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par Matt Cetti-Roberts | 8 décembre 2014

Août 2014. Le combat pour la ville de Jalula dans le nord de l’Irak a donné lieu à l’un des plus féroces affron­te­ments dans la guerre expan­sion­niste de l’État isla­mique. Depuis juin, les combat­tants kurdes pesh­mer­gas et les mili­ciens de l’EI ont tour à tour pris le contrôle de la cité histo­rique, située à 170 kilo­mètres au nord de Bagdad et à peine 5 kilo­mètres de la fron­tière iranienne. L’his­toire de l’en­droit est terrible. Et pour les Kurdes, tout parti­cu­liè­re­ment, Jalula revêt une impor­tance symbo­lique. La poli­tique d’ara­bi­sa­tion du régime baas­siste de Saddam Hussein a conduit de nombreuses familles kurdes à quit­ter la ville. Aujourd’­hui, les suppor­teurs irakiens de l’État isla­mique comptent en leur sein beau­coup d’an­ciens Baas­sistes. C’est notam­ment pour cette raison que les soldats pesh se sont montrés inflexibles dans leur lutte pour conser­ver la ville.

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Crédits : Google

Ce rude combat a égale­ment mis en lumière les divi­sions internes des Kurdes. Au début de l’été, les Pesh­mer­gas incluaient des troupes loyales au Parti démo­cra­tique du Kurdis­tan (PDK) ainsi que des combat­tants liés au parti rival de l’Union patrio­tique du Kurdis­tan (UPK). Mais désor­mais, les Pesh du PDK se sont reti­rés, lais­sant les forces de l’UPK se battre seules. Après des mois de combats de rues, l’État isla­mique a bouté les Pesh­mer­gas hors de Jalula. Mais les forces kurdes tiennent bon aux portes de la cité et de là, échangent des tirs d’ar­tille­rie et de mitrailleuses avec les mili­ciens postés dans la ville. Dans les deux camps, les snipers rôdent, lais­sant planer sur leurs enne­mis la menace d’une mort soudaine. En tant que photo­graphe en Irak envoyé par War Is Boring, j’ai arpenté la zone entou­rant Jalula pendant plusieurs semaines. Ce repor­tage devrait clari­fier une chose : la bataille pour cette ville symbo­lique est emblé­ma­tique. Et la guerre contre l’État isla­mique pour­rait durer encore long­temps.

Notre terre

16 août. Le bureau du géné­ral Hussein Mansoor, l’homme à la tête des Pesh­mer­gas de l’UPK à Khânaqîn – la base prin­ci­pale des Kurdes aux abords de Jalula –, est plus agité qu’à l’ac­cou­tu­mée. Mon inter­prète passe un coup de télé­phone et nous traver­sons la ville pour rejoindre une autre base, qui appar­te­nait aupa­ra­vant aux Pesh­mer­gas du PDK. Lors de notre précé­dente visite, il n’y avait ici qu’un garde armé d’une Kalach­ni­kov. Aujourd’­hui, l’en­droit est rempli de soldats pesh.

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Des soldats pesh, par Matt Cetti-Roberts

L’un d’eux nous conduit dans un palace, qui semble avoir été autre­fois la demeure de quelqu’un de très riche. La vaste salle de récep­tion est peuplée de hauts fonc­tion­naires de l’UPK, dont certains portent l’uni­forme et d’autres des habits civils. Nous nous asseyons pour conver­ser briè­ve­ment avant qu’un homme d’ap­pa­rence modeste ne fasse son entrée, vêtu d’une robe tradi­tion­nelle. Alors que nous échan­geons une poignée de main, on nous le présente comme étant le géné­ral Mahmood Sangari, le comman­dant du secteur, en charge des 150 kilo­mètres de la ligne de front, compre­nant Jalula. Sangari nous informe que pour l’heure, les Pesh­mer­gas prêtent main forte à l’ar­mée irakienne, afin de proté­ger le terri­toire des Kurdes. « L’ar­mée irakienne nous attaque­rait, si l’État isla­mique n’était pas à Mossoul », dit-il. En terme de ravi­taille­ment, le géné­ral nous confie que ses soldats n’ont reçu en tout et pour tout que deux mitrailleuses lourdes et quelques roquettes Katiou­cha. Et il n’est même pas certain de l’iden­tité de ses bien­fai­teurs. « Nous avons besoin de tout ce que nous pouvons trou­ver. Nous atten­dons constam­ment l’ar­ri­vée de plus d’armes. »

Beert­wata nous raconte que la nuit dernière, les Pesh­mer­gas ont livré bataille durant trois heures contre les mili­ciens.

Il affirme que ses soldats n’ont pas reçu d’aide de la part des Améri­cains… du moins pas encore. « On voit les Ricains dire à la télé qu’ils vont agir, peste-t-il. Nous sommes en pleine guerre contre le terro­risme, ils devraient nous aider, mais on ne voit toujours rien venir. » Sangari ajoute que l’État isla­mique a la ferme inten­tion d’in­fil­trer la Turquie, le Yémen et d’autres pays musul­mans. « Ils veulent contrô­ler toutes les zones musul­manes, dit-il. Leur plan est ensuite de déclen­cher le djihad contre l’Eu­rope. Si les Pesh­mer­gas n’étaient pas là, l’EI aurait toute lati­tude pour agir. » Mais à ses yeux, ce combat est une affaire profon­dé­ment person­nelle. « Nous devons attaquer et reprendre nos terres, proclame le géné­ral. Nous voulons un Kurdis­tan histo­rique. Notre terre. »

Un aller-retour

Nous deman­dons à voir la ligne de front. Les géné­raux s’en­tre­tiennent entre eux. À cette heure du jour, c’est un endroit dange­reux, disent-ils. L’ac­ti­vité mili­cienne s’ac­croît dans la soirée. Sangari suggère d’y retour­ner au matin, nous serons plus en sécu­rité. Mais l’un de ses offi­ciers, le briga­dier Salmad Beert­wata, propose de nous conduire jusqu’à une autre section du front. Les combat­tants pesh nous accom­pagnent à bord d’un pick-up Toyota. Six soldats s’en­tassent à l’ar­rière du véhi­cule et nous prenons la route. « Les gens pensent que nous entre­te­nons de bonnes rela­tions avec Israël, mais ce ne sont que des mots », me confie Beert­wata alors qu’il conduit. « Nous avons entendu parler de la présence de soldats améri­cains [au Kurdis­tan], mais nous ne les avons pas vus. C’est ici, la ligne de front. Et où sont-ils ? » Nous dépas­sons une école. Dans la cour, un camp est installé pour accueillir les réfu­giés de Jalula. Plus loin sur la route, un autre campe­ment a été dressé. Un cerf-volant vire­volte dans le ciel, signe que des enfants tentent de se diver­tir.

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Un camp de réfu­giés, par Matt Cetti-Roberts

Nous traver­sons des villages à la sortie de Khânaqîn. Beert­wata nous explique qu’ils abritent pour la plupart des commu­nau­tés chiites, ainsi que des Kurdes. Et fina­le­ment, nous arri­vons à un avant-poste pesh­merga, adossé à une crête. Nous pouvons aper­ce­voir d’autres postes, de part et d’autre de notre posi­tion, munis de mitrailleuses lourdes ainsi que d’un canon sans recul, monté sur un pick-up. Les armes sont braquées sur Jalula, qui se dessine dans le loin­tain. Alors que nous descen­dons du véhi­cule, un soldat pesh­merga bedon­nant s’ap­proche de moi et me sert la main, avant de deman­der : « Chonee beshee kaka ? » Il m’em­brasse sur la joue, à la manière dont les Kurdes saluent leurs frères. Je réalise que j’ai déjà rencon­tré cet homme avant. C’est un vété­ran de 37 ans du nom d’Al­wat, avec qui j’ai échangé des histoires mili­taires alors que nous nous trou­vions tous deux à Khânaqîn, lors de ma précé­dente venue. Il m’adresse un large sourire et me serre chaleu­reu­se­ment la main. Même s’il ne doit pas connaître plus d’une dizaine de mots anglais et que mon voca­bu­laire kurde n’est guère plus étoffé, nous parve­nons à nous dire que tout va bien pour nous. Autant que faire se peut.

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Le poste de combat, par Matt Cetti-Roberts

Ici, les postes de combat sont loin de ressem­bler à ceux que contrô­laient les Pesh­mer­gas entre les murs de Jalula. Lorsqu’ils se battaient dans la ville, ils vivaient dans des maisons civiles et des bâti­ments offi­ciels. Sur la crête, un pelo­ton kurde vit en plein air, sous les feux du soleil. Cette partie de l’Irak, la région de Garmian, tire litté­ra­le­ment son nom du mot kurde signi­fiant « chaud ». Des volutes de fumée s’élèvent à l’ho­ri­zon. Beert­wata nous raconte que la nuit dernière, les Pesh­mer­gas ont livré bataille durant trois heures contre les mili­ciens. Quelque chose brûle encore. Alors que nous retour­nons à Khânaqîn, Beert­wata fait halte sur le bord de la route, pour s’adres­ser à un groupe d’hommes armés vêtus de costumes tradi­tion­nels kurdes. La plupart d’entre eux portent des fusils de préci­sion russes Dragu­nov.

« Trois combat­tants pesh sont morts aujourd’­hui. » — Aras Tala­bani

« Les gars qui se rendent sur le front sont des volon­taires, dit Beert­wata. Ils veulent aider les Pesh­mer­gas. » « Ils aiment se battre », ajoute-t-il un instant plus tard. Beert­wata nous explique que les volon­taires atten­dront que vienne l’obs­cu­rité pour tenter de prendre par surprise les mili­ciens dans Jalula. Alors que nous repre­nons la route, il nous fait part de sa perplexité quant aux volon­taires partis rejoindre les rangs l’autre camp. « J’ai du mal à comprendre pourquoi certains musul­mans d’Eu­rope rejoignent l’EI, dit-il. Ils ont une vie si confor­table là-bas… mais ils viennent malgré tout. »

Le contrôle

Six jours plus tard, le 22 août, les Pesh­mer­gas nous informent qu’il est trop dange­reux d’al­ler sur le front. À la place, ils nous emmènent à la rencontre d’Aras Tala­bani, un neveu de Jalal Tala­bani, fonda­teur du parti de l’Union patrio­tique du Kurdis­tan et ancien vice-président irakien. « L’opé­ra­tion d’aujourd’­hui s’est bien passée, dit Tala­bani. Toutes les zones autour de Sadia et Jalula sont sous contrôle pesh­merga. » Il nous explique que les Pesh­mer­gas de l’UPK ont mené l’opé­ra­tion aux côtés d’agents du rensei­gne­ment de l’Asayesh et d’un déta­che­ment du Groupe d’élite anti­ter­ro­riste kurde. « Nous n’avons aucun contact avec les Iraniens », dit Tala­bani, niant caté­go­rique­ment l’im­pli­ca­tion des Iraniens dans la bataille. Pour­tant, Jasseem Al Salami, de War Is Boring et Al Jazeera ont tous deux fait état de troupes iraniennes traver­sant la zone aux abords de Jalula.

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Un combat­tant kurde aux abords de Jalula, par Matt Cetti-Roberts

Sans comp­ter que les Pesh­mer­gas en poste près de Jalula n’ont pas béné­fi­cié des frappes aériennes améri­caines, au contraire des troupes pesh combat­tant plus à l’ouest. « Les États-Unis ne nous sont d’au­cune aide dans le coin, affirme Tala­bani. Peut-être est-ce parce qu’il n’y a aucun chré­tien par ici… » Il ajoute qu’en revanche, l’ar­mée irakienne leur four­nit un soutien aérien. Les Pesh­mer­gas ont mis sur pieds une salle d’opé­ra­tions depuis laquelle ils sont direc­te­ment en contact avec Bagdad. « Nous entre­te­nons pour le moment de bonnes rela­tions avec l’ar­mée irakienne, dit Tala­bani. Elle nous a apporté son soutien avec de l’ar­tille­rie et des frappes aériennes. » Il fait aussi mention du fait que les Irakiens ont envoyé des chas­seurs Sukhoï à la rescousse. « Même si les Sukhoï sont arri­vés trop tard pour le combat aujourd’­hui… » Il me raconte qu’il se rend souvent en avion à Bagdad, pour rencon­trer des respon­sables irakiens. « J’ai des amis sunnites. Ils ne portent pas l’EI dans leurs cœurs. Et ils disent que le nouveau Premier ministre irakien est meilleur que Maliki. » Mais il est conscient que les sunnites attendent que le gouver­ne­ment leur prouve sa volonté de les soute­nir, avant de se lancer dans la lutte contre l’État isla­mique. Tala­bani explique que les Pesh­mer­gas du Parti démo­cra­tique du Kurdis­tan qui étaient à Khânaqîn et Jalula ont vidé les lieux il y a deux semaines. Désor­mais, l’UPK est seul en scène.

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Pause ciga­rette, par Matt Cetti-Roberts

« Trois combat­tants pesh sont morts aujourd’­hui, dit-il. L’un d’eux a été tué par un sniper et un autre par un EEI (Engin explo­sif impro­visé, ndt) aban­donné par les mili­ciens de l’État isla­mique. Les rues sont pavées de bombes. » Tala­bani insiste sur le fait que l’UPK à Khânaqîn n’a reçu aucun des ravi­taille­ments promis par les Occi­den­taux. « Peut-être que les armes envoyées par d’autres pays sont desti­nées aux Pesh­mer­gas du PDK, je ne sais pas », avance-t-il. Mais malgré cette aide minime, il dit être satis­fait des progrès réali­sés par les Pesh­mer­gas: ils contrôlent les routes entre Jalula et Sadia. « La plus grande partie de Jalula et Sadia étant encer­clée, cela ne laisse qu’un étroit corri­dor pour que les mili­ciens prennent la fuite », explique-t-il. « Nous ne sommes pas pres­sés de prendre Jalula, pour­suit Tala­bani. Nous voulons juste contrô­ler et ouvrir les routes : l’EI n’a nulle part où aller. »

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23 août. « Les Pesh­mer­gas n’ont toujours pas repris Jalula, mais nous y sommes presque », nous dit un offi­cier des rensei­gne­ments kurdes. Nous nous trou­vons au point de contrôle de Zarow, non loin de Khânaqîn, qui surplombe une route qui serpente le long d’un corri­dor, près de la fron­tière iranienne. Un soldat déta­ché de l’ar­mée irakienne se joint aux Pesh­mer­gas qui assurent habi­tuel­le­ment le contrôle.

Dans Jalula, il ne reste que les mili­ciens de l’EI, ses 82 000 habi­tants ayant fui la ville.

La circu­la­tion fait route vers Bagdad et le reste de l’Irak. Certains des camions vont parfois loin dans le sud, jusqu’à Bassora. C’est l’un des rares itiné­raires directs qui subsistent entre le nord et le sud. Les gardes nous informent que des combats ont récem­ment eu lieu à proxi­mité du point de contrôle, mais ils ont cessé à présent. D’après leurs dires, ils peuvent désor­mais appe­ler pour deman­der un soutien aérien des Irakiens. « Nous n’avons pas repris Jalula, mais nous contrô­lons l’ac­cès à ces zones, dit Sherko Merwis, le chef du parti de l’Union patrio­tique du Kurdis­tan à Khânaqîn. Nos infor­ma­teurs ont rapporté que la situa­tion pour l’EI à l’in­té­rieur de la ville est désas­treuse. » Il explique que les mili­ciens cherchent à atti­rer les Pesh­mer­gas dans des affron­te­ments de rues sanglants – un hameçon auquel les soldats pesh n’ont pas mordu. Il affirme que seules des bombes placées au bord des routes ont tué des combat­tants pesh­mer­gas au cours des récentes opéra­tions. « À présent, l’objec­tif est de chas­ser peu à peu l’EI du district, dit-il. Nous voulons perdre le moins possible de nos combat­tants, et nous voulons contrô­ler les routes. » Il a été rapporté que des mili­ciens du PKK kurde – que de nombreux pays consi­dèrent comme un groupe terro­riste – se sont joints au combat, mais Merwis le réfute. « Le PKK souhaite se joindre à nous, mais nous ne le permet­tons pas. Nous leur avons dit que nous étions suffi­sam­ment forts ici, et que nous n’avions pas besoin d’eux. »

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Le contrôle des routes, par Matt Cetti-Roberts

Dans Jalula, il ne reste que les mili­ciens de l’EI, ses 82 000 habi­tants ayant fui la ville, d’après lui. « Cela nous permet d’uti­li­ser des armes lourdes sans appré­hen­sion. » Merwis dit que l’UPK consi­dère les Arabes de la région – ceux d’entre eux qui vivaient ici avant les programmes d’Ara­bi­sa­tion de la région – comme ses amis. « Nous défen­dons tout le monde. Nous ne faisons aucune diffé­rence entre les gens. » Mais cela ne signi­fie pas pour autant que tout le monde vit en bons voisins, ici à Khânaqîn. « Les autres Arabes, Saddam les a faits venir, explique Merwis. Ils se sont empa­rés des maisons kurdes. Et nous nous débar­ras­se­rons d’eux. » Il cite en parti­cu­lier la tribu Karway. D’après lui, une centaine de ses membres se battent pour le compte de l’État isla­mique. Mais la loyauté des 10 000 indi­vi­dus que compte la tribu est tiraillée entre les deux camps. Certains d’entre eux aident les Pesh à traquer les combat­tants, peut-être dans un souci de gagner leur faveur. La situa­tion est compliquée, et Merwish sait bien que les rangs des mili­ciens comptent même des djiha­distes kurdes.

Une bataille de longue haleine

Tout près de là, Mullah Bakh­tiar reçoit des invi­tés. Bakh­tiar est un membre du polit­buro de l’UPK, et vit aux portes de Khânaqîn. « La bataille est cruciale car elle se déroule tout près de Khânaqîn, dit-il. Si l’EI venait par ici, ce serait comme à Sinjar. » Au début du mois d’août, l’État isla­mique a encer­clé des dizaines de milliers de réfu­giés de la mino­rité yézidi dans les montagnes, contrai­gnant les États-Unis et d’autres pays à procé­der à des frappes aériennes. « Il y a de nombreuses mino­ri­tés ici, dit le poli­ti­cien de Khânaqîn. L’EI voudrait les tuer toutes. »

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L’at­tente, par Matt Cetti-Roberts

Il ajoute que les membres régu­liers de l’UPK seraient eux aussi pris pour cible, car les mili­ciens consi­dèrent que tous les membres de l’UPK socia­liste sont athées – en réalité, de nombreux membres de l’UPK sont des musul­mans pratiquants. « Ce genre de terro­ristes ont des idées radi­ca­le­ment diffé­rentes des nôtres, nous explique Bakh­tiar. Certains d’entre eux croient qu’ils iront au para­dis s’ils meurent au combat. Combattre ce genre d’in­di­vi­dus est diffi­cile dans les premiers temps, mais nous appre­nons peu à peu. » À l’ins­tar de nombreux diri­geants kurdes, il déplore les ravi­taille­ments au compte-gouttes. « Certaines des armes finissent entre les mains de l’UPK, mais pas une seule n’est arri­vée à temps pour notre bataille », dit-il.

En dépit de la coopé­ra­tion des Kurdes avec les forces irakiennes, Bakh­tiar affirme que rien n’a changé entre le Kurdis­tan et Bagdad.

Le conflit actuel a réuni de nombreuses factions kurdes divi­sées jusqu’ici. Il est recon­nais­sant envers le PKK d’avoir grossi les rangs de l’UPK à Kirkuk, d’avoir aidé les Yédi­zis à Sinjar et d’avoir pris part aux opéra­tions à Makh­mour. Mais il est moins tendre lorsqu’il parle du PDK déci­sion­naire. « Le PDK et l’UPK combattent l’EI de diffé­rentes façons. Dès le début, l’UPK s’at­ten­dait à des problèmes. Mais pas le PDK. Nous savions que l’État isla­mique donne­rait l’as­saut avant les événe­ments de Mossoul, mais personne ne nous a écou­tés. » Il pense égale­ment que la chute de Sinjar et de Hamda­niya, qui étaient sous la protec­tion du PDK, a affai­bli leur soutien. « Tout spécia­le­ment parmi les Yézi­dis, mais aussi parmi le reste de la popu­la­tion du Kurdis­tan. L’in­fluence du PKK est plus forte à Sinjar depuis ce qui s’y est passé. » En dépit de la coopé­ra­tion des Kurdes avec les forces irakiennes, Bakh­tiar affirme que rien n’a changé entre le Kurdis­tan et Bagdad. « La ques­tion de l’au­to­no­mie du Kurdis­tan n’a rien à voir avec notre combat contre l’EI. Nous nous battons pour les gens. Si le désir d’aban­don­ner la lutte se fait sentir, nous le ferons sans hési­ter. » « Mais nous devons conve­nir d’un réfé­ren­dum pour les zones dispu­tées [sur le fait de rejoindre le Gouver­ne­ment régio­nal du Kurdis­tan (GRK) ou de rester en Irak], ajoute Bakh­tiar. S’ils acceptent, c’est une bonne chose. S’ils refusent, ce sera grave, car c’est notre droit. » Une délé­ga­tion médi­cale du minis­tère de la Santé du GRK accom­pagne Bakh­tiar. Un membre de longue date de la délé­ga­tion m’in­forme que trente-cinq Pesh­mer­gas ont été bles­sés durant les combats. « Les bles­sés sont trans­por­tés dans des hôpi­taux tels que ceux de Khânaqîn et de Kalar pour rece­voir des soins, explique le délé­gué. Et si davan­tage de soins sont requis, ils sont ache­mi­nés à l’hô­pi­tal de Sulay­ma­niyah. »

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Une senti­nelle pesh­merga près de Khânaqîn, par Matt Cetti-Roberts

De nombreuses commu­nau­tés autour de Khânaqîn, comme Bahari Taza, ont accueilli des réfu­giés fuyant les combats qui ont éclaté à l’ouest. La chute de Jalula n’a fait qu’ajou­ter à la tension dans la région. « Il y a égale­ment beau­coup de gens dépla­cés des villes, ainsi que des réfu­giés syriens, dit un agent médi­cal. Nous devrions rece­voir des ravi­taille­ments en prove­nance de Bagdad, mais ils sont réduits à cause des conflits et des routes. » « Parfois, l’ar­mée irakienne et la milice chiite retiennent les ravi­taille­ments, et pas toujours pour des raisons claires, pour­suit-il. Lorsqu’ils sont arrê­tés, les Pesh­mer­gas doivent passer des coups de fil pour qu’ils les relâchent. » Le délé­gué me confie que le GRK n’est pas en capa­cité de s’oc­cu­per seul des réfu­giés. Jusqu’ici, ils n’ont rencon­tré aucun cas préoc­cu­pant de mala­die, mais il explique que Mossoul est une zone à forte occur­rence de rougeole. Un grand nombre d’ha­bi­tants de Mossoul ont trouvé refuge au Kurdis­tan, ce qui les fait craindre une épidé­mie. Le ministre de la Santé tente de préve­nir toute situa­tion incon­trô­lable.

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24 août. Polad Tala­bani dirige le Groupe d’élite anti­ter­ro­riste kurde. Le groupe est tech­nique­ment sous contrôle de l’UPK, mais il repré­sente un atout pour le GRK, car ils compte parmi ses membres des gens de toute la région. Des comman­dos britan­niques et améri­cains ont aidé à la fonda­tion du groupe. Reprendre une ville comme Jalula devrait être simple, pense Tala­bani. Il dit que le Groupe d’élite anti­ter­ro­riste et les soldats du PKK ont nettoyé Makh­mour en à peine une heure et demie, en s’as­so­ciant. Tenir une ville, voilà qui est plus diffi­cile. Il dit trou­ver étrange l’échec des forces pesh­mer­gas du PDK à Khânaqîn. D’après Tala­bani, l’État isla­mique inclut d’an­ciens membres des forces spéciales irakiennes – dont certains ont été entraî­nés par les Améri­cains. Il m’in­forme aussi que certains des combat­tants de la tribu Karway qui combattent aux côtés des mili­ciens sont des vété­rans de l’ar­mée de Saddam Hussein. Nombre d’entre eux sont formés au tir de préci­sion et au manie­ment des explo­sifs.

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Des gardes pesh­merga au point de contrôle de Zarow, par Matt Cetti-Roberts

D’après lui, les mili­ciens utilisent des fusils de préci­sion de calibre .50 et sont répu­tés pour savoir s’en servir. Il affirme avoir vu une fois un mili­cien tirer dans le moteur d’un véhi­cule avant de faire feu immé­dia­te­ment après sur le chauf­feur. Il ajoute que les isla­mistes repèrent souvent leurs cibles au moyen de GPS, leur permet­tant d’ef­fec­tuer des tirs d’une préci­sion effroyable. Le direc­teur du Groupe d’élite anti­ter­ro­riste kurde met en garde contre le fait que même si les Pesh­mer­gas, l’ar­mée irakienne et les forces aériennes occi­den­tales écrasent les mili­ciens sur le champ de bataille, ils pour­raient bien reve­nir sous la forme d’une insur­rec­tion. La bataille pour Jalula a été longue, mais la guerre ne fait peut-être que commen­cer. Le dimanche 23 novembre 2014, les forces pesh­mer­gas ont fina­le­ment repris Jalula, forçant les troupes de l’État isla­mique à fuir en direc­tion de la rivière Diyala et du mont Jabal Qaraj.


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « The Battle for Jalawla Never Ends », paru dans War Is Boring. Couver­ture : Des soldats kurdes et leur mitrailleuse lourde à bord d’un pick-up, par Matt Cetti-Roberts. Créa­tion graphique par Ulyces.

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