par Meghan Walsh | 4 avril 2016

Darwin en snea­­kers

Par un après-midi enso­­leillé, dans un café animé de Palo Alto situé à moins d’un kilo­­mètre du campus de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford et à plus de 8 000 kilo­­mètres de chez lui, un profes­­seur adjoint du MIT me parle de science. De science très pous­­sée. Son nom est Jeremy England, et à 33 ans, on dit déjà de lui qu’il sera le prochain Charles Darwin. Plaît-il ? Le diplômé de Harvard et bour­­sier Rhodes à l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford est en ville pour donner une confé­­rence. Il parle à toute vitesse. Lorsqu’il est emporté par son enthou­­siasme, sa voix monte sensi­­ble­­ment dans les aigus et ses mains aux longs doigts sont agitées. C’est un homme maigre, le visage long. Sa barbe est clair­­se­­mée et il est coiffé d’un tas de cheveux bruns négli­­gés – clas­­sique pour un physi­­cien théo­­ri­­cien. Mais il faut ajou­­ter au tableau la paire d’Adi­­das à ses pieds et la kippa posée sur sa tête. Car ce scien­­ti­­fique parle beau­­coup de Dieu.

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Jeremy England
Crédits : DR

Après une centaine de tenta­­tives pour la formu­­ler correc­­te­­ment, la cent-unième version de son idée maîtresse est la suivante : lorsque les condi­­tions néces­­saires sont réunies, un groupe aléa­­toire d’atomes se réor­­ga­­ni­­sera spon­­ta­­né­­ment pour utili­­ser l’éner­­gie plus effi­­ca­­ce­­ment. Avec le temps, et juste ce qu’il faut de lumière du soleil par exemple, un groupe d’atomes peut s’ap­­pro­­cher tout près de ce que nous appe­­lons commu­­né­­ment la vie. England est même d’avis que certaines choses que nous consi­­dé­­rons comme inani­­mées pour­­raient être en réalité déjà « vivantes ». Tout dépend de la façon dont nous défi­­nis­­sons la vie, ce que le travail d’En­­gland pour­­rait nous invi­­ter à recon­­si­­dé­­rer. « Les gens voient l’ori­­gine de la vie comme un proces­­sus rare », explique Vijay Pande, profes­­seur de chimie à l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford. « L’hy­­po­­thèse de Jeremy fait de la vie une consé­quence des lois de la physique et non un proces­­sus hasar­­deux. » L’idée d’En­­gland peut sembler étrange, voire incroyable, mais elle a attiré l’at­­ten­­tion d’un nombre impres­­sion­­nant d’uni­­ver­­si­­taires de haut niveau. Il est vrai que si le darwi­­nisme est capable d’ex­­pliquer l’évo­­lu­­tion et le monde complexe au sein duquel nous vivons, il laisse de côté l’ori­­gine des êtres intel­­li­­gents. England n’en démord pas : il veut explo­­rer à tout prix l’étape qui précède toutes nos hypo­­thèses à propos de la vie. C’est ce qui le fait sortir du lot, d’après Carl Franck, un profes­­seur de physique à l’uni­­ver­­sité Cornell qui a suivi de près le travail d’En­­gland. « Tous les 30 ans envi­­ron, nous faisons un bond en avant gigan­­tesque », dit Franck. « Nous atten­­dons toujours le prochain, et ce sera peut-être grâce à lui. » Lui. Jeremy England, un juif ortho­­doxe réso­­lu­­ment moderne avec des Stan Smith aux pieds.

Harvard et la foi

Bien avant qu’En­­gland ne devienne quelqu’un de pieux – il prie trois fois par jour –, il était scien­­ti­­fique. Du jour où il a su lire, il a dévoré des tonnes de livres sur des sujets aussi divers que la philo­­so­­phie, la musique ou la fantasy. À neuf ans, il s’est frayé un chemin comme il a pu à travers le magnum opus de Stephen Hawking, Une Brève histoire du temps. « Il ne compre­­nait pas, mais il a essayé de toutes ses forces », raconte son père, Richard England, profes­­seur d’éco­­no­­mie à l’uni­­ver­­sité du New Hamp­­shire. Oui, son papa est profes­­seur d’éco­­no­­mie et sa maman est insti­­tu­­trice, et ils emme­­naient leurs enfants dans des musées, ou en visite sur le campus de Harvard, situé à quelques heures de route de la petite ville côtière où ils habitent. Mais l’édu­­ca­­tion qu’a reçue England ne four­­nit pas le moindre début d’une réponse pour expliquer sa curio­­sité intel­­lec­­tuelle.

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Jeremy England explore l’ori­­gine de la vie
Crédits : Nervous System

Ou même sa propen­­sion à se poser des ques­­tions profondes, qui remonte à loin. Il y a quelques années autour d’un verre, l’un de ses amis d’en­­fance lui a rappelé le jour où il s’était tourné vers lui d’un seul coup en lui faisant remarquer : « Tu sais, Adam, si les dino­­saures ont pu dispa­­raître, alors nous aussi. » England avait trois ans. De son côté, England raconte que c’est à l’âge de sept ans qu’il a commencé à ressen­­tir une vive anxiété à propos du fait « de ne pas en savoir assez ». Cette anxiété allait le pous­­ser à passer par une liste presque comique de bastions du savoir univer­­si­­taire améri­­cain : Harvard, Oxford, Stan­­ford, Prin­­ce­­ton et à présent, le MIT, où il a décro­­ché un poste d’en­­sei­­gnant il y a trois ans. Mais Dieu ne faisait pas vrai­­ment partie de la vie d’En­­gland durant sa jeunesse. Même si sa mère est juive – son père a reçu une éduca­­tion luthé­­rienne mais ne s’est jamais senti trans­­porté par la foi protes­­tante –, on ne parlait pas beau­­coup de reli­­gion à la maison. Les England orga­­ni­­saient des repas de fête pour Pessa’h et ils allu­­maient des bougies pour Hanoucca, mais il n’y a jamais eu de Bible à la maison.

Il raconte que sa mère est née en Pologne en 1947 au sein d’une famille rava­­gée par l’Ho­­lo­­causte. La majeure partie d’entre elle – dont ses grands-parents – a été tuée par les nazis, et face à une dévas­­ta­­tion d’une telle ampleur, explique England, le judaïsme réveille en elle des senti­­ments doulou­­reux et néga­­tifs. C’est la raison pour laquelle elle a fait le choix de s’en éloi­­gner. Il semble ironique, de ce fait, qu’il ait fina­­le­­ment embrassé la foi que sa mère avait reje­­tée. Alors qu’il étudiait à Oxford au début des années 2000, il a rencon­­tré pour la première fois une vive aver­­sion envers Israël chez ses cama­­rades de classe. Ce qui l’a entraîné – c’est une habi­­tude chez lui – à lire des kyrielles de bouquins et à récol­­ter tous les avis diver­­gents sur le sujet pour se faire son propre avis sur la ques­­tion. Et en 2005, il a visité Israël pour la première fois – c’est là qu’il est « tombé amou­­reux ». Étudier la Torah lui a donné l’op­­por­­tu­­nité d’un inves­­tis­­se­­ment intel­­lec­­tuel qui, d’après lui, est « incom­­pa­­rable avec tout ce dont j’ai jamais fait l’ex­­pé­­rience en termes de subti­­lité et d’am­­pleur de réflexion ».

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Il enseigne aujourd’­­hui au MIT
Crédits : MIT

Le verre vivant

De retour à Palo Alto, England profite d’un moment durant lequel il n’est pas assailli par des profes­­seurs de Berke­­ley ou des étudiants de Stan­­ford pour redé­­mar­­rer son ordi­­na­­teur. Il veut me montrer une simu­­la­­tion sur laquelle il travaille depuis un moment, et m’ex­­plique en atten­­dant que son labo­­ra­­toire se résume moins à des blouses et des tubes à essai qu’à des tableaux noirs et des écrans d’or­­di­­na­­teurs. Courir le pays pour parler de ses théo­­ries est devenu la routine pour England. À ses yeux, travailler avec ses étudiants et entrer des formules dans la machine ressemble plus au fait de s’oc­­cu­­per d’un enfant. Mais England n’a pas commencé par se lancer dans des calculs complexes. Au cours de ses recherches post-docto­­rales sur le déve­­lop­­pe­­ment embryon­­naire, il retom­­bait sans cesse sur la même ques­­tion : Qu’est-ce qui statue sur le fait qu’une chose est vivante ou ne l’est pas ? Il a super­­­posé à cette ques­­tion une rigueur analy­­tique, et c’est ce qui l’a conduit à publier en 2013 une équa­­tion en rapport avec la quan­­tité d’éner­­gie néces­­saire pour permettre l’auto-repro­­duc­­tion. Pour England, ces inter­­­ro­­ga­­tions n’étaient qu’un début. « Je ne pouvais pas cesser d’y penser », dit-il, sa voix inté­­rieure enflant peu à peu jusqu’à explo­­ser. « C’était extrê­­me­­ment frus­­trant. » Au cours de l’an­­née suivante, il a travaillé à la rédac­­tion d’un second article, qui est actuel­­le­­ment en cours d’éva­­lua­­tion collé­­giale. Il y reprend ses précé­­dentes décou­­vertes et les utilise pour expliquer théo­­rique­­ment comment, dans certaines circons­­tances physiques, la vie peut émer­­ger de la non-vie. En termes plus basiques, le darwi­­nisme et l’idée d’une sélec­­tion natu­­relle nous disent que les orga­­nismes les mieux adap­­tés évoluent de façon à survivre et à se repro­­duire de façon plus effi­­cace dans leur envi­­ron­­ne­­ment. England ne trouve rien à redire à cela, mais cela lui semble vague. Par exemple, dit-il, les baleines bleues et le phyto­­planc­­ton évoluent dans les mêmes condi­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales – l’océan –, mais les moyens qu’ils utilisent pour y parve­­nir sont très diffé­­rents. Cela s’ex­­plique du fait que l’ADN de ces créa­­tures, qui sont faites à partir des mêmes compo­­santes de base, est agencé de façon très diffé­­rente. 144867640015773

Main­­te­­nant, prenez la simu­­la­­tion d’En­­gland. Il s’agit d’un chan­­teur d’opéra, qui tient un verre en cris­­tal entre ses doigts et chante à une certaine hauteur. Au lieu de se briser, England prédit qu’a­­vec le temps, les atomes du verre vont se réagen­­cer pour mieux absor­­ber l’éner­­gie que projette la voix du chan­­teur, proté­­geant ainsi l’exis­­tence du verre. Ainsi, à quel point le verre diffère-t-il du planc­­ton, qui se réagence lui-même sur plusieurs géné­­ra­­tions ? Cela fait-il du verre un orga­­nisme vivant ? Ce sont des ques­­tions auxquelles il est inté­­res­­sant de réflé­­chir. Malheu­­reu­­se­­ment, les travaux d’En­­gland n’y ont pas encore apporté de réponse, lais­­sant le profes­­seur dans un état spécu­­la­­tif désa­­gréable, alors qu’il travaille dur pour mettre des chiffres sur tout ça. « Il n’a pas encore mis assez de cartes sur la table », dit Franck. « Il faut qu’il fasse davan­­tage de prédic­­tions véri­­fiables. » Reste donc à voir à quoi ses recherches abou­­ti­­ront. D’autres scien­­ti­­fiques ont fait des trou­­vailles du même type dans le champ de la ther­­mo­­dy­­na­­mique du non-équi­­libre, mais aucun d’eux n’a trouvé de façon concluante d’ap­­pliquer ce savoir à l’ori­­gine de la vie.

Le voyant et le scien­­ti­­fique

Mais qu’est-ce que Dieu a à voir là-dedans ? Eh bien, dans sa quête de réponses, England se trouve au centre d’une lutte clas­­sique entre science et spiri­­tua­­lité. Tandis que le chris­­tia­­nisme et le darwi­­nisme s’op­­posent souvent en Amérique, le judaïsme n’a aucun grief envers le champ de la science qui tente d’ex­­pliquer l’ori­­gine de la vie. Le Conseil rabbi­­nique améri­­cain est même offi­­ciel­­le­­ment d’avis que « la théo­­rie de l’évo­­lu­­tion, correc­­te­­ment comprise, n’est pas incom­­pa­­tible avec la croyance en un Dieu créa­­teur ». Pour sa part, England est convaincu que la science peut nous donner des expli­­ca­­tions et nous aider à formu­­ler des prédic­­tions, mais qu’elle ne pourra jamais nous dire quoi faire de ces infor­­ma­­tions. C’est là, dit-il, qu’entre en jeu l’en­­sei­­gne­­ment reli­­gieux. Car l’homme qui pour­­rait bien finir par surpas­­ser Darwin a passé les dix dernières années à étudier conscien­­cieu­­se­­ment la Torah, inter­­­pré­­tant chaque mot avec la même appli­­ca­­tion que lorsqu’il réflé­­chit au sens de la vie. Sa conclu­­sion ? Les traduc­­tions les plus courantes ne sont pas suffi­­santes. Prenez le mot « créa­­tion », par exemple. England estime que nous ne le prenons plus au sens litté­­ral de la fabri­­ca­­tion de la Terre, mais plutôt comme le fait de l’avoir bapti­­sée. Tout au long de la Bible, dit-il, il y a de nombreux termes qui peuvent être inter­­­pré­­tés de façon diffé­­rente, au gré des normes dans lesquelles nous évoluons.

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À Palo Alto
Crédits : Rachel Tine

Cela s’ap­­plique égale­­ment à certains de ses plus célèbres person­­nages, comme Joseph, l’in­­ter­­prète des rêves qui a fini par deve­­nir l’homme le plus puis­­sant d’Égypte après le pharaon. England émet l’hy­­po­­thèse qu’il ne s’agis­­sait peut-être pas d’un voyant. Peut-être que c’était un scien­­ti­­fique.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Man Who May One-Up Darwin », paru dans Ozy. Couver­­ture : Jeremy England, par Rachel Tine.


LE MILLIONNAIRE QUI VEUT QUE VOUS VIVIEZ PLUS LONGTEMPS

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Pion­­nier du séquençage du génome humain, Craig Venter est passé dans l’ère de la biote­ch­­no­­lo­­gie. Ce qu’il veut : vous faire vivre mieux et plus long­­temps.

I. Le nouveau monde

À l’aube de son 69e anni­­ver­­saire, c’est d’un œil amusé que Craig Venter observe son double numé­­rique se balan­­cer d’un pied sur l’autre. Avec sa barbe blanche, son jeans et son t-shirt gris à col en V, l’ava­­tar de Venter est la grande star d’une appli­­ca­­tion pour iPad dont Scott Skel­­len­­ger, respon­­sable du service infor­­ma­­tique, me fait la démons­­tra­­tion. L’ar­­ché­­type minia­­ture de Venter peut même marcher, voire danser à la demande. Nous nous trou­­vons alors dans son impo­­sant bureau de San Diego en compa­­gnie de Heather, son épouse et agent de publi­­cité. Avec humour, Venter m’ex­­plique qu’il voulait à l’ori­­gine pouvoir extraire le cœur de son avatar « à la manière aztèque », ou encore lui préle­­ver le cerveau pour inspec­­tion… et intros­­pec­­tion. Au lieu de cela, le mini-Venter qui gigote dans l’ap­­pli­­ca­­tion est entouré d’op­­tions arran­­gées en un véri­­table système solaire : images en coupe du cerveau, connec­­ti­­vité et anato­­mie, artères intra­­crâ­­nien­­nes… J’étu­­die un scan de ses hanches et de sa colonne verté­­brale puis inspecte l’in­­té­­rieur de son crâne. Des couleurs mettent en avant les diffé­­rentes sections de son cerveau et j’en distingue clai­­re­­ment les substances blanches et grises. « J’ai le cerveau d’un homme de 44 ans », me dit-il. Un autre tap sur l’écran et me voilà qui examine son génome – retraçant ses origines jusqu’au Royaume-Uni –, sa démarche et même ses empreintes de pieds, saisies pour la posté­­rité par un sol intel­­li­gent. Craig Venter, le plus grand entre­­pre­­neur en biote­ch­­no­­lo­­gie de la planète, décom­­posé en format binaire. ulyces-craigventer-07 Son dernier projet, Human Longe­­vity, Inc., égale­­ment appelé HLI, a pour mission de créer un avatar réaliste de chacun de ses clients – le premier groupe s’est vu bapti­­ser « les voya­­geurs ». Il s’agit ensuite de leur offrir une inter­­­face person­­na­­li­­sée et convi­­viale qui leur permette de navi­­guer parmi les téra­oc­­tets de données médi­­cales récol­­tées à propos de leurs gènes, de leurs corps et de leurs habi­­li­­tés. Grâce à HLI, Venter souhaite créer la plus grande base de données mondiale desti­­née à l’in­­ter­­pré­­ta­­tion du code géné­­tique, de manière à rendre les soins médi­­caux plus proac­­tifs, préven­­tifs et prédic­­tifs. De telles données marquent le début d’un tour­­nant déci­­sif en méde­­cine, tant au niveau du trai­­te­­ment que de la préven­­tion. Pour Venter, cela ne fait aucun doute : nous sommes entrés dans l’ère numé­­rique de la biolo­­gie, et il est le premier à embarquer dans cette aven­­ture ultime vers la décou­­verte de soi.

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