival de l’Union patrio­­tique du Kurdis­­tan (UPK). Mais désor­­mais, les Pesh du PDK se sont reti­­rés, lais­­sant les forces de l’UPK se battre seules. Après des mois de combats de rues, l’État isla­­mique a bouté les Pesh­­mer­­gas hors de Jalula. Mais les forces kurdes tiennent bon aux portes de la cité et de là, échangent des tirs d’ar­­tille­­rie et de mitrailleuses avec les mili­­ciens postés dans la ville. Dans les deux camps, les snipers rôdent, lais­­sant planer sur leurs enne­­mis la menace d’une mort soudaine. En tant que photo­­graphe en Irak envoyé par War Is Boring, j’ai arpenté la zone entou­­rant Jalula pendant plusieurs semaines. Ce repor­­tage devrait clari­­fier une chose : la bataille pour cette ville symbo­­lique est emblé­­ma­­tique. Et la guerre contre l’État isla­­mique pour­­rait durer encore long­­temps.

Notre terre

16 août. Le bureau du géné­­ral Hussein Mansoor, l’homme à la tête des Pesh­­mer­­gas de l’UPK à Khânaqîn – la base prin­­ci­­pale des Kurdes aux abords de Jalula –, est plus agité qu’à l’ac­­cou­­tu­­mée. Mon inter­­­prète passe un coup de télé­­phone et nous traver­­sons la ville pour rejoindre une autre base, qui appar­­te­­nait aupa­­ra­­vant aux Pesh­­mer­­gas du PDK. Lors de notre précé­­dente visite, il n’y avait ici qu’un garde armé d’une Kala­ch­­ni­­kov. Aujourd’­­hui, l’en­­droit est rempli de soldats pesh.

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Des soldats pesh, par Matt Cetti-Roberts

L’un d’eux nous conduit dans un palace, qui semble avoir été autre­­fois la demeure de quelqu’un de très riche. La vaste salle de récep­­tion est peuplée de hauts fonc­­tion­­naires de l’UPK, dont certains portent l’uni­­forme et d’autres des habits civils. Nous nous asseyons pour conver­­ser briè­­ve­­ment avant qu’un homme d’ap­­pa­­rence modeste ne fasse son entrée, vêtu d’une robe tradi­­tion­­nelle. Alors que nous échan­­geons une poignée de main, on nous le présente comme étant le géné­­ral Mahmood Sangari, le comman­­dant du secteur, en charge des 150 kilo­­mètres de la ligne de front, compre­­nant Jalula. Sangari nous informe que pour l’heure, les Pesh­­mer­­gas prêtent main forte à l’ar­­mée irakienne, afin de proté­­ger le terri­­toire des Kurdes. « L’ar­­mée irakienne nous attaque­­rait, si l’État isla­­mique n’était pas à Mossoul », dit-il. En terme de ravi­­taille­­ment, le géné­­ral nous confie que ses soldats n’ont reçu en tout et pour tout que deux mitrailleuses lourdes et quelques roquettes Katiou­­cha. Et il n’est même pas certain de l’iden­­tité de ses bien­­fai­­teurs. « Nous avons besoin de tout ce que nous pouvons trou­­ver. Nous atten­­dons constam­­ment l’ar­­ri­­vée de plus d’armes. »

Beert­­wata nous raconte que la nuit dernière, les Pesh­­mer­­gas ont livré bataille durant trois heures contre les mili­­ciens.

Il affirme que ses soldats n’ont pas reçu d’aide de la part des Améri­­cains… du moins pas encore. « On voit les Ricains dire à la télé qu’ils vont agir, peste-t-il. Nous sommes en pleine guerre contre le terro­­risme, ils devraient nous aider, mais on ne voit toujours rien venir. » Sangari ajoute que l’État isla­­mique a la ferme inten­­tion d’in­­fil­­trer la Turquie, le Yémen et d’autres pays musul­­mans. « Ils veulent contrô­­ler toutes les zones musul­­manes, dit-il. Leur plan est ensuite de déclen­­cher le djihad contre l’Eu­­rope. Si les Pesh­­mer­­gas n’étaient pas là, l’EI aurait toute lati­­tude pour agir. » Mais à ses yeux, ce combat est une affaire profon­­dé­­ment person­­nelle. « Nous devons attaquer et reprendre nos terres, proclame le géné­­ral. Nous voulons un Kurdis­­tan histo­­rique. Notre terre. »

Un aller-retour

Nous deman­­dons à voir la ligne de front. Les géné­­raux s’en­­tre­­tiennent entre eux. À cette heure du jour, c’est un endroit dange­­reux, disent-ils. L’ac­­ti­­vité mili­­cienne s’ac­­croît dans la soirée. Sangari suggère d’y retour­­ner au matin, nous serons plus en sécu­­rité. Mais l’un de ses offi­­ciers, le briga­­dier Salmad Beert­­wata, propose de nous conduire jusqu’à une autre section du front. Les combat­­tants pesh nous accom­­pagnent à bord d’un pick-up Toyota. Six soldats s’en­­tassent à l’ar­­rière du véhi­­cule et nous prenons la route. « Les gens pensent que nous entre­­te­­nons de bonnes rela­­tions avec Israël, mais ce ne sont que des mots », me confie Beert­­wata alors qu’il conduit. « Nous avons entendu parler de la présence de soldats améri­­cains [au Kurdis­­tan], mais nous ne les avons pas vus. C’est ici, la ligne de front. Et où sont-ils ? » Nous dépas­­sons une école. Dans la cour, un camp est installé pour accueillir les réfu­­giés de Jalula. Plus loin sur la route, un autre campe­­ment a été dressé. Un cerf-volant vire­­volte dans le ciel, signe que des enfants tentent de se diver­­tir.

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Un camp de réfu­­giés, par Matt Cetti-Roberts

Nous traver­­sons des villages à la sortie de Khânaqîn. Beert­­wata nous explique qu’ils abritent pour la plupart des commu­­nau­­tés chiites, ainsi que des Kurdes. Et fina­­le­­ment, nous arri­­vons à un avant-poste pesh­­merga, adossé à une crête. Nous pouvons aper­­ce­­voir d’autres postes, de part et d’autre de notre posi­­tion, munis de mitrailleuses lourdes ainsi que d’un canon sans recul, monté sur un pick-up. Les armes sont braquées sur Jalula, qui se dessine dans le loin­­tain. Alors que nous descen­­dons du véhi­­cule, un soldat pesh­­merga bedon­­nant s’ap­­proche de moi et me sert la main, avant de deman­­der : « Chonee beshee kaka ? » Il m’em­­brasse sur la joue, à la manière dont les Kurdes saluent leurs frères. Je réalise que j’ai déjà rencon­­tré cet homme avant. C’est un vété­­ran de 37 ans du nom d’Al­­wat, avec qui j’ai échangé des histoires mili­­taires alors que nous nous trou­­vions tous deux à Khânaqîn, lors de ma précé­­dente venue. Il m’adresse un large sourire et me serre chaleu­­reu­­se­­ment la main. Même s’il ne doit pas connaître plus d’une dizaine de mots anglais et que mon voca­­bu­­laire kurde n’est guère plus étoffé, nous parve­­nons à nous dire que tout va bien pour nous. Autant que faire se peut.

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Le poste de combat, par Matt Cetti-Roberts

Ici, les postes de combat sont loin de ressem­­bler à ceux que contrô­­laient les Pesh­­mer­­gas entre les murs de Jalula. Lorsqu’ils se battaient dans la ville, ils vivaient dans des maisons civiles et des bâti­­ments offi­­ciels. Sur la crête, un pelo­­ton kurde vit en plein air, sous les feux du soleil. Cette partie de l’Irak, la région de Garmian, tire litté­­ra­­le­­ment son nom du mot kurde signi­­fiant « chaud ». Des volutes de fumée s’élèvent à l’ho­­ri­­zon. Beert­­wata nous raconte que la nuit dernière, les Pesh­­mer­­gas ont livré bataille durant trois heures contre les mili­­ciens. Quelque chose brûle encore. Alors que nous retour­­nons à Khânaqîn, Beert­­wata fait halte sur le bord de la route, pour s’adres­­ser à un groupe d’hommes armés vêtus de costumes tradi­­tion­­nels kurdes. La plupart d’entre eux portent des fusils de préci­­sion russes Dragu­­nov.

« Trois combat­­tants pesh sont morts aujourd’­­hui. » — Aras Tala­­bani

« Les gars qui se rendent sur le front sont des volon­­taires, dit Beert­­wata. Ils veulent aider les Pesh­­mer­­gas. » « Ils aiment se battre », ajoute-t-il un instant plus tard. Beert­­wata nous explique que les volon­­taires atten­­dront que vienne l’obs­­cu­­rité pour tenter de prendre par surprise les mili­­ciens dans Jalula. Alors que nous repre­­nons la route, il nous fait part de sa perplexité quant aux volon­­taires partis rejoindre les rangs l’autre camp. « J’ai du mal à comprendre pourquoi certains musul­­mans d’Eu­­rope rejoignent l’EI, dit-il. Ils ont une vie si confor­­table là-bas… mais ils viennent malgré tout. »

Le contrôle

Six jours plus tard, le 22 août, les Pesh­­mer­­gas nous informent qu’il est trop dange­­reux d’al­­ler sur le front. À la place, ils nous emmènent à la rencontre d’Aras Tala­­bani, un neveu de Jalal Tala­­bani, fonda­­teur du parti de l’Union patrio­­tique du Kurdis­­tan et ancien vice-président irakien. « L’opé­­ra­­tion d’aujourd’­­hui s’est bien passée, dit Tala­­bani. Toutes les zones autour de Sadia et Jalula sont sous contrôle pesh­­merga. » Il nous explique que les Pesh­­mer­­gas de l’UPK ont mené l’opé­­ra­­tion aux côtés d’agents du rensei­­gne­­ment de l’Asayesh et d’un déta­­che­­ment du Groupe d’élite anti­­ter­­ro­­riste kurde. « Nous n’avons aucun contact avec les Iraniens », dit Tala­­bani, niant caté­­go­­rique­­ment l’im­­pli­­ca­­tion des Iraniens dans la bataille. Pour­­tant, Jasseem Al Salami, de War Is Boring et Al Jazeera ont tous deux fait état de troupes iraniennes traver­­sant la zone aux abords de Jalula.

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Un combat­­tant kurde aux abords de Jalula, par Matt Cetti-Roberts

Sans comp­­ter que les Pesh­­mer­­gas en poste près de Jalula n’ont pas béné­­fi­­cié des frappes aériennes améri­­caines, au contraire des troupes pesh combat­­tant plus à l’ouest. « Les États-Unis ne nous sont d’au­­cune aide dans le coin, affirme Tala­­bani. Peut-être est-ce parce qu’il n’y a aucun chré­­tien par ici… » Il ajoute qu’en revanche, l’ar­­mée irakienne leur four­­nit un soutien aérien. Les Pesh­­mer­­gas ont mis sur pieds une salle d’opé­­ra­­tions depuis laquelle ils sont direc­­te­­ment en contact avec Bagdad. « Nous entre­­te­­nons pour le moment de bonnes rela­­tions avec l’ar­­mée irakienne, dit Tala­­bani. Elle nous a apporté son soutien avec de l’ar­­tille­­rie et des frappes aériennes. » Il fait aussi mention du fait que les Irakiens ont envoyé des chas­­seurs Sukhoï à la rescousse. « Même si les Sukhoï sont arri­­vés trop tard pour le combat aujourd’­­hui… » Il me raconte qu’il se rend souvent en avion à Bagdad, pour rencon­­trer des respon­­sables irakiens. « J’ai des amis sunnites. Ils ne portent pas l’EI dans leurs cœurs. Et ils disent que le nouveau Premier ministre irakien est meilleur que Maliki. » Mais il est conscient que les sunnites attendent que le gouver­­ne­­ment leur prouve sa volonté de les soute­­nir, avant de se lancer dans la lutte contre l’État isla­­mique. Tala­­bani explique que les Pesh­­mer­­gas du Parti démo­­cra­­tique du Kurdis­­tan qui étaient à Khânaqîn et Jalula ont vidé les lieux il y a deux semaines. Désor­­mais, l’UPK est seul en scène.

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Pause ciga­­rette, par Matt Cetti-Roberts

« Trois combat­­tants pesh sont morts aujourd’­­hui, dit-il. L’un d’eux a été tué par un sniper et un autre par un EEI (Engin explo­­sif impro­­visé, ndt) aban­­donné par les mili­­ciens de l’État isla­­mique. Les rues sont pavées de bombes. » Tala­­bani insiste sur le fait que l’UPK à Khânaqîn n’a reçu aucun des ravi­­taille­­ments promis par les Occi­­den­­taux. « Peut-être que les armes envoyées par d’autres pays sont desti­­nées aux Pesh­­mer­­gas du PDK, je ne sais pas », avance-t-il. Mais malgré cette aide minime, il dit être satis­­fait des progrès réali­­sés par les Pesh­­mer­­gas: ils contrôlent les routes entre Jalula et Sadia. « La plus grande partie de Jalula et Sadia étant encer­­clée, cela ne laisse qu’un étroit corri­­dor pour que les mili­­ciens prennent la fuite », explique-t-il. « Nous ne sommes pas pres­­sés de prendre Jalula, pour­­suit Tala­­bani. Nous voulons juste contrô­­ler et ouvrir les routes : l’EI n’a nulle part où aller. »

~

23 août. « Les Pesh­­mer­­gas n’ont toujours pas repris Jalula, mais nous y sommes presque », nous dit un offi­­cier des rensei­­gne­­ments kurdes. Nous nous trou­­vons au point de contrôle de Zarow, non loin de Khânaqîn, qui surplombe une route qui serpente le long d’un corri­­dor, près de la fron­­tière iranienne. Un soldat déta­­ché de l’ar­­mée irakienne se joint aux Pesh­­mer­­gas qui assurent habi­­tuel­­le­­ment le contrôle.

Dans Jalula, il ne reste que les mili­­ciens de l’EI, ses 82 000 habi­­tants ayant fui la ville.

La circu­­la­­tion fait route vers Bagdad et le reste de l’Irak. Certains des camions vont parfois loin dans le sud, jusqu’à Bassora. C’est l’un des rares itiné­­raires directs qui subsistent entre le nord et le sud. Les gardes nous informent que des combats ont récem­­ment eu lieu à proxi­­mité du point de contrôle, mais ils ont cessé à présent. D’après leurs dires, ils peuvent désor­­mais appe­­ler pour deman­­der un soutien aérien des Irakiens. « Nous n’avons pas repris Jalula, mais nous contrô­­lons l’ac­­cès à ces zones, dit Sherko Merwis, le chef du parti de l’Union patrio­­tique du Kurdis­­tan à Khânaqîn. Nos infor­­ma­­teurs ont rapporté que la situa­­tion pour l’EI à l’in­­té­­rieur de la ville est désas­­treuse. » Il explique que les mili­­ciens cherchent à atti­­rer les Pesh­­mer­­gas dans des affron­­te­­ments de rues sanglants – un hameçon auquel les soldats pesh n’ont pas mordu. Il affirme que seules des bombes placées au bord des routes ont tué des combat­­tants pesh­­mer­­gas au cours des récentes opéra­­tions. « À présent, l’objec­­tif est de chas­­ser peu à peu l’EI du district, dit-il. Nous voulons perdre le moins possible de nos combat­­tants, et nous voulons contrô­­ler les routes. » Il a été rapporté que des mili­­ciens du PKK kurde – que de nombreux pays consi­­dèrent comme un groupe terro­­riste – se sont joints au combat, mais Merwis le réfute. « Le PKK souhaite se joindre à nous, mais nous ne le permet­­tons pas. Nous leur avons dit que nous étions suffi­­sam­­ment forts ici, et que nous n’avions pas besoin d’eux. »

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Le contrôle des routes, par Matt Cetti-Roberts

Dans Jalula, il ne reste que les mili­­ciens de l’EI, ses 82 000 habi­­tants ayant fui la ville, d’après lui. « Cela nous permet d’uti­­li­­ser des armes lourdes sans appré­­hen­­sion. » Merwis dit que l’UPK consi­­dère les Arabes de la région – ceux d’entre eux qui vivaient ici avant les programmes d’Ara­­bi­­sa­­tion de la région – comme ses amis. « Nous défen­­dons tout le monde. Nous ne faisons aucune diffé­­rence entre les gens. » Mais cela ne signi­­fie pas pour autant que tout le monde vit en bons voisins, ici à Khânaqîn. « Les autres Arabes, Saddam les a faits venir, explique Merwis. Ils se sont empa­­rés des maisons kurdes. Et nous nous débar­­ras­­se­­rons d’eux. » Il cite en parti­­cu­­lier la tribu Karway. D’après lui, une centaine de ses membres se battent pour le compte de l’État isla­­mique. Mais la loyauté des 10 000 indi­­vi­­dus que compte la tribu est tiraillée entre les deux camps. Certains d’entre eux aident les Pesh à traquer les combat­­tants, peut-être dans un souci de gagner leur faveur. La situa­­tion est compliquée, et Merwish sait bien que les rangs des mili­­ciens comptent même des djiha­­distes kurdes.

Une bataille de longue haleine

Tout près de là, Mullah Bakh­­tiar reçoit des invi­­tés. Bakh­­tiar est un membre du polit­­buro de l’UPK, et vit aux portes de Khânaqîn. « La bataille est cruciale car elle se déroule tout près de Khânaqîn, dit-il. Si l’EI venait par ici, ce serait comme à Sinjar. » Au début du mois d’août, l’État isla­­mique a encer­­clé des dizaines de milliers de réfu­­giés de la mino­­rité yézidi dans les montagnes, contrai­­gnant les États-Unis et d’autres pays à procé­­der à des frappes aériennes. « Il y a de nombreuses mino­­ri­­tés ici, dit le poli­­ti­­cien de Khânaqîn. L’EI voudrait les tuer toutes. »

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L’at­­tente, par Matt Cetti-Roberts

Il ajoute que les membres régu­­liers de l’UPK seraient eux aussi pris pour cible, car les mili­­ciens consi­­dèrent que tous les membres de l’UPK socia­­liste sont athées – en réalité, de nombreux membres de l’UPK sont des musul­­mans pratiquants. « Ce genre de terro­­ristes ont des idées radi­­ca­­le­­ment diffé­­rentes des nôtres, nous explique Bakh­­tiar. Certains d’entre eux croient qu’ils iront au para­­dis s’ils meurent au combat. Combattre ce genre d’in­­di­­vi­­dus est diffi­­cile dans les premiers temps, mais nous appre­­nons peu à peu. » À l’ins­­tar de nombreux diri­­geants kurdes, il déplore les ravi­­taille­­ments au compte-gouttes. « Certaines des armes finissent entre les mains de l’UPK, mais pas une seule n’est arri­­vée à temps pour notre bataille », dit-il.

En dépit de la coopé­­ra­­tion des Kurdes avec les forces irakiennes, Bakh­­tiar affirme que rien n’a changé entre le Kurdis­­tan et Bagdad.

Le conflit actuel a réuni de nombreuses factions kurdes divi­­sées jusqu’ici. Il est recon­­nais­­sant envers le PKK d’avoir grossi les rangs de l’UPK à Kirkuk, d’avoir aidé les Yédi­­zis à Sinjar et d’avoir pris part aux opéra­­tions à Makh­­mour. Mais il est moins tendre lorsqu’il parle du PDK déci­­sion­­naire. « Le PDK et l’UPK combattent l’EI de diffé­­rentes façons. Dès le début, l’UPK s’at­­ten­­dait à des problèmes. Mais pas le PDK. Nous savions que l’État isla­­mique donne­­rait l’as­­saut avant les événe­­ments de Mossoul, mais personne ne nous a écou­­tés. » Il pense égale­­ment que la chute de Sinjar et de Hamda­­niya, qui étaient sous la protec­­tion du PDK, a affai­­bli leur soutien. « Tout spécia­­le­­ment parmi les Yézi­­dis, mais aussi parmi le reste de la popu­­la­­tion du Kurdis­­tan. L’in­­fluence du PKK est plus forte à Sinjar depuis ce qui s’y est passé. » En dépit de la coopé­­ra­­tion des Kurdes avec les forces irakiennes, Bakh­­tiar affirme que rien n’a changé entre le Kurdis­­tan et Bagdad. « La ques­­tion de l’au­­to­­no­­mie du Kurdis­­tan n’a rien à voir avec notre combat contre l’EI. Nous nous battons pour les gens. Si le désir d’aban­­don­­ner la lutte se fait sentir, nous le ferons sans hési­­ter. » « Mais nous devons conve­­nir d’un réfé­­ren­­dum pour les zones dispu­­tées [sur le fait de rejoindre le Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan (GRK) ou de rester en Irak], ajoute Bakh­­tiar. S’ils acceptent, c’est une bonne chose. S’ils refusent, ce sera grave, car c’est notre droit. » Une délé­­ga­­tion médi­­cale du minis­­tère de la Santé du GRK accom­­pagne Bakh­­tiar. Un membre de longue date de la délé­­ga­­tion m’in­­forme que trente-cinq Pesh­­mer­­gas ont été bles­­sés durant les combats. « Les bles­­sés sont trans­­por­­tés dans des hôpi­­taux tels que ceux de Khânaqîn et de Kalar pour rece­­voir des soins, explique le délé­­gué. Et si davan­­tage de soins sont requis, ils sont ache­­mi­­nés à l’hô­­pi­­tal de Sulay­­ma­­niyah. »

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Une senti­­nelle pesh­­merga près de Khânaqîn, par Matt Cetti-Roberts

De nombreuses commu­­nau­­tés autour de Khânaqîn, comme Bahari Taza, ont accueilli des réfu­­giés fuyant les combats qui ont éclaté à l’ouest. La chute de Jalula n’a fait qu’ajou­­ter à la tension dans la région. « Il y a égale­­ment beau­­coup de gens dépla­­cés des villes, ainsi que des réfu­­giés syriens, dit un agent médi­­cal. Nous devrions rece­­voir des ravi­­taille­­ments en prove­­nance de Bagdad, mais ils sont réduits à cause des conflits et des routes. » « Parfois, l’ar­­mée irakienne et la milice chiite retiennent les ravi­­taille­­ments, et pas toujours pour des raisons claires, pour­­suit-il. Lorsqu’ils sont arrê­­tés, les Pesh­­mer­­gas doivent passer des coups de fil pour qu’ils les relâchent. » Le délé­­gué me confie que le GRK n’est pas en capa­­cité de s’oc­­cu­­per seul des réfu­­giés. Jusqu’ici, ils n’ont rencon­­tré aucun cas préoc­­cu­­pant de mala­­die, mais il explique que Mossoul est une zone à forte occur­­rence de rougeole. Un grand nombre d’ha­­bi­­tants de Mossoul ont trouvé refuge au Kurdis­­tan, ce qui les fait craindre une épidé­­mie. Le ministre de la Santé tente de préve­­nir toute situa­­tion incon­­trô­­lable.

~

24 août. Polad Tala­­bani dirige le Groupe d’élite anti­­ter­­ro­­riste kurde. Le groupe est tech­­nique­­ment sous contrôle de l’UPK, mais il repré­­sente un atout pour le GRK, car ils compte parmi ses membres des gens de toute la région. Des comman­­dos britan­­niques et améri­­cains ont aidé à la fonda­­tion du groupe. Reprendre une ville comme Jalula devrait être simple, pense Tala­­bani. Il dit que le Groupe d’élite anti­­ter­­ro­­riste et les soldats du PKK ont nettoyé Makh­­mour en à peine une heure et demie, en s’as­­so­­ciant. Tenir une ville, voilà qui est plus diffi­­cile. Il dit trou­­ver étrange l’échec des forces pesh­­mer­­gas du PDK à Khânaqîn. D’après Tala­­bani, l’État isla­­mique inclut d’an­­ciens membres des forces spéciales irakiennes – dont certains ont été entraî­­nés par les Améri­­cains. Il m’in­­forme aussi que certains des combat­­tants de la tribu Karway qui combattent aux côtés des mili­­ciens sont des vété­­rans de l’ar­­mée de Saddam Hussein. Nombre d’entre eux sont formés au tir de préci­­sion et au manie­­ment des explo­­sifs.

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Des gardes pesh­­merga au point de contrôle de Zarow, par Matt Cetti-Roberts

D’après lui, les mili­­ciens utilisent des fusils de préci­­sion de calibre .50 et sont répu­­tés pour savoir s’en servir. Il affirme avoir vu une fois un mili­­cien tirer dans le moteur d’un véhi­­cule avant de faire feu immé­­dia­­te­­ment après sur le chauf­­feur. Il ajoute que les isla­­mistes repèrent souvent leurs cibles au moyen de GPS, leur permet­­tant d’ef­­fec­­tuer des tirs d’une préci­­sion effroyable. Le direc­­teur du Groupe d’élite anti­­ter­­ro­­riste kurde met en garde contre le fait que même si les Pesh­­mer­­gas, l’ar­­mée irakienne et les forces aériennes occi­­den­­tales écrasent les mili­­ciens sur le champ de bataille, ils pour­­raient bien reve­­nir sous la forme d’une insur­­rec­­tion. La bataille pour Jalula a été longue, mais la guerre ne fait peut-être que commen­­cer. Le dimanche 23 novembre 2014, les forces pesh­­mer­­gas ont fina­­le­­ment repris Jalula, forçant les troupes de l’État isla­­mique à fuir en direc­­tion de la rivière Diyala et du mont Jabal Qaraj.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Battle for Jalawla Never Ends », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Des soldats kurdes et leur mitrailleuse lourde à bord d’un pick-up, par Matt Cetti-Roberts. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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