On dit que six gouttes d'acqua tofana auraient suffi à terrasser un homme. Il n'est donc pas surprenant que le poison sicilien ait terrifié l'Europe du XVIIe siècle.

par Mike Dash | 5 juin 2015

Tofana, Spara, Di Adamo et leurs amis pros­­pé­­raient parce qu’ils offraient des services alors très deman­­dés, mais aussi parce qu’ils appar­­te­­naient à ce que Lynn Wood Molle­­nauer a juste­­ment carac­­té­­risé de « réseau souter­­rain de la magie » exis­­tant alors à Rome au XVIIe siècle. Les membres les plus impor­­tants de ce réseau magique souter­­rain n’étaient pas les empoi­­son­­neuses comme Tofana, dont le rôle semble avoir consisté à propo­­ser une solu­­tion risquée de dernier recours.

Il s’agis­­sait des prêtres rené­­gats, qui, à une époque où même les héré­­tiques avaient foi en Dieu, offraient l’ac­­cès au pouvoir sacer­­do­­tal qu’on pensait essen­­tiel à la réali­­sa­­tion des sorti­­lèges. La magie qu’ils pratiquaient repo­­sait en grande partie sur la perver­­sion – et souvent litté­­ra­­le­­ment sur l’in­­ver­­sion – de céré­­mo­­nies chré­­tiennes tradi­­tion­­nelles. Les commu­­nau­­tés souter­­raines de ce type exis­­taient dans la plupart des grandes villes de l’époque, et exis­­taient proba­­ble­­ment depuis déjà des centaines d’an­­nées.


Lesage

Il s’agis­­sait d’étranges regrou­­pe­­ments d’al­­chi­­mistes, d’as­­tro­­logues, d’hommes de confiance, d’apo­­thi­­caires douteux, de femmes érudites, de sorcières, d’in­­di­­vi­­dus pratiquant l’avor­­te­­ment dans les ruelles et d’ec­­clé­­sias­­tiques véreux qui vendaient libre­­ment leurs services de magie noire. Ils faisaient l’ho­­ro­­scope, disaient la bonne aven­­ture, guéris­­saient les maux de dents, vendaient des philtres d’amour et des pana­­cées pour la mauvaise haleine, promet­­taient l’ac­­cès, par des moyens surna­­tu­­rels, à des trésors cachés, et offraient même des fœtus mort-nés aux joueurs, à qui ils garan­­tis­­saient une chance certaine. En bref, ils propo­­saient des solu­­tions à tous les types de problèmes que les prêtres et les docteurs étaient inca­­pables de résoudre, et que leurs clients ne pouvaient guère présen­­ter aux auto­­ri­­tés.

Hieronymus BoschLa Tentation de Saint Anthony entre 1495 et 1515
Hiero­­ny­­mus Bosch
La Tenta­­tion de Saint Anthony
entre 1495 et 1515

Ils plaçaient des vœux gribouillés sur des bouts de papier sous le calice de la commu­­nion ; leurs sorts étaient réci­­tés dans une langue appa­­rem­­ment mystique (en réalité un mélange de latin, de grec et d’hé­­breu), et leurs mots magiques avaient pour la plupart des racines sacrées – « agla », dans le chant des divi­­na­­teurs d’eau « Alpha, agla, ley » venait de l’ex­­pres­­sion hébraïque « Ata Gibor Leolam Adonai », ou « Ta puis­­sance est éter­­nelle, mon Dieu ». Il fallait un prêtre consa­­cré, et non une femme érudite ou un magi­­cien auto­­pro­­clamé, pour accor­­der aux potions qui promet­­taient une vie de 166 ans ce qu’on prenait pour le vrai pouvoir de la reli­­gion, mais aussi pour invoquer des démons, ou célé­­brer une messe noire en utili­­sant l’es­­to­­mac d’une jeune fille nue comme autel.

L’in­­for­­ma­­tion dont nous dispo­­sons à propos de ces rené­­gats provient en grande partie de l’enquête de la police pari­­sienne sur l’af­­faire des Poisons. L’homme au cœur de ce réseau magique souter­­rain pari­­sien se révéla être un « très grand magi­­cien » auto­­pro­­clamé du nom d’Adam du Coeu­­ret, qui se faisait appe­­ler Lesage. Lesage possé­­dait un bâton magique en noise­­tier, qu’il utili­­sait pour jeter des sorts, et il condui­­sit un grand nombre de céré­­mo­­nies magiques pour ses clients, incluant l’en­­ter­­re­­ment d’un cœur de mouton pour tuer quelqu’un, ou la réci­­ta­­tion de prières sur le corps de grenouilles écor­­chées. Une grande partie de ses actions repo­­sait sur des tours de magie assez simples : une de ses tech­­niques préfé­­rées consis­­tait à provoquer de petites explo­­sions pour détour­­ner l’at­­ten­­tion de ses clients tout en prenant leurs billets.

Mais même Lesage admet­­tait que ses pouvoirs prove­­naient d’abord du dieu chré­­tien. Sa baguette avait été bénie, il vendait des potions d’amour prépa­­rées dans l’ombre d’un cruci­­fix conte­­nant un frag­­ment de la sainte Croix, et il travaillait avec un trio de prêtres consa­­crés appe­­lés Huet, Henault et Mariette. Certains éléments de l’af­­faire des Poisons laissent à penser que ce ne sont pas seule­­ment quelques prêtres qui furent tentés par des sommes d’argent consi­­dé­­rables et par l’in­­fluence qu’of­­fraient le monde souter­­rain de la magie. Plus de quarante ecclé­­sias­­tiques furent en fin de compte impliqués dans les événe­­ments, et l’enquête de la police révéla un quatrième rené­­gat, l’abbé Étienne Guibourg, âgé de 70 ans, qui « ressem­­blait à un vautour débau­­ché » et n’avait qu’un œil valide, mais qui avait accu­­mulé avec succès une carrière de cinquante ans au sein de l’Église et une vie secrète mais très active en tant qu’a­­depte de la magie noire.

Guibourg avait égale­­ment deux maîtresses, qui à elles deux lui avaient donné neuf enfants, dont il confessa plus tard en avoir tué plusieurs quelques heures après leur nais­­sance, tout ceci sans qu’au­­cun scan­­dale n’at­­tei­­gnît jamais ses supé­­rieurs. François Mariette, lorsqu’il fut dénoncé aux auto­­ri­­tés, fut condamné à passer quelques temps dans une sorte d’ « établis­­se­­ment pour les prêtres rené­­gats », dont l’exis­­tence même suggère bien que l’Église admet­­tait qu’il y avait un souci. Il existe aussi des preuves venant de Rome que des ecclé­­sias­­tiques douteux y étaient égale­­ment actifs, entre les murs du Vati­­can.

Le chro­­niqueur Benve­­nuto Cellini (1500–1571) décrit un inci­dent alar­­mant s’étant produit après la tombée de la nuit au Coli­­sée, où, sur sa propre demande (ainsi que le note P.J.A.N. Riet­­ber­­gen) : « Un prêtre rené­­gat l’im­­pliqua dans une expé­­rience pertur­­bante : alors que le pentacle s’ébran­­lait au-dessus d’un jeune homme gisant nu dans les ruines du théâtre, des démons appa­­rurent qui pouvaient à peine être conte­­nus. Bien que Cellini eût essayé de comprendre cet événe­­ment, il ne voulut pas le répé­­ter. »

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D. G. Rossetti
Le Labo­­ra­­toire
1849

Des rené­­gats comme Guibourg ou Mariette ne formaient toute­­fois qu’une partie infime du réseau magique souter­­rain dans son ensemble. Il aurait été éminem­­ment dange­­reux pour eux de raco­­ler des clients, et la grande majo­­rité de leur commerce leur était apporté par un groupe bien plus large, composé de femmes qu’on peut quali­­fier de « femmes sages » (Somer­­set préfère les appe­­ler des « devi­­ne­­resses ».) Elles incluaient Tofana et Spara à Rome, ou encore Cathe­­rine Mont­­voi­­sin à Paris, et les plus pros­­pères d’entre elles furent capables d’ob­­te­­nir des posi­­tions de très grande influence : Mont­­voi­­sin, magi­­cienne et empoi­­son­­neuse notoire mieux connue sous le nom de La Voisin, fut la figure la plus emblé­­ma­­tique à être saisie dans l’af­­faire des Poisons.

Comme les prêtres désho­­no­­rés qu’elles employaient pour réali­­ser les rites, ces sorcières pros­­pé­­raient sur la ligne floue et mouvante sépa­­rant le profane et le sacré. Elles s’ins­­pi­­raient de la magie tradi­­tion­­nelle qui exis­­tait en Europe depuis le Moyen-Âge, et savaient égale­­ment comment atti­­rer les clients : les nouveaux étaient atti­­rés dans le monde de la magie par une trans­­gres­­sion mineure qui impliquait une consul­­ta­­tion avec une femme sage, peut-être pour récu­­pé­­rer un objet de valeur perdu, ou pour se faire tirer les cartes. La Voisin (et par exten­­sion proba­­ble­­ment Spara et Tofana) propo­­sait égale­­ment des trai­­te­­ments de ferti­­lité et des avor­­te­­ments, et avait pour cette raison accès à d’autres outils magiques puis­­sants : péri­­toines, placen­­tas et cadavres de préma­­tu­­rés, dont les entrailles étaient consi­­dé­­rés comme un ingré­­dient central des potions d’amour.

Les réseaux magiques souter­­rains pros­­pé­­raient parce qu’ils offraient à des clients déses­­pé­­rés des remèdes déses­­pé­­rés. Aussi long­­temps que l’in­­fluence dépen­­dait des contacts, que l’amour et la beauté étaient des passe­­ports pour entrer dans la haute société, que les femmes étaient des biens, souvent maltrai­­tées par des maris égoïstes, et tant que la santé demeu­­rait un domaine opaque et que la mort arri­­vait subi­­te­­ment et souvent, même aux jeunes gens en bonne santé, il y aurait toujours besoin de leurs services.

Comme l’ex­­plique Molle­­nauer, leurs porte-bonheurs les plus simples mettaient en danger leurs posses­­seurs à une époque où les auto­­ri­­tés ne faisaient pas la distinc­­tion entre le crime et le péché, et pouvaient pour­­suivre tous deux en justice, à l’aide de la torture. Les pres­­crip­­tions pour leurs clients, de leur côté, « pous­­saient l’ido­­lâ­­trie et le sacri­­lège jusqu’à de nouvelles limites ». Mais l’énor­­mité même des péchés commis dans ces céré­­mo­­nies était en fait le moyen le plus sûr d’ac­qué­­rir du pouvoir, dans une époque qui croyait qu’on pouvait effec­­ti­­ve­­ment convoquer les démons et que la magie noire pouvait être utili­­sée pour le bien des hommes par n’im­­porte quelle personne prête à risquer sa vie éter­­nelle.

Une sorcière connue sous le nom de La Vigo­­reux informa la police pari­­sienne que quatre cent diseuses de bonne aven­­ture raco­­laient les clients dans la ville.

Nous n’avons pas de détails précis sur ce qui se passa à Rome quand les auto­­ri­­tés eurent vent des acti­­vi­­tés de Spara, mais les enquêtes qui se dérou­­lèrent à Paris deux décen­­nies plus tard nous donnent de nombreuses indi­­ca­­tions sur la vie d’une sorcière de l’époque. La police française décou­­vrit des piles de grimoires et de livres d’in­­tro­­duc­­tion à la magie, d’équi­­pe­­ment cléri­­cal incluant encens et bougies, des baguettes, et des ingré­­dients pour tous types de magie sexuelle. Cette dernière caté­­go­­rie incluait du lait mater­­nel et des sachets de sang mens­­truel séchés, qu’on pensait capable d’ex­­ci­­ter le désir lorsqu’on en mettait dans la nour­­ri­­ture de l’amant.

Ils décou­­vrirent égale­­ment plusieurs labo­­ra­­toires secrets qui étaient, comme le dit Duramy, équi­­pés de « four­­neaux, de forceps et de miné­­raux magiques comme le sulfure et le mercure, mais aussi de poisons mortels comme l’ar­­se­­nic, l’acide nitrique et du chlo­­rure mercu­­rique (…), des fioles, des cuves, des carafes, des bocaux et des paquets, des potions et des pots-pour­­ris, des chau­­drons conte­­nant de la bella­­done, de l’hé­­mé­­ro­­calle, de la mandra­­gore, de la poudre de cantha­­ride (Mouche Espa­­gnole), de crapaud, de chauve-souris et de vipère, des amas de graisse de pendu, des rognures d’ongles, des éclats d’os, des spéci­­mens de sang humain, d’ex­­cré­­ments, d’urine, de sper­­me… »

Molle­­nauer étudia le réseau magique souter­­rain de Paris, alors la plus grande ville d’Eu­­rope. Lorsque ce réseau fut déman­­telé, à la suite de l’af­­faire des Poisons, pas moins de 46 prêtres rené­­gats, et un total de plus de 300 autres suspects furent arrê­­tés au cours de l’enquête, dont deux décé­­dèrent sous la torture. Plus de trente furent exécu­­tés, et plusieurs dizaines d’autres empri­­son­­nés à vie ou envoyés sur les galères. Une sorcière connue sous le nom de La Vigou­­reux, pendant ce temps-là, informa la police pari­­sienne que 400 diseuses de bonne aven­­ture raco­­laient les clients dans la ville.

Il est diffi­­cile de savoir avec certi­­tude, dans une époque aussi enfié­­vrée, combien des prison­­niers pris dans l’af­­faire des Poisons étaient réel­­le­­ment coupables. S’ils étaient bien coupables, puisque Rome faisait trois fois la taille de Paris et qu’il n’y a pas de raison de suppo­­ser que ses crimi­­nels étaient moins ingé­­nieux ou débau­­chés que les autres, il ne serait pas exagéré de penser qu’un réseau souter­­rain équi­­valent, voire deux ou trois fois plus grand, pros­­pé­­rait dans la Cité Éter­­nelle dans les années 1650.

Un mouve­­ment de panique

Il ne semble pas non plus absurde de suggé­­rer que le Père Giro­­lamo avait proba­­ble­­ment un grand nombre de choses en commun avec les prêtres rené­­gats de Paris, ou que, comme ses congé­­nères pari­­siens, Spara et sa bande opéraient en pleine lumière. Il semble clair, par consé­quent, que ces opéra­­tions étaient bien établies. Elles deman­­daient non seule­­ment un inves­­tis­­se­­ment consi­­dé­­rable, mais égale­­ment une grande sécu­­rité. Les pratiques des réseaux magiques souter­­rains, il est vrai, deve­­naient de plus en plus risqués : au début du XVIIe siècle, l’Église avait déjà commencé à décla­­rer crimi­­nelles toutes les formes de magie et de super­­s­ti­­tion.

Être décou­­vert entraî­­nait l’ex­­com­­mu­­ni­­ca­­tion mais aussi des pour­­suites judi­­ciaires, et le simple achat d’une amulette porte-chance pouvait être – et était parfois – consi­­déré comme l’équi­­va­­lant d’un pacte avec le diable. Mais les membres mysté­­rieux de ces éton­­nantes socié­­tés étaient bien connec­­tés, ce qui les aidaient à éviter la plupart des ennuis. L’enquête lancée par Louis XIV au sujet de l’af­­faire des Poisons partit de la marquise de Brin­­vil­­liers, mais fut rapi­­de­­ment close quand la piste suivie par la police pari­­sienne les mena à la maîtresse du roi, Athé­­naïs de Montes­­pan, que plusieurs infor­­ma­­teurs disaient avoir vu ache­­ter des philtres d’amour à La Voisin pour le Roi-Soleil lui-même.

Beatrice OfforDestiny 1894
Beatrice Offor
Destiny
1894

Certains aspects des affaires des femmes sages étaient, en réalité, parfai­­te­­ment légi­­times : La Voisin, qui se rendit sur l’écha­­faud en étant soupçon­­née de dizaines, voire de centaines de meurtres, avaient acquis un grand nombre de ses clients par une voie détour­­née, en tant que fabri­­cante de cosmé­­tiques. Elle produi­­sait des reçus et était assez profes­­sion­­nelle pour deman­­der même aux clients venus la consul­­ter pour sa magie létale de lui donner une promesse écrite qu’ils régle­­raient leur facture après l’exé­­cu­­tion réus­­sie de la tâche, aussi douteuse fût-elle, dont ils l’avaient affu­­blée. Spara et Tofana agis­­saient certai­­ne­­ment de même.

Tous ces éléments laissent à penser que leur réseau magique souter­­rain, comme celui de Paris, était proba­­ble­­ment un secret ouvert à tous, ou du moins large­­ment connu. Ce qui impor­­tait le plus, dans des commu­­nau­­tés comme celles-ci, c’était d’of­­frir aux problèmes des solu­­tions qui avaient de vraies chances de fonc­­tion­­ner, du moins pour les clients déses­­pé­­rés. Se servir de prêtres et de compo­­sés chimiques permet­­tait d’at­­teindre son but, la distinc­­tion entre la science et la reli­­gion n’étant pas parti­­cu­­liè­­re­­ment précise à cette époque.

Il est impor­­tant de se rappe­­ler, sur ce point, que les poisons effi­­caces n’étaient pas repré­­sen­­ta­­tifs des produits de la magie souter­­raine dans son ensemble : l’ef­­fi­­ca­­cité des charmes de chance et des potions d’amour devait tenir plus à l’ef­­fet placebo et au hasard. Il ne fallut qu’une poignée de cas réus­­sis, pour­­tant, pour que des prati­­ciennes comme Giulia Tofana se fassent une bonne répu­­ta­­tion. Et une fois que cette dernière était établie, une quan­­tité constante de clients était presque garan­­tie, car une colpor­­teuse habile pouvait toujours trou­­ver des raisons pour lesquelles un sort ou une potion n’avaient pas marché, et les services qu’elles offraient n’étaient dispo­­nibles nulle part ailleurs. Nous savons des confes­­sions de La Voisin que les femmes sages du monde magique souter­­rain faisaient ce qu’elles pouvaient pour fidé­­li­­ser les clients occa­­sion­­nels.

Une rela­­tion de ce genre était plus avan­­ta­­geuse, bien sûr, mais aussi plus sûre. Il aurait été très impru­dent de la part de Tofana et ses amies d’of­­frir leurs poisons les plus chers et les plus meur­­triers à des incon­­nus, ce qui explique pourquoi la rela­­tion entre client et sorcière commençait plus typique­­ment avec une consul­­ta­­tion nette­­ment moins risquée, et bien plus inno­­cente. Ce n’est que quand tous deux avaient appris à se connaître, et avaient acquis confiance et compli­­cité, que la conver­­sa­­tion s’en­­ga­­geait sur les problèmes conju­­gaux, et que certains clients suivaient le fil rouge qui les menait au meurtre.

Une aris­­to­­crate arrê­­tée dans l’af­­faire des Poisons perçut quelque chose sur les moti­­va­­tions plurielles et la croyance bran­­lante alors typique de ces clients nantis quand elle confessa à ses inter­­­ro­­ga­­teurs qu’elle avait « voulu savoir ce que le monde entier cher­­chait à savoir… Par curio­­sité fémi­­nine, pour savoir ce qui allait se produire, mais aussi par bêtise ; c’était par bêtise, par stupi­­dité, pour des choses ridi­­cules, pour tomber amou­­reuse. »

~

Devant tous ces éléments, il ne semble pas exagéré de suggé­­rer que les acti­­vi­­tés des réseaux magiques souter­­rains d’Eu­­rope incluaient parfois la trans­­mis­­sion d’ar­­se­­nic à un client en colère ou déses­­péré qui avait déjà proba­­ble­­ment dépensé des sommes impor­­tantes dans des remèdes magiques inef­­fi­­caces.

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Marie Spar­­tali-Still­­man
Phar­­ma­­keu­­tria
1869

Il serait plus poussé, néan­­moins, d’es­­sayer de prou­­ver que les infor­­ma­­tions collec­­tées par Ademollo et Salo­­mene-Marino attestent que le meurtre par empoi­­son­­ne­­ment était très courant à Rome, ou que Spara et les membres de son cercle fabriquaient et vendaient une potion spéciale, l’acqua-tofana, plus subtile et mortelle que les prépa­­ra­­tions ordi­­naires de l’époque. Il appa­­raît même que le poison n’était pas aussi répandu en Italie que les hommes de l’époque le pensaient : un calen­­drier des procès s’étant dérou­­lés dans les tribu­­naux de la ville d’ori­­gine de Tofana, Palerme, entre 1541 et 1819, ne compte que sept exécu­­tions pour meurtre par empoi­­son­­ne­­ment.

Il est donc tout à fait plau­­sible que certaines des morts attri­­buées au poison dans les archives de l’époque aient été des morts natu­­relles, et que la répu­­ta­­tion de l’acqua-tofana elle-même provînt large­­ment d’un mouve­­ment de panique. Les poisons étaient redou­­tés non seule­­ment parce qu’ils étaient diffi­­ciles à détec­­ter et parce qu’un puis­­sant diri­­geant pouvait être réduit à néant par une femme qu’il consi­­dé­­rait infé­­rieure à lui, ou bien un domes­­tique, mais aussi parce que la méde­­cine contem­­po­­raine les consi­­dé­­rait comme occultes, c’est-à-dire comme fonda­­men­­ta­­le­­ment démo­­niaques.

Il est bon de se rappe­­ler, sur ce point, que le scan­­dale de Tofana comme l’af­­faire des Poisons se dérou­­lèrent à une période remarquable, où l’Eu­­rope était à la pointe de la moder­­nité, prise dans ce que Keith Thomas nomma de façon mémo­­rable « la reli­­gion et le déclin de la magie ». Et peut-être que ceci, plus que tout le reste, explique pourquoi il était possible au duc français bavard de Saint Simon de noter à propos de ces étranges années : « Il me semble qu’il y a, à certaines époques, des crimes qui deviennent à la mode, comme les vête­­ments. L’em­­poi­­son­­ne­­ment était à la mode à ce moment-là. »

[Je remer­­cie chaleu­­reu­­se­­ment Simon Young de l’Um­­bra Insti­­tute, Pérouse, pour ses traduc­­tions de l’Ita­­lien, Rob Finch pour avoir corrigé mon latin, et Jo Hede­­san du Wolf­­son College d’Ox­­ford pour avoir partagé avec moi sa connais­­sance de l’al­­chi­­mie en Italie au XVIIe siècle.]

Retrou­­vez l’épi­­sode 1 du Plus meur­­trier des poisons : « L’em­­poi­­son­­neuse de Palerme ».

Retrou­­vez l’épi­­sode 2 du Plus meur­­trier des poisons : « Le cercle de Spara ».

Retrou­­vez l’épi­­sode 3 du Plus meur­­trier des poisons : « À la cour du Roi-Soleil ».


Traduit de l’an­­glais par Juliette Dorotte d’après l’ar­­ticle « Aqua Tofana: slow-poiso­­ning and husband-killing in 17th century Italy ». Couver­­ture : An Alche­­mist, par E. Lomont (1890).

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