par Nona Tepper | 5 février 2015
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« Pékin »
Capi­­tale de la Répu­­blique popu­­laire de Chine
Crédits : Jona­­than Kos-Read

Rob tire une longue bouf­­fée d’herbe de sa pipe en verre. Il éteint sa télé à écran plat et se prépare pour sa tour­­née « spécial phar­­ma­­cie ». Il sort de son immeuble et se dirige vers sa moto de couleur sombre, avant de rouler pendant dix minutes en direc­­tion d’un lieu situé à la sortie de la 4e Ring Road. Rob vend du Perco­­cet. Aujourd’­­hui, il se rend dans une phar­­ma­­cie pour s’en procu­­rer une nouvelle four­­née. Hier, il a acheté six boîtes au même endroit. À présent, il va tenter d’en ache­­ter six de plus. Il reven­­dra ensuite les pilules sépa­­ré­­ment au trente ou quarante expa­­triés qui consti­­tuent la base de sa clien­­tèle. Il propose aussi à ses clients de la marijuana et d’autres anal­­gé­­siques. Il se gare dans une petite rue ombra­­gée par de vieux immeubles de style sovié­­tique, pénètre dans un commerce situé au rez de chaus­­sée et demande au vendeur du tai le ning, traduc­­tion chinoise du perco­­cet – qui sonne étran­­ge­­ment comme du Tyle­­nol. Le Premier ministre chinois Li Keqiang décri­­rait proba­­ble­­ment les acti­­vité de Rob comme « un ennemi commun de l’hu­­ma­­nité », mais les phar­­ma­­ciennes se semblent pas se sentir mena­­cées. « L’étran­­ger connaît tai le ning ! » s’amuse l’une d’elles. Elle vend à Rob les six boîtes et lui remet une carte plas­­ti­­fiée bleue et blanche. Cette dernière donne droit à des réduc­­tions, lui explique la femme d’un âge mûr, et cela lui garan­­tit dès main­­te­­nant plus de 50 % de remise sur tout ce qu’il achè­­tera dans le futur.

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« Chaoyang »
Le côté obscur de Pékin
Crédits : Jona­­than Kos-Read

Des mesures sévères

Dans la capi­­tale chinoise, les drogues sont éton­­nam­­ment faciles à obte­­nir, souvent vendues au détour des ruelles du quar­­tier bran­­ché de Sanli­­tun, à quelques pâtés de maison à peine du commis­­sa­­riat. Les poli­­ciers de Pékin ont essayé de s’at­­taquer au problème de la drogue qui croît en ville depuis des années, en visant souvent les dealers étran­­gers et les toxi­­co­­manes. En 2012, l’Amé­­ri­­cain James Chen a été arrêté, expulsé et fina­­le­­ment banni du terri­­toire chinois pour avoir vendu de la marijuana à un petit groupe d’ex­­pa­­triés. De 2006 à 2010, le nombre d’étran­­gers incar­­cé­­rés à Pékin à presque été multi­­plié par cinq, selon le registre annuel de la prison de Pékin. La raison la plus fréquente de leur incar­­cé­­ra­­tion est le trafic de drogues. Ces derniers mois, la campagne anti­­drogue est montée en puis­­sance. Dans une décla­­ra­­tion récente publiée juste avant la jour­­née inter­­­na­­tio­­nale contre la toxi­­co­­ma­­nie et le trafic illé­­gal le 26 juin 2014, le président chinois Xi Jimping a requis des « mesures sévères pour endi­­guer les drogues ».

Pas le temps de prépa­­rer ses bagages ou d’or­­ga­­ni­­ser une fête d’adieux : ils se sont vus inter­­­dire toute visite en Chine pendant sept ans.

En août dernier, la police de Pékin a pris d’as­­saut le bar Dos Kole­­gas, une scène musi­­cale popu­­laire auprès d’un public tourné vers l’in­­ter­­na­­tio­­nal. Une dizaine d’of­­fi­­ciers de police ont demandé à tous les patrons de four­­nir des échan­­tillons d’urine avant de pouvoir partir, forçant quelques cinquante personnes à s’ac­­crou­­pir sur des WC portables, porte grande ouverte. Les offi­­ciers ont ensuite brandi les petites tasses à la lumière, guet­­tant du regard les traces brouillées ou tache­­tées,  symp­­to­­ma­­tiques de l’uti­­li­­sa­­tion de marijuana. La descente du Dos Kole­­gas visait clai­­re­­ment les consom­­ma­­teurs étran­­gers. Parmi les dix indi­­vi­­dus ayant été contrô­­lés posi­­tifs cette nuit-là, la moitié étaient des étran­­gers. On les a sortis du bar et fait asseoir par terre, les mains atta­­chées dans le dos et la tête bais­­sée. Certains se sont même faits scot­­cher la bouche. Une fois que tout le monde a été testé, on les a jetés dans des four­­gons de police et trans­­por­­tés au commis­­sa­­riat de Shuangjing pour subir un inter­­­ro­­ga­­toire de 24 heures. La police a confisqué leurs passe­­ports et les accu­­sés ont passé les deux semaines suivantes dans un centre de déten­­tion. Une fois ces quatorze jours passés, les cinq étran­­gers « ratés » – deux Italiens, un Français, un Sud -afri­­cain et un autre dont la natio­­na­­lité est restée incon­­nue – ont été renvoyés par avion dans leur pays d’ori­­gine. Pas le temps de prépa­­rer ses bagages ou d’or­­ga­­ni­­ser une fête d’adieux : ils se sont vus inter­­­dire toute visite en Chine pendant sept ans.

Vita­­mine K

Une partie de l’in­­té­­rêt de la vie en Chine suppose préci­­sé­­ment une souplesse dans l’ap­­pli­­ca­­tion des lois qui, lorsqu’elles sont bafouées, donnent l’im­­pres­­sion que le système est corrompu. Les gens trouvent des moyens de contour­­ner les lois et parviennent à vivre avec. Personne ne souhaite qu’elles soient appliquées trop rigou­­reu­­se­­ment. Mais alors que l’in­­té­­rêt de la police se tourne désor­­mais vers l’ar­­res­­ta­­tion de toxi­­co­­manes plus en vue tels que des célé­­bri­­tés ou des étran­­gers, et puisque les sanc­­tions encou­­rues pour avoir enfreint la loi tolé­­rance zéro se sont consi­­dé­­ra­­ble­­ment endur­­cies, la ques­­tion de ce qui se trame derrière cette répres­­sion reste entière.

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« Canna­­bis »
Le marché de la drogue est floris­­sant en Chine
Crédits : Jona­­than Kos-Read

Au cours de la dernière décen­­nie, le marché de la drogue en Chine s’est rapi­­de­­ment déve­­loppé. Selon un article de 2006 écrit par Niklas Swans­­trom, spécia­­liste en sécu­­rité de l’uni­­ver­­sité suédoise d’Upp­­sala, la chine est deve­­nue « un centre névral­­gique du commerce des narco­­tiques, aussi bien en termes de consom­­ma­­teurs, de voie de tran­­sit et de source d’ex­­por­­ta­­tion de produits chimiques très avan­­cés » en direc­­tion des pays voisins. La drogue la plus popu­­laire là-bas est la kéta­­mine. L’anes­­thé­­siant hallu­­ci­­no­­gène est univer­­sel­­le­­ment célèbre pour mettre à mal même ses usagers les plus chevron­­nés, les propul­­sant dans des « trous noirs », ou « K-holes » tels qu’on les connaît ici et en Occi­dent. Les consom­­ma­­teurs vivent souvent des rêves intenses et font l’ex­­pé­­rience d’un profond senti­­ment d’es­­time de soi, même au beau milieu d’un concert de Lady Gaga. « On a plané toute la nuit, si haut qu’on ne peut même plus rentrer en taxi », a posté une adepte de la kéta­­mine répon­­dant au nom de Rickey sur Sina Weibo, l’équi­­valent de Twit­­ter en Chine. La fille avait passé la nuit avec des amis dans un club karaoké. Le lende­­main, elle a posté en ligne des photos d’elle et de ses amis. La police locale a vu les photos et exigé qu’elle se rende aux auto­­ri­­tés. La jeune fille de 17 ans a été mise aux arrêts plus tard. Prendre de la kéta­­mine dans des KTV (les salons de karaoké) n’est pas chose rare en Chine. Mais Dos Kole­­gas s’est avéré un choix bizarre pour une descente anti­­drogue. L’autre salle de musique est située dans un drive-in à l’ex­­té­­rieur du centre-ville. Beau­­coup se sont deman­­dés pourquoi les poli­­ciers n’avaient pas pris pour cible le quar­­tier de Sanli­­tun, un endroit mal famé et bruyant où la consom­­ma­­tion de drogue est plus fréquente. Bordé d’im­­meubles à plusieurs étages remplis de bars, de night clubs et de marchands de bières ambu­­lants à 4 yuan, Sanli­­tun a long­­temps vécu sous la menace de démo­­li­­tion par les auto­­ri­­tés.

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« Sanli­­tun »
Le quar­­tier bran­­ché des expats
Crédits : Jona­­than Kos-Read

La police ne ferme pas les yeux sur la déca­­dence de la ville : elle a simple­­ment décidé de l’igno­­rer durant cette nuit d’août, quand Dos Kole­­gas a été perqui­­si­­tionné. En mai 2014, les offi­­ciers ont pris pour cible un groupe qui avait formé un « cercle d’échange » dans le quar­­tier. Plus de trente vendeur de drogue présu­­més, tous étran­­gers, ont été arrê­­tés un lundi matin pluvieux. Le jour­­nal d’État China Daily a publié un article avec photos à l’ap­­pui le jour suivant, présen­­tant la police en train d’im­­mo­­bi­­li­­ser à terre un « dealer » menotté.

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« Voilà comment je vois les choses : soit vous êtes le boucher, soit vous êtes le bétail », explique Rob pour décrire son busi­­ness (son nom a été modi­­fié pour proté­­ger son iden­­tité). Il préfère le terme de vendeur à celui de « dealer ». Il affirme que sa clien­­tèle restreinte fait de lui un « gagne petit », comparé au busi­­ness dirigé par son four­­nis­­seur afri­­cain. Selon lui, soit vous êtes dans la posi­­tion de celui qui écoule – à un prix souvent exor­­bi­­tant – ses stocks d’an­­tal­­giques et de marijuana, soit vous êtes celui qui paye trop cher. Mais il soutient que les vrais dealers sont ceux à qui il achète la marijuana. « Les drogues se vendent d’elles-mêmes », explique Rob. « Si quelqu’un ne les achète pas car leur prix est trop élevé, un autre le fera. C’est inévi­­table. Peut être vont-ils essayer de négo­­cier les premières fois, mais ils finissent tous par payer. »

Rob

Le new-yorkais est arrivé à Pékin en février 2013, par le biais de ces compa­­gnies estam­­pillées « Ensei­­gner l’an­­glais à Pékin », des arnaques connues de beau­­coup de profes­­seurs étran­­gers en Chine. Après avoir travaillé quatre mois dans une école mater­­nelle privée du centre-ville, il est devenu évident pour lui que la société empo­­chait plus des deux tiers de son salaire mensuel  (envi­­ron 1 750 euros). Agacé par la situa­­tion, il a pris la déci­­sion de complé­­ter son revenu grâce au moyen le plus facile à sa portée.

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« Police »
Un agent péki­­nois
Crédits : Jona­­than Kos-Read

Rob avait un peu d’ex­­pé­­rience en tant que vendeur de marijuana. Il avait débuté sa carrière à 17 ans et conti­­nué son petit trafic d’une manière ou d’une autre depuis. Aux États-Unis, il avait eu au mieux plus de vingt-cinq reven­­deurs « à la petite semaine » sous ses ordres. Il gagnait 3 000 dollars par semaine. À l’époque, Rob se consi­­dé­­rait comme un « dealer » : il avait payé ses 38 000 dollars de frais de scola­­rité en vendant de la beuh. Il est arrivé à Pékin avec quelques grammes de marijuana en poche, ils ne lui ont duré qu’une semaine. Son deuxième vendredi en ville, Rob a décidé de s’aven­­tu­­rer à Sanli­­tun pour en ache­­ter davan­­tage. En passant à pieds devant le plus grand maga­­sin Adidas de Chine, un homme afri­­cain adossé à un mur ombragé l’a inter­­­pellé : « Hé, mon ami, ça va ? T’as besoin de quoi ? » Les deux hommes ont bouclé leur tran­­sac­­tion et établi un contact en moins de cinq minutes . Fina­­le­­ment, la simpli­­cité et le carac­­tère amical de ce contact ont incité Rob à recom­­men­­cer à vendre de la drogue. Pendant ses six premiers mois à Pékin, Rob vendait de la marijuana à dix ou quinze clients régu­­liers. Puis il a trouvé une phar­­ma­­cie spéciale où il pouvait obte­­nir de la codéine en vente libre. Il l’a ajou­­tée à sa liste de produits. Envi­­ron un an après, il a décou­­vert qu’il pouvait se procu­­rer sans souci du Perco­­cet, de la morphine et de l’oxy­­co­­done dans la même phar­­ma­­cie. Aujourd’­­hui, les anti-douleurs sont ses produits les plus popu­­laires, parti­­cu­­liè­­re­­ment le Perco­­cet. Il fixe le prix de ses pilules entre 5 et 30 yuan l’unité, suivant la naïveté du client. Au cours d’un mois parti­­cu­­liè­­re­­ment fruc­­tueux, il a écoulé mille tablettes.

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« Centre-ville »
Au cœur de Pékin
Crédits : Jona­­than Kos-Read

Malgré la répres­­sion crois­­sante, son busi­­ness paral­­lèle est floris­­sant, « car les dealers afri­­cains qui tenaient le marché sont deve­­nus para­­noïaques », raconte-t-il. « Ils ne sont plus aussi présents qu’a­­vant à Sanli­­tun, et je suis plus acces­­sible. » Après les arres­­ta­­tions de mai, les autres dealers traî­­nant aux alen­­tours de Sanli­­tun se sont faits plus rares. Ils avaient l’ha­­bi­­tude de rôder dans le coin, inter­­­pel­­lant les passants, mais ils n’ac­­ceptent plus main­­te­­nant que des rendez-vous dans des endroits sombres et recu­­lés. La deuxième prison de Pékin compte quarante-sept déte­­nus nigé­­rians, la natio­­na­­lité étran­­gère la plus repré­­sen­­tée entre ses murs. La plupart sont accu­­sés de trafic de drogue. Un des clients les plus fiables de Rob s’est évanoui subi­­te­­ment dans la nature et a cessé de répondre à son télé­­phone. Avant que Rob ne courre vers sa « phar­­ma­­cie spéciale » le mardi, il s’af­­fale dans sa chaise d’or­­di­­na­­teur et se relaxe au premier étage de son appar­­te­­ment péki­­nois. Un épisode de Phila­­del­­phia tient lieu de fond sonore. C’est celui dans lequel les gang­s­ters prétendent être de la police et rédigent des faux tickets de station­­ne­­ment aux citoyens de Phila­­del­­phie. À la fin de l’épi­­sode, la vraie police les arrête aucune sanc­­tion n’est pronon­­cée. Après 22 minutes, le gang retourne à sa beuve­­rie et ses membres vivent leur vie comme ils l’ont toujours fait. « Si tu ne fais pas gaffe, tu te fais prendre », dit Rob, détour­­nant son atten­­tion de la télé­­vi­­sion. « Ces types qui vendaient du matos à Sanli­­tun le faisaient en plein jour et trans­­por­­taient le produit sur eux. Là-dessus, ils ont déconné. Ils se font repé­­rer comme le nez au milieu de la figure. » Il ajoute que « tôt ou tard, un coup de filet devait arri­­ver ».

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« Nuit »
La vie nocturne de Pékin
Crédits : Jona­­than Kos-Read

Traduit de l’an­­glais par Sophie Cartier d’après l’ar­­ticle « An Ameri­­can Drug Dealer in Beijing », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Les rues de Pékin, par Jona­­than Kos-Read. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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